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Full text of "Philosophie de la Science politique et commentaire de la Déclaration des droits de l'homme de 1793"

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https://archive.org/details/philosophiedelasOOacol 



f 



PHILOSOPHIE 



DE LA 



SCIENCE POLITIQUE 



9 



PARIS. - TYPOGRAPHIE LAHURE 
Rue de Fleurus, 9 



PHILOSOPHIE 

DE LA 

SCIENCE POLITIQUE 

ET COMMENTAIRE 

DE LA DÉCLARATION DES DROITS DE L'HOMME DE 1793 

PAR LE PROFESSEUR 

EMILE ACOLLAS 

Ancien professeur de droit civil français à l'Université de Berne 
Membre de la Société d'Économie politique, de la Société d'Anthropologie 
De la Société de Linguistique, etc. 



La Politique n'est qu'un chapit 

de l'Histoire naturelle. 
Droit et liberté. 




A. MARESGQ AI NÉ, LIBRAIRE-EDITEUR 

20, RUE SOUFFLOT, 20 
Au coin de la rue Victor -Cousin 



1877 

Tous droits rèservéâ 



A JEAN-JACQUES 



Vieux maître, 

C'est en te lisant que j'ai appris à penser autre- 
ment que toi. 

Tu crus en Dieu et je n'y crois pas; 

Tu affirmas le droit social et je le nie; 

Tu démontras la souveraineté du peuple et je la 
réfute ; 

Tu attaquas la propriété et je la défends; 
Voilà nos dissidences. 

Mais tu fus l'amant de l'idée , tu fus l'apôtre de 
la solidarité, tu eus soif de la justice, et jamais 
cœur d'homme ne fut ému autant que le tien du sort 
des plus pauvres. 

Voilà pourquoi j'inscris ton nom au frontispice 
de ce livre. 

5 septembre 1877. 



AVANT-PROPOS 



Jusqu'ici, la doctrine de la servitude a compté deux 
sortes d'adhérents ; les uns ont dit que le Droit résidait 
en Dieu, et que Dieu, à son gré, le déléguait à un homme 
et à une famille; les autres ont enseigné que le Droit 
appartenait à la société, au peuple, que tous avaient 
qualité pour commander à chacun. 

La chimère du droit divin des rois s'est évanouie; elle 
a passé avec les croyances dont elle était fille; mais 
l'autre dogme, celui des droits du peuple, de la souve- 
raineté du peuple, n'a fait que croître, comme si, affo- 
lée du besoin d'avoir des fétiches, la pauvre Humanité 
ne savait que changer le principe de la tyrannie ! 

Toutefois, le progrès est certain, car Dieu se dérobait 
dans les hauteurs du ciel, et il était malaisé de l'y attein- 
dre; mais le peuple, s'il existe, il est là, sur la terre, 
tout près de nous, et nous en sommes. Or, le peuple 
existe-il? C'est là le point à sonder. 

Certes, l'observation même la plus superficielle suffit 



iv AVANT-PROPOS. 

pour nous faire apercevoir que nous sommes reliés 
non-seulement à ceux que nous nommons nos conci- 
toyens, mais encore aux autres hommes, que dis-je, aux 
autres hommes? à l'ensemble des autres êtres. Cette 
notion, d'ailleurs, altère-t-elle en nous le sentiment que 
nous avons de notre individualité? En aucune façon, 
car, tout en constatant que les lois générales qui gou- 
vernent le monde nous rattachent aux autres êtres, nous 
constatons en même temps qu'elles ne nous y rattachent 
que comme des êtres personnels, c'est-à-dire ayant une 
volonté propre, une existence propre. Ce sont les rap- 
ports de la sociabilité humaine qui font illusion à tant 
d'esprits et qui leur font croire que la société, que le 
peuple est un être ; mais ces rapports, les imaginât-on 
aussi spéciaux et aussi intimes que l'on voudra, ce sont 
des rapports extérieurs, et leur nature même prouve 
qu'ils relient des êtres distincts. 

Que si l'on veut une vérification plus positive, nous 
en chercherons une dans l'histoire. 

C'est aujourd'hui un point démontré que l'homme a 
commencé par être une sorte de bête féroce, et que l'o- 
rigine des sociétés est relativement d'une date très-ré- 
cente. Or, est-ce quand nos ancêtres vaguaient dans la 
forêt primitive et qu'à la lettre ils étaient des loups les 
uns pour les autres, est-ce à cette époque que les diffé- 
rents individus humains pouvaient être considérés 
comme des membres de cet être unique, le peuple, dont 
on affirme l'existence? (1) 

Et, après que les sociétés ont été fondées, qu'est- 
ce qui les a maintenues ? C'est la force, la force avant 
tout. (2) 



AVANT-PROPOS. 



v 



Et, de nos jours même, n'est-ce pas encore la force 
qui les maintient pour une large part? (3) 

Voilà le peuple, être unique ! Il n'est pas aujourd'hui 
sous le soleil un seul État où les différentes parties de 
cet être prétendu ne vivent entre elles dans une lutte 
incessante. Étrange organisme que celui qui subsiste- 
rait au milieu du conflit des éléments dont il est formé ! 

Arrière donc ces vains rêves ; ils enlèvent toute base 
à la science politique; ils affirment implicitement la sé- 
paration perpétuelle des hommes en nations ; ils ren- 
dent impénétrable la loi du progrès ! 

La vérité, la voici : 

La monade sociale, c'est l'individu ; mais, à mesure 
que l'Humanité avance, tous les [individus qui en font 
partie se sentent davantage reliés les uns aux autres, 
et, en même temps, par une admirable loi, chacun se 
sent davantage l'homme de sa volonté et de son droit. 

Donc, le peuple n'existe pas. Existât-il, quels droits 
pourrait il avoir? La souveraineté, prétend- on. 

La souveraineté , rien que ce hochet ? Vraiment , 
l'homme m'amuse, quand il se l'attribue. 

Et d'abord, ne renfermât-il que des fous à attacher, 
un peuple ne saurait se croire souverain à l'égard de la 
nature, car, de ce côté, il ne peut ni créer ni détruire un 
fétu; or, s'il n'est pas souverain à l'égard de la nature, 
comment pourrait-il l'être à l'égard de lui-même, car, 
apparemment, un peuple fait partie de la nature, et, si 
d'ailleurs il l'était, j'imagine qu'on verrait ce qui ne s'est 
pas vu encore : tous les peuples seraient toujours ver- 
tueux et prospères, car il ne semble pas douteux que 
toujours ils voulussent l'être. 



V l 



AVANT-PROPOS. 



Mais j'entends, un peuple est souverain à l'égard des 
individus qui le composent; ces individus sont ses mem- 
bres; il peut mesurer, comme il l'entend, l'espace et le 
soleil à chacun; il peut en immoler vingt mille, si le sa- 
lut de tous l'exige, et, en immolât-il vingt mille ou cent 
mille de plus, que je ne vois pas, pour mon compte, quî 
aurait le droit de réclamer. 

Ce n'est pas tout ; le peuple, cet être unique et souve- 
rain, peut renfermer une foule de volontés différentes; 
qui fera le triage entre ces différentes volontés? qui mar- 
quera celle qui doit l'emporter? La majorité, sans nul 
doute.... La majorité, ah! le beau conte bleu! comme 
si, jusqu'à présent, les majorités nominales avaient été 
autre chose que des minorités effectives; comme si, de 
longtemps, elles pouvaient être autre chose ! Comme si 
la fortune, l'instruction, tout ce qui donne aux hommes 
l'influence, n'était pas aux mains du petit nombre! 
Comme si, enfin, ce n'était pas le petit nombre qui, 
forcément, règne et gouverne ! 

Ainsi, nous tenons le dernier mot des droits et de la 
souveraineté du peuple : quelques-uns, par un méca- 
nisme plus ou moins adroitement construit, mènent 
tous les autres. 

Or, supposons dans un peuple la minorité la meil- 
leure que le monde ait vue, supposons même une ma- 
jorité vraie et aussi considérable qu'on voudra, dès le 
moment qu'à cette minorité ou à cette majorité vous 
remettez le sceptre et la main de justice, je ne me sens 
plus, quant à moi, que la vocation de fuir au désert, car 
la tyrannie est dans nos murs. 

J'ai dit le droit social. 



AVANT-PROPOS. 



VII 



A ces théories décrépites, je viens opposer la seule 
qui soit jeune et qui soit nouvelle; je viens dire le droit 
qui est le principe et qui est la fin, celui qui renferme 
toute la science politique et tout le secret de nos desti- 
nées; je viens exposer le droit d'autonomie de la per- 
sonne humaine. 

La République que nous voulons, c'est celle qui aura 
pour pôle ce droit-là : toute autre république n'est pas 
la République. 



• 



I 



DISCOURS PRÉLIMINAIRE 



CHAPITRE PREMIER 

LA SCIENCE ET DIEU. 



Pour qu'un enseignement soit revêtu du caractère 
scientifique, deux choses sont nécessaires : 

Il faut, en premier lieu, que cet enseignement ne con- 
tienne rien qui ne soit démontré ou démontrable ; 

Il faut, en second lieu, que toutes les propositions 
qu'il contient se combinent, s'enchaînent, se comman- 
dent entre elles, et, qu'en outre, elles se relient à l'en- 
seignement général, de manière à former avec cet ensei- 
gnement un tout harmonique. 

On l'a dit avec profondeur : il n'y a pas de science 
du particulier, il n'y a qu'une science du général; la 
science du particulier conduirait à l'anarchie dans la 
connaissance. 

1 



2 DISCOURS PRÉLIMINAIRE. 

Toutefois, dès le début, une question se pose : la 
scienee du général est-elle possible? La science de 
l'homme, la science de la Politique en particulier l'est- 
elle? C'est ce que nous avons à examiner. 

Pour qu'il y ait matière à science, matière à la science 
de l'homme et à celle de la Politique en particulier, il 
faut les trois choses suivantes : 

1° Un objet qui puisse être connu; 

2° Un sujet qui puisse connaître; 

3° Un moyen pour le sujet d'atteindre à la connais- 
sance de l'objet. 

Voyons ces différents points : 

1° Objet. — Et, d'abord, y a-t-il pour la science un 
objet possible? 

La réponse sera faite, si seulement nous jetons un re- 
gard sur ce qui nous entoure, et si nous nous considé- 
rons nous-mêmes. Ne voyons-nous pas, en effet, qu'il 
y a des êtres, que ces êtres, placés à côté les uns des 
autres, ne subsistent pas séparés les uns des autres, 
qu'ils sont rattachés entre eux par certains rapports, 
que tous ont leurs fonctions, à la fois différentes et 
harmoniques, que chacun, à sa façon, sert la vie de 
l'ensemble, finalement qu'il y a un ordre du monde ? 

Il y a un ordre du monde! Prémisse la plus grosse 
de toutes, et qui emporte le reste avec elle. Qui peut, en 
effet, douter, qui doute en effet que dans l'ordre du 
monde ne se trouve un objet de science? Ce que nous 
nommons la science, c'est précisément la connaissance 
dès rapports qui existent entre les êtres, c'est la péné- 
tration de plus en plus complète de ces rapports, c'est 
la \ ision de plus en plus nette de Tordre du monde 1 . 



DISCOURS PRÉLIMINAIRE. 



3 



Considérons donc un instant de près cet ordre, et, par 
la pensée, détachons-en, s'il est possible, l'être qui nous 
intéresse le plus, c'est-à-dire l'homme, afin de savoir si 
l'homme aussi est matière à science. 

Une chose d'abord pourrait nous troubler; l'homme 
se meut à travers les âges; il est parti d'un certain 
point, et, bien que parfois il nous paraisse hésiter dans 
sa marche ou même reculer, il n'en a pas moins fait et 
n'en fait pas moins des pas considérables en avant. Or, 
sur un être qui se meut, qui change, comment asseoir 
des observations positives, comment élever un édifice 
scientifique ? 

Certains ont été touchés de l'objection et ils ont nié 
que la faculté politique dans l'homme pût être l'objet 
d'une science ; ils ont affirmé que la Politique ne peut 
être qu'un tâtonnement, un empirisme; l'homme à leurs 
yeux, par ses progrès, dérangerait l'ordre du monde. 
{ Pitoyables logiciens! comme si l'homme, lui seul, 
était un être séparé des autres êtres, comme s'il pouvait 
échapper aux règles qui gouvernent l'ensemble ! 

Pour le cosmos tout entier, il existe des rapports né- 
cessaires, dérivant de la nature des êtres qui le com- 
posent, rapports nécessaires mais non pas immuables, 
rapports sujets à changements, car le monde, comme 
l'a dit un penseur profond, est un perpétuel devenir (2). 
Ces rapports existent pour l'homme comme pour les 
autres êtres; ces rapports sont les lois. 

C'est la science de ces lois, en ce qui concerna l'hom- 
me, qui constitue la science politique. 

Notre preuve est donc faite, il y a un objet de la 
science et l'homme rentre dans cet objet, 



4 DISCOURS PRÉLIMINAIRE. 

2° Sujet. — Y a-t-il un sujet de la science? Sur ce 
chef encore, le doute serait difficile. Oui, évidemment, 
il y a un sujet de la science, et ce sujet c'est chacun 
de nous, chacun de nous muni des instruments qui 
lui permettent d'attaquer la vérité et de s'en empa- 
rer; c'est chacun de nous armé de ses facultés, de sa 
raison. 

Si la raison de l'homme était niable, s'il pouvait être 
nié que l'homme est apte à se représenter les choses, à 
en concevoir l'idée, si l'homme était de nature condam- 
né à s'égarer de chimères en chimères, le sujet manque- 
rait, et, par ce côté, la science cesserait d'être possible; 
mais, heureusement, il n'en est pas ainsi, et, malgré les 
anathèmes que des cerveaux dérangés ou mal faits ont 
lancés contre la raison, il suffît que nous descendions 
au fond de nous-mêmes pour constater que nous pos- 
sédons une lumière susceptible de nous guider, de nous 
montrer de mieux en mieux les choses, de nous en faire 
découvrir de plus en plus le secret, par conséquent qu'il 
y a un sujet de la science (3). 

3° Moyen. — Y a-t-il enfin pour le sujet un moyen d'ar- 
river à la connaissance de l'objet? En d'autres termes, 
y a-t-il une méthode scientifique? 

Nous avons vu que l'objet de la science, c'est nous- 
mêmes et tout ce qui nous entoure, en un mot la nature 
dont nous sommes une partie intégrante. Or, quel peut 
être le moyen pour nous de connaîlrc la nature, sinon 
de l'examiner attentivement, d'observer ce qui s'y passe? 
Mais, lorsque nous aurons constaté que, telles circons- 
tances étant données, les mêmes phénomènes se suivent 
et se reproduisent, nous serons alors en droit de géné- 



DISCOURS PRÉLIMINAIRE. 



5 



raliser, de faire une induction, et l'induction nous don- 
nera la loi de toute une série de faits. 

Ainsi, nous aurons une méthode, la plus sûre, car, au- 
tant que possible, elle sera adéquate à l'objet à con- 
naître, la plus susceptible de nous rapprocher progres- 
sivement de la connaissance du tout, car, à mesure que 
les inductions se multiplient, les caractères de ressem- 
blance qui nous avaient d'abord échappé nous appa- 
raissent; un lien se forme entre les êtres qui nous sem- 
blaient les plus éloignés les uns des autres, et nos 
différentes inductions tendent à s'absorber dans • une 
induction toujours plus compréhensive dont le dernier 
terme serait la loi du cosmos entier. 

Cette méthode, nous l'avons déjà nommée méthode in- 
ductive d' observation de la nature. 

Du reste, il faut bien se garder de la confondre avec 
la méthode dite expérimentale ou, en un langage baro- 
que, méthode positiviste ou positive (4). 

Le vice du mot expérimentale, pour désigner la mé- 
thode scientifique générale, est de donner à entendre 
que le lendemain n'a pour boussole que l'expérience 
de la veille, que ce qui peut se faire, c'est uniquement 
ce qui s'est déjà fait; c'est d'arriver, par une déduction 
fatale, à nier que l'homme se meuve en avant. 

Ainsi, supposons une méthode qui fût strictement ex- 
périmentale, il serait impossible d'en faire sortir l'élé- 
ment du progrès. Prenons un exemple dans la société 
contemporaine. Aujourd'hui, la femme se montre infé- 
rieure à l'homme pour remplir la plupart des fonctions, 
et la femme est, en tous ordres, la subalterne de l'hom- 
me. Que devra conclure de ce fait la méthode expéri- 



6 DISCOURS PRÉLIMINAIRE. 

mentale? Depuis des siècles, dira-t-clle, c'est le sort de 
la femme de rester au-dessous du niveau de l'homme ; 
c'est son sort d'être soumise à l'homme; donc, c'est là 
la loi, et il en sera toujours ainsi. 

Le même raisonnement serait applicable au prolétaire. 

Pourtant, dans les sectes positivistes, il y a des gens 
de progrès! Comment le sont-ils? Parce que, sur cer- 
tains points, ils sont infidèles à leur prémisse, parce 
qu'ils ne relient pas leurs idées, parce qu'ils sont dupes 
de leur sentiment. En réalité, les sectaires positivistes 
ne font que reprendre en politique le vieux thème de 
tous les despotismes, car ils affirment que la majeure 
partie du genre humain est destinée à subir la tutelle 
de la plus petite partie. En somme, le Positivisme n'est 
qu'une doctrine de gouvernement, ou, pour mieux dire, 
d'autocratie, au profit des plus savants; c'est, pour 
partie, un plagiat et, pour partie, une hérésie du saint - 
simonisme (5). 

Arrivés à ce point, nous connaissons l'objet de la 
science, nous en connaissons aussi le sujet; nous en 
possédons la méthode ; nous avons donc tout ce qu'il faut 
pour construire la science. Toutefois, en face de ce que 
nous venons de dire, uîie idée se dresse, idée formidable, 
si elle est exacte; idée susceptible de frapper d'avance 
d'inutilité toutes nos recherches et d'en réduire tous les 
résultats à néant. Quelle est celte idée? Quel est ce fan- 
tôme? Ce fantôme est celui de Dieu. 

L'idée de Dieu est antiscientifique; elle Test, quant 
au procédé par lequel on y arrive; elle Test en elle- 
même, et nous allons le démontrer. 

Voyons d'abord le procédé. 



DISCOURS PRÉLIMINAIRE. 



7 



Si vous interrogez les théologiens, ils vous diront tous 
sans ambiguïté que la raison ne peut suffire à prouver 
l'existence de Dieu et à en pénétrer la nature; que, 
pour y parvenir, la foi, l'abandon du sens rationnel est 
indispensable. Et les philosophes, à leur tour, lorsqu'ils 
prétendent prouver l'existence de Dieu, procèdent-ils, en 
réalité, d'une autre façon que les théologiens? 

Ils le croient ou feignent de le croire; mais passez au 
crible leurs raisonnements, passez-y ceux de Clarke et 
ceux de Descartes ; qu'en retirerez -vous, en dernière fin? 
Des prémisses qu'il eût fallu commencer par démontrer, 
de purs postulata. 

Quant à l'accord de la raison avec la foi, c'est le 
pire rêve de le juger possible. Augustin, que l'Église est 
bien loin de renier, Augustin a écrit : « Credo quia ab- 
surdum. » Parole profonde, si on la scrute! Je crois, car 
si ma raison était susceptible de me démontrer ce que je 
crois, je ne ferais plus acte de foi, je ferais acte de raison. 
Ainsi, voilà un docteur, un Père de l'Église qui, lui, 
ne transige pas comme nos éclectiques, et qui, pour son 
compte, ne pense pas que la raison et la foi puissent être 
conciliées l'une avec l'autre (6). 

Augustin a dit vrai, et, comme la notion de Dieu ap- 
partient au domaine de l'antiscientifique, de la foi, la 
conséquence est toute tirée. 

Examinons maintenant l'idée de Dieu en elle-même. 

Il y a deux manières de concevoir Dieu : on peut le 
comprendre comme un être personnel ou comme une 
loi. 

Voyons d'abord l'être personnel. 

A son tour, l'être personnel est susceptible d'être conçu 



8 DISCOURS PRÉLIMINAIRE. 

de doux manières différentes : ou bien comme un être 
qui emprunte ses traits à l'homme, comme un être an- 
thropomorphique, ou bien comme un être qui n'em- 
prunte aucun traita l'homme. 

Dieu est un êlre anthropomorphique ; c'est là une pen- 
sée qui a occupé jadis les plus grands esprits, et, la foi 
servant de base, elle était, en effet, toute naturelle. On a 
pris les facultés de l'homme ; on les a élevées, autant 
qu'on l'a pu, à la plus haute puissance et l'on a dit : 
voilà Dieu. C'est le mot de la Bible retourné, celui de ce 
grand rieur Voltaire : « la Bible enseigne que Dieu a 
fait l'homme à son image ; mais l'homme le lui a bien 
rendu. » 

Or, qu'est-ce que l'homme ? C'est un être doué d'un 
certain pouvoir d'agir. Que sera Dieu ? Il sera un être doué 
d'un suprême pouvoir d'agir, il sera le tout-puissant. 

Qu'est-ce encore que l'homme? C'est un être possédant 
des facultés affectives; il aime. Que sera Dieu? 11 sera 
le tout-aimant. 

Dieu tout-puissant, tout-aimant, et il y a du mal dans 
le monde, le mal existe (7) ! 

Dieu tout-puissant, mais il eût pu faire que le mal 
n'existât pas, et le mal existe ! Dieu tout-aimant, mais 
il eût dû vouloir que le mal n'existât pas, et le mal existe! 
Philosophies et théologies, sortez de cette impasse, si 
vous le pouvez. 

Ce n'est là que le commencement; voyons la suite. 

Dieu est aussi le tout-prévoyant, le tout-prescient ; 
quand un homme commet une action mauvaise, Dieu, 
par conséquent, savait d'avance que cet homme la com- 
mettrait, et lui, qui eût pu faire que cette action n'eût 



DISCOURS PRÉLIMINAIRE. 



9 



pas lieu, lui qui l'eût dû faire, lui qui a fait qu'elle eut 
lieu, ce n'est pas lui qui sera puni, c'est l'autre, c'est 
le pantin dont il a tiré les fils ; car, vous diront les phi- 
losophes et les théologiens, l'homme n'en est pas moins 
responsable, et, dès lors, quel devra être le damné? ce 
n'est pas Dieu, ce sera le pantin ! Et qui damnera le pan- 
tin? ce sera Dieu! Ah! pour le coup: Credo quia ab- 
surdum ! 
Je n'ai dit encore qu'un détail ! 

Dieu est le tout-puissant; s'il est le tout-puissant, que 
va devenir l'ordre du monde? Car, ou il est enchaîné par 
cet ordre, et alors il n'est pas le tout-puissant, ou il n'est 
pas enchaîné par cet ordre. Nous sommes obligés de dire 
qu'il n'est pas enchaîné. Donc, Dieu peut suspendre à 
son gré les lois du monde; donc, il peut bouleverser à 
son gré l'ordre du monde, et l'ordre du monde n'est 
plus qu'une simple fantaisie de Dieu. 

C'est là, en effet, la thèse que soutiennent les théolo - 
giens, et, au point de vue où ils sont placés, les théolo- 
giens ont raison ; la conception anthropomorphique de 
Dieu entraîne à sa suite la possibilité permanente du 
miracle ; mais si le miracle est toujours possible, toute 
base certaine est enlevée à la science. 

En résumé, la science, c'est l'affirmation d'un ordre 
nécessaire ; Dieu, c'est celle d'un ordre arbitraire ; entre 
Dieu et la science, il y a un abîme qui ne peut être 
comblé ! 

Yoilà où nous conduit la notion anthropomorphique 
de Dieu ! 

Mais, est-il possible de concevoir Dieu comme un être 
personnel, sans lui donner les attributs de la personne 



10 DISCOURS PRÉLIMINAIRE. 

humaine? Non, cola n'est pas possible, car l'être le moins 
imparfait que nous connaissions, c'est l'homme, et, 
quand nous pensons à l'être parfait, ce que nécessaire- 
ment nous prenons pour type, c'est la nature imparfaite 
de l'homme transformé par nous, pour la circonstance, 
en un être parfait. 

Toute conception de Dieu, qui n'a pas pour base l'idée 
que nous nous faisons de l'homme, ne peut être qu'une 
pure imagination, que l'hallucination d'un cerveau mal 
fait ou malade. 

Au surplus, quelle qu'elle soit, cette conception ren- 
contrerait devant elle exactement les mêmes objections 
que celle du Dieu anthropomorphique. 

Et, pour mettre le comble a la réfutation du Dieu être 
personnel, nous nous bornerons à poser ce dilemme : 

Ou Dieu est en dehors du monde, ou il est en de- 
dans. 

S'il est en dehors, où est-il et de quelle manière influe- 
t-il sur le monde ? 
Qu'on le dise ! 

S'il est en dedans, il participe, cela est inévitable, à 
la nécessité qui domine le monde. 

Donc, finalement, nous sommes conduits à nier l'exis- 
tence du Dieu être personnel. 

Passons au Dieu loi. 

Si Dieu est une loi, il faut encore, à ce nouveau point 
de vue, conclure que Dieu n'est pas. En effet, qu'est-ce 
qu'une loi? 

Une loi est une abstraction ; donc, si Dieu est une loi, 
Dieu va passer dans le domaine de l'abstraction ! 

Une loi esl une règle nécessaire ; donc, si Dieu est 



DISCOURS PRÉLIMINAIRE. 



1 I 



une loi, Dieu va être ressaisi par la nécessité qui est au 
fond des choses ! 

Mais Dieu loi, Dieu rapport, rapport inflexible comme 
tous ceux qui relient les différents êtres, c'est Dieu n'exis- 
tant pas lui-même, c'est Dieu n'existant que dans notre 
entendement. 

Et, au surplus, que pourrait être cette loi, sinon la 
loi suprême, celle dont toutes les autres découleraient, 
celle qui les comprendrait toutes? Or, connaissons-nous 
une telle loi? Non, car si nous la connaissions, nos 
sciences cesseraient d'être des recherches, des consta- 
tations qui s'améliorent d'âge en âge; nos sciences se- 
raient finies, nous saurions le mot du commencement et 
celui de la fin, nous saurions le secret du tout. 

Donc, en résumé, nous ne pénétrons pas l'idée de Dieu 
loi, et, la pénétrassions-nous, la thèse de l'existence de 
Dieu n'y gagnerait rien, car le Dieu loi, le Dieu rapport, 
ce serait le Djeu néant. 

Donc, par là, se trouve réfutée la conception des 
déistes comme celle des théistes. 

Quant à la doctrine panthéistique, nous aurons occa- 
sion de l'examiner plus loin, et nous démontrerons 
qu'entre l'idée du Dieu personnel et celle du Dieu loi, 
elle n'a pas de place rationnelle possible. 

Ainsi, de toutes parts, l'idée de Dieu tombe en ruine, 
et il est acquis que, dans l'état actuel, cette idée n'est 
pas scientifique, car elle n est pas démontrable (8). 

Donc, Dieu ne menace pas la science des écarts de sa 
toute-puissance et de son arbitraire: donc, la science 
est possible ; donc, il est possible à l'homme d'aller à la 
recherche d'une vérité toujours plus complète et, sous des 



12 



DISCOURS PRÉLIMINAIRE. 



horizons qui s'élargissent à mesure qu'ils changent, de 
contempler de plus en plus la réalité des cho^ ss 9 

Et la science possible, c'est la science de tout ce que 
le cosmos renferme, c'est la science de tous les êtres, 
l'homme y compris. 



CHAPITRE II 



LA SCIENCE ET L'HOMME. 



La science est possible, la science de l'homme comme 
celle des autres êtres ; donc, la science politique est pos- 
sible. Et, en effet, la science politique est éminemment 
une partie de la science de l'homme, car l'homme a be- 
soin de la société pour se développer ; l'homme est un 
être sociable, politique. 

Toutefois, nous savons qu'on oppose à la possibilité 
de la science politique une objection tirée de la nature 
plus particulièrement mobile de l'homme, et nous avons 
déjà fait à cette objection cette réponse: le cosmos est 
régi par des lois; l'homme apparemment est dans le 
cosmos; donc, l'homme aussi est régi par des lois. 

Ce n'est toutefois point assez que nous ayons répondu 
en forme; il nous faut aller plus avant, car l'opinion 
que nous réfutons repose sur une erreur fortement en- 
racinée et qu'on ne peut détruire qu'en la touchant 
tout à fait à fond. 



\k DISCOURS PRÉLIMINAIRE. 

Longtemps a régné la croyance que la terre était le 
centre du monde. Copernic, Kepler, Newton, Cassini, La- 
placc, Herschell sont venus, ils ont forcé le secret des 
cieux, et la terre a repris sa place dans l'ordre du monde. 

Mais, c'est peu d'avoir renversé l'erreur qui faisait de 
la terre le centre de l'univers, car il en reste debout 
une seconde, à peine séparable de la première, et plus 
invétérée encore; car la 'foule pense que l'homme est 
le centre des êtres, qu'il a dans la nature, ou en dehors 
de la nature — point difficile à préciser, — une place 
à part, qu'en un mot, l'homme est la fin de tous les 
autres êtres. 

Et le pis est que, tous les jours, la théologie contri- 
bue à accréditer cette superstition, et qu'il ne faudrait 
pas ouvrir beaucoup de livres de philosophie pour la 
trouver plus ou moins explicitement enseignée par les 
philosophes. 

Cependant, la science a détrôné l'homme comme elle 
avait détrôné la terre. A leur tour, Linné, Gœthe,Lamarek, 
Geoffroy-Saint-Hilaire, Lyell, Schaafïhausen, Schleiden, 
Huxley, Darwin, Karl Vogt, Bùchner, Haeckel, ont levé les 
voiles qui empêchaient l'homme de reconnaître qu'il ne 
forme qu'un chaînon dans Tordre des choses. Et de 
ces profondes investigations nous avons rapporté une 
formule qui est comme la clef d'or au moyen de laquelle 
il nous est désormais possible de pénétrer à notre guise 
dans le sanctuaire si longtemps fermé : dans la nature, 
il y a unité de substance et continuité de composition. 

Unité de substance, cela veut dire que tous les êtres 
ont le même fond commun, et que, sous leurs qualités 
différentes, se trouve la même matière. Continuité de 



DISCOURS PRÉLIMINAIRE. 



15 



composition, cela veut dire qu'il n'y a pas de solution 
de continuité d'un règne à l'autre ; que les différents êtres 
organisés forment une série ininterrompue, une échelle 
dans laquelle chacun occupe son degré, et qu'il n'y a de 
différences entre eux que dans le mode d'arrangement. 
Or, l'homme est dans la série, il y est à sa place ; nous 
pouvons même ajouter que, pour nous, il tient la têle ; 
mais, en résulte-t-il qu'il soit un être à part et un roi? 
Non, car dans la nature il n'y a ni rois, ni êtres à part ; 
il en résulte seulement que, sur notre menu globe, 
l'espèce des hommes paraît appelée à jouer un rôle plus 
important que les autres espèces. 

Cette fois, notre base est posée, elle l'est complète- 
ment. Grâce aux travaux des naturalistes, grâce à leurs 
magnifiques découvertes, nous savons maintenant, d'une 
façon certaine, que la science de l'homme fait partie de 
celle de la nature ; grâce à ces travaux et à ces décou- 
vertes, nous savons que la science politique se rattache 
à la physiologie humaine et qu'elle n'est qu'un chapitre 
de l'histoire naturelle. 

Ce serait donc à vous, naturalistes, d'ouvrir les voies 
même dans cet ordre particulier; et, si mes inductions 
sont aujourd'hui imparfaites, cela tient sans doute, et 
avant tout, à ma propre insuffisance; mais cela tient 
aussi à ce que la science naturelle n'a point mesuré jus- 
qu'ici son vrai domaine, à ce qu'elle n'a point étendu 
ses limites jusqu'aux points extrêmes où elle peut et 
doit les étendre (10). 

La science de la nature est tout ou presque tout! Qu'à 
son souffle s'écroulent les idoles érigées par les reli- 
gions imbéciles et par les philosophies fausses, qu'elle 



16 



DISCOURS PRÉLIMINAIRE. 



régénère la science de l'homme comme elle a fait de celle 
du monde, et que par elle, enfin, nous apprenions que, 
pour remonter jusqu'aux causes, l'unique moyen est 
d'observer rationnellement les faits (11) ! 



PREMIERE PARTIE 



PHILOSOPHIE 

DE LA SCIENCE POLITIQUE 



D'après l'étymologie, la science politique est la science 
de l'organisation de la cité; notion exacte, mais insuf- 
fisante, car elle n'indique pas la forme que doit revêtir 
l'organisation de la cité; quelle est cette forme? 

Le prodigieux génie qui, le premier, a essayé de sou- 
mettre la Politique à des lois, le grec Aristote, a écrit 
que c'est la science de l'association appelée l'État (1). 

Dans cette définition, il y a à considérer deux par- 
ties : celle qui répond directement à notre question et qui 
affirme que la science politique se propose d'associer les 
hommes, celle ensuite qui ajoute que l'association que 
la science politique a en vue, c'est l'État. 

2 



18 



PIIILOSOPIIIK 



Sur le premier point, il est impossible de dépasser 
l'idée d'Aristote. La Politique, en effet, est la science de 
l'association; elle a pour base la sociabilité de l'être 
humain, et il a fallu je ne sais quelle folie de l'espèce 
pour que certains esprits aient entendu la fonder sur 
l'antagonisme des intérêts (2). 

Quant au second point, Aristote est l'homme de son 
temps; il voit les peuples en lutte les uns avec les 
autres, et la Grèce elle-même déchirée par des divisions 
intestines; il ne s'élève pas de ce côté plus haut que le 
fait qu'il a sous les yeux; il admet l'association des 
hommes entre eux pour chaque État en particulier, 
mais il n'aperçoit pas, il ne soupçonne pas qu'il y a une 
association plus vaste possible, nécessaire, celle des Étals 
les uns avec les autres (3). 

Au surplus, disons bien vite que, même restreinte aux 
membres d'un État particulier, l'idée d'association n'a 
point empêché Aristote de légitimer l'esclavage, et que 
l'association à laquelle iî songe, c'est uniquement celle 
des citoyens. 

Pour nous, qui nous glorifions d'être le fils de l'im- 
mortel Dix-huitième siècle et qui écrivons à la lumière 
de ses idées, nous n'admettons pas que la science poli- 
tique n'ait pour horizons que les limites de chaque 
État pris isolément; nous professons que la science po- 
litique est celle qui a pour but spécial d'enseigner aux 
hommes les moyens de vivre les uns à côté des au 1res, 
ou, pour en donner une définition régulière, que c'est 
la constatation des rapports sociaux naturels, néces- 
saires (4). 

Que dire maintenant de certaines autres dénomma- 



DE LA SCIENCE POLITIQUE. 19 

lions appliquées à la science politique, telles que celles 
de science sociale, de sociologie? 

L'expression science sociale ne signifie pas autre chose 
que l'expression science politique, et, comme on a bien 
à tort perdu de vue cette synonymie, il y a d'autant 
plus lieu de l'attester (5). 

Quant au terme de sociologie, inventée par une école 
qui paraît s'être imaginé qu'en inventant des vocables 
nouveaux elle trouvait des idées nouvelles , ce n'est qu'un 
néologisme incorrect, peu clair et absolument inutile (6). 

Vient un mot, l'effroi des uns, la suprême espérance 
des autres : j'ai nommé le socialisme. 

L'expression socialisme a été employée pour désigner 
non la science politique, mais un ensemble d'aspira- 
tions vers des réformes politiques, d'ailleurs plus ou 
moins semblables, ou, si l'on veut, plus ou moins diver- 
gentes. Nous n'insisterons pas ici sur le socialisme, nous 
aurons occasion d'en parler à une autre place (7). 

Continuons donc de scruter l'idée fondamentale de la 
science politique. 

Aristote ajoute que l'association politique est la plus 
haute des associations, et il en conclut qu'elle doit avoir 
le but le plus haut. 

Nous rectifions cette proposition d'Aristote, et nous 
disons, nous, que l'association politique est la plus large 
de toutes les associations et qu'elle a le but le plus large. 

Elle est la plus large, cela est évident, puisqu'elle 
tend à embrasser tous les États d'abord, et ensuite le 
genre humain. 

Quant à son but, on ne saurait le marquer ni plus ni 
moins haut que celui de toutes les associations, car il 



20 



PHILOSOPHIE 



.est exactement le même. Que les individus associent 
leurs efforts ou qu'ils agissent, autant que cela se peut, 
isolément, ils ne doivent tous avoir qu'un but; ce but, 
c'est de se développer soi-même et de développer les 
autres par soi, c'est de se perfectionner soi-même et de 
perfectionner les autres, c'est d'aider à constituer au- 
tant que possible dans chacun l'autonomie de la per- 
sonne humaine. 

Ces explications fournies, nous sommes en situation 
d'aborder l'étude des éléments de la science politique. 

En première ligne, se présente la Morale. 

Les mœurs c'est la conduite, et la Morale c'est la règle 
de la conduite ; donc, à le bien prendre, la Morale em- 
brasse tout l'homme. Cependant, la Morale se borne à 
formuler des préceptes ; elle est, comme nous allons le 
voir, Liberté, Justice, Amour; mais elle n'indique pas 
les arrangements extérieurs que l'infirmité de l'homme 
peut rendre nécessaires pour faire passer dans les faits 
la Liberté, la Justice et l'Amour ; puis, l'homme est plus 
frappé des résultats que des causes, il est plus frappé 
de l'Utilité que de la Liberté, de la Justice et de l'Amour 
qui la produisent: de là, une seconde section dans la 
Science de la Politique, celle de l'Économie politique. 

D'un autre côté, l'ignorance générale des hommes est 
souvent cause que l'un viole par rapport à l'autre la rè- 
gle de la Justice, que l'un empiète sur le droit de l'au- 
tre ; or, si l'empiétement est grave, il est nécessaire que 
la force de tous intervienne pour le réprimer; delà en- 
core, une nouvelle division dans la science politique, 
celle du Droit technique. 



DÉ LA SCIENCE POLITIQUE. 21 

Ainsi, trois termes résument toute la science poli- 
tique : 

1° La Morale; 

2° L'Économie politique; 

3° Le Droit. 

Nous parcourrons successivement ces différents 
termes. 



CHAPITRE PREMIER 



MORALE 



SECTION I 

Morale naturelle et scientifique. 



Lucrèce, ce grand poëte, ingens homo, écrivant sur la 
Morale, en a résumé toute la doctrine dans cette parole : 
« Suis la nature (8). » 

Oui, dans cet ordre comme dans le reste, l'homme n'a 
qu'à suivre la nature; mais, pour suivre la nature dans 
l'ordre moral, il faut d'abord que l'homme connaisse sa 
nature morale. Cette nature, quelle est-elle? 

Lorsque l'on scrute l'homme à fond, ce qu'on y 
trouve, comme dernier terme, c'est l'aptitude à se pos- 
séder soi-même, accompagnée d'une certaine nécessité 



PHILOSOPHIE DE LA SCIENCE POLITIQUE. 23 

corrélative, c'est-à-dire, à la fois, le principe du Droit 
et celui du Devoir. 

Qu'est-ce donc, techniquement, que la Morale? La Mo- 
rale, c'est la science des droits et des devoirs de l'homme, 
fondés sur la nature et sanctionnés par la conscience. 

Il faut rendre explicite cette notion et indiquer les 
formules qui renferment tous nos droits et tous nos 
devoirs. Ces formules sont les suivantes : 

1° Sois libre; 

2° Respecte la liberté des mitres ; 
3° Aime les autres. 
Voyons-les de près une à une. 

1° Sois libre. — L'homme est une activité susceptible 
de développement; c'est là ce que nous révèle l'obser- 
vation appliquée au passé de l'espèce et c'est là aussi ce 
que constate l'observation appliquée à l'individu. 

Se développer, progresser, telle est donc la loi de 
l'homme, telle est sa loi essentielle, sa loi primordiale, 
et, fût-il placé dans les conditions les plus défavorables, 
l'homme y obéit. En définitive, le droit de donner à sa 
personnalité toute l'étendue qu'elle comporte, à ses fa- 
cultés toute leur puissance, en un mot, le droit d'être li- 
bre est inscrit pour l'homme au fond de sa nature. 

Cependant, cette vue ne nous fournit que la base la 
moins large du droit de l'homme à la liberté, car ce n'est 
pas seulement l'homme qui se développe, c'est la nature 
entière; la nature vit, elle évolue, et ce que nous appe- 
lons pour l'homme la liberté n'est qu'un cas particulier 
de l'existence universelle, de la loi générale d'évolution 
qui mène le monde. 

Ainsi, pour le cosmos entier, la liberté, la puissance 



24 



PHILOSOPHIE 



de se développer est une sorte de point central; tout, 
clans le cosmos, gravite vers le mieux (9). Toutefois, 
parmi les êtres que nous connaissons, un seul semble 
en état de concevoir cette notion, de la pénétrer et de se 
diriger d'après l'indication qu'elle lui fournit, d'aider à 
ce qu'elle se réalise; cet être-là c'est l'homme, et c'est 
aussi cette aptitude à percevoir la loi générale des cho- 
ses, ou mieux encore à s'associer à son action, qui fait 
la grandeur de l'homme, qui constitue sa liberté et sa 
responsabilité propre (10). 

Mais, avant de pousser plus loin, nous devons résou- 
dre une objection; nous posons la liberté comme loi du 
monde, et nous affirmons, en même temps, que le monde 
est régi par une certaine nécessité ! N'y a-t-il pas, entre' 
ces deux propositions, une contradiction flagrante? Non, 
et tout au contraire, ces propositions s'accordent inti- 
mement entre elles. Ce que nous entendons, en effet, 
par la liberté du monde, ce n'est pas pour le monde la 
possibilité de se diriger d'après une volonté arbitraire; 
ce que nous voulons marquer seulement, c'est que, 
pour que l'ordre général soit, il faut que chaque être 
soit tout ce qu'il peut être, il faut que chaque être de- 
vienne tout ce qu'il est capable de devenir. 

En tant qu'il s'agit de l'homme, la liberté ne peut 
être qu'un concept relatif, et, si elle a donné lieu à tant 
de puériles déclamations et à tant de vaines attaques, 
c'est qu'on n'a pas compris ce premier point. 

D'abord, la liberté ne signifie pas que chacun de nous 
doive devenir une activité toute-puissante, car, évidem- 
ment, nous ne sommes pas nés pour être des dieux. 

Elle ne signifie pas non plus que chacun de nous doive 



DE LA SCIENCE POLITIQUE. 



25 



atteindre un certain niveau, le même pour tous ; car, 
évidemment, nous ne sommes pas destinés par la na- 
ture à avoir tous la même activité et à remplir tous la 
même fonction . 

Ce qu'il faut pour que chacun soit libre, c'est que cha- 
cun développe tout ce qu'il contient en lui, que chacun 
occupe la place à laquelle il est propre; c'est, nous le 
répétons, que chacun devienne tout ce qu'il est sus- 
ceptible de devenir. 

Ainsi, l'individu humain concourra-t-ii à l'harmonie 
générale. 

En résumé, pour l'homme, le sois libre signifie : dé- 
veloppe-toi, développe toutes tes facultés ; tu es une sen- 
sibilité, une raison, une volonté; développe-toi au triple 
point de vue de ta sensibilité, de ta raison, de ta volonté. 

Et le sois libre n'est pas seulement la formule du droit 
de l'homme, il est aussi celle du devoir de l'homme; ou, 
pour mieux dire, ce que nous nommons Droit et Devoir 
n'est qu'une double manière de considérer, par rap- 
porta l'homme, la loi à laquelle il est soumis, car, s'il 
a le droit de devenir tout ce que sa nature comporte, il 
est manifeste qu'il se doit à lui-même de le devenir, à 
peine de violer lui-même sa propre nature. 

Donc, en considérant, par abstraction, l'individu hu- 
main d'une façon isolée, nous arrivons à affirmer que, 
sur le point fondamental, il y a unité entre le Droit et 
le Devoir. 

Mais ce raisonnement n'est pas suffisant; replaçons 
l'individu humain dans son milieu naturel, replaçons-le 
clans la société, et la liberté va ouvrir à la solidarité le 
champ le plus vaste, un champ sans limites! 



26 



PHILOSOPHIE 



En effet, pour chacun, le sois librê n'est susceptible 
d'être réalisé de la manière dont il doit l'être que si cha- 
cun a son droit de liberté, que si chacun accomplit son 
devoir de liberté. 

Qu'est ce que le monde, qu'est-ce que la société, re- 
dirons-nous de nouveau? Tous les deux, un ordre, une 
harmonie qui se fait. Or, si parmi nous un seul empiète 
sur la liberté des autres, immédiatement l'ordre, l'har- 
monie est troublée, et ce trouble, en même temps qu'il 
atteint indirectement tous les membres de la société, at- 
teint directement à la fois celui qui empiète et celui sur 
lequel il y a empiétement; nous entendons que ni l'un ni 
l'autre ne saurait avoir alors le développement normal de 
ses facultés, l'un ayant trop et l'autre n'ayant pas assez. 

Et il est mathématiquement démontrable que, la 
quantité dont les uns excèdent leur droit étant juste la 
quantité qui manque à ceux dont le droit est lésé, la 
liberté des uns et des autres subit un échec mathémati- 
quement égal. 

Réversibilité profonde, et châtiment légitime de ceux 
qui usurpent ou laissent usurper le droit d'autrui ! 

Ainsi, dans le monstrueux État monarchique, c'est 
au fond même de l'institution que gît le vice; corrigez, 
atténuez ce vice le plus que vous le pourrez, il vous 
sera impossible de l'abolir; le monarque a une pléthore 
de liberté; mais pléthore, c'est disette en pareil cas; 
qui a trop de liberté n'a pas la liberté, et cela est tout 
aussi rigoureusement vrai pour le monarque que pour 
le dernier de ses sujets. 

Je conclus finalement : 

1° Que le droit essentiel pour l'homme, pour tout 



DE LA SCIENCE POLITIQUE. 



27 



homme, c'est le droit de se développer, de se mouvoir 
en avant, en d'autres termes, c'est la liberté; 

2° Que, pour chacun, le droit et le devoir de liberté 
sont deux idées qui s'impliquent; 

3° Qu'entre les individus la liberté de l'un est la con- 
dition de celle cle l'autre, si bien qu'idéalement, pour 
que chacun, considéré à part des autres, fût libre, il 
faudrait que tous les autres fussent libres. 

Liberté de chacun et liberté de tous; donc, liberté et 
solidarité ; c'est là le commencement et c'est là aussi la fin . 

2° Respecte la liberté des autres. — Ce second précepte 
est la conséquence immédiate du premier; en effet, tous 
les hommes ont un titre égal au développement de 
leurs facultés, car leur titre c'est d'être des hommes, et, 
comme, d'ailleurs, aucun homme ne peut avoir sa liberté 
qu'autant que les autres ont la leur; comme nous som- 
mes des activités, des libertés nous limitant sans 
doute, mais aussi nous aidant les unes les autres et nous 
harmoniant les unes avec les autres; comme nous som- 
mes, en un mot, des êtres sociaux, il est manifeste que 
le principe de liberté pour chacun contient aussi pour 
chacun celui du respect de la liberté des autres. 

Mais qu'est-ce que ce devoir de respecter la liberté 
des autres ? C'est ce que nous nommons l'égalité. 

Et l'égalité peut être ainsi définie : le devoir pour cha- 
cun de laisser les autres devenir tout ce que leur na- 
ture comporte, ou, en une formule plus brève, le devoir 
de respecter la liberté des autres. 

On voit que, pour définir l'égalité, il faut prendre 
pour prémisse l'idée de la liberté, en d'autres termes, 
que l'égalité ne peut être définie qu'en fonction de la 



28 



PHILOSOPHIE 



liberté j d'où il résulte que, comme la liberté, l'éga- 
lité, elle aussi, ne peut être qu'un concept relatif. 

Arrêtons-nous un instant ici et contemplons l'admi- 
rable solidarité qui relie le monde moral comme le 
monde pbysique, ou, pour parler d'une manière scien- 
tifique, le monde. 

Nous avons montré que chacun a pour condition de 
sa liberté l'exercice de la liberté dans les autres et 
que le droit de tous à la liberté est proprement l'éga- 
lité; mais, puisque je ne puis être libre que si les autres 
le sont, voilà que l'égoïsmene va plus être le sentiment 
exclusif de personnalité, il va devenir un sentiment 
d'expansion, un lien étroit et intime entre les différents 
hommes, ou, pour mieux dire, l'égoïsme n'a plus de 
sens ; la liberté des autres, c'est aussi ma propre liberté, 
et en y portant intérêt, c'est aussi à la mienne que je 
porte intérêt. 

Nous nous trouvons donc de nouveau ramenés à 
l'idée de l'unité dans chacun du Droit et du Devoir, h 
celle de la solidarité entre tous de tous les droits et de 
tous les devoirs indiv iduels, et alors quels horizons de- 
vant nous ! Nos sociétés, quand nous les regardons en 
dehors des temples sereins de la philosophie, nous pa- 
raissent être un chaos; les uns y jouissent, le plus grand 
nombre y gémit. Malheureux qui jouissez ou qui croyez 
jouir, sachez qu'en attentant au droit des autres, vous 
attentez au vôtre propre et vous diminuez vos jouissan- 
ces propres ! Hâtez-vous donc de tendre la main à ceux 
que vous assujettissez, et qu'importent, du reste, vos 
vaines résistances! Le progrès, au besoin, vous mènera 
malgré vous ; l'ordre s'est fait de plus en plus dans le 



DE LA SCIENCE POLITIQUE. 29 

monde, il s'y fera de plus en plus, et l'idée de l'ordre, 
c'est justice pour tous. 

3° Aime les autres. — Pour établir cette troisième 
formule, nous pourrions nous borner à faire appel au 
sens intime, car, si chacun de nous fouillait son cœur, il 
y trouverait sûrement l'amour des autres. Mais il ne nous 
convient pas de nous en tenir à une preuve de cette sorte ; 
nous voulons donner une démonstration plus positive. 

Dans ce grand concours où luttent si près les unes 
des autres les différentes activités humaines, il ne suffit 
pas, prétendons-nous, que chacun ait la notion de son 
droit et de son devoir pour ne pas empiéter sur le droit 
des autres ? S'il n'y avait pas un sentiment affectif qui 
reliât les différents individus, chacun, lorsqu'il se me- 
surerait sa place, serait porté à s'en attribuer une plus 
grande que celle qu'il devrait normalement avoir ; tout 
au moins existerait-il dans les rapport sociaux une 
extrême âpreté, et, lorsque l'occasion du conflit se pré- 
senterait, c'est-à-dire à tous les instants dans l'état de 
rapprochement où vivent les hommes, il serait imman- 
quable que certains lésassent le droit des autres. 

En définitive, si l'homme n'était qu'un être doué de 
raison et de volonté, s'il n'était pas en même temps 
capable de sympathie et d'affection, il faudrait renoncer 
pour lui à toute notion de droit et de devoir, de justice, 
d'harmonie, car ces notions ne serviraient qu'à l'abuser ; 
les hommes seraient nés pour s'entre-détruire, et leur 
sociabilité ne serait que l'instinct qui les pousserait à se 
chercher pour mieux lutter les uns contre les autres (11). 

Heureusement, il n'en est pas ainsi, nous aimons 
les autres, et, ne les aimassions-nous pas spontané- 



30 PHILOSOPHIE 

ment, que la réflexion nous porterait à les aimer. En 
effet, s'il y aune chose incontestable, c'est que nou- 
nous aimons nous-mêmes, c'est que nous aimons notre 
propre développement ; or, comme ce développement 
a pour condition celui des autres, il est nécessaire que 
nous arrivions aussi à aimer le développement des 
autres. 

On voit de toutes façons combien l'égoïsme, tant pré- 
conisé comme base de la Morale par l'illustre Bentham, 
est une idée étroite et fausse (12); nous ne pouvons être 
libres qu'autant que les autres sont libres, nous ne 
pouvons nous aimer nous-mêmes qu'autant que nous 
aimons les autres, nous ne pouvons avoir notre déve- 
loppement sous son triple aspect, sensibilité, raison, 
volonté, qu'autant que les autres ont le leur! 

Voilà pour les rapports moraux des hommes entre 
eux. 

Au surplus, ces rapports ne sont pas pour l'homme 
tous les rapports moraux; il y a une autre partie de la 
Morale, trop dédaignée par la fausse philosophie, c'est 
celle qui nous rattache aux êtres inférieurs. Ce ne sont 
pas seulement des droits que nous avons à l'égard des 
êtres inférieurs, ce sont aussi des devoirs, et, en pre- 
mière ligne, nous avons celui de ne pas abuser d'eux. 
Servons-nous d'eux pour nos besoins, selon les lois de 
la nature, c'est notre droit ; mais gardons-nous d'aller 
au delà ; car, eux aussi, ils rentrent dans l'ordre général, 
eux aussi ils ont leur place marquée dans l'ensemble. 

N'abusons donc pas des êtres inférieurs, faisons 
mieux, aimons les êtres inférieurs; ils sont nos pro- 
ches par le rang, ils sont nos frères par la substance ; 



DE LA SCIENCE POLITIQUE. 31 

il y a plus, ils sont nous-mêmes, en tant que, comme 
nous, ils font partie de ce grand tout duquel émergent 
tous les êtres, dans lequel ils sont tous reliés, dans 
lequel ils retournent tous. Aussi, malheur à l'homme 
assez dépravé de sens et de cœur pour torturer, par 
passe-temps, même le plus vil insecte (13). 

Ne dérangeons rien sans raison ; respectons l'ordre 
et aimons l'ordre partout ; dans la nature, il n'y a 
que le respect et l'amour qui puissent assurer l'ordre 
universel ! 

J'ai marqué les principaux traits de la Morale vérita- 
ble; ainsi comprise, la Morale serait la science poli- 
tique par excellence, car elle serait la science la plus 
propre à associer les hommes les uns aux autres dans 
la paix, la sécurité, l'harmonie; elle serait le phare 
lumineux qui éclairerait tous les rapports sociaux, le 
foyer toujours incandescent où s'alimenterait la vie 
sociale, et elle pourrait dispenser du reste. 

Cette Morale-là, encore toute à construire, pour les 
détails, c'est, nous l'avons dit, la morale naturelle; en 
regard, il nous faut maintenant placer la morale divine 
et théologique. 



SECTION II 

Morale divine et théologique. 

Les trois formules de la morale naturelle sont prises 



32 



PHILOSOPHIE 



dans la nature humaine; elles sont démontrables, et, 
par conséquent, scientifiques. 

Quant à la morale divine et théologique, elle se pré- 
sente au contraire comme une morale révélée et indé- 
montrable, c'est-à-dire antiscientifique. 

Et d'abord cette morale (je parle spécialement pour 
notre Occident, mais je pourrais parler de la même 
façon pour toutes les morales divines du globe), cette 
morale, dis-je, où les théologiens la puisent-ils ? Dans 
des livres qu'ils prétendent être revêtus d'un caractère 
surhumain, et voilà que tout de suite se pose, contre 
la morale divine, cette objection: quelle est l'authenti- 
cité des livres dont on prétend la faire dériver? 

L'authenticité des Écritures réputées saintes, l'érudit 
Kuenen pour la Bible, le docteur Strauss pour l'Évan- 
gile, ont montré ce qu'il en fallait penser, et il n'y a pas 
lieu pour nous de reproduire ici les réfutations de ces 
hommes de science (14). 

Donc, ce qui manque à la morale divine et théologi- 
que, c'esttout simplement une base ; dès qu'on y touche, 
sa base croule. 

Que si nous mettons la morale divine en face des trois 
vérités fondamentales de la morale naturelle, quel ac- 
cueil pourra-t-elle leur faire ? 

Développe tes facultés, dit la morale naturelle, c'est 
ton droit et ton devoir absolu ; — développe-les, si 
Dieu le veut, répondra la morale divine. 

Respecte la liberté dans les autres, le droit d'égalité 
dans chacun, dit encore la morale naturelle ; — respecte 
ce droit, si Dieu le veut, répondra de nouveau la morale 
divine. 



DE LA SCIENCE POLITIQUE. 33 

Quant au précepte : aime les autres, il signifiera, 
aime les autres non parce que tu y es poussé par l'élan 
spontané de ton cœur et par un sentiment réfléchi, non 
parce que tu comprends quel lien rattache les autres à 
toi et toi-même aux autres, mais aime-les uniquement 
en vue de Dieu et selon qu'il plaît à Dieu. 

Or, s'il plaît à Dieu que les hommes s'écrasent, que 
les bataillons se heurtent, que la terre soit ensanglan- 
tée, cela est l'Ordre, cela est la Morale ! 

Nous avions mis la solidarité et l'amour partout ; le 
Dieu personnel peut mettre à son gré partout la guerre 
et la haine; cela est bien, cela va toujours bien! — Le 
bel Ordre et la belle Morale ! 

Mais, parmi les morales divines, il y en a une qui 
nous touche particulièrement, car ses débris nous 
entourent encore: celle-là, c'est la chrétienne ; exami- 
nons-la de plus près. 

D'abord, y a-t-il véritablement une morale et une doc- 
trine chrétiennes? Non, il n'y en a pas, car qu'est-ce que 
le Christianisme ! C'est le mélange le plus hétérogène 
qui se puisse imaginer; c'est un composé de traditions 
védiques et brahmaniques, bouddhiques, sabéennes, 
mosaïques, de conceptions platoniciennes et de rêves 
alexandrins, le tout agencé par les Pères et par les doc- 
teurs de l'Église à l'aide de ligatures de rencontre et 
non sans beaucoup de solutions de continuité. Le Chris- 
tianisme est ce que l'on nomme en philosophie un 
syncrétisme, comme qui dirait, en une langue plus 
vulgaire, un habit fait de mille pièces. En vérité, liHu- 
manité n'est pas difficile de vivre des siècles sur un 
pareil fond (15) ! 

3* 



3ii 



PHILOSOPHIE 



Toujours est-il que ce fond n'a jamais pu donner ce 
qui lui manque essentiellement, à savoir des vues 
unitaires et coordonnées, et, pour s'en convaincre, en 
matière de Morale, il n'y aurait qu'à passer en revue 
les différentes morales des différentes sectes chré- 
tiennes. 

Nous n'avons pas à faire cette œuvre, nous nous con- 
tenterons de dégager ce qu'il a de plus général et de 
commun dans les différentes morales chrétiennes, en 
dérivant, d'ailleurs, d'une manière particulière vers 
l'idée morale catholique. 

Gomment, en premier lieu, les théologiens catholi- 
ques considèrent-ils la liberté? 

Ouvrez le dictionnaire de Bergier, un modéré parmi 
les théologiens, et vous y lirez cette incroyable sen- 
tence: «C'est une morale abominable de considérer 
la liberté comme un don naturel. » 

Ah ! c'est une morale abominable de sentir qu'on est 
une force, une puissance, et de vouloir être cette force, 
cette puissance ! C'est une morale abominable de sentir 
s'émouvoir son cœur et fermenter son esprit, de vouloir 
tirer de ce cœur et de cet esprit tout ce qu'ils contiennent, 
de vouloir l'en tirer pour les autres comme pour soi- 
même, de chercher à être l'activité la plus bienfai- 
sante, la meilleure, c'est-à-dire, finalement, la plus libre 
possible ! Cela est abominable ! Quel est donc l'ensei- 
gnement que Bergier et les théologiens, ses complices, 
vont nous présenter à la place? Cet enseignement, 
deux paroles peuvent le résumer : 

Il y a au-dessus de toi une volonté qui vaut mieux que 
la tienne ; suis cette volonté et quitte la tienne ; 



DE LA SCIENCE POLITIQUE. 35 

Il y a en toi un principe d'activité qui est mauvais; 
étouffe en toi ce principe. 

En d'autres termes, résigne-toi, mutile-toi, voilà toute 
la morale chrétienne ! 

Oui, la résignation, cette lâcheté de l'âme qui consiste 
à se soumettre, de parti pris, aux desseins capricieux 
d'un être tout-puissant; 

Oui, l'ascétisme, cet anéantissement systématique du 
corps pour tuer le cœur et l'esprit (16) ; 

Oui, l'abdication de soi-même et le meurtre réfléchi 
de soi-même, voilà l'aboutissement de la morale chré- 
tienne (17) ! 

Et qu'aucune des différentes sectes chrétiennes ne se 
récrie, car, qu'elles se l'avouent ou non, c'est là ce que 
toutes, si elles se piquaient de logique, devraient fatale- 
ment enseigner. 

Abêtis-toi, a dit Pascal ; il eut pu dire avec plus d'am- 
pleur et plus de vérité : Détruis toutes tes facultés, 
détruis-toi toi-même, c'est là, au point de vue de la 
liberté, la conclusion nécessaire du dogme chrétien. 

Passons au second principe; voyons comment le 
Christianisme a entendu le principe d'égalité. 

C'est encore Bergier que je veux citer sur ce point. 
« L'autorité sur la femme, sur les enfants, sur les es- 
claves, dit ce docteur de l'Église, est fondée sur la loi 
divine positive antérieure à toute convention (18). » 

Je ne relève pas l'assimilation que fait ici la doc- 
trine chrétienne entre la femme, les enfants et les es- 
claves ; je n'insiste pas sur ce qu'il y a d'énorme à placer 
sur la même ligne, quant au joug qu'ils seraient destinés 
à porter, la femme, les enfants et les esclaves^ Ce qui 



36 



PHILOSOPHIE 



m'importe, 'c'est autre chose, c'est de constater ce que 
le Christianisme a pensé sur ce fait capital de l'escla- 
vage; or, ce qu'il a pensé, le voici : il a considéré l'escla- 
vage comme un fait légitime, comme un fait divin! 

Et en pouvait-il être autrement? N'est-ce pas au maître 
lui-même qu'on a rapporté cette parole : « Rends à César 
ce qui appartient à César. » 

Et n'est-ce pas un pape, un pape tout imbu, celui-là, 
du véritable esprit chrétien, n'est-ce pas un pape qui a 
porté ce décret : « Il ne sera jamais permis d'ordonner 
un esclave (19). » 

Que vient-on donc dire maintenant que le Christia- 
nisme a aboli l'esclavage, et quelle contre-vérité plus 
flagrante s'efforça-t-on jamais d'accréditer dans l'his- 
toire! Le Christianisme abolissant l'esclavage? Allons 
donc! c'est le contraire qui est vrai ; le Christianisme a 
fait de l'esclavage la pierre angulaire de la société et de 
la famille ! 

Sans doute, on trouverait clans certains Pères de 
l'Église des passages pour contredire, on y pourrait 
trouver des pages toutes remplies du sentiment de l'éga- 
lité et de la fraternité humaines. Ces pages, que prou- 
vent-elles? Rien absolument; il en est, sur ce point, des 
écrits des Pères comme de l'Évangile, il est aisé d'y ren- 
contrer, quand on le veut, des arguments pour toutes les 
thèses; mais, au milieu des disparates que présenlenl 
les opinions des théologiens, c'est à la doctrine qui a 
prévalu, à celle de Rome qu'il faut s'attacher; or, Rome 
a anathématisé l'égalité comme elle avait fait de la 
liberté. 

Et le mot de la lin, c'est Jean-Jacques qui l'a bu- 



DE LA SCIEN.ÇE POLITIQUE. 37 

riné ■ « Le Christianisme ne prêche que servitude et 
dépendance; son esprit est trop favorable à la tyrannie 
pour qu'elle n'en profite pas toujours. Les vrais chré- 
tiens sont faits pour être esclaves. » 

Que dirons-nous maintenant de la manière dont la 
morale chrétienne a compris le troisième précepte de la 
morale naturelle, à savoir l'amour des autres? La morale 
chrétienne admet la formule de ce précepte, mais com- 
ment l'entend-elle? 

C'est surtout la morale chrétienne qui, entre les dif- 
férentes morales divines, a professé qu'il fallait aimer les 
autres en vue de Dieu. 

Or, aime-t-on, peut-on aimer les autres, quand on 
les aime ainsi? Non, on ne peut les aimer! Aussi, quels 
résultats a produits l'amour chrétien ? Il a produit cette 
pâle charité qui, en donnant une obole, réserve pour 
elle un million et croit en être quitte avec le précepte. 

Mais que parlé-je de la charité chrétienne? Cette préten- 
due vertu n'est que le manteau qui sert à cacher le plus 
monstrueux égoïsme. On ne donne, selon la morale 
chrétienne, que pour recueillir soi-même plus tard et 
avec une ample usure ; le vrai chrétien donne pour as- 
surer son propre salut éternel ! 

Et c'est là cependant le plus beau côté de l'amour 
chrétien ! 

Veut-on voir cet amour sous un autre aspect, veut-on 
pénétrer à fond ce sophisme ou cette hypocrisie? Qu'on 
l'examine dans Y Imitation de Jésus-Christ ou dans Yln- 
troduction à la vie dévote de François de Sales; là, on 
verra s'étaler des doctrines de détachement et de désaf- 
fection à faire honte aux natures les plus endurcies (20) ! 



as philosophie 

Et la pratique? Ah! la pratique, cette fois le fer et le 
feu en ont marqué à jamais la trace dans les guerres de 
religion, dans les massaeres des Cévennes et de la Lo- 
zère, et dans l'infâme parole: « Tuez-les tous, Dieu 
reconnaîtra bien les siens! » 

Reparais à la lumière, mon vieux Lucrèce ; venge pour 
nous l'Humanité et la nature outragées! Je répéterai ton 
vers indigné : 

« Tantùm relligio potuit madère malorum (21)! » 

Ce n'est pas le lieu de pénétrer dans les détails de la 
morale chrétienne; cependant, il y a dans cette morale un 
point trop considérable et qui touche de trop près aux 
rapports sociaux pour que nous le passions sous silence; 
nous entendons parler du sacrement de la pénitence. 

Qu'est-ce que le sacrement de la pénitence? Ce que 
c'est, le voici : un homme a commis un grand crime; il 
va trouver un autre homme qui dit avoir reçu de Dieu 
mandat pour remettre toutes les fautes ; le criminel se 
confesse, se repent et est absous. — C'est à merveille ! — 
Mais voilà que ce même homme recommence deux fois, 
trois fois, et toujours il va se baigner dans la salutaire 
piscine et toujours il en sort purifié. Et si. au dernier 
moment de sa vie, il est chargé d'un nouveau forfait qu'il 
n'a pas eu le temps d'avouer, il suffira qu'il se repente 
au fond de son cœur et qu'il croie pour qu'il soit sauvé! 

Et si, en regard, vous placez un homme qui toute sa 
vie a été passionné pour la vérité, qui a souffert pour elle, 
qui a aimé les hommes en frères et qui leur a fait tout 
le bien qu'il a pu, si vous placez en regard cet homme, 



DE LA SCIENCE POLITIQUE. 39 

en vain celui-là n'aura-t-il pas un seul instant dévié 
de la voie droite et mourra-t-il serein et souriant, il ne 
croit pas, c'est un athée, il sera damné ! 

Quoi! la foi sans les œuvres, voilà ce qui rachète et 
sauve; et les œuvres sans la foi, les œuvres de toute la 
vie, ce n'est point assez pour libérer de la géhenne éter- 
nelle! Étonnez-vous maintenant de la perversion qu'a 
pu produire un tel enseignement chez des populations 
grossières et ardentes, étonnez-vous que le brigand des 
Calabres aille attendre le voyageur sur la grande route 
en égrenant son rosaire et en récitant des Ave Maria ! 

Quittons la morale chrétienne et revenons à la thèse 
générale. 

La morale naturelle est scientifique, c'est-à-dire qu'elle 
aspire à former un tout logiquement relié, c'est-à-dire 
que, dans ses formules essentielles, elle ne variera pas 
d'un peuple à un autre, d'une province à une autre, mais 
qu'elle sera la même pour l'homme des zones glacées 
que pour celui des zones torrides, la même pour tout 
homme en face de tout homme et de tout être. Unité par 
le progrès incessant et indéfini, tel est, à ce nouveau 
point de vue, l'idéal de la morale naturelle. 

Au contraire, la morale divine est forcément multiple, 
car elle ne repose pas sur la nécessité des choses ; elle 
repose sur une conception arbitraire ; or, dès que c'est 
l'arbitraire de l'homme qui est la base, on peut être sûr 
que l'homme accumulera les chimères. Aussi comptez, 
si vous le pouvez, les morales divines et théologiques! 
Il y a la morale du Brahmanisme, il y a celle du Boud- 
dhisme, il y a celle du Sabéisme, il y a celle du Mosaïsme, 
il y a celle du Christianisme, il y a celle de l'Islamisme. 



PIIILOSOPÎITK 



Je fais grâce des sons-sectes etde leurs préceptes par- 
ticuliers. 

Or, remarquons que le propre des morales divines est 
de tendre à s'exclure les unes les autres, et cela est dans 
l'ordre, car, si une de ces morales est vraie, toutes les 
autres sont nécessairement fausses, et la vraie doit 
chercher à anéantir toutes les autres. 

Donc, tant qu'il existera des morales divines, il est 
impossible que les différents groupes humains parvien- 
nent à s'entendre entre eux ; tant qu'il existera des mo- 
rales divines, l'espèce humaine demeurera vouée à la 
dissension et à la lutte. 

Mais il reste un dernier point, et capital, celui de la 
sanction ; la morale divine, prétend-on, seule comporte 
une sanction. 

Quelle est donc la sanction des morales divines? Ces 
morales cherchent à prendre les hommes par la sé- 
duction de la récompense ou par la crainte du châ- 
timent. 

Et quel châtiment! quelle récompense! 

« Tu transgresses ma loi, dit la morale chrétienne, 
tu souffriras dans ta chair toute l'éternité, tu brûleras 
toute l'éternité (22). » 

Quant à la récompense, les morales divines ont de la 
peine à la préciser, et il faut bien avouer que, paradis 
musulman à part, l'attrait, de ce côté, est moins vif que 
la peur ne l'est de l'autre. 

Ainsi, pour pousser les hommes à la pratique de leurs 
préceptes, c'est aux mobiles les plus bas de la nature 
humaine que s'adressent les morales divines. 

Elles disent, elles aussi, qu'elles se proposent d'élever 



DE LA SCIENCE POLITIQUE. 41 

l'homme, et pour cela ce qu'elles font, c'est le traiter en 
un être puéril ou dégradé ! 

La morale naturelle ne connaît point, il est vrai, de 
pareilles sanctions, et le langage qu'elle tient à l'homme 
est différent : 

« Fais le bien, lui dit-elle, parce qu'il est le bien; 
évite le mal, parce qu'il est le mal; ta récompense et 
ton châtiment sont en toi d'abord ; ils sont en outre dans 
cet ordre général dont tu es un élément intégrant, et 
dont tu ne peux suivre ' les lois sans en bénéficier, ni 
les violer sans en souffrir (23). » 

Et, pour certaines époques de renouvellement, de pa- 
lingénésie, comme la nôtre, la morale naturelle pourrait 
ajouter : 

« Ne te trouble pas, si les hommes se détournent de 
toi, s'ils essayent de t'humilier, même de te flétrir, les 
malheureux ne savent ce qu'ils font; continue dans ta 
route. » 

Or, je le demande, je le demande à tout esprit que la 
superstition n'a pas gâté sans remède, de deux hommes, 
dont l'un n'est mû que par la sanction de la morale 
divine, tandis que l'autre se dirige d'après l'idée de la 
morale naturelle, quel est celui qui l'emporte, quel est 
celui qui est le plus haut placé dans l'échelle de la mora- 
lité? Y a-t-il, sur ce point, un doute ou une hésitation 
possibles? Et n'est-il pas évident que l'homme de bien, 
le véritable homme de bien, c'est celui de la morale na- 
turelle; au lieu que l'homme de la morale divine, ce 
n'est, lui, que l'homme de la peur. 

Toutefois, je prévois l'objection; on dira que je parle 
comme si je m'adressais à une société de philosophes, 



42 PHILOSOPHIE DE LA SCIENCE POLITIQUE. 

mais que le commun dos hommes n'es! capable- d'être 
touché que par la promesse de la récompense ou par la 
menace du châtiment. 

Et la morale naturelle les supprimc-t-elle donc, la 
récompense et le châtiment? Non, seulement d'imagina- 
tifs et de lointains qu'ils étaient, elle les fait positifs 
et actuels; d'arbitraires, elle les rend nécessaires; elle 
détrône, il est vrai, le Dieu caché, tout-puissant et cruel, 
mais elle met à la place la loi évidente et impartiale des 
choses. 

Concluons : la Morale est la clef de voûte de la science 
politique, elle est ce qui tient le reste. Tant que vous 
aurez une morale chrétienne, tant que vous aurez une 
morale divine, vous ne fonderez pas la science poli- 
tique. Pour fonder cette science, pour voir s'ouvrir pour 
l'espèce l'ère d'un ordre nouveau, le commencement est 
d'élaborer et de mettre en œuvre la morale naturelle et 
scientifique. 



CHAPITRE II 



DROIT. 



SECTION I 



Droit naturel et scientifique. 



Au sens technique, le Droit est la science des droits 
et des devoirs de l'homme, en tant que sanctionnés par 
une coercition extérieure. 

Cette définition témoigne par elle-même que le Droit 
est un des éléments de la science politique; et, en 
effet, il rentre dans la science politique d'une double ma- 
nière, à la fois par son objet et par la nature de sa 
sanction. 

Il y rentre d'abord par son objet, car il a en vue les 
rapports des hommes les uns avec les autres; 



PHILOSOPHIE 



Il y rentre aussi par la nature de sa sanction, car il 
est la réquisition de la force de tous pour protéger la 
liberté de chacun ; 

Objet et sanction sont donc essentiellement politi- 
ques (24). 

Mais, pour mettre en relief d'une manière spéciale le 
caractère politique du Droit, nous en examinerons les 
différentes branches. 

1° DROIT CIVIL 

Cette expression, toute romaine, indique bien peu la 
branche du Droit qu'elle sert à désigner, car elle signi- 
fie proprement droit des citoyens, et le droit civil, c'est, 
d'une manière générale, le droit de la Famille et de la 
Propriété, abstraction faite de toute idée de citoyenneté 
ou de non-citoyenneté. 

La famille et la propriété sont-elles des matières po- 
litiques? Jouent-elles un rôle dans les rapports des 
hommes en société? Peuvent-elles contribuer h faire 
que ces rapports soient plus ou moins étroits, plus ou 
moins stables? Par leur seul énoncé, toutes ces ques- 
tions dénotent le caractère éminemment politique de la 
Famille et de la Propriété. 

Voyons la Famille d'abord : nous nous occuperons 
ensuite de la Propriété. 

Famille. 

Qu'est-ce que la Famille? C'est une agrégation qui a 
pour base l'union de l'homme et de la femme, et qui, 
outre tel homme et telle femme, comprend dans son dé- 
veloppement les êtres issus d'eux, c'est-à-dire les enfants 



DE LA SCIENCE POLITIQUE. 45 

On voit par là que la Famille renferme Irois séries 
de rapports, ceux des époux l'un avec l'autre, ceux des 
parents avec les enfants, ceux des enfants entre eux. 

Les rapports entre le mari et la femme constituent 
le mariage; ils se résument à merveille dans cette for- 
mule : la vie commune, qui est gravée au fond du cœur 
de chacun de nous, mais bien plutôt, au temps actuel, 
comme une parole d'espoir ou de regret que comme 
l'expression d'une réalité (25). 

La vie mise en commun, tels n'en demeurent pas 
moins l'idéal, et, pour ainsi dire, le plan naturel du 
mariage. 

Les époux sont deux associés qui, mus par un senti- 
ment réciproque, confondent leurs facultés dans ce 
qu'elles ont d'intime, afin d'en accroître la puissance de 
développement. Or, qui ne voit à ces traits que le ma- 
riage est exclusif de la sanction qui caractérise propre- 
ment le droit technique, car de quelle manière la société 
pourrait-elle s'y prendre pour contraindre à s'aimer, à 
développer ensemble leurs facultés, à vivre, en un mot, 
de la vie commune, tel homme et telle femme qui y ré- 
sistent? Donc, si nos classements étaient ordonnés non 
selon la fantaisie, mais selon la raison, le mariage de- 
vrait être distrait de l'ordre juridique et rangé tout entier 
dans l'ordre moral (26). 

G est ce qu'avait compris l'Église, d'ailleurs sans 
qu'il en résultât aucun profit pour l'espèce, et tout au 
contraire, car en même temps, l'Église avait avili le. but 
et travesti d'une façon grotesque le principe du mariage. 

Passons maintenant aux rapports des enfants avec les 
parents. 



46 



PHILOSOPHIE 



Pour ce qui est de ces nouveaux rapports, un mot peut 
les exprimer: les parents n'ont aucune puissance sur 
leurs enfants; ce qu'ils ont, à leur égard, c'est un devoir 
et partant un droit de direction. 

D'abord, que l'enfant ne soit pas matière à puissance, 
à droit pour les parents, c'est tout simple, puisque l'en- 
fant est une personne, et que l'on n'a légitimement de 
puissance ou de droit que sur les choses; mais, en outre, 
l'enfant ne consent pas à naître, il subit de naître ; or, il 
naît dans 'un tel état d'indigence que, s'il n'étail pas 
assisté, il périrait infailliblement. Et cependant, cet être 
si dénué, c'est en germe un homme, une activité, qui 
aura son rôle à jouer dans la société, sa place à occuper 
dans l'ordre universel. 

Élevez-le donc de façon qu'il puisse jouer ce rôle et 
occuper cette place, ô vous qui lui avez imposé la nais- 
sance, et si l'élan de vos cœurs et la réflexion de vos 
esprits ne suffisent pas pour vous y pousser, il est néces- 
saire que la société stimule la conscience qui sommeille 
chez vous. 

Resteraient les rapports des enfants entre eux; mais, 
si l'on considère ces rapports tant que dure la famille, 
c'est-à-dire proprement tant que les enfants ne sont pas 
élevés, il n'y a nul besoin que la loi intervienne pour les 
régler, et c'est encore aux parents qu'incombe le devoir 
de prendre dans la famille les arrangements propres à 
faire régner l'harmonie entre leurs enfants. Les enfants 
sont-ils élevés., et ont-ils cessé de vivre sous le même 
toit, il n'y a aucune raison essentielle pour qu'il existe 
entre eux des liens plus particuliers qu'entre ceux qui 
procèdent de familles différentes, et c'est l'incontestable 



DE LA SCIENCE POLITIQUE. 47 

droit de chacun de n'écouter, pour former des liens 
spéciaux, que ses sympathies électives et raisonnées. 

Les rapports des enfants entre eux échappent donc 
totalement au droit technique. 

Maintenant que nous savons ce que c'est que la famille, 
que nous en avons analysé les éléments et dégagé les 
principes fondamentaux, avons-nous besoin d'insister 
pour montrer que, dans l'association de l'homme et de 
la femme, des parents et des enfants, dans l'association 
familiale, apparaît au plus haut degré le caractère du 
droit politique? Ce droit, nous l'avons dit, et, à notre 
gré, nous ne le répéterons jamais trop, ce droit a pour 
but de faire vivre les hommes les uns à côté des autres, 
de les faire se développer dans un état de paix et 
d'harmonie ; or, la famille formant l'enfant, préparant 
l'homme, il faudrait fermer les yeux à toute évidence 
pour ne pas voir le caractère politique de la famille. 

Et quelle éclatante confirmation l'histoire ne donne- 
t-elle pas de ce jugement! A Athènes, la famille s'épa- 
nouit sous un souffle de liberté, et ce souffle anime toute 
la société athénienne; à Rome, au contraire, la famille 
est fondée sur un despotisme atroce, et l'État romain a 
pour base le même despotisme atroce. 

Et voyez le Moyen-âge, voyez les temps actuels! Au 
Moyen-âge, est-ce qu'à l'organisation aristocratique de 
la famille ne correspond pas l'organisation aristocra- 
tique de la cité? Et de nos jours, où la famille est en 
pleine dissolution, est-ce que la cité n'y est pas avec 
elle? 

1 La démonstration est donc complète ; le droit de la 
famille est essentiellement un droit politique. 



PHILOSOPHIE 



Cependant, des écrivains se sont rencontrés pour 
affirmer qu'il n'y a aucune corrélation entre la liberté 
de la famille et la liberté de l'État, et, tout en se por- 
tant les champions de la seconde, ils ont nié formelle- 
ment la première et enseigné que la famille était une 
monarchie naturelle (27). 

Ce n'est là que l'opinion superficielle d'esprits égarés 
sans boussole dans les domaines de la politique. Soyez 
sûrs, en effet, que si vous avez la monarchie dans la 
famille, vous aurez la monarchie partout. Et cela est 
logique, cela est fatal, car il est impossible qu'élevé par 
un maître et par un subalterne, l'enfant ne porte pas la 
double empreinte de ceux qui l'ont façonné, il est im- 
possible qu'il n'ait pas en lui du maître et du subalterne, 
et il est, par conséquent, impossible que jamais il de- 
vienne une personne libre. 

Que si l'on considère, d'ailleurs, les choses abstraite- 
ment, la famille est susceptible d'être conçue comme 
indépendante de la société, quoique la réciproque ne 
soit pas vraie ; et cet à priori est en parfait accord avec 
l'observation historique. Ainsi, il n'est pas douteux que, 
historiquement, l'agrégation familiale n'ait précédé l'a- 
grégation sociale et que la réunion de différentes famil- 
les ne soit entrée pour un élément considérable dans la 
formation des premières sociétés ; il n'est pas douteux 
non plus, qu'en tant que formant le groupe social le 
plus rapproché de la base, c'est-à-dire de l'individu, la 
famille n'ait conservé une fonction propre (28). 

C'est ce dernier point qui est cause que, tout en étant 
contenu dans le droit politique, le droit de la famille 
n'en est pas moins une partie spéciale du droit politique, 



DE LA SCIENCE POLITIQUE. 49 

partie spéciale mais non pas séparée, partie intégrante 
et constitutive, au contraire. 

Propriété. 

Nous sommes ici en présence d'un fait bien différent 
du précédent; la famille est un groupe, la propriété un 
attribut; mais les deux se ressemblent en ce qu'ils sont 
tout aussi indispensables l'un que l'autre à l'individu hu- 
main; l'enfant, pour accomplir son premier développe- 
ment et l'homme, pour le continuer, ne peuvent se pas- 
ser, l'un de la famille, et l'autre de la propriété. 

Mais, qu'est-ce exactement que la propriété? 

Aucune question ne tient les hommes plus perplexes, 
et cependant il semble bien qu'aucune, au fond, ne soit 
plus simple. 

Si on la scrute dans sa source essentielle, la propriété 
est pour chacun le droit aux fruits de son travail; si on 
l'examine comme fait dérivé, c'est-à-dire comme déjà ac- 
quise et donnant lieu à transmission, elle est pour cha- 
cun le droit, non-seulement aux fruits de son travail, 
mais à ceux qu'il tient de la libéralité des autres. 

Voilà pour la source, ou, dans la langue du droit 
technique, pour la Cause de la propriété (29). 

Quant au fondement général de la propriété, il est 
dans la nature de l'homme, dans l'organisation de cet 
être qui ne se sent jamais si bien relié à l'ensemble qu'il 
ne cherche à se faire le plus personnel, le plus libre 
qu'il peut, et dont la perfection est d'être, en effet, le 
plus personnel et le plus libre qu'il peut ; or, la pro- 
priété est un prolongement de la personnalité, partant 

4 



50 PHILOSOPHIE 

de la liberté humaine; elle est l'unique moyen pour 
l'homme d'avoir une sphère d'action dans laquelle il 
puisse se mouvoir à sa guise; elle est pour lui l'unique 
moyen d'arriver à la possession de lui-même. 

C'est ce que n'ont pas vu Jean-Jacques et ceux qui ont 
marché sur ses traces ; ils n'ont aperçu qu'un côté des 
choses, le côté qui relie l'individu au tout, et, dans leur 
contemplation du tout, ils ont oublié l'être personnel 
qu'est l'homme; de là, leur négation de la propriété. 

Ces politiques ont erré gravement; car, après avoir 
posé comme prémisse le droit de l'homme à la liberté, 
c'est son esclavage qu'ils ont décrété. 

Et cependant, quelle relation plus manifeste que celle 
de la propriété à la liberté ! Les sociétés antiques, la 
barbare Rome en particulier, font découler la propriété 
de l'emploi de la force, et jusqu'où ne vont-elles pas 
alors dans leur méconnaissance du droit humain? Elles 
ne reculent même pas devant l'appropriation de l'homme 
par l'homme, et c'est Aristote, ce génie immense, qui ne 
peut parvenir à comprendre qu'une société fonctionne 
sans esclaves (30) ! 

Quant à nous, hommes de ce siècle, nous en sommes 
à hésiter entre la Force antique et l'Idée du Droit ; nous 
n'avons point encore su restituer à la propriété sa vraie 
source, qui est le travail, et nous acceptons le salariat, 
Ce métis de l'esclavage et de la liberté, ce vieux débris 
de la subalternisation de l'homme à l'homme! 

Or, nous avons beau inscrire sur nos murs la liberté 
et l'égalité, nous ne les réaliserons ni l'une ni l'autre 
dans la Cité, tant que nous n'y aurons pas réalisé le 
droit pour tous à la propriété. 



DE LA SCIENCE POLITIQUE. 



51 



C'est cette raison qui fait qu'à son tour la propriété 
forme une des bases de l'ordre politique. 

2° DROIT PÉNAL. 

Le droit pénal est une théorie d'éducation ou de gué- 
rison mise en œuvre par la société. S'il n'est cela, le 
droit pénal n'est qu'un concept de fantaisie et de funè- 
bre imagination : il est en dehors de la science posi- 
tive (31). 

Un ignorant ou un malade, disons-nous, tel est le 
délinquant ; il n'y a nulle place pour un troisième 
terme. 

Rappelons-nous, en effet, que Tordre est la loi du 
monde, ce qui signifie, pour les hommes en particulier, 
qu'entre tous les hommes les droits et les devoirs, et, 
par conséquent, les intérêts sont solidaires ; or, s'il y a 
solidarité des droits, des devoirs et des intérêts, non- 
seulement pour chaque homme pris individuellement, 
mais pour tous les hommes considérés dans leurs rap- 
ports respectifs, si c'est là le fond des choses, ceux qui 
méconnaissent cette solidarité et qui y manquent, que 
sont-ils, que peuvent-ils être, sinon des ignorants ou des 
malades? 

Mais c'est trop peu que cet à priori, et c'est à notre 
méthode d'observation et d'induction qu'ici, comme 
partout, nous devons demander le mot final. Or, que 
nous enseignent, sur ce chef, l'observation et l'induc- 
tion? 

Pour prouver qu'une partie de ceux qui délinquent 
sont des ignorants, et quels ignorants ! des ignorants 



52 



PHILOSOPHIE 



pour une cause qui ne vient pas d'eux, des ignorants 
pour celte cause qu'ils sont au bas de l'échelle sociale 
et qu'ils endurent toutes les privations comme toutes 
les misères; pour prouver ce premier point, que faut-il? 
Il suffit d'ouvrir les statistiques de la criminalité, et 
toutes les différentes catégories de criminels ramène- 
ront sous nos yeux la même foule misérable et igno- 
rante, et alors devant nous se dressera cette parole d'un 
des penseurs du siècle : 

« Si la roue de la fortune avait tourné autrement, 
c'est vous, riches, qui peupleriez les bagnes et qui mon- 
teriez sur les échafauds (32). » 

A l'égard du malade ou de l'infirme, mon expérience 
personnelle n'aurait rien à signifier, et je me contente- 
rai de citer le langage que me tenait un des plus célè- 
bres chirurgiens de ce temps : « J'ai fait bien des autop- 
sies de criminels, me disait-il, et toujours j'ai rencontré 
dans le cerveau de ces malheureux des lésions plus ou 
moins graves (33). » 

Que doit donc être la pénalité? Elle doit avoir pour 
but d'apprendre à celui qui ne le sait pas que son inté- 
rêt propre n'est pas séparé de celui des autres et, à plus 
forte raison, qu'il n'en est point l'opposé; elle doit lui 
apprendre que le premier auquel il a attenté en délin- 
quant, c'est lui-même; elle doit lui révéler la liberté et 
la solidarité qu'il ignore. 

Quant au malade ou à l'infirme, que faire, sinon le 
traiter et le guérir, si on le peut? 

En tout cas, on le voit, le droit pénal justifie pleine- 
ment son caractère d'élément de la Politique. 



DE LA SCIENCE POLITIQUE. 



53 



3° DROIT POLITIQUE (DANS LE SENS STRICT). 

Cette partie du Droit est celle qui se rapporte plus spé- 
cialement à la Cité. J'y ferais, pour ma part, rentrer le 
droit de la propriété; car, sans la propriété, il n'y a, je 
le répète, ni homme libre, ni citoyen possible. 

Tous les publicistes, un seul excepté, P. J. Proudhon, 
ont essayé de poser la dernière assise du droit politique 
avant d'avoir fondé la première; tous se sont efforcés de 
construire la théorie de l'État avant même d'avoir songé 
à organiser le Département, la Commune et le Droit de 
l'Individu qui est la base (34). 

Or, en suivant ce procédé, à quoi a-t-on réussi? Seu- 
lement à faire l'État monstrueux, à le faire vivant pour 
lui-même, et, comme l'État, jusqu'à présent, a été entre 
les mains du petit nombre qui a la force, il en est ré- 
sulté que, jusqu'à présent, le grand nombre a vécu pour 
le petit nombre. 

C'est cet Ordre qu'il faut changer ; or, il n'y a pour 
cela qu'un moyen : il faut que l'on se pénètre que le 
Droit de l'Individu est le principe et qu'il est la fin, il 
faut que l'on arrive à poser comme point de départ et à 
poser comme but la consécration de plus en plus com- 
plète du Droit de l'Individu. 

Dès lors, le premier problème du droit politique et 
celui qui, à vrai dire, résume tout le reste, se précise; ce 
problème consiste à chercher quels sont les droits qui, 
d'abord abstraitement, et ensuite dans un État donné, 
doivent appartenir à l'individu. 

Quand cela sera fait, il y aura à constituer l'organisa- 
tion et les attributions du premier milieu clans lequel 



PHILOSOPHIE 



l'individu se meut, à savoir la Commune; or, plus le 
milieu est prochain, plus il existe de chances pour cha- 
cun d'y faire prévaloir sa volonté et triompher son droit; 
aussi réclamons-nous, pour la Commune, après l'indi- 
vidu, le plus d'attributions possibles. 

Au-dessus, nous instituerons de la même manière, par 
analogie, le Département ou la Province. 

Et, finalement, nous ne laisserons à l'État que ce que 
nous n'aurons pu attribuer au Département, à la Com- 
mune, surtout à l'Individu. 

4° DROIT INTERNATIONAL. 

Ce n'est que par métaphore qu'il est possible de par- 
ler de droit international, car les rapports de peuple à 
peuple n'ont jamais été matière à droit dans le sens tech- 
nique, et jamais ils ne le seront. 

Le Droit technique suppose une loi reconnue, des 
tribunaux chargés de dire, selon cette loi, de quel côté 
le droit se trouve, enfin une force militaire que ces tri- 
bunaux puissent requérir pour faire respecter leurs dé- 
cisions ; or, dans les rapports de peuple à peuple, où 
sont les tribunaux et leur force militaire, où est même 
la loi universellement et absolument reconnue? 

Pour fonder un droit international, imaginera-t-on je 
ne sais quel système renouvelé des vieilles amphictyo- 
nies? Mais quel homme pourrait être assez étranger à 
l'histoire autant qu'à la notion du Droit technique pour 
prendre au sérieux un tel rêve! Les amphictyonies n'ont 
servi autrefois qu'à faire éclater les guerres, quand elles 
ne les ont point elles-mêmes fomentées ; bien mieux 



DE LA SCIENCE POLITIQUE. 



55 



encore, si elles n'étaient mortes à jamais, y serviraient- 
elles aujourd'hui (35) ! 

Et d'ailleurs, que contient le droit international, tel 
que les modernes poliliques l'ont fait? Un droit de la 
paix et un droit de la guerre (36). 

Un droit de la guerre, sainte Conscience ! Mais qui 
donc, le premier, a osé dire cette parole énorme et unir 
ensemble ces deux mots? Qui donc, en dehors de la lé- 
gitime défense, a jamais pu trouver à la guerre un fon- 
dement quelconque de justice? 

0 hypocrisie ou ineptie de la race humaine! Nous 
avons conservé de notre ancien état de fauves ce débris 
infâme, la guerre; et, quand nous reprend l'antique 
folie, quand nous éprouvons le besoin de nous ruer les 
uns contre les autres, nous prétendons soumettre ce 
retour à une règle et à un droit ! 

Non, il n'y a pas de droit de la guerre, il n'y a qu'un 
fait de la guerre ; et, comme ce fait est contraire à tout 
droit, comme il heurte tout amour entre les hommes, 
le problème est, non pas de le réglementer, mais de 
l'abolir. Or, pour cela, ce qu'il faut, c'est attaquer le 
mal dans sa source, c'est supprimer les rivalités des 
races, détruire le fanatisme religieux, rendre impossible 
le despotisme de cette poignée qui dispose du genre 
humain; ce qu'il faut, c'est faire apparaître aux individus 
qu'ils sont tous reliés dans le même droit, dans le même 
devoir et dans le même intérêt, et que la solidarité est 
la loi du monde. 

Quant au droit de la paix, il ne saurait être autre 
chose qu'une collection de préceptes s'adressant à la 
raison, en d'autres termes, une règle morale; or, la 



56 PHILOSOPHIE 

règle morale est une, et, de peuple à peuple, elle ne dif- 
fère pas de ce qu'elle est d'individu à individu. 

CONCLUSION DE LA SECTION. 

L'idéal, en ce qui concerne le Droit technique tout 
entier, est que chaque jour ce Droit soit davantage éli- 
miné et abandonne à la Morale un plus vaste espace. 

Toutes les fo's donc que nous pouvons faire prévaloir 
la raison sans recourir à la manus mililarîs, abstenons- 
nous de la manus militaris; c'est autant de gagné pour 
la cause du progrès humain ! 

El si c'est un des côtés de l'idéal politique que le 
Droit technique ne soit plus, j'ajoute que, tant qu'il 
existe, ce droit n'est légitime qu'autant qu'il se dresse 
comme un rempart du droit individuel. 

SECTION II 

Droit divin et théologique. 

Qu'est-ce que le droit naturel et scientifique? C'est une 
règle trouvée par la raison dans la nature humaine ; sa 
base est la nature humaine, son idéal le développement 
de la nature humaine. 

Et cette base et cet idéal rattachent intimement le 
droit naturel et scientifique à toute la science politique ; 
car la science politique, elle aussi, a pour principe la 
nature humaine et pour fin suprême le développement 
de la nature humaine. 



DE LA SCIENCE POLITIQUE. 57 

Qu'est-ce, en regard, que le droit divin et théologique? 
C'est la loi divine considérée comme règle de toutes les 
actions; la base, ici, c'est la révélation, et l'idéal l'ac- 
complissement de la volonté de Dieu. 

Que valent les deux, base et idéal? Les deux sont des 
imaginations, mais il s'en faut que ce soient des ima- 
ginations inoffensives, car, dès le moment qu'il s'agit 
de procurer l'accomplissement de la volonté de Dieu par 
le moyen propre du Droit technique, à savoir la sanc- 
tion de la force, il y a de quoi frémir rien qu'à songer 
à quelles extrémités et à quels excès peut conduire une 
telle opinion. 

Sur le point du Droit proprement dit, les théologies 
sont, au surplus, fort sobres de détails particuliers, et, 
en effet, à quoi ces détails serviraient-ils? Tandis que 
l'effort de la science tend à supprimer le Droit technique 
et à mettre la Morale à la place, c'est le contraire que 
se proposent les théologies ; or, donnant volontiers la 
main militaire pour appui à tous leurs préceptes, elles 
n'ont nul sujet de distinguer l'empire de la conscience 
de celui de la force. 

Précisons cependant les doctrines de la théologie 
chrétienne sur chacune des branches du Droit, en sui- 
vant le même ordre, et en faisant les mêmes divisions 
que ci-dessus. 

1° DROIT CIVIL. 
Famille. 



On sait que, dans la conception chrétienne, la Famille 
a pour base la double autorité du mari par rapport à la 



58 



PHILOSOPHIE 



femme et du père par rapport aux enfants. Et les théo- 
logiens ne manquent pas d'ajouter que cette autorité 
n'a d'autres bornes que celles que lui impose la loi 
divine; en quoi, ils sont tout à fait conséquents avec 
leur prémisse, car, si la loi divine est la base du 
Droit, il est manifeste qu'elle en doit être aussi la me- 
sure. 

Mais pénétrons au sein de la Famille et abordons le 
point dont dépend le reste, à savoir le mariage. Si nous 
cherchons derrière le voile du sacrement et si nous dé- 
pouillons la doctrine de son mysticisme, que trouve- 
rons-nous comme premier principe? Un droit que la 
langue française ne pourrait nommer honnêtement, un 
droit qui n'a de nom qu'en latin, le droit à la copula 
camalis. 

Et comment en effet, sacrement à part, les théologiens 
chrétiens définissent-ils le mariage? Ils nous disent que 
c'est l'union de l'homme et de la femme en vue de pro- 
créer des enfants et de satisfaire régulièrement les ap- 
pétits sensuels. Aussi, qu'est-ce qui attire les théolo- 
giens? quel est le droit qui est le fond pour eux et qu'ils 
développent avec complaisance? C'est, je le répète, le 
droit à la copula camalis. 

Toute la doctrine chrétienne est unanime sur ce point ; 
l'apôtre a dit : « Uxori vir debitum reddal; simililer au- 
tem et uxor viro } » et, à des siècles d'intervalle, les théo- 
logiens reproduisent le même précepte et réglementent 
la même dette (37). 

Il est donc facile de savoir d'où elle vient, cette juris- 
prudence du temps présent qui force la femme à se 
livrer au mari malgré elle et qui autorise le viol entre 



DE LA SCIENCE POLITIQUE. 59 

époux, — elle est donc bien réellement catholique et 
chrétienne (38) ! 

En résumé, c'est une des propensions les plus basses 
de la nature humaine quand on en chasse l'idée et le 
sentiment qui en font une des exaltations suprêmes de 
la nature humaine; c'est cette propension vile et humi- 
liante que la théologie chrétienne assigne pour fonde- 
ment au mariage. On conçoit alors qu'Ambroise ait pu 
regarder l'union conjugale comme « une concession faite 
à la faiblesse de l'homme, » et qu'il ait pu dire que 
« les personnes mariées ont toujours à rougir de quel- 
que chose (39). » 

Quelle est maintenant, d'après la théologie chrétienne, 
la loi des rapports des parents avec les enfants? 

Pour l'absolutisme du fond, l'idée chrétienne, à cet 
égard, ne laisse rien à envier à l'abominable patria po- 
testas des Romains. Et le commencement date de loin, 
le commencement est dans la Bible, qui raconte qu'à la 
naissance d'Abel, Ève s'écria : « Dieu m'a accordé la pos- 
session d'un homme. » C'est sur cette parole que les 
théologiens ont édifié leur théorie. Selon eux, l'enfant, 
à tout âge, doit à ses père et mère l'obéissance, et les 
plus récents n'ont pas assez d'ânathèmes contre les lé- 
gislations qui, en affaiblissant l'autorité des père et 
mère, ont ruiné, prétendent-ils, une des bases de la so- 
ciété (40). 

Il est donc clair que ce n'est pas à la théologie chré- 
tienne qu'il faut demander la moindre notion du droit 
de l'enfant (41)! 



60 



PHILOSOPHIE 



Propriété. 

Les théologiens chrétiens sont singulièrement muets 
sur le chapitre de la propriété. Quelle est la cause de la 
propriété et quelle en est la fin? Quelle est l'idée qui lui 
sert de substralum? Les théologiens chrétiens n'ont garde 
d'aborder de pareilles questions, et comment, en effet, 
le pourraient-ils faire? La propriété est une des faces de 
la liberté; or, les hommes qui ont déclaré à la liberté 
une guerre à outrance manquent évidemment de l'apti- 
tude nécessaire pour comprendre la propriété. Et comme, 
d'un autre côté, il faut respecter les puissances, et que 
ceux qui possèdent sont une puissance, pour ne rien 
dire qui soit désagréable à ceux-là, le mieux est de gar- 
der un silence prudent. C'est ce que pratique, d'une fa- 
çon remarquable, la théologie chrétienne. Dans son ex- 
plication du Gode civil, le cardinal Gousset se borne à 
enregistrer les traditions sans idée et sans âme trans- 
mises de la jurisprudence romaine à la nôtre sur le droit 
de propriété. Quant à chercher à éclairer ces vulgarités 
au flambeau de la raison, quant à tenter de les purger 
des faussetés dont elles sont remplies et des iniquités 
dont elles sont la source, le cardinal Gousset n'y songe 
même pas (42) ! 

Et qu'on ne pense pas que c'est là le cas particulier 
d'un théologien, ce cas est celui de toute l'Église; aussi, 
la conclusion finale de l'Église, en ce qui concerne la 
propriété, est-elle de dire à l'immense foule, non pro- 
priétaire et misérable: «Accepte la souffrance sur la 
terre ; tu en seras récompensée un jour au ciel. » 



DE LA SCIENCE POLITIQUE. 61 

Mais l'immense foule commence à se lasser d'attendre 
le ciel ! 

2° DROIT PÉNAL. 

Si la théologie chrétienne n'aime pas à rencontrer en 
face d'elle la question de la propriété, en revanche elle 
n'éprouve aucune répugnance à aborder celle du droit 
pénal ; l'on sent qu'alors elle va se mouvoir dans sa 
sphère ! 

Pour la théologie chrétienne, d'ailleurs, le système pé- 
nal est des plus simples : Dieu a parlé, l'Église a parlé ; 
qu'est-ce que le délit, que peut-il être, sinon la préva- 
rication aux commandements de Dieu ou à ceux de 
TÉglise ? Quant à la peine, il n'y a jamais lieu de crain- 
dre d'errer en la faisant atroce; car, quand l'homme 
manque à Dieu — ou à ses pontifes, — quelle commi- 
sération pourrait-il attendre? Et comme, aux yeux de la 
théologie chrétienne, l'homme est un être qu'on ne 
soumet que par la terreur, la meilleure loi pénale sera 
celle qui le terrorisera le mieux. 

C'est là de la logique; aussi, le catalogue des peines, 
tel que le dresse la théologie, sue-t-il le sang: le blas- 
phémateur sera puni de mort, le sacrilège puni de mort ; 
ouvrez à la page que vous voudrez, vous trouverez la 
torture ou la mort, et, pour couronner le tout, De 
Maistre, De Maistresur un mode prophétique, s'écriera: 
« Toute grandeur, toute puissance, toute subordination 
repose sur l'exécuteur. Il est l'âme et le lien de l'asso- 
ciation humaine. Otez le bourreau du monde, dans 
l'instant même l'ordre fait place au chaos, les trônes 
s'abîment et la société disparaît (43). » 



62 



PHILOSOPHIE 



De Maistre a raison ; otez des lois la pénalité abomi- 
nable, son monde à lui, le monde de la théologie chré- 
tienne est fini, et, à la place de la domination des prê- 
tres et des rois, de celle du petit nombre sur le grand 
nombre, vous verrez surgir la seule domination légi- 
time, le droit de l'individu sur lui-même. 

3° DROIT POLITIQUE (DANS I.E SENS STRICT). 

C'est surtout en matière de gouvernement que se pose 
d'une manière évidente le dilemme entre le droit divin 
et le droit humain, ayant pour expression le droit indi- 
viduel. En effet, ou les gouvernements sont les délégués 
de Dieu ou ils sont ceux des individus : il faut nécessai- 
rement opter entre ces deux termes. 

La théologie chrétienne ne manque pas de se pronon- 
cer pour la première origine, et c'est encore De Maistre 
qui est ici l'ange de l'école, De Maistre qui, après avoir 
posé la prémisse, n'a garde de s'arrêter à mi-côte, aux 
petites et chétives souverainetés des Rois, mais qui con- 
clut hardiment à l'unique souveraineté du Pape. 

Pour De Maistre donc, comme pour tous les théolo- 
giens conséquents, le Pape est le chef naturel et, ainsi 
qu'ils disent, le grand démiurge de la civilisation 
universelle; car il n'y a que lui qui reflète directement 
les attributs de Dieu, qui soit directement investi de la 
puissance de Dieu; il n'y a que lui qui soit infaillible. 
Et en vérité, si nous avons un gouvernement divin, c'est 
bien le moins que ce gouvernement ait le don d'infailli- 
bilité (44). 

Du reste, De Maistre ne s'en tient pas là ; à la monar- 



DE LA SCIENCE POLITIQUE. 63 

chie universelle qu'il a rêvée, il donne une aristocratie 
pour assise, et il répète le mot cynique mis par Lucain 
dans la bouche du destructeur de la République romaine : 
« L'histoire nous montre que le grand nombre a été fait 
pour le petit nombre (45) . » 

Toutefois, parmi les théologiens, il s'est rencontré des 
esprits moins rigoureux et moins osés. Ceux-là se sont 
retranchés derrière le précepte : « Rends à César ce qui 
appartient à César ; » et alors ils ont commencé par dire 
qu'il n'était pas nécessaire que Dieu gouvernât directe- 
ment par son vicaire, mais qu'il pouvait tout aussi bien 
gouverner à l'aide des rois, sous l'autorité de son vi- 
caire ; et, après ce premier compromis, ils n'ont plus su 
comment s'arrêter. S'ils ne nous condamnent pas, comme 
De Maistre, à courber tous la tête sous le joug d'un seul 
homme, ce n'est ni notre liberté ni notre dignité qui y 
gagneront et nos chaînes n'en seront que mieux rivées, 
car ils professent avec saint Paul que toute puissance 
vient de Dieu, et que, fût-elle usurpatrice, tyrannique, 
contraire même à la volonté de Dieu, toute puissance 
doit être respectée, par cela seul qu'elle existe et qu'elle 
est reconnue (46). 

Qu'on se tire, si l'on peut, de cet abîme de contradic- 
tions et de ce chaos ! 

Cependant, au milieu de ce grand désarroi de la doctrine 
théologique, un point reste net : tout gouvernement qui 
veut obtenir l'appui du clergé, ou tout au moins sa 
neutralité, a, en tout cas, trois choses à faire : 

Il doit assurer aux ministres de la religion chrétienne 
la plus complète liberté d'action, car résister aux minis- 
tres de Dieu, c'est résister à Dieu lui-même. 



64 



PHILOSOPHIE 



Il doit tenir pour le plus grand des crimes tout ou- 
trage adressé aune telle religion. 

Il doit enfin traiter les matérialistes et les athées 
comme les plus dangereux des hommes, et, quelque 
châtiment qu'il leur applique, il peut être certain de ne 
jamais dépasser contre eux la mesure (47). 

Ainsi concluent, sur le chapitre du droit politique, les 
plus doux des théologiens. 

4° DROIT INTERNATIONAL. 

Pour savoir ce que vaut en matière de droit interna- 
tional, ou, pour parler plus exactement, de morale in- 
ternationale, une certaine conception, le critérium infail- 
lible est d'examiner si cette conception légitime la 
guerre, et, si elle le fait, cette conception est jugée. 

Or, sur ce nouveau chef, quelle est la doctrine du 
droit divin et théologique? « La guerre ; vest divine, s'ex- 
clame De Maistre dans son même style inspiré, n'enten- 
dez-vous pas la terre qui crie et demande du sang? Le 
sang des animaux ne lui suffit pas, ni même celui des 
coupables versé par le glaive des lois ; il lui faut des héca- 
tombes humaines : c'est la guerre qui accomplira le 
décret. » Or, en parlant de cette sorte, De Maistre est 
encore une fois le véritable interprète de l'idée que la 
religion chrétienne prête à son Dieu : il est dans la tra- 
dition de la Bible comme dans celle de l'Évangile ; la 
guerre est divine pour le chrétien, car « dans la nature, 
dit encore De Maistre, il règne une espèce de rage pres- 
crite qui arme tous les êtres pour de mutuelles funé- 
railles ; » la guerre est divine, car elle est un fléau dont 



DE LA SCIENCE POLITIQUE. 65 

Dieu se sert pour venger l'iniquité que des habitants du 
monde ont commise contre lui; aussi, est-il bien réelle- 
ment le Dieu des armées (48). 

Tel est l'enseignement chrétien sur le fait de la 
guerre. 

Que si les penseurs démontrentque ladiminutionpro- 
gressive des guerres est fatale, que l'avenir verra l'abo- 
lition de la guerre, les théologiens n'en auront cure, car 
ils n'ont lu l'histoire qu'à travers des lunettes opaques, 
et la foi leur tient lieu de science. 

Il existe, d'ailleurs, un autre côté par lequel la guerre 
plaît particulièrement à la théologie chrétienne. Bayle 
a fait remarquer que les guerres dites de religion onttou- 
jours eu un double caractère : sans doute, on s'y préoc- 
cupait de réprimer ceux qui innovaient en religion ; 
mais ce que l'on poursuivait en eux, c'étaient bien 
moins les fauteurs de l'hérésie 'que les perturbateurs 
de l'ordre général. Les prêtres et les princes eurent, en 
effet, vite compris qu'une fois ébranlée l'aveugle sou- 
mission ne reparaîtrait plus, et que c'était à leur perte 
certaine que les menait l'esprit d'examen (49). 

Ce qui est sûr, c'est qu'ici non plus ce n'est pas d'il- 
logisme que l'on peut accuser la doctrine divine et théo- 
logique ; elle a bâti sur la force et sur l'arbitraire d'un 
Dieu, et toute sa construction trahit la force et l'arbi- 
traire d'un Dieu ; l'homme n'a pas de droits, il n'a que 
des devoirs, ou plutôt il n'en a qu'un, celui de se sou- 
mettre, et, quand il y manque, Dieu le martyrise ou le 
tue dans ce monde et il le damne dans l'autre. — De 
quoi l'homme se plaindrait-il? 



CHAPITRE III 



ÉCONOMIE POLITIQUE 



SECTION 1 

Économie politique, naturelle et scientifique. 



Telle que les modernes l'ont conçue, l'Économie poli- 
tique est la sciencedes intérêts. 

L'intérêt est-il distinct du droit? L'utile est-il sépa- 
rable du juste, et le principe économique l'est il du 
principe moral? 

S'il faut répondre affirmativement, l'homme a deux 
boussoles pour se diriger; or, s'il en a deux, il se peut 
qu'il n'en ait aucune, car il est possible que les deux 
l'orientent dans deux sens contraires. 

Donc, il n'y a pas un principe économique propre, 



PHILOSOPHIE DE LA SCIENCE POLITIQUE. 67 

car autrement l'Économie politique pourrait être la né- 
gation de la Morale, et la Morale celle de l'Économie po- 
litique, c'est-à-dire qu'il n'y aurait ni Morale ni Écono- 
mie politique, et, par conséquent, nulle science de 
l'homme; donc finalement, le principe est un, et ce prin- 
cipe c'est la loi de liberté, de solidarité et d'amour, qui 
est comme la clef de voûte du monde (50). 

Ce qui fait l'erreur des hommes dans cet ordre, et ce 
qui les porte à opposer l'intérêt au droit, c'est un mot, le 
plus décevant de tous : les hommes se laissent prendre 
au mirage de ce qu'ils nomment le succès. Le succès, le 
succès! Comme si, pour pénétrer cette énigme, la pre- 
mière condition ne serait pas de pouvoir discerner clai- 
rement le lendemain en même temps que la veille, et 
embrasser d'un seul coup d'œil tout le développement 
des choses ; or, aucun de' nous a-t-il cette puissance? 
Aucun de nous peut-il, être borné qu'il est par tant de 
côtés, dire même d'une manière sûre : cela réussit et 
cela échoue? Et si nul homme ne le peut, qu'est-ce 
encore une fois que le succès ? Une réalité ou une 
ombre? 

Répudions donc un vain langage, ou tout au moins, 
commençons par l'expliquer : vu des hauteurs de la 
philosophie, le Passé de la race humaine témoigne que 
le succès final n'est qu'au Droit, et que c'est des progrès 
du Droit qu'est faite la trame de l'histoire. 

Que si l'on tient à avoir un critérium du succès plus 
relatif, plus personnel, on n'a qu'à scruter dans chacun 
le fond, et l'on trouvera alors que tous les hommes 
étant, dans une mesure d'ailleurs variable, des êtres 
doués de raison, de volonté, de sensibilité, les choses 



68 



PHILOSOPHIE 



qui peuvent être succès pour eux, sont seulement celles 
qui correspondent au triple aspect de leur être et qui 
satisfont ce qu'il y a d'intime dans cet être. 

Donc, nous sommes ramenés à affirmer le lien qui 
rattache l'Économie politique à la Morale et au Droit 
technique (51). 

En résumé, l'Économie politique doit être définie 
scientifiquement : la constatation des rapports néces- 
saires propres à permettre à chacun de mener, en tra- 
vaillant, une existence conforme à ses facultés, une 
existence d'homme (52). 

L'Économie politique suppose des arrangements so- 
ciaux, j'entends qu'elle suppose l'existence d'un milieu 
social organisé et réglé d'une certaine manière ; autre- 
ment, l'Économie politique ne ferait pas partie de la 
science politique. Mais ici, comme dans tout le reste, 
c'est à la libre initiative des individus qu'il appartient 
de poser la règle et de trouver l'organisation. 

Avant, d'ailleurs, de m'expliquer sur ces points, je 
ferai une double observation que commande le lien qui 
rattache l'Économie politique à la Morale et au Droit 
technique. 

L'Économie politique, ai-je dit, est une dépendance 
de la Morale ; donc, la conséquence est manifeste ; il est 
manifeste que les solutions économiques, non-seule- 
ment doivent être en harmonie avec les solutions mo- 
rales, mais encore que, pour être appliquées, elles sup- 
posent l'application préalable des solutions morales ; 
donc, c'est en vain qu'on voudrait réformer les rapports 
économiques entre les hommes, tant qu'on n'aura pas 
réformé les rapports moraux. Apprenez L'homme a ne 



DE LA SCIENCE POLITIQUE. 



69 



pas croire et à devenir un être raisonnable et raison 
nant; enseignez-lui la notion du Droit et du Devoir vé- 
ritable ; faites pénétrer à fond dans l'esprit de chacun 
l'idée de la liberté et celle de la solidarité; alors, mais 
alors seulement, vous pourrez songer à résoudre dans 
le domaine des faits les problèmes économiques. 

J'ai marqué, d'autre part, que l'Économie politique 
est, côte à côte avec le Droit technique, une partie de 
la science politique ; or, qui dit science dit un ensemble 
logiquement conçu et déduit, un enchaînement, une 
synthèse; donc, l'Économie politique suppose aussi un 
certain Droit, un certain Droit de la Famille, de la Pro- 
priété, de la Cité. Que font donc les hommes de ce temps, 
en cherchant des solutions isolées? Ils s'épuisent en 
efforts stériles, car le mot de toutes les solutions est 
nécessairement le même, et il n'est pas plus possible, 
par exemple, de faire de bonne Économie politique sous 
un gouvernement autocratique ou monarchique que de 
faire un bon gouvernement républicain avec une Éco- 
nomie qui nie le Droit de l'Individu (53). 

Nous parcourrons successivement les trois questions 
que pose l'Économie politique : 

1° Celle de la production; 

2° Celle de la consommation ; 

3° Celle de la distribution. 

1° PRODUCTION. 

Produire, c'est faire naître une utilité. 
Il y a deux sortes de productions, la corporelle et 
l'incorporelle. 



70 



PHILOSOPHIE 



Nous produisons corporellement, quand nous trans- 
formons les choses extérieures pour les adapter à nos 
besoins, en d'autres termes, pour leur donner de l'uti- 
lité et par là môme de la valeur. 

Quant à la production incorporelle, je n'entreprendrai 
pas de la définir, et, étant homme de démonstration et 
de science, non de croyance, je n'hésite point à déclarer 
que j'ignore la genèse de l'idée. 

Qu'emprunte l'idée? Qu'innove-t-elle? De quoi pro- 
cède-t-elle, et comment naît-elle? Toutes questions sur 
lesquelles le jour n'est pas fait et qu'il n'importe, d'ail- 
leurs, nullement de résoudre pour traiter, au point de 
vue économique, la question de la production (54). 

Ajoutons que les économistes ont laissé, en générai, 
de côté la production incorporelle, et que c'est là, dans 
leurs théories, une grave lacune. Quoi! la production 
que l'autre ne fait que suivre, et qui, en définitive, 
mène le monde, celle-là, les économistes ne s'en occu- 
pent pas ! Mais c'est le grand côté de l'activité de l'homme 
et la principale richesse qu'ils négligent \55)! 

Quant à la production corporelle, il y a lieu de noter 
une observation importante du plus profond d'entre 
eux. L'homme ne crée rien, remarque M. Mil! ; il ne fait 
que mettre les corps en une position telle qu'ils agis- 
sent par la force même dont ils sont doués ; de la part de 
l'individu humain, produire, c'est opérer un déplacement 
dans la matière, c'est y apporter le mouvement (56). 

Et, en effet, dans l'ordre de la proportion corporelle, 
l'homme ne fait que désagréger les choses et provoquer 
des agrégations nouvelles. 

Cherchons maintenant la loi de la production. 



DE LA SCIENCE POLITIQUE. 



71 



Évidemment, la loi de la production ne peut être pui- 
sée que dans la Morale, car, la Morale étant l'antécédent 
rationnel des deux autres parties de 1# Politique, c'est 
elle seule qui est en situation de fournir à ces deux par- 
ties leurs têtes de chapitre ; or, nous savons que, mo- 
ralement, l'homme est un être doué de facultés, que son 
droit et son devoir est d'exercer ces facultés; d'où, par 
une pente directe, nous arrivons à cette conclusion, à 
savoir que la première loi de la production est que chacun 
produise selon ses facultés. 

Cette prémisse posée, le problème économique, dans 
l'ordre spécial de la production, s'en déduit en quelque 
sorte tout seul, et l'on voit immédiatement que ce pro- 
blème consiste en ce que chacun soit mis à même d'o- 
béir à la loi fondamentale et de produire selon ses 
facultés. 

Que faudrait-il pour qu'il en fût ainsi? Quelles se- 
raient les conditions nécessaires pour que chacun pro- 
duisît comme il le peut et comme il le doit? 

Ici, nous sommes forcé d'entrer dans une certaine 
analyse; en commençant par la production incorporelle, 
nous trouvons que, pour cette production, l'homme a 
besoin de trois choses : 

1° L'éducation et l'instruction professionnelle; 

2° L'outil; 

3° L'avance nécessaire pour attendre le résultat de la 
production. 

Ajoutez, quant à la production corporelle, un qua- 
trième terme, et la nomenclature sera complète; il faut, 
en outre, à celui qui veut faire œuvre de production 
corporelle un objet corporel sur lequel son effort puisse 



l'-l 



PHILOSOPHIE 



se porter, c'est-à-dire qu'il lui faut la malière pre- 
mière. 

La réunion de ces divers éléments constitue l'instru- 
ment du travail, au sens large. 

Mais, puisque c'est le droit et le devoir de chacun de 
produire selon ses facultés, et que c'est, d'ailleurs, à la 
science économique que revient la tâche d'indiquer les 
arrangements propres à permettre à chacun d'exercer 
ce droit et d'accomplir ce devoir, cela aboutit à dire que 
c'est à la science économique de trouver les moyens de 
faire que chacun ait à sa disposition l'instrument de 
son travail. 

Or, ce que la science économique doit faire, elle peut 
le faire, n'en doutons pas ; car, autrement, la Morale ne 
serait que déception et tromperie ; bien loin d'avoir l'É- 
conomie politique pour conséquence et pour auxiliaire, 
elle l'aurait pour antagoniste, et nous retomberions 
dans la négation de toute science. 

Donc, il est rationnellement certain que chacun arri- 
vera de plus en plus à avoir à sa disposition l'instru- 
ment de son travail ; d'abord, parce qu'il est certain 
qu'il y a de la science, j'entends qu'il y a une recherche 
et une constatation rationnelle possible, une recherche 
et une constatation qui tendent à faire de plus en plus 
' l'unité et l'harmonie dans nos idées ; ensuite, parce qu'il 
est tout aussi certain que chacun, connaissant de mieux 
en mieux sa destination d'homme, voudra de mieux en 
mieux en suivre la loi. 

Il existe, d'ailleurs, un second terme dans le problème 
économique de la production : pour que l'individu pro- 
duise tout ce qu'il est capable de produire, il ne suffit 



DE LA SCIENCE POLITIQUE. 73 

pas qu'il ait à sa disposition l'instrument de son travail, 
il faut encore qu'il applique ses facultés à l'objet qui 
leur convient le mieux. 

Et, en effet, nous ne naissons pas tous avec la même 
vocation professionnelle ; la nature, au contraire, et l'é- 
ducation développent chez les uns une aptitude souvent 
fort différente de celle qui se rencontre dans les autres ; 
or, ce n'est qu'autant que nous obéissons à notre apti- 
tude particulière que nous parvenons à tirer de .nos fa- 
cultés toute l'utilité qu'elles comportent. 

Sur ce nouveau chef donc, la conclusion scientifique 
est que, pour être faite selon la nature, la répartition 
du travail entre les individus doit s'harmoniser avec les 
facultés de chacun. 

Pour compléter ce théorème de la production, il ne me 
resterait plus qu'à montrer les conséquences que ren- 
ferment mes deux prémisses ; mais ce n'est pas le lieu 
pour moi d'aborder de tels développements, et c'est aux 
généralités les plus hautes que je dois me restreindre. 

Et d'abord que faut il pour que l'instrument du travail 
soit mis à la disposition de chacun? Il faut que, francs 
ou déguisés, le monopole et le privilège soient pour- 
suivis partout où ils existent, il faut qu'ils soient abolis 
partout, que partout dans les rapports sociaux préva- 
lent la liberté et l'égalité. 

Que faut-il ensuite pour qu'il y ait un bon aménage- 
ment du travail, pour que la répartition du travail soit 
faite pour chacun selon ses facultés? Cette fois, la ré- 
ponse s'élargit encore ; ce qu'il faut, c'est que les rela- 
tions entre les différents peuples deviennent aussi faciles 
et aussi intimes que possible, c'est qu'il devienne évi- 



74 



PHILOSOPHIE 



dent pour chaque peuple que lui-même n'a intérêt à pro- 
duire que les objets qu'il est le plus capable de produire, 
c'est que les barrières en tout genre qui séparent les 
différents peuples disparaissent (57). 

Et ces solutions se relient, et ces solutions se com- 
mandent, et elles se résument toutes dans une seule : 
un seul atelier et un seul peuple, l'atelier humain pour 
le genre humain ! 

C'est de ce côté que, en matière de production, l'Éco- 
nomie politique doit être orientée ! 

2 P CONSOMMATION. 

Consommer, c'est faire usage des produits de manière 
à entretenir et à développer notre être. 

Non plus que le reste, la consommation n'est pas 
chose arbitraire, on le voit par cette définition ; elle 
aussi, elle doit être réglée par la nature; elle aussi, elle 
obéit à une loi morale. Quelle est donc la loi de la con- 
sommation ? 

On peut l'analyser en ces deux préceptes : 

Chacun ne doit consommer que ce dont il a besoin pour 
entretenir et développer ses facultés; 

Chacun doit consommer tout ce dont il a besoiii dans ce 
but. 

Que si l'on veut ramener ces deux formules à une plus 
simple, le problème qui, dans l'ordre de la consomma- 
tion, doit former le fond de la recherche économique, 
pourra être posé ainsi : Faire que chacun consomme 
tout ce qui est utile et rien que ce qui est utile à l'en- 
tretien et au développement de ses facultés, en d'au- 



DE LA SCIENCE POLITIQUE. 75 

très termes, faire que chacun consomme selon ses be- 
soins. 

Il y a donc deux choses qui, à ce nouveau point de 
vue, sont en absolue opposition avec l'idéal de l'Écono- 
mie politique : l'une est la consommation improduc- 
tive, et l'autre la misère (58). 

La consommation improductive et la misère! Quel- 
ques-uns consommant sans utilité, que dis-je? gaspillant 
et détruisant une part énorme de richesse d'une façon 
préjudiciable à eux-mêmes autant qu'aux autres, et la 
foule qui meurt de faim, ou qui, tout au moins, n'a pas 
assez ! Voilà ce que la vraie science économique ne peut 
pas admettre. 

Il faut enfin qu'on se le dise, car les voiles sont tom- 
bés et il n'y a nulle possibilité de les rétablir, il est 
anormal que le plus petit nombre ait cent fois le superflu 
de la vie, tandis que le plus grand nombre manque des 
choses indispensables ; or, cette anomalie, ce désordre 
prodigieux n'existent que parce que la propriété n'est 
point assise sur sa base scientifique qui est le travail, et 
parce que l'Économie politique est encore en quête de 
ses voies. 

Ce qu'en effet l'Économie politique a su jusqu'ici 
trouver de mieux pour résoudre le problème de la con- 
sommation, c'est une théorie qui exalte le débouché exté- 
rieur et qui propose d'aller chercher des marchés sur 
toutes les plages lointaines. 

Je comprends et j'admets cette idée pour les choses 
dont un peuple regorge, alors qu'il manque de certaines 
choses qu'il ne peut produire ou qu'il ne produirait que 
dans des conditions moins favorables qu'un autre. Qu'en 



76 



PHILOSOPHIE 



pareil cas, ce peuple écoule au dehors ce qu'il a en trop 
pour se procurer ce dont il n'a pas assez, c'est la loi de 
nature et c'est à merveille. Mais ce qui confond ma rai- 
son, c'est qu'un pays trafique au loin des objets mêmes 
qui ne suffisent pas à sa propre consommation, et que, 
par exemple, il exporte du blé, quand une partie de ceux 
qui vivent sur son sol manque de pain. 

Non, quoiqu'on ait pu dire, dans l'état actuel, ce n'est 
pas le chiffre des exportations qui est la mesure du degré 
de prospérité d'un peuple, et il y a, en vérité, un autre 
débouché que le débouché extérieur (59). 

Voici tous nos vieux États; tous comptent des légions 
de pauvres, tous renferment une multitude d'hommes 
qui auraient besoin de consommer plus qu'ils ne con- 
somment, et on leur conseille d'aller à mille lieues cher- 
cher le consommateur. Votre science est mal dirigée, 
mes maîtres, et les pratiques qui en découlent sont tout 
simplement insensées. 

Il est temps d'opérer un renouvellement dans l'Éco- 
nomie politique, il est temps de l'irradier des lumières 
de la loi morale, et cette loi, je le répète, pour la con- 
sommation, c'est que : 

Chacun ne doit consommer que ce dont il a besoin : 

Chacun doit consommer tout ce, dont il a besoin. 

3° DISTRIBUTION. 

La production est un fait éminemment collectif; j'en- 
tends que, pour accomplir l'œuvre de la production, il 
existe entre les hommes une association latente univer- 
selle, et que, pour susciter même le produit qui paraît 



DE LA SCIENCE POLITIQUE. 77 

être le plus pur résultat de l'effort d'un seul, une foule 
d'autres ont dû unir, leurs efforts (60). 

Qui mesurera la part de chacun? Qui dira ce à quoi 
chacun a droit, ce dont chacun a besoin ? Qui distribuera 
exactement à chacun ce qui lui revient? 

Deux systèmes sont en présence : l'un préconise la 
répartition par la société; l'autre déclare que, sur ce 
point comme surtout le reste, il n'y a qu'à s'en remettre 
au libre jeu des activités individuelles. 

Le premier est le communisme autoritaire; c'est aussi 
le système sur le fond duquel les divers États, sans qu'ils 
aient l'air de s'en douter, ont vécu depuis qu'ils existent. 

Le second est nouveau, et à peine a-t-il fait, au der- 
nier siècle, sa première apparition. Son idée est que l'en- 
semble des individus forme un faisceau de forces sus- 
ceptibles de se développer d'autant plus qu'on les con- 
traint moins , et devant nécessairement s'harmoniser 
entre elles, si on les laisse à elles-mêmes (61). 

Supposons cependant que le premier système ait raison 
et qu'il fonctionne sans restriction; voyons comment il 
va se tirer de la tâche qui lui incombera. 

Nous avons rapporté de notre examen précédent deux 
formules morales comme bases de l'Économie politique, 
nous avons trouvé que chacun a le droit et le devoir de 
produire selon ses facultés et de consommer selon ses 
besoins; donc, si la société, ou l'État qui la résume, a 
charge d'opérer la répartition, l'État, pour la faire, devra 
se diriger d'après nos deux formules, c'est-à-dire que, 
d'abord, il aura à voir si chacun a produit selon ses 
facultés, et qu'ensuite il aura à déterminer quels sont 
les besoins de chacun 



78 PHILOSOPHIE 

Or, comment l'État s'y prendra-t-il pour faire une 
telle appréciation? Quelles enquêtes ouvrira-t-il et quel 
contrôle excrcera-t-il ? J'avoue, pour mon compte, ne 
pas même le soupçonner, et, comme cette question se- 
rait celle du pain quotidien, comme elle serait cela pour 
des millions d'hommes, je me refuse à penser, tout 
point de vue de droit à part, que l'État ait la capacité 
nécessaire pour décider si chacun a produit selon ses 
facultés et pour régler la part que réclament les besoins 
de chacun. 

Ce n'est pas tout; si, pour opérer la distribution, 
l'État prend en considération le travail de chacun, il 
n'est que strictement logique et juste que l'État fournisse 
à chacun le travail et l'instrument du travail. Mais alors, 
dans cette automatique communauté, dont la gérance 
sociale formerait le pivot, et dont la caserne et le cou- 
vent présentent les types abrégés, que deviendrait l'in- 
dividu? Un pur rouage dans un engrenage, et ce ne serait 
plus l'esprit qui, suivant le mot ancien, agiterait la 
matière, ce serait la matière qui étoufferait l'esprit (62'*. 

Non, j'en atteste toute son histoire et tout son pro- 
grès, ce n'est pas pour cette destinée que l'Humanité a 
vécu ! L'homme est né dans le limon et il y est demeuré 
comme enveloppé durant des siècles ; mais, à mesure 
qu'il a grandi, il a secoué sa boue et rompu ses chaînes 
d'origine; il est devenu de plus en plus le maître de son 
sort et il a fait de plus en plus la société à son image ; 
il ne reprendra pas les vieux jougs ! 

Que reste-t-il donc pour opérer la distribution ?I1 reste 
le libre jeu des activités individuelles, se mouvant entre 
elles dans la plus large sphère possible, mais en même 



DE LA SCIENCE POLITIQUE. 79 

temps s'associant, s'harmonisant entre elles et tendant 
à réaliser cet axiome de la justice : 

« A chacun selon ses œuvres. » 

Telle est la loi de la distribution. 

Et par ce mode, en combinant les trois lois morales 
de la production, de la consommation et de la distribu- 
tion, nous arrivons à la synthèse économique suivante : 

Chacun doit produire selon ses facultés, a fin de consom- 
mer selon ses besoins en recevant selon ses œuvres (63). 



APPENDICE A LA SECTION PRÉCÉDENTE. 

I. — LE SALARIAT. 

A chacun selon ses œuvres! Le salariat est-il compa- 
tible avec cette formule? 
Qu'est-ce que le salariat? 

C'est un régime dans lequel une personne, proprié- 
taire de l'instrument du travail, traite avec une autre 
qui en est dépourvue, afin que celle-ci fasse œuvre de 
production. 

Rien qu'à cette définition, il apparaît d'une façon ma- 
nifeste qu'entre le propriétaire de l'instrument du tra- 
vail, c'est-à-dire le capitaliste, et l'individu qui produit 
l'œuvre, c'est-à-dire l'ouvrier, les conditions même con- 
tractuelles ne sont pas égales. Je ne possède rien, ni 
l'outil, ni la matière première, ni l'avance nécessaire 
pour que je puisse attendre l'achèvement de mon tra- 
vail, etj en face de moi, se dresse un homme qui a toutes 



80 



PHILOSOPHIE 



ces choses: outil, matière première et avance; n'est-il 
pas évident que cet homme est maître de me dicter la 
loi qu'il veut, et que, quelle que soit cette loi, je n'aurai 
qu'à la suhir? 

Préfère-t-on une démonstration par le fait ? Entre mille, 
j'en choisis une : 

Voyez-vous cet être hâve et noir qui porte une figure 
humaine ? Il sort d'un gouffre au fond duquel il a passé 
tout le jour; il est descendu aux entrailles du sol pour 
en retirer les richesses qui y sont enfouies ; il renonce à 
vivre à la lumière qui éclaire les autres hommes; il 
s'expose à mourir de toutes sortes de morts, par le 
manque de gaz respirable, par les éboulements, par 
l'eau et par le feu; il sait que, clans tous les cas, s'il 
échappe à tant de dangers, il y en a un qu'il n'évitera 
pas; il doit périr dans un temps fatal, car il s'empoi- 
sonne chaque jour et il consume chaque jour ses for- 
ces ; il le sait, et néanmoins il consent pour un salaire 
qui donnera à peine du pain à sa misérable famille et 
à lui-même ! Or, en présence d'un tel état, qui oserait 
soutenir que, lorsque le mineur traite avec l'opulent pro- 
priétaire de la mine, il se trouve avec ce propriétaire sur 
le pied d'égalité ? 

Et ce raisonnement peut être le même, du plus au 
moins, pour la foule des salariés ; le plus souvent, entre 
le capitaliste et l'ouvrier, il y a une disparité de situa- 
tion qui ne permet pas au second de débattre avec liberté 
les conditions du marché que lui propose le premier. 

Donc, la pure égalité civile est un mensonge et une 
duperie, et elle restera une duperie et un mensonge tant 
qu'il n'existera pas une certaine égalité économique 



DE LA SCIENCE POLITIQUE. 



81 



entre tous les hommes, tant que chacun ne sera pas 
muni d'un certain capital, ou tout au moins tant qu'il 
ne sera pas facile à chacun de se procurer ce capital (64). 

Donc aussi, il faut abolir le salariat ! 

Mais comment le remplacer? Gomment, à un régime 
d'antagonisme et d'écrasement des faibles par les forts, 
des pauvres par les riches, faire succéder un régime où 
toutes les activités se sentiront solidaires , où toutes 
deviendront ce qu'elles sont capables d'être? L'unique 
moyen est de développer l'esprit de sociabilité, de faire 
pénétrer profondément cet esprit dans tous les rapports 
sociaux, de porter les individus à combiner leurs efforts, 
à les diriger vers un même but, à s'associer. 

S'associer! J'ai prononcé le mot sauveur; mais qu'on 
se garde de confondre l'association laissée à la libre ini- 
tiative de l'individu, consentie de tous ceux qui y entrent 
et maintenue par ce consentement ; qu'on prenne garde 
de confondre une telle association avec celle qu'ont 
conçue certaines sectes et que l'État imposerait. Entre 
les deux, c'est un abîme qui est creusé, car, autant l'as- 
sociation imposée au nom de cette chimère, l'État, sup- 
prime la liberté et opprime lapersonne humaine, autant 
l'association volontaire est susceptible d'affranchir la 
personne humaine et d'en augmenter les forces. 

Par l'association volontaire, le patron disparaîtra ; de 
maître qu'il est aujourd'hui, il deviendra un gérant, un 
commis, et, au lieu de se mesurer seul à lui-même sa 
part, il la réglera de concert avec les autres. De son côté, 
l'ouvrier ne payera plus aucune prime; il n'aura plus à 
. supporter ni le profit ni la rente; il obtiendra tout son 
droit d'homme, il aura tout son produit (65). 

G 



PHILOSOPHIE 



Et voilà comment l'Humanité commencera à réaliser 
cet idéal: chacun produisant selon, ses facultés et satisfai- 
sant à ses besoins en obtenant selon ses œuvres. 

IL — LE SOCIALISME. 

Dans sa généralité la plus haute, le socialisme est une 
aspiration vers l'épanouissement complet de la sociabi- 
lité humaine, et, en particulier, au point de vue écono- 
mique, du principe d'association. Le socialisme a été 
jusqu'ici une aspiration, viens-jc de dire; et, en effet, 
grâce au mysticisme qui l'a constamment gâté, jusqu'ici 
il n'a pas dépassé ce point. Mais, avant de le caracté- 
riser spécialement, il convient de jeter un coup d'œil 
sur notre époque et d'en marquer les traits d'ensemble. 

Au siècle où je trace ces lignes, il n'y a plus, dans au- 
cun ordre, de principes assis et la science politique tout 
entière est à refaire. Nous sommes entre un passé d'ini- 
quité qui continue de nous envelopper et un avenir 
d'équité dont nous entrevoyons à peine l'aube. Beau- 
coup cherchent la Cité future, et ceux qui ne la cher- 
chent pas la pressentent, mais tous nous l'entendons à 
notre manière. 

Doute-t-on de ce grand désarroi? Que l'on prenne iso- 
lément chacune des trois branches de la science poli- 
tique et que l'on examine où en est cette branche. 

La Morale d'abord, dans quel état se trouve-t-elle, 
sinon dans celui de pur chaos, car, en dehors de la su- 
perstition et de l'abêtissement religieux, où rencontrer 
aujourd'hui deux hommes qui soient d'accord sur la no- 
tion morale la plus considérable ou sur la moindre? Où 



DE LA SCIENCE POLITIQUE. 83 

en est notamment ce respect de l'homme pour l'homme 
et cet amour réciproque qui sont les bases (66)? 

La Morale est en poussière, écrivait il y a quarante 
ans l'illustre Lamennais ! Et cette parole demeure celle 
du siècle (67) ! 

Et le Droit, qu'est-il aujourd'hui, sinon la routine la 
plus inintelligente et la plus attardée, un misérable art 
d'équivoquer sur les textes, une sophistication de l'es- 
prit, et la pire encore peut-être (68) ! 

Quant à l'Économie politique, celle qu'on enseigne 
dans les chaires de l'État, celle qu'on rencontre exposée 
plus ou moins dans les livres, c'est le lieu pour nous 
de nous en rendre compte. 

L'Économie politique actuelle est-elle une science? 

Une science doit avoir un absolu pour but (69); elle doit 
graviter vers un certain idéal; quel est l'absolu, quel 
est l'idéal de l'Économie politique actuelle? Sont-ce le 
laisser-faire et le laisser-passer? Et si ce ne sont pas ces 
deux termes, je répète ma question : quel est aujour- 
d'hui l'absolu, l'idéal de l'Économie politique, et, d'aven- 
ture, serions-nous réduits à confesser qu'il n'en existe 
point? 

Certes, lorsque en face du despotisme religieux et 
monarchique, lorsque en haine de toutes les vieilles 
prohibitions légales, Quesnay et Turgot proclamaient 
leur laisser-faire et leur laisser-passer, lorsqu'ils invo- 
quaient ce principe de liberté négative, ils accomplis- 
saient un acte qui n'était pas d'une médiocre portée, ils 
entreprenaient, au contraire, une œuvre profondément 
révolutionnaire et rénovatrice ! Mais renverser la tutelle 
et la tyrannie de l'État, ce n'est pas faire la construction 



84 



PHILOSOPHIE 



à venir, ce n'est que préparer le champ pour cette con- 
struction; l'État tuteur et tyran jeté à terre, l'individu 
reste sans doute; mais, pour que l'individu puisse pren- 
dre la place de l'État, pour que chaque individu puisse 
être, pour son compte, l'État, encore faut-il qu'il sa- 
che comment s'arranger pour pourvoir à tous ses be- 
soins. 

Or, la science de ces arrangements, c'est justement 
a science économique. 

Donc, il faut à l'Économie politique un plan, d'après 
lequel elle s'organisera; il lui faut un idéal, qu'elle s'ef- 
forcera de réaliser ; cet idéal et ce plan se trouvent-ils 
dans l'enseignement des économistes? Non, et c'est ce 
qu'il est bien facile de montrer. 

D'abord, l'Économie politique actuelle est étrangère à 
toute notion de synthèse ; elle ne relie pas ses propres 
concepts ; de plus, elle est étrangère à toute notion de 
la science générale. 

Aussi, ne cherchez pas dans cette Économie la moin- 
dre trace de l'esprit qui doit présider à la reconstitu- 
tion sociale, n'y cherchez pas l'esprit du grand Dix- 
huitième siècle et de la grande Révolution française, car 
vous l'y chercheriez en vain. L'Économie politique ac- 
tuelle n'a nul souci des idées, même les plus générales 
et les plus hautes, qu'a entrevues le dernier siècle; elle 
s'en va cheminant tout benoîtement à travers le dédale 
des faits qu'elle examine et qu'elle se contente d'enre- 
gistrer, sans jamais s'enquérir pour aucun ni de ses ti- 
tres ni de sa légitimité. 

Et, en effet, demandez aux économistes quelle est la 
morale dans laquelle ils s'accordent? Ils seraient bien 



DE LA SCIENCE POLITIQUE. 



85 



en peine de répondre, car, ainsi que les autres, ils ne 
s'accordent dans aucune (70). 

Quant à leurs idées de gouvernement, elles ne sont 
pas moins divergentes que leurs idées morales; l'un se 
dit monarchiste, l'autre républicain, absolument comme 
l'un se dit théiste et comme l'autre se pense athée; mais, 
sur ce point, ne les pressez pas, car beaucoup seraient 
gens à affirmer que, entre la Politique et l'Économie 
politique, il n'existe aucun rapport. Tel n'était pas ce- 
pendant l'avis d'un homme qui a bien quelque autorité 
en ces matières, et Aristote estimait, au contraire, 
qu'entre l'Économie politique et la Politique la relation 
est celle de la partie avec le tout. 

En somme, l'Économie politique actuelle n'est qu'une 
analyse et une description ; toutes les fois qu'elle a voulu 
généraliser, elle l'a fait sans intelligence ni du Passé, 
ni de l'Avenir, et il ne pouvait en être autrement, car, 
ce qu'elle a pris pour base, ce n'est pas l'histoire de l'es- 
pèce, ce sont des observations correspondant seulement 
à une phase de l'histoire de l'espèce (71). 

Revenons au socialisme. 

Le socialisme n'est pas né d'hier; le jour où certains 
hommes ont compris que les individus humains son-' 
destinés, non pas à se combattre et à s'entre-dévorer 
mais bien à vivre comme des êtres sociables et soli- 
daires, ce jour-là, le socialisme a fait pour la première 
fois son apparition clans le monde. Quels furent donc, 
en réalité, les premiers socialistes? Ce furent ceux qui, 
les premiers, essayèrent de persuader aux hommes de 
se grouper et de s'unir, ce furent ceux qui fondèrent la 
première société. 



86 



PHILOSOPHIE 



Ainsi, dégagé de ses idées secondes et accessoires, le 
socialisme a été le souffle qui a animé tous les grands 
politiques, tous ceux qui ont vu dans La Politique autre 
chose qu'un empirisme et un art d'expédients, tous ceux 
qui ont cru à la destination morale et progressive de 
l'Humanité. 

Quelques-uns ont voulu le mettre en forme; ainsi, 
Platon, ce maître ilhistre; Campanella, Morus, Morelli, 
Mably ; mais ceux-là, il faut bien l'avouer, ont eu le tort 
de combler par des rêveries les lacunes que leur raison 
ne savait remplir. 

Loin de moi, d'ailleurs, le dessein de retracer ici 
l'histoire entière du socialisme; il me suffit, en ce mo- 
ment, de considérer cette histoire dans sa phase la plus 
récente, dans celle qui a suivi la Révolution française et 
qui dure encore. 

A la suite de la Révolution française, le socialisme a 
fait comme une soudaine explosion ; je veux dire que 
jusqu'alors, ce n'avait été que de loin en loin qu'un pen- 
seur ou un songeur venait proposer un plan d'organi- 
sation des sociétés; mais, quand le Dix-huitième siècle 
eût passé, et avec lui la Révolution, l'ancienne foi reli- 
gieuse et politique se trouvant désormais impossible, 
comment allait-on vivre provisoirement? Allait-on se ré- 
signer à faire œuvre de patience et d'étude pour recon- 
struire sur des bases nouvelles l'édifice détruit, ou ne 
tenterait-on pas de préférence de le refaire en entier de 
prime-saut? 

C'est cette dernière idée qui séduisit Robert Owen, 
Saint-Simon, Fourier, et c'est ainsi que l'on vit paraître 
des systèmes qui promettaient de reconstituer la so- 



DE LA SCIENCE POLITIQUE. 87 

ciété de fond en comble, comme par un coup de baguette 
magique (72). 

Il y aurait, au surplus, erreur à croire que ces systè- 
mes aient recruté leurs premiers adhérents parmi les 
masses populaires; ceux de Saint-Simon et de Fourier 
étaient à la fois trop excentriques et trop compliqués 
pour trouver accès auprès d'hommes simples et igno- 
rants, et c'est bien plutôt sur certains lettrés que d'abord 
ils exercèrent leur influence (73). 

On ne peut nier cependant qu'il ne soit résulté de là 
un courant qui a fini par gagner les classes ouvrières ; 
mais ce qui poussa surtout ces classes à s'inquiéter de 
la question de la reconstitution sociale, ce furent des 
causes tout autrement directes et actives; les machines 
venaient de se multiplier, et, chose inouïe, bien loin que 
les inventions du génie de l'homme tournassent au profit 
de la liberté commune, il arrivait que les machines, en 
créant à la classe dénuée de tout une nouvelle et insou- 
tenable concurrence, la mettaient encore davantage à la 
discrétion des capitalistes. 

Telle fut l'origine du socialisme populaire; du reste, 
ce socialisme ne renfermait aucun fond précis; c'était 
simplement une protestation contre un ordre social où 
les activités les plus nombreuses n'avaient pas leur 
place, et une aspiration vers une situation meilleure (74). 

Malheureusement, les classes ouvrières, dépourvues 
d'instruction, n'étaient point aptes à se former des idées 
propres, et elles n'étaient que trop portées à se laisser 
impressionner par les exemples qu'elles recueillaient 
au-dessus d'elles; or, dans les classes bourgeoises, la 
détestable école des légistes avait depuis longtemps ré- 



88 



PHILOSOPHIE 



pandu le dogme que l'État est tout, qu'il peut tout faire 
et doit tout faire; et, conséquemmerit à cette doctrine, 
les classes bourgeoises, durant tout le cours de leur 
histoire, n'avaient eu qu'une ambition, celle de conqué- 
rir le gouvernement, et, quand elles l'eurent une fois 
conquis, elles n'eurent plus que l'unique souci de le 
conserver pour elles, et d'en faire l'instrument de leur 
bien-être an même temps que de l'oppression des au- 
tres. C'est là ce qu'avaient vu 1rs classes ouvrières; 
aussi, à leur tour, désirèrent-elles avoir en leur posses- 
sion le précieux talisman, et se persuadèrent-elles que, 
si elles parvenaient à mettre la main sur le gouvernail 
de l'État, elles étaient sauvées. 

C'est de cette manière que le socialisme des masses a 
dérivé vers l'antique chimère qui assigne à l'État le rôle 
de Providence sociale, et qui veut que la justice distri- 
butive soit confiée à cette Providence (75). 

Rien déplus funeste assurément que la direction clans 
laquelle est entré alors le socialisme populaire ; en se 
faisant socialistes dans le mauvais sens, en désirant 
mettre la tyrannie en leurs propres mains, les classes 
ouvrières n'ont pas aperçu que, si elles réussissaient, 
elles n'aboutiraient qu'à maintenir l'esclavage de tous. 
Et, en effet, que ce soit le petit nombre qui impose sa 
volonté au grand nombre, ou le grand nombre qui im- 
pose la sienne à chaque individu, est-ce que, dans les 
deux cas, le résultat ne sera pas le même? Est-ce que 
l'individu sera mieux en situation de s'appartenir, parce 
que, au lieu d'une minorité, ce sera une majorité qui 
lui fera la loi? Bien plus, pour mon compte, je ne suis 
pas sûr qu'en échangeant le premier joug contre le se- 



DE LA SCIENCE POLITIQUE. 89 

cond, les sociétés ne rivassent pas davantage leurs 
chaînes. 

Toutefois, ne nous pressons pas de crier haro contre 
cette foule qui, mourant de faim, ou tout au moins 
n'ayant pas sa juste part, n'a fait, en somme, qu'em- 
prunter à ses dominateurs, pour renouveler l'ordre so- 
cial, les théories que ceux-ci appliquent pour le main- 
tenir tel qu'il est ; le socialisme autoritaire, le système 
qui érige l'État en Providence sociale, qui fait de l'État 
le régulateur et le dispensateur universel, qui lui per- 
met d'attribuer aux uns les fruits du travail des autres, 
et qui, au besoin, donne à la sociabilité la inanus mili- 
taris pour auxiliaire et pour sanction, ce système-là, 
répétons-le bien explicitement, ce sont les despotes qui 
l'ont inventé, ce sont tous les petits potentats en sous- 
ordre qui l'ont propagé. 

Et d'ailleurs, si, parmi les ouvriers, il s'en rencontre, 
et en beaucoup trop grand nombre, de gagnés à l'er- 
reur de la justice distributive par les mains de l'État, il 
en est plus d'un qui a résisté ; et n'est-ce pas dans les 
rangs des classes ouvrières qu'a grandi cet ignorant de 
génie, Proudhon, qui, bien qu'il n'ait pas su relier et 
suivre en tous ordres ses déductions, aperçut, du moins, 
le vrai remède et entrevit comme possible une science 
de la liberté (76)? 



90 



PHILOSOPHIE 



SECTION II 

Économie politique divine et théologique. 

L'écrivain qui, au point de vue chrétien, a exposé en 
forme les principes de cette sorte d'Économie politique, 
le comte de Villeneuve Bargemont, place au frontispice 
de sa théorie l'idée du péché originel. Ce commencement 
est logique, car, si le Christianisme est la base de la 
société, il est clair que l'Économie politique ne saurait 
s'appuyer sur une base différente de celle qui porte le 
Christianisme (77). 

Voyons la conséquence. 

Le péché originel posé comme prémisse, l'économiste 
chrétien en fait immédiatement découler la légitimation 
de l'inégalité des conditions, celle de l'indigence et de la 
misère des uns, de l'opulence des autres, et voici comme 
il raisonne : « Tous les hommes sont déchus, tous ont à 
mériter; les uns méritent en souffrant le besoin, les au- 
tres en venant au secours de ceux qui souffrent. » Au 
fond, pour l'Économie politique chrétienne, toute la 
question revient à mériter devant Dieu, et il n'importe 
pas que ce soient tels ou tels qui aient les richesses de 
la terre, richesses périssables, comme chacun sait, et 
que ce soient tels ou tels autres qui en soient dépourvus. 

Vous en parlez à votre aise, économiste chrétien, et je 
vous soupçonne de n'être pas parmi les dépourvus; mais 
moi, qui n'ai rien, vous m'offrez, comme récompense en 



DE LA SCIENCE POLITIQUE. 91 

perspective, l'espoir du ciel; or, cet espoir ne me touche 
pas, car, votre ciel, qui m'en garantit l'existence ? 

Cependant, l'Économie politique chrétienne, je parle de 
la moins inhumaine, ne demanderait pas mieux que de 
voir l'indigence s'atténuer, mais sur quoi compte-t-elle 
pour y parvenir? Sur la charité hypocrite, sur la charité 
de l'État et sur celle des particuliers, sur les Bureaux 
de bienfaisance et sur la société de Vincent de Paul! 

Reprenons, au surplus, au point de vue de l'Économie 
chrétienne, les différentes divisions de la science écono- 
mique. 

1° PRODUCTION. 

L'Économie politique chrétienne professe que les 
hommes sont classés ici-bas par la volonté de Dieu; 
d'où elle tire la conséquence que chacun doit accepter la 
place que cette volonté lui impose, et renoncer à changer 
sa condition. Ainsi, d'après l'Économie chrétienne, le 
Fils devra rester dans la condition du père, et, si le père 
exerce aujourd'hui un métier du dernier ordre, il exer- 
cera encore ce métier jusqu'à la vingt-cinquième généra- 
tion, dans la personne de son dernier descendant (78). 

Mais la capacité du fils peut être supérieure à celle du 
père; dans tous les cas, elle peut être différente de celle 
du père. — L'Économie chrétienne ne saurait être trou- 
blée de cette objection ; car, si c'est la volonté de Dieu 
qu'un idiot ait la fonction haute et un homme de génie 
la basse, qui oserait y trouver à redire? 

Mais, en outre, la production peut ne pas être suffi- 
sante, et elle peut ne pas l'être précisément, parce que le 
travail n'est pas réparti pour chacun selon ses facultés, 



92 



PHILOSOPHIE 



parce que le travail est distribué à chacun selon l'aven- 
ture de sa naissance. — C'est là, de nouveau, un point 
secondaire pour l'Économie chrétienne ; car, si c'est en- 
core la volonté de Dieu que les populations manquent 
du nécessaire et meurent de faim, les populations n'ont 
qu'à se soumettre. 

Ainsi donc, l'immobilité dans l'indigence et dans 
l'ineptie, tel est le dernier mot du système (79). 

Du reste, l'Économie politique chrétienne veut bien 
accorder que la loi du travail est imposée à tous les 
hommes; mais, quoiqu'elle fasse en théorie cette conces- 
sion, est-il bien sûr qu'elle ne la retire pas en pratique? 
N'admet-elle pas, en effet, que celui qui fait les parts, 
c'est le bon Dieu, si indulgent à ceux qui ont, si dur à 
ceux qui n'ont pas! 

2° CONSOMMATION. 

En matière de consommation, l'Économie politique 
chrétienne ne sait que s'adresser au pauvre et lui don- 
ner un triple conseil: « Modère tes besoins, lui dit-elle; 
consomme le moins que tu pourras ; apprends à épar- 
gner. » 

Ton conseil m'est précieux, pourrait répondre le pau- 
vre; mais je demande à l'inventorier. 

D'abord, modérer mes besoins. — Certes, je conviens 
que je suis loin d'être une perfection, et que chez moi 
autant que chez le riche, les vices abondent; mais, est-il 
séant de me parler de modérer mes besoins, quandjen'ai 
pas la satisfaction de mes besoins, et que, du berceau 
jusqu'à la tombe, ma vie n'est qu'une perpétuelle priva- 
tion? 



DE LA SCIENCE POLITIQUE. 



93 



Ensuite, consommer le moins que je puis. — Oh! sur 
ce chef, Économie chrétienne, je t'obéis, et, en vérité, il 
le faut bien, car la société que tu nous as faite se charge 
de me faire exécuter tes prescriptions. 

Quant au troisième point, épargner, n'est-ce pas une 
pure dérision dédire à un homme qui n'a jamais, lors- 
qu'il l'a, que le plus strict nécessaire : « Tu peux à 
peine te suffire, il n'importe ; prends sur ce que tu ga- 
gnes, et mets-en une partie de côté. » 

3° DISTRIBUTION. 

Pour l'Économie chrétienne, comme en général pour 
l'Économie actuelle, l'idéal de la distribution, c'est le 
régime actuel, le régime de la distribution parle capita- 
liste, appuyé sur la force de l'État. 

Yoici, au surplus, toute la doctrine de l'Économie chré- 
tienne sur ce dernier point. 

Possesseur de l'instrument du travail, le capitaliste 
fait payer le prix que bon lui semble l'usage de cet instru- 
ment, c'est-à-dire qu'il règle, comme il l'entend, le taux 
des salaires, sans rencontrer d'autres limites de son bon 
plaisir que la concurrence ; or, cette autocratie du capi- 
taliste, ce n'est pas une simple phase dans l'histoire de 
l'espèce; cette autocratie, c'est la norme, c'est l'absolu 
de la justice; seulement, pour que le patron n'abuse pas 
et que l'ouvrier sache se soumettre, il y a une condition 
indispensable : il faut que les deux soient façonnés 
d'après le modèle chrétien, que les deux soient ani- 
més de l'esprit chrétien, que les deux remplissent leurs 
devoirs de chrétiens (80). 



94 PHILOSOPHIE DÉ LA SCIENCE POLITIQUE. 

— Ce « seulement » c'est la grosse affaire, ce « seule- 
ment» c'est tout, âmes candides, et il est sûr que, si 
l'on vous concédait votre Morale, le reste, en effet, pour- 
rait suivre; mais, votre Morale, nous ne vous la concé- 
dons pas; votre Morale est morte et bien morte, et vous 
êtes les pires utopistes ! 

Est-il besoin d'ajouter que l'Économie chrétienne ne 
contient aucune pensée d'émancipation du travailleur, 
et que, vis-à-vis de ce problème du siècle, elle se com- 
porte, comme si elle l'ignorait, et elle le passe sous si- 
lence? Et que pourrait dire, en effet, à cet égard l'Éco- 
nomie chrétienne, après avoir posé comme prémisse le 
règne perpétuel du capitaliste? Ce qui est aujourd'hui, 
n'est-ce pas à ses yeux ce qui s"era encore demain, n'est- 
ce pas ce qui sera jusqu'à la consommation des siècles, 
car l'Économie chrétienne paraît ne pas savoir que les 
conditions du travail sont allées sans cesse en se modi- 
fiant, et que celles d'aujourd'hui, par exemple, ne sont 
pas tout à fait celles qui existaient il y a un siècle (81)! 

Quoi qu'il en soit, salariés, vous êtes prévenus; l'Éco- 
nomie politique chrétienne ne peut rien pour vous, car 
elle décrète, au nom de Dieu, l'éternité de votre servitude, 
et, vous prenant au berceau, elle vous dit, comme Dante 
à ses damnés: 

«Vous qui entrez, abandonnez toute espérance. » 



CHAPITRE IV 



« Les gouvernements sont des ulcères qu'il faut 
circonscrire le plus possible. » 

(Destutt de Tracy.) 

Chacun son Pape, chacun son Empereur. 



FORMULE DE LA SCIENCE POLITIQUE : L'AUTONOMIE 
DE LA PERSONNE HUMAINE. 



J'ai marqué sur les trois branches de la Politique les 
solutions qui prennent pour fondement l'homme et la 
nature; en regard, j'ai placé les visions qui ont leur 
source dans l'idée de Dieu et qu'amplifient les théolo- 
gies. 

Entre l'ordre humain, tel que je viens d'en tracer l'es- 
quisse, et Tordre divin, 'y a t— il un moyen terme? En 
dehors du système qui appuie la société sur le droit in- 
dividuel et celui qui l'appuie sur Dieu, y a-t-il place pour 
un système intermédiaire ? Ou, sous une autre forme, 
entre le pouvoir laissé à l'individu sur lui-même et le 
pouvoir remis aux représentants de Dieu sur la terre, 
entre le régime de la liberté pour chacun et la théocra- 



96 



PHILOSOPHIE 



tie la plus complète et la plus pure, est-il possible d'ad- 
mettre une troisième conception? Oui, si la société est 
urt être réel ; non, si elle n'est qu'une abstraction, si 
elle n'est qu'une collection d'individus, et si mille mil- 
lions d'individus réunis ne font pas plus, au point de 
vue du droit, que mille millions d'individus séparés. 

Or, c'est cette seconde partie de l'alternative qui est 
vraie, et, pour ne pas le voir, il faut toute l'aberration 
d'esprits égarés dans les nuages d'une pensée mystique. 

Qu'on tourne, en effet, et que l'on retourne, comme 
on voudra, le concept de la société, on ne trouvera au 
fond d'autre idée que celle d'individus associés, et peu 
importe que les sociétés (je parle même des moins im- 
parfaites) soient loin encore d'avoir pour unique base la 
volonté des individus, peu importe que les sociétés 
soient encore plus ou moins assises sur la force, cela ne 
change pas la nature des choses, cela, à coup sûr, ne 
fait pas que la société ait par elle-même une existence 
propre et un droit propre. 

Donc, ou le droit est immanent en Dieu et la société 
l'emprunte à Dieu, et c'est alors à Dieu, je veux dire à 
ses ministres, que revient le gouvernement de la société, 
ou le droit est immanent dans l'individu et la société le 
tient de l'individu, et c'est alors l'individu qui seul a 
droit sur lui-même. 

Quiconque, en résumé, repousse le droit de Dieu et 
prétend ne pas adhérer au Droit de l'Individu, crée dans 
son esprit une entité beaucoup moins solide, pour le 
fond, que celle du bon Dieu et ne valant pas mieux par 
ses conséquences, ou est un mauvais logicien. 

Arrivé où nous sommes, notre synthèse est toute 



DE LA SCIENCE POLITIQUE. 



97 



faite et notre formule de la science politique facile à 
trouver. 

Par une admirable aperception, la Révolution fran- 
çaise a assigné pour but aux sociétés la réalisation 
de la Liberté, de l'Égalité et de la Fraternité. C'est là 
l'expression analytique de l'évolution sociale. Mais 
ces trois termes sont susceptibles d'être ramenés à 
une formule plus compréhensible, plus nette et irré- 
ductible. 

Qu'est-ce, en effet, que la liberté? C'est, pour chaque 
homme, le droit de se développer en face des autres 
hommes. 

Qu'est-ce que l'égalité? C'est, pour chaque homme, le 
droit de devenir tout ce que sa nature comporte. 

Mais, à supposer que la personne humaine fût ainsi 
constituée dans la liberté et l'égalité, nous aurions un 
être éminemment personnel, un être qui serait tout à 
ait séparé des autres, si un lien ne l'y rattachait. Ce 
lien, l'homme le porte en lui-même, c'est le sentiment de 
la fraternité. 

Et voilà comment les individus humains, à mesure 
qu'ils tendent à devenir de plus en plus des êtres per- 
sonnels, tendent, en même temps, de plus en plus à se 
rapprocher les uns des autres. 

Or, cet ensemble, c'est finalement un système assu- 
rant à chacun le droit de régler sa vie à sa guise et ce- 
pendant d'une manière harmonique avec celle des au- 
tres, c'est l'homme maître de lui-même, c'est l'homme 
son propre Pape, son propre Empereur, c'est l'autono- 
mie de la personne humaine. 

Idéal suprême et sublime! C'est en toi que gît l'es- 

7* 



98 



PHILOSOPHIE 



poir de l'Humanité, et c'est toi qui lui marques sa voie, 
depuis qu'elle existe ! 

C'est toi qui successivement purgeas la terre de toutes 
les iniquités qui l'ont remplie et consternée ! C'est toi 
qui fus l'idée de toutes les grandes philosophies etl'âme 
de toutes les saintes révoltes! C'est toi qui fus le génie 
de Platon et qui fus celui d'Aristote, ces deux phares 
placés aux débuts des temps ! C'est toi qui armas Spar- 
tacus et c'est toi qui l'armes encore! Pressentiment de 
l'épanouissement complet de l'homme, autonomie sa- 
crée, c'est toi qui glorifias notre France, et c'est encore 
toi qui en perpétueras le nom, quand elle ne sera plus, 
car nos pères t'ont prophétisée, et nous, nous t'avons 
nommée (80)! 

Jusqu'à ce jour, sans doute, l'autonomie de la per- 
sonne humaine n'a existé qu'à l'état de germe, et l'on 
peut dire des plus favorisés mêmes qu'ils n'en ont gnère 
possédé que l'apparence : mais c'est la loi des choses 
qu'elle soit de plus en plus dévolue à tous ; c'est aussi la 
loi des choses que tous l'obtiennent dans une mesure 
de plus en plus large. 

Et, en effet, quel est l'enseignement qui ressort de la 
contemplation de l'Histoire , si ce n'est précisément ce- 
lui-là? Qu'est-ce que le progrès en ce qui concerne l'in- 
dividu humain, si ce n'est l'élimination successive et re- 
lative, il est vrai, mais aussi chaque jour plus complète 
de toutes les servitudes qui ont pesé ou qui pèsent 
encore sur lui? 

L'homme, au commencement, a été enveloppé dans 
la même nécessité que les autres êtres; puis, il s'est 
peu à peu distingué des forces aveugles, il s'est con- 



DE LA SCIENCE POLITIQUE. 99 

quis sur ces forces, et, en outre, ceux qui subissaient 
la tyrannie des autres sont allés en s'affranchissant 
de plus en plus de cette tyrannie. Tel est tout le 
Passé (81). 

Que si l'on veut essayer de pressentir dès aujourd'hui 
quel pourra être le dernier terme dans l'ordre politique, 
ce problème môme n'est pas insoluble, et voici, pour ma 
part, ce que j'aurais à en dire : 

A l'origine > c'est la Force qui a été la base des classi- 
fications sociales; c'est la Force qui a fait les uns supé- 
rieurs, les autres inférieurs, et c'est l'hérédité qui a 
maintenu cette hiérarchie brutale. Mais cet état n'a pu 
longtemps demeurer sans atteinte, et alors l'Idée s'est 
levée, elle s'est levée comme un éclatant soleil, et la no- 
tion du Droit a surgi, et le principe électif est entré en 
lutte avec celui de l'hérédité, et les hiérarchies consen- 
ties ont gagné tout le terrain que perdaient les hiérar- 
chies imposées, et l'âge a pu se prévoir où ces dernières 
seraient définitivement vaincues ! 

Mais, est-ce là finalement le but, et le mot final est-il 
que toujours quelques-uns commandent et que la foule 
obéisse? Une observation, quelque peu attentive, nous 
fournira la réponse. 

Imaginez, en effet, un milieu social où toutes les acti- 
vités aient le même champ libre, où toutes les causes 
sociales qui agissent aujourd'hui pour marquer, entre 
les différents individus, de si profondes différences, 
aient cessé d'exister, où les conditions de formation et 
de développement deviennent de plus en plus semblables 
pour tous, est-ce qu'à son tour l'idée de hiérarchie ne 
va pas disparaître? Croyez-vous par exemole que si, au 



100 



PHILOSOPHIE 



lieu de nous distinguer, comme aujourd'hui, en riches 
cl en pauvres, c'est-à-dire en gens surabondamment 
pourvus et en gens manquant du nécessaire, nous 
naissions tous au moins dans une certaine aisance, 
que si, au lieu de nous distinguer, comme aujour- 
d'hui, en hommes éclairés et en hommes ignorants, 
nous atteignions tous au moins un certain degré de 
savoir, croyez-vous, dis-je, que, l'égalisation des con- 
ditions se faisant de plus en plus, celle de nature ne 
se ferait pas en même temps? Or, l'égalisation progres- 
sive des conditions est fatale; concluez au sujet de l'é- 
galisation de nature (82). 

Je ne viens pas, sans doute, prétendre que, à ce point 
de vue non plus qu'à aucun autre, la perfection, l'ab- 
solu puisse jamais être atteint; il n'y a là qu'un idéal, 
mais c'est un idéal vers lequel nous marchons sans cesse. 
Et quel esprit studieux, en effet, oserait soutenir, par 
exemple, que la distance n'est pas plus grande de l'es- 
clave antique au prolétaire du temps actuel que de ce 
prolétaire à l'individu qui occupe même le plus haut 
rang dans les classes dirigeantes? 

Donc, je le répète, à mesure que les conditions se ni- 
velleront, un certain niveau passera aussi sur les intel- 
ligences et ne laissera subsister que les différences indi- 
viduelles appropriées aux différentes fonctions que l'es- 
pèce a besoin de remplir. 

Et alors s'accomplira cette pensée que Diderot a for- 
mulée, à sa manière, dans un langage humoristique 

Le monde ne commencera à être heureux que lors- 
qu'il sera délivré de la domination des Prêtres et des 
Rois ; 



• DE LA SCIENCE POLITIQUE. 101 

Ce que, d'après mes prémisses, je traduis ainsi : 
Le monde n'entrera dans les voies de l'ordre nouveau, 
de l'ordre vrai, selon l'idéal nouveau, que lorsque l'au- 
tonomie de l'individu y régnera. 

Certes, nous ne sommes pas le premier qui ayons 
parlé d'autonomie; bien des publicistes, bien des théo- 
riciens politiques en ont parlé avant nous, et il y a toute 
une école qui fait consister la République uniquement 
dans l'autonomie de la Nation ou de l'État; d'autres y 
ont ajouté l'autonomie de la Province, du Département 
ou du Canton, et l'autonomie de la Commune. Pures dé- 
ceptions et purs mensonges que toutes ces autonomies, 
si celle de la personne humaine n'en est l'âme, si celle 
de la personne humaine n'en forme pas la base et le 
faîte, le premier principe comme la dernière consé- 
quence ! 

L'autonomie de l'État ! Mais l'antiquité l'a connue, 
Rome l'a pratiquée, et dans quelle société pourtant la 
liberté de l'individu a-t-elle jamais subi de plus rudes 
atteintes que dans la société romaine (83)? 

L'autonomie des groupes inférieurs! Mais, parmi les 
États contemporains, il y a telle république et aussi telle 
monarchie qui lui ont, l'une et l'autre, fait une part con- 
sidérable; et pourtant, clans" la Suisse, à la fois répu- 
blicaine, protestante et fanatique, comme dans la Ba- 
vière monarchique et catholique , l'autonomie de la 
Commune, par exemple, c'est bien loin d'être la liberté, 
c'est le despotisme rapproché du centre, tout près de la 
circonférence, c'est-à-dire des individus (84). 

Je conclus donc que, la seule autonomie qu'il importe 
de créer, la seule, parce qu'elle engendre nécessaire- 



102 PHILOSOPHIE 

ment toutes les autres et que, sans elle, toutes les au- 
tres sont impossibles, c'est l'autonomie de la personne 
humaine; et cette autonomie, c'est la République, non 
pas celle du Passé ni celle du Présent, mais j'en atteste 
tous les progrès qu'a enregistrés l'Histoire, cette Répu- 
blique, c'est le but fatal que poursuit l'Humanité, c'est 
la République que l'Avenir connaîtra. 

Tant que vous ne l'aurez pas compris, républicains, 
vos conceptions seront creuses et vos efforts inutiles ! 



CHAPITRE V 



PLAN D'APRÈS LEQUEL LA SCIENCE POLITIQUE 
DOIT ÊTRE CONSTRUITE. 



Nous savons maintenant quelles sont les différentes 
parties de la science politique : d'abord, la Morale, la 
prémisse , signifiant solidarité dans la Justice et dans 
l'Amour; ensuite, l'Économie politique, la conséquence, 
signifiant solidarité dans les intérêts; enfin, le Droit 
technique ou la force sociale, un expédient qu'il s'agit 
d'éliminer chaque jour davantage. 

Nous connaissons, en outre, le but de la science poli- 
tique, à savoir : la possession de soi-même pour relier 
lt plus possible les individus, tout en les faisant le plus 
libres possible. 

Et nous connaissons enfin la synthèse : l'autonomie 
de la personne humaine. 

D'après ces données, il est facile de dresser le plan de 
la science politique. 

Il n'y a que l'Individu d'existant, avons-nous dit; il 
n'y a que lui qui soit une personne réelle. 

Quant à l'État, à la Province, au Département ou au 



104 



PHILOSOPHIE 



Canton cl à la Commune, ce ne sont que des concepts, 
des abstractions, et ils ne peuvent être revêtus que 
d'une personnalité d'emprunt, de celle que leur commu- 
nique l'individu. 

Donc, tout droit émane de l'individu et tout droit re- 
tourne à lui ; donc, encore une fois, le premier terme et 
le dernier terme de la science politique, c'est l'indi- 
vidu. 

Par cette vue, la Politique entre dans une voie toute 
nouvelle. 

Jusqu'ici, on avait mis l'État en première ligne; au- 
dessous, on avait placé les divisions et les subdivisions 
de l'État; quant à l'individu, on n'en parlait pas, on le 
reléguait à l'arrière-plan. La maison pouvait être plus 
ou moins habilement construite ; mais, dans tous les 
cas, ceux qui l'habitaient, qu'étaient-ils pour la plupart? 
Des hommes, ou des ombres d'hommes ! 

11 faut s'y prendre autrement, et la manière de s'y 
prendre, c'est justement l'opposé descelle dont on a usé 
jusqu'aujourd'hui: il faut s'occuper de l'habitant avant 
de s'occuper de l'habitation; grande innovation clans cet 
ordre ! il faut se dire que tous les groupements sociaux 
sont faits pour l'individu et non l'individu pour ces 
groupements. 

Quelle part donc doit être faite à l'individu dans l'or- 
ganisation sociale? Idéalement, ce qui devrait lui ap- 
partenir, c'est tout. Mais des nécessités s'imposent, des 
nécessités tenant à la nature imparfaite et sociable de 
l'homme; l'homme a besoin de certains milieux où il se 
meuve; il a besoin de la Commune, du Département, de 
lÉtat. 



DE LA SCIENCE POLITIQUE. 



105 



Donc, logiquement, l'organisation politique doit pro- 
céder de l'individu à la Commune, au Département et à 
l'État. 

Et le premier point, c'est que la Commune, le Dépar- 
tement et l'État aient l'étendue que les individus qui les 
composent jugent utile de leur donner, c'est qu'en 
même temps aucun individu ne soit forcé d'y entrer 
malgré lui et aucun d'y rester malgré lui. Le lieu où la 
personne humaine devra vivre et le groupe au sein du- 
quel elle devra vivre sont destinés à devenir de plus en 
plus un lieu et un groupe d'élection (85). 

Le second point, c'est que, n'ayant aucune consistance 
et aucun droit propre, la Commune, le Département ou 
l'État ne peuvent prétendre à aucune attribution en de- 
hors de celles que l'individu leur délègue (86), 

D'un autre côté, l'individu est bien forcé de déléguer 
tous les droits qu'il se sent hors d'état d'exercer par lui- 
même, toutes les fonctions qu'il n'est pas apte à rem- 
plir par lui-même; mais toute délégation qu'il fait au 
delà des limites du nécessaire agrandit abusivement la 
sphère d'action de la Commune, du Département ou de 
l'État, et l'individu n'a jamais lieu de craindre d'errer 
en se réservant une part aussi grosse qu'il peut. 

D'ailleurs, dans tous les cas où elle s'impose, la délé- 
gation doit être aussi prochaine que possible de celui qui 
la fait, car plus elle s'en rapproche, plus est restreinte 
l'étendue qu'elle comporte et plus, en outre, le déléguant 
a de moyens de contrôler le délégué; donc, plus la délé- 
gation se rapproche de l'individu, plus celui-ci est en si- 
tuation de maintenir son droit intact. 

C'est à ce moment qu'apparaît la Commune; de tous 



106 



PHILOSOPHIE 



les groupes, en effet, auxquels l'individu appartient, la 
Commune est le plus propre à exercer les droits que 
l'individu ne peut exercer par lui-même, puisque c'est 
le groupe dans lequel il vit le plus immédiatement. 

Toutefois, il existe des fonctions que, à son tour, la 
Commune ne saurait remplir, et c'est ce qui donne au 
Département sa raison d'être. 

C'est aussi pour la même cause, parce qu'il y a des 
fonctions que la Commune et le Département ne pour- 
raient exercer, sans enlever toute cohésion et loute unité 
à la nation, que nous continuons de reconnaître à l'État 
le droit de vivre. 

En résumé , le procédé de construction de la science 
politique consiste essentiellement à déterminer le droit 
de la personne humaine ; puis, à instituer tous les grou- 
pes sociaux sur la base de ce droit, et, enfin à organiser 
le mécanisme gouvernemental en fonction de ce droit. 

Or, c'est le contraire qui a eu lieu jusqu'à ce jour; 
jusqu'à ce jour, en effet, chez la plupart des peuples, 
l'individu a été le subalterne de l'État, quand il n'en a 
point été le vassal et le sujet. Il est temps de remettre 
les choses en leur place; il est temps que l'État qui, 
idéalement, n'est rien et qui jusqu'ici a été toutou pres- 
que tout, tende à devenir rien, car le seul régime qui, 
au même point de vue idéal, corresponde à notre syn- 
thèse scientifique, c'est celui dans lequel l'individu, re- 
lié aussi complètement que possible aux autres selon 
l'ordre moral et économique , serait d'ailleurs , aussi 
complètement que possible, maître de son action propre. 

Ce régime là, c'est, je le répète, ce que, pour ma part, 
je nomme la République. 



CHAPITRE VI 



ART POLITIQUE. 



Après la science, l'art; après l'idée, l'application. 

Lidée politique n'est point un concept fantaisiste, 
l'idée politique est nécessaire, car c'est la nature hu- 
maine qui est sa source, elle est imposée par la nature 
humaine. L'art politique est-il soumis à une nécessité 
moindre que l'idée politique? Non, car d'abord, en de- 
hors de la science politique, il n'y a pas d'art politique 
possible, et, bien que, lorsqu'il s'agit de faire passer 
l'idée dans les faits, l'esprit le moins enclin aux illusions 
croie apercevoir une foule de chemins susceptibles de 
conduire au but, la vérité est qu'il n'en existe qu'un, 
un du moins qui, à la fois, soit le plus court et le plus 
exempt de dangers. 

D'où vient donc qu'il est souvent si difficile de discer- 
ner cette voie droite, cette voie sûre? Cela vient de ce que 
l'idée est générale, de ce qu'elle est absolue (87), et 
qu'ainsi, quant à l'ampleur, elle se trouve hors de toute 
proportion avec le fait qu'elle doit régir. 

Cependant, il importe d'insister, parmi les divers 



108 



PHILOSOPHIE 



moyens que l'esprit conçoit pour aller de l'abstrait au 
concret et pour faire d'une vue purement spéculative 
une vue pratique, il n'y en a qu'un seul qui soit exac- 
tement approprié à l'œuvre à accomplir, et celui-là 
c'est le bon. 

L'homme qui trouve ce moyen une fois est, pour la 
circonstance, un politicien habile. L'homme d'Étal idéal 
serait celui qui le trouverait toujours, celui qui toujours 
découvrirait le moyen le meilleur pour traduire le prin- 
cipe en acte. 

Comment s'y prendre pour découvrir ce moyen ? Le 
procédé consiste à approfondir et à s'assimiler les prin- 
cipes de la Politique et à se rendre le compte le plus 
exact possible du milieu auquel il s'agit d'appliquer ces 
principes. 

Les principes, on les trouve, comme nous savons, à 
l'aide de la méthode inductive d'observation de la na- 
ture. Cette méthode, d'ailleurs, n'a pas seulement le pré- 
sent pour matière, c'est toute l'histoire de la race hu- 
maine qu'elle embrasse dans ses limites indéfinies, c'est 
la Philosophie de l'histoire qu'elle poursuit comme but ; 
car qu'est-ce que la Philosophie de l'histoire, sinon une 
longue induction fondée sur les faits dont l'homme a 
gardé la mémoire? 

Quant au milieu, pour apprécier de quelle manière il 
sera pénétrable aux principes, il faut l'étudier de près, ' 
sans parti pris, et l'on sera sur de toujours rencontrer 
un côté par lequel les principes pourront l'approcher, 
le saisir et le vaincre. Ainsi le veut la loi de transforma- 
tion des choses. 

Tout aussi complètement donc que la science poli tî- 



DE LA SCIENCE POLITIQUE. 109 

que, l'art politique échappe à l'empire de l'arbitraire; 
et, en effet, il suppose la science politique comme pré- 
misse, ou plutôt il n'est autre chose que la science po- 
litique abaissée jusqu'au niveau des réalités et des pos- 
sibilités (88). 

Mais je retrouve ici une opinion qui s'est emparée de 
certains esprits, et qui, par les conséquences qu'elle 
peut avoir, est trop pernicieuse pour que je ne juge pas 
bon d'y revenir; j'entends désigner l'opinion positi- 
viste. 

Les positivistes n'ont pas, à proprement parler, de 
théorie de la science politique, car leur méthode même 
les condamne à n'avoir de théorie sur aucun point. Ce 
qu'ils qualifient de science politique, c'est une sorte de 
moyen terme entre la science vraie et l'art, un ensemble 
confus de recettes empruntées au Passé et parsemées de 
rêveries, et, quant à ce qu'ils appellent leur méthode, 
outre que, dans son principe, cette méthode ne leur est 
pas du tout propre, outre qu'ils n'ont fait qu'en puiser 
le principe dans la saine tradition philosophique et dans 
les exemples des naturalistes, ils n'ont su se l'approprier 
qu'en la rapetissant et en la gâtant. Les positivistes pré- 
conisent et adoptent, en effet, l'expérience comme crité- 
rium; or, que vaut l'expérience et, d'abord, qu'est-elle? 
L'expérience, c'est l'essai déjà fait. Aux temps anciens, 
cet essai s'est appelé l'esclavage, la subalternisation de 
la femme, la patriapotestas; supposons que jamais il n'y 
ait eu que des positivistes dans le monde, jamais le 
monde eût-il pu briser ce cercle d'erreurs, jamais eût-il 
pu s'élever à l'idée de l'affranchissement de l'homme, 
de la femme, de l'enfant? Non, bien évidemment il ne 



110 



PHILOSOPHIE 



l'eût pas pu, car dans ce mot l'expérience, dans celte 
formule la méthode expérimentale, il y a une chose qui 
échappe toujours quand il s'agit des sociétés humai- 
nes, une chose qui en est l'àmc, et cette chose, c'est le 
mouvement qui pousse l'homme vers un avenir nou- 
veau (89). 

Ah! si les positivistes entendaient l'expérience comme 
Leibnitz, s'ils se bornaient à dire que, « Le Présent est 
engendré du Passé et qu'il est gros de l'Avenir ; » certes, 
il ne se trouverait personne pour soulever sur ce point 
le moindre débat. Nous aussi, nous estimons que le 
fond moral et intellectuel dont vit le genre humain ne 
forme pas un anneau rompu ; nous aussi, nous pensons 
que les chaînons s'y relient, mais le chaînon d'aujour- 
d'hui n'est pas celui d'hier et il ne sera pas celui de de- 
main; ce qui ne s'est jamais fait se fera, et voilà pour- 
quoi la méthode qui n'étudie les faits qu'à l'état inerte 
et en quelque sorte mort est une méthode insuffisante, 
voilà pourquoi, pour embrasser la vie de la nature dans 
tous les êtres depuis l'homme jusqu'à l'être infime, pour 
découvrir les lois de la vie universelle, il n'y a qu'une 
méthode qui soit suffisamment compréhensive, la mé- 
thode inductive d'observation de la nature. 

Du positivisme doctrinaire et sceptique à l'empirisme 
sceptique sans être doctrinaire, il n'y a qu'un pas ; fran- 
chissons-le. 

L'empirique ne sait et ne se soucie de savoir ni d'où 
il vient ni où il va. Il essaie, il tâtonne, il se réjouit du 
succès du jour présent, et le soir il s'endort, demi-con- 
fiant, demi-défiant, se disant que le lendemain ressem- 
blera peut-être à la veille* En vérité, l'empirique n'a mis 



DE LA SCIENCE POLITIQUE. 111 

en oubli qu'un point, c'est que, pendant qu'il s'ingé- 
niait à reproduire les procédés du Passé, les cœurs conti- 
nuaient de s'ouvrira de nouveaux sentiments, les esprits à 
être touchés de nouvelles idées, les intérêts à se trans- 
former, le genre humain à marcher; et lorsque l'empi- 
rique se réveillera, qu'il ne s'étonne pas de se trouver 
au bord de l'abîme! 

Quand viennent les époques de décadence, on voit 
les empiriques se multiplier; c'est le signe le plus cer- 
tain auquel on puisse reconnaître ces temps néfastes. 
Alors, l'idée cesse de réchauffer les âmes, la conscience 
semble être tarie; tous les partis font assaut d'expé- 
dients, de ruses et de désertions. Les alliés de la veille 
sont les adversaires du lendemain ; c'est une mêlée gé- 
nérale, où l'on ne distingue que des convoitises et des 
cupidités luttant entre elles. 

Quand une nation en est là, quand le culte de l'idéal, 
quand l'amour de la justice et de la vérité y a péri, cette 
nation est perdue ! 



SECONDE PARTIE 



COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 

DES 

DROITS DE L'HOMME DE 1793 



J'aborde l'examen du plus haut monument législatif 
de la philosophie politique, du texte le plus considérable 
qui ait été promulgué dans aucun temps, chez aucun 
peuple, de l'étonnante formule qui a résumé au dernier 
siècle les efforts de la pensée humaine durant deux mille 
ans et qui contient les bases essentielles de toutes les 
transformations de l'avenir. 

La rubrique de la Déclaration des Droits de 1793 est 
conçue en ces termes : « Déclaration des Droits de 
l'homme et du citoyen. » 

Sur cette rubrique, nous avons à examiner : 



114 COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 

1° Ce que c'est qu'une Déclaration des Droits et pour- 
quoi l'on fit en 93 une Déclaration des Droits ; 

2° S'il était préférable de faire une Déclaration des 
Droits plutôt qu'une Déclaration des Devoirs ; 

3° S'il n'était pas inutile et môme s'il ne pouvait pas 
être dangereux d'ajouter à la rubrique de la Déclaration 
des Droits de l'homme les mots « et du citoyen ». 

PREMIER POINT. 

Ce (jue c'est qu'une Déclaration '(es Droits et pov/rquoiVon 
lit en 93 wie Déclaration des Droits. 

Dans le sens où les hommes du Dix-huitième siècle et 
de la Révolution française ont entendu ce mot, une Dé- 
claration des Droits est une synthèse des principes qui 
doivent éclairer et dominer les constitutions politiques. 

Remarquons d'abord combien est philosophique et 
exacte l'expression de Déclaration appliquée à la déter- 
mination des droits. Les droits sont dans la nature, l'in- 
telligence les y trouve, ou, si l'on veut, les y découvre, 
en découvrant les rapports qui unissent tous les êtres; 
les droits sont changeants et progressifs comme la na- 
ture humaine, mais en môme temps nécessaires comme 
elle ; il n'y a donc, je Je répète, qu'à les trouver ou à les 
découvrir, et c'est ce à quoi l'on parvient en observant 
et en constatant l'évolution de la nature humaine. 

On voit, par conséquent, à quel point est vraie l'ex- 
pression de Déclaration des Droits (1). 

Mais pourquoi, à l'époque de la Révolution française 
en particulier, cette affirmation et celle généralisation 
préliminaires? Pourquoi celte affirmation et cette génfé- 



DES DROITS DE L'HOMME DE 1793. 



115 



ralisation se rencontrent-elles en tête des trois Constitu- 
tions que la Révolution a élaborées? Pourquoi forment- 
elles la préoccupation des esprits politiques et des pen- 
seurs tout aussi bien que des législateurs? Pourquoi atti- 
rent-elles les méditations de Sieyès et de Gondorcet tout 
aussi bien que celles de la Constituante, de la Convention 
nationale et des auteurs de la constitution directoriale? 

Pourquoi? Parce qu'une grande idée venait de naître, 
l'idée du droit de l'homme en tant qu'homme, du droit 
de l'homme sur lui-même ! 

Mais, apparemment, cette idée n'est point éclose tout 
d'un coup, cette idée a des antécédents; jusqu'où fau- 
drait-il remonter pour la prendre à son origine, et 
quelle œuvre aurions-nous à faire pour en dire le déve- 
loppement? 

L'idée du droit de l'homme en tant qu'homme, l'idée 
du droit de l'homme sur lui-même, cette idée date du 
premier jour où l'homme a paru sur la terre, car elle 
est inhérente à la nature de l'homme, car elle forme le 
principe et le substratum de tout le progrès de la race 
humaine (2). 

Que si l'on se proposait d'en retracer le développe- 
ment, ce serait toute l'Histoire qu'il y aurait à faire, car 
qu'est-ce que l'Histoire, sinon le récit d'une idée qui, 
par mille canaux visibles ou secrets, chemine à travers 
les âges, idée qui est invariablement la même et qui 
cependant se meut toujours en avant; or, cette idée 
n'est autre chose que celle de la libre possession de 
l'homme par lui-même. 

Il nous faut donc nous restreindre, et alors l'histoire 
du droit de l'homme, l'histoire de l'homme esquissée à 



116 



COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 



larges traits, nous présentera deux périodes. Dans la 
première, à peine close et contre laquelle nous nous dé- 
battons encore, le Droit a été un ordre venant du petit 
nombre et adressé à l'immense foule; il a été réservé à 
quelques-uns et dénié au reste des hommes. Dans la 
seconde, on a compris que ce qui était le Droit de l'un 
devait être aussi le Droit de l'autre. Et c'est là la période 
propre du droit de l'homme en tant qu'homme, c'est 
celle que nous saluons de toutes nos espérances, celle 
que nous ne faisons qu'apercevoir, mais que nos neveux 
connaîtront. 

Vérifions ces affirmations par un coup d'œil rapide 
jeté derrière nous. 

Et d'abord, si nous interrogeons les sociétés antiques, 
pourront-elles nous donner la formule du droit vérita- 
ble? Les sociétés antiques reposent sur deux bases, la 
conquête et l'esclavage; or, mettez un seul instant ces 
sociétés en présence de l'idée du droit de l'homme sur 
lui-même, je demande ce que leurs bases deviendront. 
Sans doute, une grande parole a retenti dans l'antiquité, 
le « Homo sum, à me nil htimanwm alienum puto; » mais, 
dans ce mot, tombé de la bouche d'un poète, je vois 
bien plutôt une aspiration du sentiment qu'un témoi- 
gnage de la raison, et, d'ailleurs, je n'y trouve que la 
conséquence, l'attestation de la Solidarité; je n'y aper- 
çois pas la prémisse, l'Idée de la Liberté (3). 

Si nous passons au Moyen- Age, est-ce à cette époque, 
quand la race donne le droit, quand le noble et le guer- 
rier occupent le premier rang, est-ce dans ces temps où 
la société est enveloppée et comme étreinte par une hié- 
rarchie brutale, est-ce dans ces temps violents et barba- 



DES DROITS DE L'HOMME DE 1793. 



117 



res que pourra apparaître l'idée du droit de l'homme en 
tant qu'homme? Interrogez Beaumanoir, un légiste, qui, 
d'aventure, sait scruter le secret des institutions, Beau- 
manoir vous dira, sans le moindre embarras ni le 
moindre biais, que lorsque le vilain se révolte, ou seu- 
lement a la pensée de se révolter contre le seigneur, il 
n'est que juste que le seigneur pende le vilain, car ce 
dernier a troublé l'ordre! 

Et quand le même Beaumanoir voit poindre l'aube 
d'un ordre différent, quelles ne sont point alors son af- 
fliction et sa détresse, et de quels anathèmes ne charge- 
t-il pas « toutes ces nouvelletés détestables » qui, selon 
lui, ne peuvent conduire la société qu'aux abîmes — et 
qui y conduiront en effet la société de Beaumanoir (4) ! 

Est-ce maintenant au siècle qui va suivre, est-ce au 
seizième siècle que nous allons rencontrer la première 
ébauche de l'idée du droit de l'homme en tant 
qu'homme? 

Certes, le seizième siècle marque une date glorieuse 
pour l'esprit humain; c'est celui où la Réforme agite le 
monde; c'est un siècle où a lieu un mouvement consi- 
dérable. Mais, qu'est-ce que ce mouvement? Une révo- 
lution à la fois inconséquente et incomplète. 

Je dis d'abord que la Réforme est une révolution in- 
conséquente, car, même dans le domaine religieux, elle 
n'a pas su faire son œuvre, elle n'a pas affranchi la con- 
» science ; est-ce que Calvin n'a pas livré au bûcher Michel 
Servet? 

J'ajoute que la Réforme fut une révolution incomplète, 
car Luther est l'ami des princes, et, pour ne rappeler 
qu'un fait, quand Carlstadt essaya d'étendre le mouve- 



118 COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 



ment à l'ordre politique, quand il essaya d'y faire péné- 
trer un souffle politique révolutionnaire, qui dépassa le 
zôle de Luther contre lui, et Luther ne vint-il pas pour 
le combattre, l'épée à la main et le casque en tôle 5 ? 

Cependant, au seizième siècle, il y a un homme qui 
vit à l'écart, ignoré de son temps, presque entièrement 
oublié du nôtre, et qui est vraiment un des ancêtres de 
l'idée du droit pour tous ; cet homme-là, c'est Etienne de 
la Boétie. 

La Boétie avait à peine dix-huit ans lorsqu'il fit celle 
chose prodigieuse, le livre de la Servitude volontaire 
ou le Contr'un. 

La Boétie s'y montre un politique condamnant l'insti- 
tution de la monarchie, un philosophe abominant la 
guerre, un penseur comprenant la solidarité qui relie 
les hommes, et il écrit cette grande page : « Nature a 
fait les hommes de même forme, et à même moule, afin 
qu'ils pussent s'entre-reconnaître pour compagnons et 
frères. Elle n'a pas envoyé ici-bas les plus . forts et les 
plus avisés comme des brigands dans une forêt pour 
gourmander les plus faibles, mais plutôt faut-il croire 
que, faisant aux uns la part plus grande, aux autres 
plus petite, elle a voulu faire place à la fraternelle assis- 
tance afin que cela eût à s'appliquer, les uns ayant puis- 
sance de donner et les autres besoin de recevoir (6). » 

Jamais à aucune époque n'ont été exprimées pensées 
plus larges et plus vraies; est-ce à dire toutefois que 
l'on rencontre dans ce passage la formule précise d'un 
principe scientifique et une assise sur laquelle il soit 
possible d'édifier une science de la société? Un historien 
éloquent et ingénieux, M. Louis Blanc, n'a pas élé loin 



DES DROITS DE L'HOMME DE 1793. 119 

do le prétondre ; mais, pour démontrer son erreur, je 
n'aurais nul besoin d'une autre preuve que de celle 
même qui m'est fournie par l'appréciation que M. Louis 
Blanc a faite de l'œuvre de la Boétie et par la consé- 
quence qu'il en tire. En effet, M. Louis Blanc ne 
confisque-t-il pas La Boétie au profit de son système 
de justice distributive par l'État, c'est-tà-dire de la con- 
ception politique la plus radicalement contraire à l'idée 
du droit de l'homme sur lui-même? Il n'y a pas lieu, 
d'ailleurs, d'en être surpris, car il en est de la page 
que je viens de citer comme de Vhonio mm des temps 
anciens ; c'est une expression du sentiment, ce n'est 
point l'indication d'une prémisse susceptible de devenir 
la base d'une synthèse scientifique. Là encore, la soli- 
darité est affirmée avant la liberté, la conséquence avant 
le principe, et c'est ainsi qu'on a pu rattacher La Boétie 
à la pernicieuse tradition du communisme autoritaire. 
Toutefois, la vérité n'est pas dans cette vue; l'auteur de 
la Servitude volontaire n'appartient pas à une secte, il 
appartient au grand courant de l'esprit humain; et, à ce 
titre, il est un des ancêtres de l'idée à laquelle a abouti 
tout l'effort intellectuel des générations antérieures, il 
est un des pères de la doctrine du Droit de l'homme (7). 

Passons presque tout le Dix-septième siècle, qui est, 
en général, d'imitation, de réaction, je dirais de recul, 
si le monde reculait jamais, et arrivons aux dernières 
années du siècle, à Locke, car c'est. ce judicieux philo- 
sophe qui, dans son Traité du gouvernement civil, a, le 
premier, fait apercevoir l'idée du droit pour tous. Sans 
doute, Locke n'a pas eu une conception parfaite de ce 
droit, et il a à peine démêlé sa propre pensée; ce n'en 



120 COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 



est pas moins dans son œuvre que, pour la première 
fois, apparaît une sorte de démonstration de l'idée du 
Droit nouveau (8). 

Alors vient le Dix-huitième siècle et avec lui toute 
cette magnifique efflorescence de la conscience, de la 
raison, du désir de la justice, qui restera l'éternelle ad- 
miration des siècles futurs. Au Dix-huitième siècle, 
l'idée du droit de l'homme en tant qu'homme, du droit 
de l'homme sur lui-même, cette idée est partout. Elle 
est d'abord dans l'Encyclopédie, ce monument, et elle 
est ensuite dans le naturaliste Bufïon tout aussi bien que 
dans le philosophe Voltaire, ou dans le politique Jean- 
Jacques Rousseau ou dans l'humoriste Diderot (9). 

Néanmoins, si considérable qu'ait été le mouvement 
de l'Idée du Droit au siècle immortel, il y a deux choses 
qu'il ne faut pas perdre de vue, si l'on veut comprendre 
la lutte gigantesque qui a clos ce siècle et toutes celles 
qui forment le fond du nôtre; d'une part, aux temps de 
Diderot, de Voltaire et de Jean-Jacques, l'Idée du Droit 
n'est point arrivée à former un système complet, un tout 
logiquement conçu et déduit: elle n'a été l'objet que 
d'aperceptions souvent confuses et dans lesquelles il 
n'est pas rare non plus de rencontrer des lacunes, des 
disparates et des contradictions; d'autre part, qui le 
croirait? ce n'est point dans les classes qui sont domi- 
nées qu'elle commence par se vulgariser, c'est, au con- 
traire, dans les classes qui dominent. Les masses popu- 
laires ignorent à peu près entièrement l'évolution qui 
est en voie de s'accomplir, et c'est la noblesse, ce sont 
les aristocrates des plus vieilles maisons qui s'engouent 
des doctrines nouvelles. Où les conduiront-elles, ces 



DES DROITS DE L'HOMME DE 1793. 121 

doctrines? Ils ne le savent, mais la vogue est au philo- 
sophisme, et partout, dans les rangs élevés, on annonce 
une ère où la solidarité humaine va enfin s'épanouir (10). 

Telle a été la préparation de la Révolution française. 
Si on considère le but à atteindre et les moyens qui 
existaient pour l'atteindre, il n'est pas douteux que cette 
Révolution n'ait été un mouvement anticipé. On n'était 
pas prêt à réaliser les grandes choses qu'on avait entre- 
vues; à peine les savait-on; en tout cas, il est sûr qu'on 
en ignorait le commencement. Et ce point n'a rien 
d'étrange, car le commencement, c'était ce qu'il y avait 
de plus caché, de plus profond; c'était l'énigme perpé- 
tuellement proposée, que les générations n'étaient point 
encore parvenues à deviner : Qu'est-ce que le Droit? 
Qu'est-ce que la base? — Ce commencement, c'était en 
même temps la répudiation des errements que les so- 
ciétés avaient suivis jusqu'alors; jusqu'alors elles s'é- 
taient laissé mener, dorénavant elles devaient se mener, 
et, pour rendre régulière la marche générale, chacun, 
dans leur sein, devait se mener lui-même (11). 

Qu'on ne s'étonne donc pas de ce qu'on a appelé l'avor- 
tement de la Révolution française. Cette Révolution 
devait avorter dans les faits; mais, par ce qu'elle tenta 
pour porter l'Idée en avant, elle n'en laisse pas moins 
bien loin derrière elle toutes les entreprises de même 
sorte et elle demeure la traînée lumineuse qui montre 
aux générations le chemin de l'Avenir. 

Pourquoi donc, en définitive, fit-on, en 93, une Décla- 
ration des Droits? Parce que jusqu'alors la science po- 
litique avait été chrétienne et monarchique, et parce 
que, le Christianisme se trouvant désormais à bout, 



122 



COMMENTAIRE DE LA DECLARATION 



forco était bien do refaire une science sur des principe 
nouveaux. 

Si maintenant nous choisissons comme thème de nos 
développements la Déclaration adoptée par la Conven- 
tion, ce n'est pas assurément qu'à notre point de vue 
cette Déclaration ait dit le dernier mot (le dernier mot 
n'est jamais dit), mais c'est qu'à tout prendre elle 
marque le mieux l'idée culminante à laquelle la Révo- 
lution ait atteint. 

D'ailleurs, de même que l'époque qu'elle reflète, la 
Déclaration adoptée par la Convention nous apparaîtra 
plus d'une fois vague et insuffisante, et nous la trouve- 
rons presque constamment contradictoire. Elle est déiste 
et athée, elle est pour le droit social et pour le droit de 
l'individu, et l'on y sent, presque à chaque ligne, que 
ses auteurs s'agitent au milieu d'idées qu'ils ne domi- 
nent pas. 

Hélas! ils n'ont pas tout fait, ils n'ont pu tout faire, 
nos grands ancêtres du Dix-huitième siècle et de la Ré- 
volution! Ils nous ont légué une tâche à continuer, une 
œuvre à accomplir, et si aujourd'hui nos sociétés flot- 
tent à l'aventure comme un navire qui a perdu le nord, 
c'est que la synthèse du Droit nouveau n'est pas faite, 
c'est que nous ignorons encore la science du droit de 
l'homme en tant qu'homme! 

SECOND POINT. 

Êtàit-il préférable de faire une Déclaration âe% Droits 
plutôt qifune Déclaration des Devoirs? 

Cette question est d'une portée capitale, car elle en- 



DES DROITS DE L'HOMME DE 1793. 



123 



gage celle de savoir si le Devoir est distinct du Droit et 
si le Devoir passe avant le Droit, ou bien si le Droit et 
le Devoir ne sont que deux aspects de la même idée ; or, 
selon que Ton admet l'un ou l'autre point de vue, les 
conséquences sont toutes différentes. 

Toutefois, je n'ai pas lieu de me dissimuler qu'en 
soulevant une pareille thèse, je m'expose à un grave 
reproche, celui de tomber dans la Métaphysique ; et, aux 
yeux de nos générations réfléchies, quelle accusation 
peut être plus lourde à porter? La Métaphysique! Mais 
ignoré-je donc tous les dédains dont elle a été l'objet 
de la part d'une École qui, elle aussi, n'aspire à rien 
moins qu'à renouveler la science, et qui, dans ses affirma- 
tions générales, n'est pas inférieure, pour l'originalité, 
il faut bien le dire, à M. de la Palisse et à sa lignée (12). 

Quant à moi, que»les anathèmes des sectes ni aucune 
foudre n'émeuvent guère, je dirai ici, puisque j'en trouve 
l'occasion, qu'il n'y a, à mes yeux, rien de plus propre 
à fausser la science que l'idée qui prétend éliminer sys- 
tématiquement la recherche métaphysique. 

Et y a-t-il donc, en effet, quelque chose de plus méta- 
physique que la pensée ! Et rechercher les lois de la 
pensée, n'est-ce donc pas faire, au premier chef, œuvre 
de Métaphysique? 

Proscrire la Métaphysique? Y songe-t-on vraiment? 
Mais c'est d'elle qu'est faite la science; c'est elle qui nous 
ndique la raison des faits ; et il n'y a pas une explica- 
tion, petite ou grande, qui puisse se donner, sans qu'elle 
y joue son rôle. 

Au surplus, le moindre retour sur nous-mêmes suffi- 
rait pour nous faire toucher du doigt l'illogisme qui, 



1-24 COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 

clans le Positivisme, vise à exclure la Métaphysique du 
domaine de la science. 

Aujourd'hui que l'idée dominante est celle de l'Unité 
de substance, qui ne voit, en effet, que la Métaphysique 
ne peut être qu'une Physique plus élevée qu'une autre, 
une Physique transcendante, et que, affirmer l'existence 
d'une méthode en quelque sorte séparée de la Métaphy- 
sique, c'est affirmer, non-seulement qu'il existe deux 
principes, mais qu'entre ces deux principes le pont est 
entièrement rompu (13). 

N'insistons donc pas davantage sur une aberration 
qui n'a mérité de nous arrêter que parce qu'elle a re- 
cruté un certain nombre d'adhérents, et reprenons notre 
thèse, efforçons-nous de découvrir l'étroite relation qui 
unit entre eux le Droit et le Devoir. 

Et d'abord, si Ton sépare le Devoir du Droit, si l'on 
proclame l'antériorité du Devoir sur le Droit, il est clair 
que le mot de la science sera, pour l'homme, celui-ci : 
Obéis, soumets-toi. Quant au Droit, comme il n'existera 
plus qu'en fonction du Devoir, il faudra dire qu'en réa- 
lité il n'existera pas; le Droit sera seulement le droit 
d'obéir et de se soumettre. 

Dès lors, ne parloi s plus à l'homme de se posséder 
lui-même, d'agir et de se mouvoir; l'homme, pour le 
coup, est irrévocablement détrôné et il n'a qu'à laisser 
faire. 

Le point de vue, d'ailleurs, n'est pas nouveau! 

Le Devoir séparé du Droit et primant le Droit, ce fui 
la devise du Camp Spartiate, ce fut celle de Rome, la cité 
de la Force; ce ne fut pas celle d'Athènes, la ville de 
l'Intelligence. Le Devoir séparé du Droit et primant le 



DES DROITS DE L'HOMME DE 1793. 



125 



Droit, c'est le fond de la pensée chrétienne, c'est le fond 
de toutes les religions ; l'homme dépend, il dépend d'un 
Dieu personnel et il est tenu du Devoir, parce qu'il dé- 
pend de ce Dieu (14). 

Donc, la question est loin d'être petite : aussi, à l'é- 
poque de la Révolution, donna-t-elle lieu à d'ardents dé- 
bats ; le chrétien Faucher, les jansénistes Camus et Lan- 
juinais, suivant fort bien en ce point la logique de leurs 
convictions, demandaient qu'on fît une Déclaration des 
Devoirs. De même, de nos jours, un historien dont la 
brillante imagination ne s'est que trop souvent laissée 
prendre aux embûches du sentiment, M. Louis Blanc, a 
écrit qu'une Déclaration des Devoirs eut été, en 93, d'un 
bien plus grand effet qu'une Déclaration des Droits. 
Parole étrange, en vérité, comme s'il pouvait s'agir de 
savoir si l'on produit ou non de l'effet, en résumant les 
principes de la social: ili té humaine! La science a d'autres 
vues, et, quant à elle, elle se garde de séparer le Devoir 
du Droit ; elle a compris sans peine que si elle mettait 
un intervalle entre les deux et si elle plaçait le Devoir 
avant le Droit, par là même elle anéantirait le Droit, car 
elle admettrait alors la possibilité d'un conflit entre le 
Devoir et le Droit, et, pour ce cas, elle aurait d'avance 
consacré la défaite du Droit (15). 

Bien plus, quoique la science professe que le Droit et 
le Devoir ne forment essentiellement qu'une règle 
unique, fondée sur la nature humaine, quoiqu'elle pro- 
clame qu'il n'y a pas plus de droits sans devoirs que de 
devoirs sans droits, sa direction est de mettre en lumière 
le côté du Droit avant celui du Devoir, et elle est portée 
à adopter cet ordre par deux motifs. 



126 COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 



D'abord, l'Humanité, jusqu'ici dépravée par la su- 
perstition religieuse, ayant été d'elle-même tendre le cou 
pour le soumettre au joug, c'est pour le Devoir qu'elle 
a réservé toutes ses ardeurs, et c'est à peine si elle a 
soupçonné le Droit : donc, ce qui aujourd'hui importe 
avant tout, c'est de faire apparaître le Droit, de le faire 
apparaître uni au Devoir, mais non pas dominé et vaincu 
par lui. 

Ensuite, il existe un intérêt de méthode et de clarté 
à déterminer le Droit préalablement au Devoir, car 
l'Idée du Droit se pose d'emblée plus évidemment que 
ne fait celle du Devoir, et c'est ce que démontrera, 
croyons-nous, le double argument qui va suivre. 

1° Relation du Devoir avec le Droit 
au point de vue abstrait. 

Nous avons déjà défini l'homme ; nous avons dit que 
l'homme était une activité, un ensemble de facultés, de 
puissances d'action. Cette simple vue suffit à attester 
l'existence du Droit, car si l'homme est une activité, il 
est nécessaire que l'homme ait le droit d'être actif ; au- 
trement, la nature de l'homme voudrait une chose et sa 
loi en voudrait une autre, ce qui est l'absurde. 

Mais, en même temps, ne voit-on pas que le Devoir 
est nécessairement et absolument adéquat au Droit, car 
l'homme pourrait- il devoir autre chose que ce que lui 
permet sa nature, autre chose que ce qu'elle \eut; donc, 
ce n'est pas seulement le droit d'être actif qu'a l'homme, 
le droit d'évoluer et de se développer, c'en est aussi le 
devoir. 



DES DROITS DE L'HOMME DE 1793. 127 

Changez de place les deux termes, mettez le Devoir 
avant le Droit et supprimez le lien qui existe entre les 
deux, alors il faudra que l'un des deux cesse d'être l'ex- 
pression de la nature humaine, et si c'est le Devoir que 
vous choisissez pour lui donner une autre loi, je défie 
que vous en puissiez trouver une autre par le procédé 
de la raison, j'affirme que vous n'en croirez découvrir 
une autre que par l'illusion du sentiment; et, je le répète, 
deux, c'est trop ; car si les deux sont égales, l'homme 
restera immobile entre les deux, et si l'une est supé- 
rieure à l'autre, celle-là absorbe l'autre. 

Mais continuons notre recherche de la notion première 
du Devoir. L'homme est une activité reliée à d'autres, 
ou, si l'on veut, l'homme est un être sociable, solidaire. 
Or, l'homme étant un être sociable, solidaire, l'homme 
ne peut être ce qu'il a le droit et ce qu'il a le devoir 
d'être, que s'il ne va pas au delà et s'il ne reste pas en 
deçà. Aller au delà, ce serait empiéter sur l'activité des 
autres; rester en deçà, ce serait permettre aux autres 
d'empiéter : donc encore, en même temps que l'homme 
a le droit et le devoir de développer ses facultés, il a le 
devoir de respecter dans les autres la même loi de dé- 
veloppement. 

Ainsi, en posant la notion du Droit, du droit primor- 
dial et fondamental, c'est la notion du Devoir que l'on 
pose, et ce n'est pas seulement la notion du devoir en- 
vers soi-même, c'est aussi celle du devoir envers les 
autres (16). 

Et voilà comment la Liberté est le principe généra- 
teur de la morale et de toute la politique (17). 



128 



COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 



2° Relation du Droit avec le Devoir au point 
de vue concret. 

Bien que le Droit et le Devoir soient la contre-partie 
l'un de l'autre et ne puissent être conçus l'un sans l'au- 
tre, cependant, pour chaque individu en particulier, il y 
en a un dont la réalité précède celle de l'autre, et celui- 
là ce n'est pas le Devoir, c'est le Droit. Dès qu'il naît, 
l'enfant, en effet, a un droit, non pas un droit théorique 
et latent seulement, mais au contraire un droit qui 
exige impérieusement une satisfaction immédiate, le 
droit à l'assistance. Quant au Devoir, ce n'est que plus 
tard que l'enfant aura à en accomplir la loi, ce n'est que 
lorsqu'il sera arrivé à l'âge où il peut comprendre et 
agir qu'alors il aura à fournir la revanche des soins qui 
lui ont été donnés pour le développer et pour l'élever. 

Et la conséquence, quelle est-elle? Une des plus gros- 
ses qui puissent être livrées à la méditation des politi- 
ques ; la conséquence c'est que, pour que la société soit 
fondée à réclamer del'individu l'acquittement du Devoir, 
il faut qu'elle ait commencé elle-même par reconnaître 
le Droit de l'Individu, il faut qu'elle l'ait assisté mineur, 
il faut qu'elle lui ait laissé, lorsqu'il est devenu majeur, 
tout le libre essor de son activité (I8ï. 

Or supposons, au contraire, un individu dont la so- 
ciété n'ait jamais eu le moindre souci; enfant, il s'est 
développé et il a grandi comme il a pu, manquant de 
l'instruction, des exemples et souvent du pain néces- 
saires; homme, il a été obligé, pour vivre, d'abandonner 
à un autre la meilleure partie de son travail; vieillard, 



DES DROITS DE L'HOMME DE 1793. 



129 



il est pour ses proches, aussi misérables que lui, un far- 
deau dont ils n'aspirent qu'à être délivrés, et, finale- 
ment, il meurt sur un lit d'hôpital ; quels sont, je le de- 
mande, les devoirs de cet individu envers la société? 

Ah! sans doute, les heureux du monde voudraient 
bien que les déshérités se persuadassent qu'ils ont des 
devoirs sans droits. Mais ce n'est là qu'une monstrueuse 
hérésie scientifique, et les heureux auront beau faire 
et beau dire pour prouver que les déshérités sont débi- 
teurs, tandis que la société est créancière, ils n'y par- 
viendront pas (19). 

Du reste, pour que l'individu, quand il a reçu de la 
société ce qu'il a le droit d'en attendre, s'acquitte envers 
elle, il n'a qu'à s'acquitter envers lui-même, car la so- 
ciété ce sont les autres en face de lui, et, pour accom- 
plir le devoir envers les autres, il n'a qu'à être pour lui- 
même ce qu'il doit être. 

Sois libre, sois homme : — c'est là la Loi, et, par con- 
séquent, c'est là aussi tout le Devoir. 

Troisième point. 

En quoi il était inutile et dangereux d'ajouter à la rubri- 
que de la Déclaration des Droits de l'homme les mots 
« et du citoyen ». • 

Comme celle de 1793, les deux autres Déclarations des 
Droits de l'époque de la Révolution (3 septembre 1791 et 
5 fructidor an III) contiennent ces mots supplémentaires 
« et du citoyen ». 

Le projet de Sieyès porte l'intitulé : « Déclaration des 
Droitsde l'homme en société; » enfin, celui deCondorcet 

|r, 9 



130 COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 



annonce la « Déclaration des droits naturels, civils et 
politiques des hommes. » 

Entre tous ceux que je viens de citer, le titre le meil- 
leur est sans contredit celui du projet de Sieyès : « Dé- 
claration des Droits de l'homme en société. » C'est bien 
là, en effet, la rubrique appropriée à une synthèse légis- 
lative destinée à marquer les grandes lignes du Droit 
politique. 

L'addition « et du citoyen » n'était pas nécessaire, et, 
quelle qu'ait été la pensée des auteurs de la Déclaration 
des Droits de l'Homme de 93 en l'adoptant, cette addi- 
tion présente même des dangers. 

En effet, ou bien, dans cette rubrique, on a entendu op- 
poser les Droits du citoyen aux Droits de l'homme, ou bien 
on a eu la pensée d'y indiquer les Droits du citoyen 
comme formant un développement des Droits de 
l'homme. 

Si cette rubrique veut dire que les droits du citoyen 
font antithèse aux droits de l'iiomme, de l'antithèse à 
l'antinomie il n'y a qu'un pas, et rien n'est plus faux 
qu'une telle conception. Il existe au contraire, en effet, 
une intime harmonie entre les droits de l'homme et ceux 
du citoyen, et, d'ailleurs, s'il en était autrement, il fau- 
drait renoncer à construire la science politique, car 
c'est une dualité que cette science rencontrerait à son 
point de départ» Dire, comme le font les juristes, que, 
pour vivre en société, l'homme doit abandonner quelque 
chose de ses droits naturels, c'est clone poser, au point 
de vue scientifique, une absurdité. Il est bien vrai que le 
droit naturel est un idéal et que le droit positif ne s'em- 
preint de cet idéal et ne l'incarne qu'avec lenteur; mais, 



DES DROITS DE L 'HOMME DE 1793. 131 

Droit positif et Droit naturel, tous les deux, ils sont dans 
la même direction ; tous les deux, ils y sont d'une ma- 
nière nécessaire, ou plutôt l'un, le Droit naturel, est l'an- 
técédent; l'autre^ le Droit positif, est le conséquent; et, 
bien loin que, quand l'individu se met en société, ce soit 
pour abdiquer, c'est au contraire pour obtenir davantage. 

Que si, par une autre explication, nous regardons les 
mots « et du citoyen » comme ne faisant que développer 
ceux-ci : les Droits de l'homme, c'est le plus petit venant 
à la suite du plus grand, car îl est impossible de faire la 
théorie des Droits de l'homme sans faire celle des Droits 
du citoyen; et si, d'ailleurs, il pouvait être rationnel 
de faire la théorie des Droits du citoyen séparément de 
celle des Droits de l'homme, il ne le serait pas moins 
de faire aussi d'une manière séparée la théorie des Droits 
du père, de l'enfant, du mari; et, alors, on ne serait pas 
loin de retomber dans l'antithèse des droits naturels et 
des droits politiques. La vérité est que dire ce que sont 
les Droits de l'homme, c'est dire la totalité des droits (20). 

Mais quelle a été, en définitive, la pensée propre des 
rédacteurs de la Déclaration de 1793? Cette pensée ne se 
dégage dans la rubrique que d'une manière insuffisante; 
mais, si on la cherche un peu plus loin, dans la Décla- 
ration elle-même, j'ai grand'peur qu'on ne trouve que 
c'est la première interprétation, celle qui donne encore 
le résultat pire, qui est la vraie. Oui, les adeptes de 
Jean-Jacques se sont trop pénétrés ici des doctrines du 
maître. Oui, comme ce grand et contradictoire esprit, 
ils se sont persuadé qu'il y a conflit entre la nature et la 
société, et que la nature doit abandonner de ses droits 
pour que la société soit possible. 



332 



COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 



Aussi, voyez les conséquences immédiates que celte 
hérésie va engendrer : la Déclaration des Droits devra 
renfermer, à côté de ceux de l'homme, ceux du citoyen; 
mais le droit de l'enfant, le droit de la femme, y fera- 
t-on même la plus simple allusion? 

Le maître, Jean-Jacques Rousseau, a bien écrit un 
livre tout entier sur l'enfant, et, dans ce livre, il y a, au 
sujet de ce qui est dû à l'enfant, une aperception qui dé- 
passe de beaucoup celle des penseurs antérieurs, Locke 
excepté; néanmoins, comme toute l'œuvre de Jean- Jac- 
ques, cette conception est embarrassée dans un senti- 
mentalisme qui en gâte le côté rationnel. En somme, 
Jean-Jacques n'arrive pas à cette formule, le droit de 
l'enfant, et, si on la lui eût présentée, il est probable 
qu'il l'eût repoussée, tant ce philosophe était avant tout 
un mystique, tant il lui était difficile à lui-même de sor- 
tir des ténèbres qu'il cherchait à dissiper ^21 . 

Et, sur les rapports des époux, Jean-Jacques encore a 
écrit des pages presque sans rivales en leur temps. 
Qu'on lise, pour s'en convaincre, le petit récit des amours 
d'Émile avec Sophie; Jean- Jacques y proclame que le 
mariage a un fondement purement moral, qu'il consiste 
dans l'union libre des cœurs, et il n'hésite pas à poser 
cette affirmation, alors hardie, à savoir que, même en 
présence du mari, la femme doit s'appartenir. Cependant 
le droit de la femme, le droit d'être libre et égale, Jean- 
Jacques ne l'a pas plus formulé qu'il n'a fait du droit de 
l'enfant (22). 

Outre les critiques quejelui ai déjà adressées, la Décla- 
ration des Droits de 1793 mérite celle d'avoir commis les 
mêmes omissions capitales que Jean-Jacques Rousseau. 



DES DROITS DE L'HOMME DE 1793. 



133 



PRÉAMBULE DE IA DECLARATION DES DROITS. 

Le peuple français, convaincu que l'oubli et le mépris des droits 
naturels de l'homme sont les seules causes des malheurs du monde, 
a résolu d'exposer dans une Déclaration solennelle ces droits sa- 
crés et inaliénables, afin que les citoyens, pouvant comparer sans 
cesse les actes du gouvernement avec le but de toute institution 
sociale, ne se laissent jamais opprimer et avilir par la tyrannie, 
afin que le peuple ait toujours devant les yeux les bases de sa li- 
berté et de son bonheur, le magistrat la règle de ses devoirs, le 
législateur l'objet de sa mission. 

La Déclaration des Droits de l'Homme devait contenir, 
avons-nous dit, la formule d'une synthèse nouvelle de 
la Politique, une vue nouvelle de la destinée politique 
de l'homme. Le préambule correspond exactement à 
cette idée. 

Pour mieux nous en rendre compte, nous décompose- 
rons ce préambule en quatre propositions, 

Première proposition du préambule. — Le peuple fran- 
çais, comprenant que V oubli et le mépris des droits natu- 
rels de V homme sont les seules causes des malheurs du 
monde.... 

Ce texte soulève deux questions : 

1° Est-il vrai que l'homme ait connu d'abord ses droits 
naturels et qu'il les ait ensuite oubliés et méprisés? 

2 e Est-il vrai que le monde éprouve des malheurs? 

Première question. — L'homme a t-il d'abord connu 
ses droits naturels et les a-t-il ensuite oubliés et mé- 
prisés ? 

Nous avons déjà été amené à parler incidemment de 



134 COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 

l'origine de l'homme. Or, quelle est cette origine? La 
science naturelle du temps présent a répondu à cette 
question d'une manière sinon complète, du moins déjà 
très-approfondie, et il est aujourd'hui démontré que 
l'homme a débuté par un état voisin de celui de l'animal 
que dédaigneusement nous appelons la bêle 22 . 

Du reste, quand bien même la science naturelle ne 
nous fournirait pas sur ce point une indication positive, 
nous aurions un autre moyen de remonter jusqu'à ces 
antiques origines et de les connaître. Nous étudions en 
effet le Droit, nous nous occupons de l'évolution morale 
de l'homme, et, grâce à l'Histoire, notre observation 
n'est pas limitée au jour présent, elle peut plonger dans 
la nuit des âges. Or, l'Histoire nous enseigne, ai-je déjà 
dit, que, malgré les obstacles que l'Idée du Droit a ren- 
contrés sans cesse devant elle, sans cesse cette Idée est 
allée en se dégageant et en réalisant de nouvelles con- 
quêtes. 

Il est vrai que l'observation historique ne peut guère 
s'appliquer d'une manière directe à une période de plus 
de trois mille ans en arrière; mais l'observation histori- 
que se rattache à la méthode que nous avons nommée 
méthode inductive d'observation de la nature, et ainsi 
peut-elle devenir, à son tour, la base d'une induction 
plus compréhensive encore; ce qu'elle ne nous dit pas, 
elle nous permet de le deviner, et ce que nous devinons, 
c'est que, par delà les trois mille ans qui appartiennent 
à l'Histoire, il a dû s'écouler un nombre incalculable de 
siècles durant lesquels l'homme s'est dirigé vers l'état 
auquel il était entin parvenu quand l'Histoire l'a saisi. 
Or, en voyant tous les progrès qu'il a réalisés durant la 



DES DROITS DE L'HOMME DE 1793. 135 

période historique, si courte relativement, jugez des 
progrès qu'il a dû faire durant la période si considérable 
qui a précédé celle-là (23). 

Aussi, écartant radicalement l'Évangile chrétien, je ne 
dirai pas, comme saint Jean : « Au commencement était 
l'Esprit; » j'affirme, au contraire, qu'au commencement 
était la Force. Oui, la Force pour la nature entière, voilà 
le point de départ; oui, la Force pour l'homme, qui n'est 
qu'une partie intégrante de l'ordre naturel et général. 

Par là, se trouve éclairée cette parole déjà citée : « Le 
monde est un perpétuel devenir. » Hegel a raison ; le 
monde et l'homme deviennent sans cesse; ils s'élèvent 
sans cesse de la Force à l'Esprit, et plus nous allons, 
plus c'est l'Esprit qui mène l'univers. 

Par là aussi se trouve expliquée et justifiée cette 
grande doctrine de Condorcet : « L'homme est un être 
indéfiniment perfectible. » 

Mais ces vues métaphysiques sont grosses d'un puis- 
sant enseignement moral; elles indiquent ce que 
l'homme est tenu de faire pour se conformer à l'ordre 
général, pour n'en pas dévier. Il faut qu'il s'aide lui- 
même à devenir, il faut qu'il s'efforce de s'élever de plus 
en plus à la notion de son droit et de son devoir. 

Revenons à notre première proposition. L'homme n'a 
pas eu à oublier et à mépriser ses droits naturels, et 
par l'excellente raison que ses droits naturels se révè- 
lent successivement à lui ; qu'en outre, ses droits natu- 
rels changent à mesure que sa propre nature grandit et 
se perfectionne. 

Qu'est-ce donc que la première affirmation de notre 
préambule? 



136 



COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 



Un ressouvenir de la légende hellénique de l'âge d'or, 
ou peut être, à l'insu même des auteurs de la Déclara- 
tion des Droits, une attestation de la croyance paradi- 
siaque et du dogme de la chute originelle. 

Combien est erronée cette première proposition, et à 
quel point elle serait capable d'engager les esprits dans 
une direction fausse, si on ne la censurait avec énergie, 
c'est là un chef sur lequel je n'ai nul besoin d'insister. 

Pour que l'homme accomplisse sa destinée, il faut 
qu'il se persuade bien que c'est en avant et non en ar- 
rière qu'il doit regarder; et, s'il fait cela, alors le cœur 
rempli par l'amour de la justice, l'esprit vivifié par la 
passion de la vérité, qu'il aille, et il peut être sûr que 
ses erreurs mêmes, s'il en commet, seront profitables au 
genre humain. 

La première proposition de la Déclaration des Droits, 
prise à la lettre, serait finalement la négation du pro- 
grès; les auteurs de la Déclaration ne l'ont pas vu et 
c'est pour cela qu'ils sont excusables; quant à nous, 
nous ne pouvions laisser passer ce texte sans protester 
contre l'affirmation qu'il renferme. 

Seconde question. — Le genre humain éprouve-t-il 
des malheurs? 

Faire une réponse affirmative, ce serait admettre 
qu'en dehors de l'ordre général, l'espèce des hommes 
se meut, pour son compte, d'après des règles qui pour- 
raient être arbitraires; or, l'homme n'est pas un être à 
part; la loi est pour lui ce qu'elle est pour le reste, un 
rapport nécessaire; pour lui comme pour tout ce qui 
existe, elle agit sans intermittence. 

Il y a, il est vrai, des époques ténébreuses où il sem- 



DES DROITS DE L'HOMME DE 1793. 137 

blc que l'homme ne puisse plus arriver à trouver sa 
route, où les mots perdent leur sens, où les idées devien- 
nent confuses et paraissent comme s éclipser, où il sem- 
ble que l'antique chaos veuille renaître. 

Pures illusions et terreurs vaines! Un grand penseur 
l'a dit dans son langage de poëte : « Le linceul du tré- 
passé enveloppe la vie renaissante, et les âges de décom- 
position contiennent déjà tous les éléments de la recom- 
position qui va se faire (24). » 

Nous parlons du mal ; mais, qu'est-ce que le mal? Le 
mal est ce qui manque à l'homme et à la nature pour 
réaliser la plus haute perfection possible, et c'est la con- 
dition de l'homme et de la nature de se diriger vers cet 
état, et de ne point l'atteindre. Pourquoi cela? Je l'ignore; 
mais, ce que je sais, c'est que, de siècle en siècle, nous 
allons en éliminant le mal, c'est que l'idéal d'aujourd'hui 
est meilleur que celui d'hier et que demain notre idée 
aura déjà dépassé celle d'aujourd'hui. 

Non, le genre humain n'éprouve pas de malheurs, il 
suit une chaîne continue, et, pour 's'en convaincre, il 
n'y a qu'à embrasser un certain nombre d'années ou de 
siècles. 

Quelle que soit l'imperfection de notre société, ne 
vaut-elle pas mieux, par exemple, que la société ro- 
maine, et la société romaine elle-même n'était-elle pas 
de beaucoup supérieure aux sociétés brahmanique et 
égyptienne ? 

Je refais donc encore une fois l'enseignement chrétien ; 
le bien, d'après cet enseignement, était à l'origine; je 
dis, moi, que ce qui était à l'origine, c'était un mal plus 
grand; à la légende enfantine et sans authenticité re- 



138 



COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 



lative à l'existence clu bien primitif, j'oppose les indi- 
cations de l'induction et les réalités de la science, et, 
pour résumer enfin d'un seul mot toute ma pensée sur 
la première proposition du préambule, avec le réfor- 
mateur Saint-Simon, je répéterai : 

« L'âge d'or, qu'une aveugle tradition a jusqu'ici 
relégué dans le passé, l'âge d'or est devant nous 25 . » 

Seconde proposition du préambule. — « Le peuple 
français a résolu d'exposer, dans une déclaration solen- 
nelle, ces droits sacrés et inaliénable*.... » 

Par sa forme, cette seconde proposition peut paraître 
déclamatoire; mais songeons à quelle époque s'est pro- 
duite la Déclaration des Droits, et il sera facile de la 
venger des reproches d'avoir parfois employé des ex- 
pressions plus sonores qu'exactes. 

Le Christianisme avait longtemps tenu l'esprit humain 
emprisonné dans sa geôle ; le grand démolisseur, le grand 
siècle de l'incrédulité, le Dix-huitième venait enfin .d'ou- 
vrir les portes, et les hommes du temps étaient tout 
émerveillés des horizons qui se découvraient devant 
eux. Naïfs comme des enfants, ils prenaient leurs as- 
pirations pour des idées et leurs désirs pour des réali- 
tés; et c'est ainsi qu'ils écrivaient d'enthousiasme des 
paroles telles que celles que nous venons de relater. 

Nous autres, gens rassis et sceptiques, qui n'avons 
ni leur cœur, ni leur esprit, nous voyons les choses à 
froid, et comme, d'ailleurs, par le progrès fatal du 
monde, nous comprenons ce qu'ils n'étaient pas par- 
venus à comprendre, il nous arrive de railler là où nous 
devrions bien plutôt être touchés de respect. 

Ce sentiment, du reste, ne nous empêchera pas de 



DES DROITS DE L'HOMME DE 1793. 129 

critiquer les termes de déclaration solennelle de droits 
sacrés et inaliénables. 

Toule déclaration du Droit, toute œuvre législative est 
je ne dirai pas solennelle, car ce mot manque d'un ca- 
ractère exact, mais grave, et il n'y a pas à distinguer, à 
ce point de vue, entre les droits plus petits et les droits 
plus grands, car tous importent également à l'harmo- 
nie de la vie sociale. 

De plus, par la même raison, tous les droits sont sa 
crés, et, comme nous le montrerons, tous sont inalié- 
nables. Aliéner le droit, aliéner un droit, quel qu'il soit, 
mais qui donc, ayant creusé un peu à fond les choses, 
n'a pas compris qu'aliéner, dans la personne humaine, 
le droit même qualifié le plus humble, ce serait attenter 
à la personne humaine ! 

On n'aliène pas le droit, on l'échange, de façon après 
comme devant que la personnalité reste debout en entier. 

Troisième proposition du préambule. — « .... Afin que 
tous les citoyens, pouvant comparer sans cesse les actes du 
gouvernement avec le but de toute institution sociale, ne se 
laissent jamais opprimer et avilir par la tyrannie.... » 

Cette nouvelle proposition ne fait pas suffisamment en- 
tendre que le gouvernement ne saurai t avoir une existence 
propre, qu'il y a, idéalement, identité entre les gouver- 
nants et les gouvernés, et que le dernier mot cle la 
science politique, au point de vue gouvernemental, est 
de tendre à réaliser de plus en plus cette identité. 

Le gouvernement, quand il n'est pas exercé directe- 
ment par les citoyens, ne peut être qu'une délégation; 
or, qui dit délégation dit révocabilité, et révocabilité 
permanente (26). 



140 



COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 



Objectez, tant qu'il vous plaira, les difficultés qu'il 
peut y avoir à mettre cette théorie en œuvre ; c'est à 
nous de chercher et de trouver les moyens de vaincre 
ces difficultés ; cest là un problème que la science po- 
litique propose en cet ordre à tous ceux qui s'occupent 
de la faire avancer. 

Et ce n'est pas tout, moins il y aura de délégations, 
plus le mécanisme gouvernemental sera dans des condi- 
tions de perfection relative. 

Ce n'est pas tout encore ; moins la collectivité, par 
l'organe des majorités, décidera sur ou contre les mi- 
norités, sur et contre un seul individu, plus l'État poli- 
tique s'approchera de l'idéal, dès aujourd'hui indiqué 
par la science: substitution de plus en plus complète du 
gouvernement direct au gouvernement délégué, abolition 
de plus en plus complète de tout gouvernement 27 . 

Or, cela étant, il sera alors évidemment inutile que 
les citoyens comparent sans cesse les actes du gouverne- 
ment avec le but des institutions sociales, afin de ne point 
se laisser opprimer et avilir par la tyrannie, car, de cette 
façon, la démocratie tendra à devenir un régime où 
chacun sera de plus en plus maître de son action per- 
sonnelle. 

Quatrième proposition du préambule. — « ....Afin que 
le peuple ait toujours devant les yeux les bases de sa li- 
berté et de son bonheur, le magistrat la règle de ses devoirs, 
le législateur l'objet de sa mission. » 

Après avoir tant' censuré, je trouve à la fin de notre 
préambule une proposition aussi grande par la pensée 
qu'elle l'est par le style. Dans cette phrase finale, on 
sent se mouvoir le souffle qui fut l'âme de cette époque 



DES DROITS DE i/HOMME DE 1793. 141 

héroïque : par cette même phrase, la Déclaration de 93 
se montre de beaucoup supérieure à celles de 1791, de 
l'an III, de Sieyès et de Condorcet. 

Le préambule de la Constitution de 91 est à peu près 
conçu dans les mêmes termes que celui de notre Décla- 
ration ; mais il y manque justement les grandes et belles 
paroles de la fin. 

Le préambule du projet de Sieyès est interrompu par 
certaines explications que nécessitaient les circonstances 
et gâté par son ton doctoral et didactique. Le préam- 
bule du projet de Condorcet est mesquin. Enfin, celui 
delà Constitution de l'an III est un pur néant. 

C'est la Constitution de 93 qui seule pose la question 
politique sur noire vrai terrain, qui seule indique nette- 
ment qu'il s'agit de reconstituer la société, de faire une 
société nouvelle, et c'est aussi pour cette cause que la 
Déclaration de 93 a mérité déformer le thème principal 
de notre étude. 

Mais poursuivons la lecture de notre préambule : 

« En conséquence, il (le peuple français) proclame, en pré- 
sence de l'être suprême, la déclaration suivante des Droits de 
l'homme et du citoyen. » 

Pourquoi cette sorte d'évocation de l'Être suprême? 
Pourquoi les auteursde la Constitution de 93 ont-ils jugé 
à propos d'attester ainsi l'existence de Dieu en tête de 
leur œuvre? C'est que cette œuvre est avanl tout celle 
des Montagnards, et l'idée de Dieu vient ici pour attes- 
ter le théisme de Robespierre et de la Montagne. 

Examinons donc la question si grave de savoir quel a 
été le rôle de l'idée de Dieu dans la Révolution. 



142 



COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 



L'idée de Dieu dans la révolution. 

Robespierre et les Montagnards, disciples du senti- 
mental Rousseau, étaient théistes comme leur maître. 
Les Girondins, au contraire, étaient franchement athées. 

Le théisme de Robespierre est un fait historique bien 
connu et les preuves en sont abondantes. Un jour, à 
l'occasion de la mort de Léopold d'Autriche et de cer- 
tains avantages obtenus par les armées révolutionnai- 
res, Robespierre donna lecture, à la tribune des Jacobins, 
d'une adresse où il rapportait ces événements à la Pro- 
vidence. 

Alors l'âpre et éloquent Guadet : « J'ai souvent entendu 
répéter dans cette adresse le nom de la Providence, et je 
crois qu'il y a même été dit que la Providence nous avait 
sauvés malgré nous. J'avoue que, ne voyant aucun sens 
à ces paroles, je n'eusse jamais pensé qu'un homme 
qui, pendant trois ans, a travaillé si courageusement à 
nous tirer de l'esclavage du despotisme, put concourir 
à remettre le peuple français dans l'esclavage de la su- 
perstition (28). » 

Robespierre ne répliqua pas ; son heure, il le sentait, 
n'était pas venue. 

Mais transportons -nous à l'époque où l'héroïque Gi- 
ronde a succombé par l'accumulation de ses maladresses 
et par son modérantisme politique. Nous voici au 23 no- 
vembre 1793, Robespierre est au gouvernement, Robes- 
pierre est roi; écoutons-le prenant la parole dans ce 
môme club des Jacobins, où il était demeuré sans pa- 
role devant la véhémente apostrophe de Guadet. 



DES DROITS DE L'HOMME DE 1793. 143 

Après avoir essayé de combattre l'Hébertisme qui déjà 
commençait à s'emporter en diatribes furieuses et gros- 
sières contre toutes les convictions autres que les sien- 
nes; après avoir dit qu'il existait un fanatisme autre que 
le fanatisme religieux, il s'écrie tout à coup que « la 
Convention nationale abhorre l'athéisme, » que «. ce n'est 
pas en vain quelle a écrit le nom de l'Etre suprême en tête 
de la déclaration des droits; » il déclare que « Vathêisme 
est aristocratique » et il termine en disant que « le 
peuple français est attaché à l'idée d'une puissance in- 
compréhensible, terreur du crime et soutien delà vertu. » 

Jamais, aux époques même de la foi la plus ardente, 
on ne s'était exprimé avec un langage plus mystique et 
plus passionné. 

Yoilà donc, dans la Révolution, deux points de vue 
bien tranchés sur Dieu : celui des Girondins qui repous- 
sent nettement l'idée de Dieu, et celui des Montagnards 
qui admettent ce vieux pivot du monde. 

Signalerons-nous comme un point de vue particulier 
l'opinion des Hébertistes? Mais, qu'est-ce que les Hé- 
bertistes? Les Hébertistes, Chaumette à part, sont un 
groupe de gens ignorants; ce qui les caractérise, c'est 
leur polémique haineuse, ce sont leurs constants appels 
à la force; au fond, ils ont adopté l'idée des Girondins, 
mais, à la différence de leurs maîtres, ils se sont faits 
proscripteurs. Il ne leur a pas suffi d'établir le culte de 
la Raison, comme si la Raison pouvait comporter un 
autre culte que celui que nous lui rendons en nous efïor- 
çintd'en faire l'àme de nos pensées et la souveraine de 
nos actes! Ils ont voulu que chacun fléchît le genou 
devant leur déesse (29). 



144 COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 



Laissons donc là les Hébertistcs, car on ne peut les 
considérer comme les représentants d'une idée quelcon- 
que dans la Révolution. 

Mais, à côté d'eux, il est un homme, Anacharsis Cloolz, 
qu'on a eu le tort de classer dans leurs rangs, et qui ne 
peut être passé sous silence, car il présente un des types 
les plus originaux et aussi un des cœurs les plus admi- 
rables de l'époque révolutionnaire. C'était un baron 
prussien, possesseur d'immenses domaines, et qui, 
apprenant la bonne nouvelle de la Révolution française, 
avait vendu tout ce qu'il possédait et était venu placer 
sa fortune en rentes sur l'État français. 

En môme temps qu'un partisan enthousiaste de la 
Révolution française, Glootz était, je ne dirai pas un 
penseur, mais un songeur. Épris des doctrines de Spi- 
noza, il y avait mêlé la sentimentalité qui faisait le fond 
de sa nature ardente, et le résultat fut un livre aussi 
étrange que l'esprit qui l'avait conçu : la République 
universelle, par V Ami du genre humain. 

Toutefois, dans ce livre, on rencontre des propositions 
telles que celles-ci : « 11 n'y a d'autre éternel que le 
monde. En ajoutant un incompréhensible 0soç à un au- 
tre incompréhensible xo'o-y.oç, on double la difficulté sans 
la résoudre. — Mais tout ouvrage suppose un ouvrier. — 
Je nie que le monde soit un ouvrage et j'affirme qu'il 
est éternel. — Mais il est si merveilleux ! — Votre Créa- 
teur l'est bien plus encore, et l'on n'explique pas une mer- 
veille par une plus grande ^30). » 

C'était parler d'or, mais il y avait autre chose que ce 
bon sens dans Clootz : il y avait tout un côté engagé 
dans certaines brumes allemandes; parfois il se prenait 



DES DROITS DE L'HOMME DE 1793. 



145 



à parler de l'âme du monde, et, amalgamant alors les 
rêveries profondes et reclilignes de Spinoza, ce géomè- 
tre, avec les siennes propres, il s'égarait dans les con- 
ceptions les plus fantastiques. 

Quoi qu'il en soit, Glootz constitue, à lui seul, parmi 
les hommes de la Révolution, le représentant d'une idée 
spéciale sur Dieu. Cette idée ne s'arrêtera pas à Clootz, 
elle se transmettra jusqu'à nos jours, et tel révolution- 
naire mystique du temps actuel n'aura pas, en défini- 
tive, d'autre maître dans cet ordre que Clootz illogi- 
quement associé à Robespierre (31). 

En somme, nous rencontrons trois idées sur Dieu dans 
la Révolution. Celle de Robespierre est la plus arriérée, 
la plus rétrograde; Robespierre est le témoin d'un Dieu 
personnel ; or, d'un Dieu personnel à un Dieu provident 
il n'y a qu'un pas, et ce pas, Robespierre l'a franchi; il 
confesse en toute rencontre la Providence de Dieu. 

Mais, si Dieu est provident, parmi les moyens dont il 
se servira pour gouverner le monde, un de ceux qui 
auront le plus de chances de lui plaire, ce sera de susci- 
ter des hommes qu'il animera de son esprit et qu'il in- 
vestira d'une mission. 

La théorie des hommes providentiels est, comme on 
le voit, un produit nécessaire du théisme. Et Robespierre 
lui-même, dans sa propre pensée, qu'est-il, sinon un 
homme providentiel? Écoutons-le, en effet, dans ses 
épanchements intimes, et nous allons connaître le se- 
cret de sa conscience : « Que de fois, s'écrie-t-il, seul 
avec mon âme, n'ai-je eu pour me soutenir que l'idée 
de Dieu? » 

En vérité, est-ce un fils du Dix-huitième siècle et de la 

10 



146 



COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 



Révolution française qui tient un tel langage? N'est-ce 
pas plutôt quelque moine au fond d'une cellule du 
Moyen-âge? Aussi ne vous étonnez pas que Robespierre 
soit le partisan de la tutelle sociale. L'homme providen- 
tiel est le tuteur né de ceux qui ne sont pas providen- 
tiels. Et quant aux moyens que cet homme emploiera 
pour asseoir son pouvoir, il faut s'attendre à tout ; car, 
quand on est providentiel, on n'a nul sujet de se gêner 
avec le genre humain, et il est tout simple que l'on 
brise ceux qui font obstacle à nos desseins qui sont les 
desseins de Dieu. 

Aussi, entre les agissements de Robespierre et ceux 
des plus sombres inquisiteurs, je défie qu'on signale la 
plus petite différence. Toutefois, je n'oublie pas que ce 
grand homme fut du parti de la justice, qu'il a vécu et 
qu'il est mort pour elle; je puis reprendre certaines 
idées, je puis réprouver certains moyens. — Je me ré- 
concilie dans le but, et ne sais finalement que vénérer 
l'ombre illustre du vaincu du 9 thermidor. 

Mais ici il est indispensable de faire une pause; nous 
avons examiné dans notre introduction la théorie du 
Dieu personnel et nous lui avons opposé le point de vue 
de l'athéisme scientifique; c'est le moment d'apprécier 
l'idée qui se présente comme une sorte d'intermédiaire, 
celle de Spinoza et d'Anacharsis Glootz, l'idée panthéis- 
tique. 

Le panthéisme, quelque forme qu'il affecte, est une 
doctrine bien plus proche, sans contredit, de l'athéisme 
que de l'idée du Dieu personnel ; c'est, en réalité, un 
athéisme qui entoure ses prémisses de nuages et qui se 
masque à lui-même son propre fondement 



DES DROITS DE L'HOMME DE 1793. 



147 



Laissons parler le maître : « Dieu, a écrit Spinoza, est 
une substance unique, infinie, dont les deux attributs 
sont la pensée et l'étendue, et dont les êtres finis ne 
sont que des modes. » 

Voilà qui paraît d'une clarté merveilleuse et il n'y a, 
en vérité, dans cette définition, que quatre ou cinq ter- 
mes, qui, à leur tour, en réclameraient chacun une autre : 
substance, pensée, étendue, mode, et le terme de fini 
placé en regard de celui d'infini, comme si d'ailleurs 
l'infini pourrait être susceptible de modes et admettre 
une autre représentation que lui-même! 

C'est là un fâcheux commencement ; mais, pénétrons 
plus avant. Spinoza n'admet pas la liberté de son Dieu ; 
le Dieu de Spinoza crée et agit en vertu d'une volition 
dont il n'est pas le maître et qu'il est le premier à 
subir. 

Donc, c'est cette volition, si elle existe, c'est ce prin- 
cipe qui est Dieu: ce qui est Dieu, ce n'est pas le Dieu 
de Spinoza (32). 

Mais, quant à nous, qui acceptons pour l'homme le 
destin de l'éternelle recherche, ce principe, c'est l'in- 
connu, c'est le grand inconnu de la nature, le grand 
fond de tout ce qui est, c'est le but que nos méditations 
poursuivront toujours, et que jamais, hélas! elles n'at- 
teindront, but qui se dérobe à mesure que l'on avance 
et qu'il n'est nul besoin d'appeler Dieu pour arriver à 
en être un peu moins éloigné d'âge en âge. 

Au surplus, veut-on une réfutation du spinozisme, et 
péremptoire, par un homme qui l'a poussé jusqu'à ses 
dernières conséquences, par le plus grand métaphysi- 
cien qu'ait connu le monde. Le panthéiste Hegel cher- 



148 COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 



che où s'épanouit surtout la substance divine, et il écrit 
alors: « Dieu parvient à la conscience de lui-même dans 
l'homme (33). » 

Et, en effet, en dehors de l'homme, quel autre être 
connaissons-nous qui possède ce que nous appelons la 
conscience? Or, la conscience, n'est-ce pas le critérium 
de la personnalité? Qu'est-ce qui fait que je me distin- 
gue nettement comme individu de tous les autres hom- 
mes, de tous les autres êtres.? C'est que j'ai conscience 
de moi-même dans le présent et jusque dans un certain 
passé. — Un Dieu inconscient, que serait- il donc? As- 
surément, ce ne serait pas un Dieu personnel, et, par 
une logique invincible, nous nous trouvons ramenés à 
ce dilemme: ou un Dieu personnel, ou, subjectivement 
parlant, pas de Dieu. 

Nous venons de voir ce que l'idée de Dieu a été pour 
les hommes de la Révolution. 

Gardons-nous d'ailleurs d'en croire ces esprits super- 
ficiels ou rendus obtus par le positivisme contemporain, 
qui disent que l'idée de Dieu est étrangère à la politi- 
que; elle y est, au contraire, si bien en plein, cette idée, 
qu'elle a été le ressort qui a fait mouvoir l'un des hom- 
mes les plus considérables de la Révolution française et 
qu'elle est demeurée une pierre d'achoppement pour 
tous les théoriciens politiques qui n'ont pas su la relé- 
guer dans le domaine des concepts fabuleux 34 ! . 

Et quelle preuve plus concluante pourrions -nous 
fournir que l'exemple de l'écrivain éminent qui s'est 
fait, de nos jours, le panégyriste de Robespierre? 
M. Louis Rlanc, dans son Histoire de la Révolution fran- 
çaise, a consacré un grand nombre de pages à retracer 



DES DROITS DE L'HOMME DE 1793. 



149 



les dissidences des Girondins et des Montagnards sur 
l'idée de Dieu, et il a pris parti contre les Giron- 
dins. 

C'est ainsi qu'il commence par blâmer en termes vifs 
l'attitude de Guadet en face de l'idée de Dieu, et qu'il se 
déclare le champion du théisme de Robespierre. Cepen- 
dant, M. Louis Blanc est, au fond, assez mal assis dans 
ses principes théologiques ; car, si vous tournez quel- 
ques feuillets de son livre, vous y trouverez que le 
théisme de Robespierre était une idée incomplète (étrange 
qualificatif), qu'il fallait aller jusqu'à Spinoza, et le bril- 
lant mais un peu déclamatoire écrivain ne s'aperçoit 
pas qu'en allant de lui-même jusqu'à Spinoza, il court 
le risque d'être ensuite conduit, malgré lui, jusqu'à 
l'idée des Girondins (35). 

Mais si M. Louis Blanc est finalement infidèle à la 
théologie de Robespierre, et s'il arrive à la répudier, il 
n'en a pas moins le même fanatisme que Robespierre, 
quand il s'agit de l'existence de Dieu. En cela il est resté 
tout près de son maître. Ainsi, Robespierre a écrit: 
« L'athéisme est aristocratique. » M. Louis Blanc dira, 
en renforçant : « L'athéisme est anarchique (36). » 

Nous qui croyons, comme Robespierre et comme 
M. Louis Blanc, que la question de Dieu commande 
toute la politique et toute la science, voyons donc : 

1° Si l'athéisme est aristocratique; 

2° S'il est anarchique. 

D'abord, l'athéisme est-il aristocratique? 

Robespierre l'affirme , mais il a bien étrangement 
prouvé sa thèse : « Le riche, dit-il, peut se passer de 
l'idée de Dieu ; mais le pauvre a besoin d'espérer, il a 



150 



COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 



besoin de croire que plus il souffre dans ce monde, pins 
il sera récompensé dans l'an Ire. » 

De ces paroles, ce que, pour mon compte, je conclus, 
c'est que ce qui est aristocratique, ce n'est pas l'athéisme, 
c'est la doctrine de Robespierre, c'est le théisme, et je 
prouve sur-le-champ mon dire. Le pauvre, affirme 
Robespierre, a besoin d'espérer qu'il sera récompensé 
dans un autre monde. Qu'importe alors pour lui un 
temps d'épreuves, qui n'est que d'un jour, en compa- 
raison d'une récompense qui sera éternelle? Mais que 
dis-je? le pauvre est intéressé à ce que l'épreuve soit 
forte, dure, abominable ; plus il sera refoulé en dehors 
des hiérarchies sociales, plus il sera opprimé et broyé 
par la tyrannie, et plus il aura sujet de se réjouir, car 
l'étendue de la récompense lui sera mesurée sur celle de 
l'épreuve. 

On le voit, c'est le pur dogme catholique et monarchi- 
que : Robespierre n'était pas parvenu à en sortir. 
Passons à M. Louis Blanc. 
L'athéisme est-il anarchique? 

Ah! sans doute, si par ce mot anarchique, l'on entend 
que les athées repoussent toute autorité qui prétend dé- 
rober ses origines dans les cicux et cacher ses litres 
dans les nuages ; si l'on entend par là que les alliées 
refusent leur soumission à toute autorité, qui n'est 
qu'un concept vide et une chimère : oui, l'athéisme est 
essentiellement anarchique. Mais l'athéisme, c'est-à-dire 
l'idée que tout homme en face des autres hommes ne 
relève que de son propre droit, qu'il doit tendre à en 
relever de plus en plus, cette idée qui est le pôle de la 
liberté est aussi le pôle de la solidarité. 



DES DROITS DE L'HOMME DE 1793. 151 

Et, pour notre part, n'avons-nous pas assez répété 
cette démonstration, n'avons-nous pas assez de fois et 
assez amplement prouvé que le droit libre de l'un se 
relie, par un enchaînement nécessaire, au droit libre de 
l'autre, ou, en termes plus explicites, que de la con- 
ception du droit de chacun découle nécessairement celle 
du droit de tous et de la solidarité dans le droit? 

Laissons donc là les sectaires ainsi que leurs anathc- 
mes. Et si Robespierre et M. Louis Blanc ont été des 
républicains, faisons-en honneur à leur cœur bien plus 
qu'à leur raison, car leur métaphysique les rejetait en 
dehors de l'idée républicaine, car M. Louis Blanc, comme 
Robespierre, a professé la doctrine des hommes provi- 
dentiels, et cette doctrine, à qui l'a-t-il appliquée? Au 
soldat qui poignarda du même coup, au 18 Brumaire, la 
liberté et la France (37) ! 

Mais revenons au préambule de la Déclaration des 
droits, et donnons à notre appréciation la conclusion 
qu'elle comporte. 

Cette conclusion, la voici : 

11 est dangereux, pour ne rien dire déplus, d'inscrire 
dans une constitution des affirmations ou des invoca- 
tions qui ne sont pas destinées à recevoir une sanction 
légale, et, quand on le fait, on est un législateur impru- 
dent; quand on le fait, il vient une heure où l'on est 
entraîné au delà de la prémisse que l'on avait posée, et 
où Ton prononce, par exemple, un mot tel que celui-ci : 
« La Convention abhorre l'athéisme; » or, quand vient 
cette heure, c'est que l'idée de la proscription elle-même 
n'est pas loin ! 

Lors donc que les hommes de la Convention inscrivi- 



152 COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 

rent clans leur déclaration cette deuxième partie du 
préambule, ils firent la chose la plus contre-révolution- 
naire et la plus antirépublicaine, « ils furent pris du 
mal des rois, » la haine de l'idée (le grand historien 
Michelel), et c'est en vérité ce jour-là qu'ils dressèrent 
l'échafaud de la Gironde, de Clootz et de Danton. 

L'homme jusqu'ici a eu un grand malheur, il n'a pu 
se résoudre à ignorer ce qu'il ne parvenait pas à con- 
naître. 

C'est ainsi qu'a fermenté en lui le levain corrupteur 
de la croyance; c'est de là que sont nés tous les mysti- 
cismes, religions révélées, théisme, panthéisme, et chose 
bien digne d'être méditée, plus l'homme ignore, plus 
il est porté à combler par la croyance le déficit de sa 
science (38); or, gare aux mystiques, quand il s'agit de 
refaire un peuple, car si on leur laisse le champ libre, 
ils le feront aussi déraisonnable qu'eux, et, dès le mo- 
ment que les peuples sont façonnés au joug qui est le 
principe de tous les autres, ce qui serait surprenant, 
c'est qu'ils ne fussent pas prêts à subir tous les autres. 



ARTICLE PREMIER. 

Le but de la Société est le bonheur commun. 
Le gouvernement est institue pour garantir à l'homme la jouis- 
sance de ses droits naturels et imprescriptibles. 

À cette première affirmation, le but de la société est 
le bonheur commun, je trouve un grave défaut. Le bon- 
heur réveille en nous l'idée d'un certain absolu, l'absolu 



DES DROITS DE L'HOMME DE 1793. 



153 



de la satisfaction propre. Or, cet absolu, dans la voie 
parfois si rude où nous cheminons, ne nous apparaît-il 
pas comme une vraie chimère? Et n'est-ce pas une sorte 
d'ironie en face de nos efforts et de nos luttes, que d'é- 
voquer cette grande illusion, le bonheur? 

Certes, je suis loin d'admettre l'idée de saint Paul, 
« Omnis creatura ingemescit »; je ne crois pas que, à 
son tour, la douleur soit le lot fatal et habituel de tout 
ce qui sent; je constate au contraire, pour l'Huma- 
nité en particulier, que d'âge en âge elle remplace le 
moins bien par le mieux; mais, quand nous avons à 
hausser nos esprits et nos cœurs au niveau d'une tâche 
immense, quand nous avons chaque jour à nous rendre 
des êtres de plus en plus capables d'exercer le droit et 
de pratiquer le devoir, c'est-à-dire, comme dernier terme, 
de plus en plus libres, pour ma part je ne puis m'em- 
pecher de déplorer qu'un législateur vienne proposer 
le bonheur comme but suprême à nos efforts indivi- 
duels ou collectifs. 

Et si l'on écrit ce mot, si on l'écrit dans un acte tel 
qu'une constitution et en tête de cet acte, encore fau- 
drait-il nous dire ce qu'on appelle le bonheur, car quelle 
idée plus controversable que celle qu'éveille dans nos 
esprits un tel mot! 

Les hommes du Dix-huitième siècle furent d'accord 
sur une idée, l'idée capitale, « l'Humanité progresse, » 
mais demandez à ce siècle ce que c'est que le bonheur; 
demandez-le à Diderot et à Jean-Jacques , à d'Helvé- 
tius, à d'Holbach et à Voltaire ; s'entendront-ils sur cette 
notion? Et Camille Desmoulins, cet enfant d'Athènes, et 
Robespierre, ce Spartiate, quel intervalle entre eux, 



154 



COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 



quand il s'agira de définir le bonheur! Et les dissidences 
seront-elles moindres entre les Girondins, ces apôtres 
de l'individualisme superficiel, et les Montagnards, cea 
doctrinaires de l'autorité à outrance (39)! 

Ainsi, les hommes qui promulguaient la loi fondamen- 
tale de la société nouvelle sont venus nous dire que le 
but de la société, c'était une idée sur laquelle on eût 
pu compter parmi eux autant d'avis que de têtes. Qu'en 
conclure donc? c'est que ces hommes se sont trompés, 
c'est qu'ils ont mal posé la question ; oui, sans doute 
nous aspirons au bonheur, mais le bonheur est une 
conséquence, le bonheur est une résultante et, pour le 
démontrer, il faut, comme toujours, revenir à la ques- 
tion fondamentale: Qu'est-ce que la nature de l'homme? 
A quoi tend-il? Que doit-il chercher? Ces points bien 
compris, nous pourrons avec sûreté aller en avant! 

Or, l'homme, ce que c'est, ne le savons-nous pas déjà? 
Ne savons-nous pas que c'est une activité qui demande 
à se développer sans cesse, que c'est un ensemble de 
facultés et d'énergies qui, non déviées, aspirent à attein- 
dre un certain maximum de puissance? Le monde évo- 
lue, l'homme comme le monde et avec le monde, mais 
avec cette particularité cependant que ce n'est que pour 
l'homme qu'il nous est permis d'affirmer avec certitude 
que l'évolution est consciente. 

Mais dire la nature de l'homme, c'est en dire la loi, 
c'est aussi dire la fin de l'homme. Or, quelle peut être 
la satisfaction d'un être si ce n'est d'obéir à sa loi, 
d'accomplir sa fin ? 

Donc, c'est dans son évolution consciente et constante 
vers l'idée, vers le mieux qu'il entrevoit, que l'homme 



DES DROITS DE L'HOMME DE 1793. 



155 



peut trouver la satisfaction de ses aspirations et de ses 
désirs. Et, à cet égard, il y a un microcosme et un ma- 
crocosme; entre l'homme et le reste la loi est commune, 
le but est commun ! Le bonheur pour l'homme, que sera- 
ce donc en somme? Ce sera le sentiment d'avoir joué, 
selon son énergie propre, son rôle dans l'ensemble. Et 
si, dans le nombre, il en est qui tombent victimes de 
l'idée qui remplit leur vie, ne les plaignez pas, car, dans 
leur sacrifice même, ils ont trouvé la récompense du dé- 
vouement qui fut leur âme! 

Autant, en définitive, l'idée du bonheur apparaît-elle 
confuse et sujette à contradictions, quand elle est pré- 
sentée comme une idée première, autant devient- elle 
lumineuse et se place-t-elle hors de tout débat, quand 
on lui restitue son vrai caractère, celui d'une idée se- 
conde. Le bonheur pour chacun de nous, consiste fina- 
lement à vouloir de plus en plus notre droit, à accomplir 
de plus en plus notre devoir. Et quant à la société, ce 
faisceau d'individualités réunies, son but, c'est d'aider 
l'individu à se dégager de plus en plus des entraves qui 
l'enserrent, c'est d'affranchir, c'est d'élever de plus en 
plus la personne humaine; voilà le but de la société! 

Que si nous rapprochons de notre 1 er alinéa les au- 
tres Déclarations des droits, nous ne trouverons rien 
qui y corresponde. Il y a pourtant dans ces Déclarations 
certains articles où il est question du but de l'associa- 
tion politique. Au premier abord, on pourrait croire que 
les mots : association politique, y comportent le même 
sens compréhensif et de fond que celui de société dans la 
Déclaration de 93. Il n'en est rien. L'expression : associa- 
tion politique, dans les autres Déclarations des droits 



156 



COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 



ne fait allusion qu'à un petit côté de la société, au côté 
exclusivement gouvernemental; or, outre qu'il n'est pas 
vrai qu'à ce point de vue les sociétés, dans les conditions 
présentes, constituent de véritables associations, outre 
qu'il n'est pas contestable que jusqu'à présent au point 
de vue gouvernemental, les individus ont été superposés 
les uns au-dessus des autres par le pur fait de la nais- 
sance, et, que, dans nos sociétés, il y a des individus 
qui ont de naissance la domination sur les autres, ce qui 
n'est pas compatible avec l'idée d'association, l'on doit 
faire entrer dans la conception de la société l'idée 
d'une foule de rapports qui n'ont rien de commun avec 
l'ordre gouvernemental et qui ont une importance bien 
supérieure à celle du mécanisme gouvernemental! 

Je reproche donc aux autres Déclarations d'avoir an- 
noncé un dessein trop modeste, et si les auteurs de la 
Déclaration de 93, à mes yeux, ont erré sur le but de la 
société, je ne leur en sais pas moins gré de s'être de- 
mandé quel est ce but. En effet, la question une fois 
posée, il faut la résoudre, et, pour mon compte, com- 
bien de fois déjà n'ai-je pas dit qu'une seule idée illu- 
minait tous les horizons sociaux; cette idée, c'est celle 
du développement progressif de l'autonomie de la per- 
sonne humaine ! 

Passons au § 2. 

Après la société, le gouvernement, après ce qui est le 
fond, ce qui n'est qu'un mécanisme ; cet ordre est irré- 
prochable. 

Qu'est-ce que le gouvernement? Les hommes de 93 
répondent que c'est « une agence de garantie; » on ne 
saurait en vérité mieux s'exprimer, et, pourvu que les 



DES DROITS DE L'HOMME DE 1793. 



157 



hommes de 93 restent fidèles à cette prémisse, la théo- 
rie qu'ils édifieront ne sera pas d'une médiocre impor- 
tance. 

Entre cette définition, le gouvernement est une agence 
de garantie et la notion de l'action en justice, la corrélation 
est d'ailleurs évidente. Nous appelons action en justice la 
réquisition de la force de tous pour sauvegarder le 
droit de chacun. Voilà hien l'idée du gouvernement telle 
que l'ont comprise les auteurs de la Déclaration de 93 ; 
ils comptaient des légistes parmi eux, mais des légistes 
au large esprit, au cœur ardent, des légistes animés de 
l'amour du vrai, ce qui n'est pas habituel à la race, et 
ces hommes se rendant compte de ce qu'il y a d'essentiel- 
lement gouvernemental dans la sanction qui caractérise 
en particulier le droit civil, il leur a suffi de généraliser 
l'idée de cette sanction pour arriver à une conception 
exacte du gouvernement. 

Or, rien n'est plus grave que de se bien fixer sur la 
nature du gouvernement, rien non plus ne l'est davan- 
tage que d'en bien délimiter les domaines, car si l'on se 
trompe sur la fonction de l'organe gouvernemental, si 
l'on en exagère les dimensions, c'est le despotisme qui 
va commencer, et lorsque le despotisme a pénétré une 
fois dans les rapports sociaux, il y a gros à parier qu'il 
s'insinuera dans tous, que partout il mettra le pied sur 
l'individu, que partout il dressera devant lui des mu- 
railles et qu'il finira par l'écraser. 

Le gouvernement est une agence de garantie ; il n'est 
que cela, il ne saurait, sans empiéter, sans se dénaturer, 
prétendre à être autre chose, et, comme il est la force col- 
lective mise en œuvre, nous possédons aussi la clef de 



158 



COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 



cette idée du droit social si souvent et si abusivement 
invoquée. 

Le droit social qui est le droit du gouvernement n'est 
pas un droit propre, c'est un droit de sanction, c'est la 
sanction du droit individuel en tous ordres, tout à fa*f 
dirons-nous, pour reprendre notre point de vue du com- 
mencement, comme l'action en justice est la sanction de 
ce môme droit, spécialement dans l'ordre civil. 

Mais le paragraphe 2, après avoir déclaré que le gou- 
vernement est une agence de garantie, précise ce que 
doit garantir le gouvernement. Ce n'est pas, du reste, 
que la formule dont se sont ici servis les rédacteurs soit à 
l'abri de tonte critique. En effet, le paragraphe 2 dit que 
le gouvernement doit garantir à l'homme la jouissance 
de ses droits naturels et imprescriptibles. Par cette ex- 
pression de droits naturels, le législateur ne semblerait-il 
pas donner à entendre qu'il peut exister d'autres droits 
que ceux qui sont sanctionnés par la nature, et involon- 
tairement on en vient à songer à cette phrase des Insti- 
tiites où Justinien a défini l'esclavage « un droit contre 
nature » (40). 

Qu'on ne reproche pas à notre critique sa sévérité, car 
on n'a eu que trop de propension à faire l'antithèse des 
droits naturels et de ceux qui ne le seraient pas, ou qui 
le seraient moins que d'autres, comme si tout droit 
ayant l'homme pour sujet pouvait avoir une autre base 
que la nature humaine. 

Mais n'insistons pas ! Toujours est-il que les homm 
de 93 n'avaient malheureusement que trop enracinée 
dans l'esprit cette vieille erreur, venue de Rome, la pa- 
trie de Tanti-naturel, à la France moderne et monar- 



DES DROITS DE L'HOMME DE 1793. 



159 



chique, à savoir qu'il y a des droits que le législateur 
imagine et crée. Or, c'est là l'idée empoisonnée et .c'est 
cette peste qu'il faut détruire! Non, le législateur n'a 
rien à imaginer, rien à créer; ce qu'il a uniquement à 
faire, c'est à constater et à déclarer! Et si les hommes 
de 93 eussent eux-mêmes vu plus clairement ce point, 
combien de maux ne nous eussent-ils pas épargnés! 

Mais, dans notre paragraphe 2, les droits que le gou- 
vernement doit garantir sont aussi qualifiés d'impres- 
criptibles. Voilà, pour le coup, ce qui est vide de sens, 
car, quoi qu'en pensent cette fois les légistes, il n'y a pas 
de droits prescriptibles; le droit est le droit et reste tel, 
malgré les usurpations que l'on commet contre lui ; un 
droit prescriptible serait le renversement de toute théo- 
rie scientifique du droit et les mots de prescriptibles et 
d'imprescriptibles sont à retrancher de notre vocabu- 
laire (kit 

Que si l'on compare, d'ailleurs, sur le point qui vient 
de nous occuper la Déclaration de 1793 aux autres, c'est 
de beaucoup à l'avantage de celle-là que la comparaison 
tournera! Aucune des autres Déclarations n'a conçu le 
gouvernement comme une agence de garantie. Gond or- 
cet lui-même, ce précurseur de l'idée de l'autonomie de 
la personne humaine, n'a pas aperçu cette notion. Ren- 
dons donc de ce chef à la Déclaration de 1793 l'hommage 
qui lui revient; elle est le premier écrit où ait été for- 
mulée la définition du gouvernement qui servira de 
guide aux sociétés à venir! 



160 



COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 



• ARTICLE 2. 
Ces droits sont : l'égalité, la liberté, la sûreté, la propriété. 

D'où vient que l'égalité est placée dans cet article 
avant la liberté? Est-il rationnel qu'il en soit ainsi ? 

Avant de répondre à cette double question, voyons 
d'abord ce que contiennent par comparaison, quant à la 
formule de ces premiers principes, les Déclarations qui 
ont précédé ou suivi celle de 1793. 

D'abord, dans la Déclaration de Sieyès et dans celle de 
la Constitution de 1791, à la suite de la liberté, on ne 
trouve pas l'égalité. Dans celle de Condorcet, la liberté 
ligure en première ligue ; ensuite vient l'égalité. La Dé - 
claration de Tan III répète à cet égard celle de Con- 
dorcet. 

Or, il faut bien se garder de croire que ces diverses 
rédactions soient fortuites. Celles de Sieyès et de 1791 
ne mentionnaient pas l'égalité; cela est tout simple, car 
elles étaient destinées à servir d'en tète à des constitu- 
tions qui se rapportaient presque exclusivement à l'or- 
ganisation du gouvernement, qui avaient pour princi- 
pal but d'importer en France le formalisme compliqué 
et puéril de ia monarchie constitutionnelle, et qui, ad- 
mettant la liberté pour une certaine catégorie de ci- 
toyens, en excluaient tous les autres ^42). 

Mais vient le philosophe Condorcet. Celui-là veut un 
renouvellement qui pénètre plus avant que la surface, 



DES DROITS DE L'HOMME DE 1793. 161 

il veut que la liberté appartienne à tous, qu'elle se 
fasse égalité ; mais il comprend en même temps que 
l'égalité selon la loi ne peut être que le droit de tous à 
la liberté ; aussi, tout en dégageant le terme de l'égalité, 
ne linscrit-il qu'à la suite de la liberté. 

Quant aux copistes de l'an III, ils n'ont fait que ré- 
péter une formule dont ils ont plus ou moins compris 
le sens. 

Mais arrivons à la Déclaration de 1793 ; pourquoi l'éga- 
lilé y est-elle placée avant la liberté ? C'est que les au- 
teurs de cette Déclaration sont des élèves de Jean- Jac- 
ques, c'est qu'ils sont imbus des idées de leur maître, 
et notamment de celle qu'il a fait briller en traits de 
flamme dans son discours sur Y Origine de l'inégalité des 
conditions; c'est qu'ils sont pénétrés de la pensée d'éga- 
liser les conditions. 

En effet, si la liberté ne doit pas amener ce résultat final, 
qu'est-elle pour l'immense foule des hommes, sinon 
la parole la plus décevante et la plus trompeuse ! Allez 
donc parler de liberté à celui qui, en face d'un autre, 
n'a pas même la possibilité de débattre le prix de son 
travail et qui n'a l'alternative que de se soumettre ou de 
mourir de faim. 

Abolir les jurandes et les maîtrises, comme l'avait fait 
Turgot, c'était assurément commencer l'œuvre ; mais 
quand les hommes de 93 voulaient s'en tenir à cette abo- 
lition, ils étaient aveugles, car ils ne voyaient pas qu'ils 
s'étaient contentés de faire table rase et que tout l'édifice 
social était à reconstruire. 

Je m'explique donc bien qu'en 1793, quand l'idée de 
la Révolution fut arrivée à son point culminant, on ait 

n 



162 COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 

réagi contre les Déclarations antérieures, y compris 
même celle de Conclorcet, et qu'on ait inscrit l'égalité 
avant la liberté; mais a-t-on eu raison de le faire? Je 
réponds : non, avec l'absolu d'une conviction scientifique; 
car, si l'on fouille un peu profondément, au point de vue 
de la science politique, l'idée de la liberté, il est impos- 
sible de ne pas voir qu'elle contient celle de l'égalité; 
que, dans Tordre de cette science, l'égalité ne peut être 
définie qu'en fonction de la liberté, et que, quant à l'é- 
galisation même des facultés entre les hommes, ce n'est 
que comme une conséquence de la liberté qu'elle peut 
se produire et tout autant d'ailleurs qu'elle est dans les 
voies de la nature. 

Insistons sur ce point qu'il est si utile d'éclaircir. 

D'abord, un fait primordial et qui peut être saisi par 
les moins réfléchis, c'est que l'homme est une activité; 
or, qui dit activité dit par là même liberté. Il ne fait rien, 
au surplus, pour un homme en particulier qu'il soit 
une activité moindre qu'un autre, car sa qualité d'être 
actif ne change pas pour cela, ni par conséquent sa 
qualité d'être libre; comme tous les hommes, quels 
qu'ils soient, ont une certaine dose d'activité, ou, en 
un langage plus analytique, comme tous les hommes 
ont une certaine faculté de sensibilité, une certaine fa- 
culté de raison, une certaine faculté de volonté ; comme 
la pente de sa nature pour chacun le porte à développer 
ces trois énergies et que son titre, à les développer au- 
tant qu'il peut, est précisément d'être homme, il s'ensuit 
que tous les hommes ont même titre, que tous ont le droit 
d'être libres autant qu'ils peuvent; or, le droit à la 
liberté, affirmé pour tous, mérite un nom spécial, car 



DES DROITS DE L'HOMME' DE 1793. 163 

c'est un nouvel aspect de la liberté — et ce nom spécial, 
c'est celui d'égalité. 

Ajoutons, d'ailleurs, que cette idée nouvelle ouvre de 
vastes horizons et que, toute théorie mise à part, il de- 
meurerait encore fort important en pratique de distin- 
guer l'égalité de la liberté : car tel homme, sans s'aper-* 
cevoir de la contradiction qu'il commet, est à la fois le 
plus porté à revendiquer la liberté pour lui-même et à 
la dénier aux autres, c'est-à-dire à résister à l'idée d'é- 
galité. 

Quant à notre article 2, après avoir posé, comme pre- 
miers des droits, l égalité et la liberté, il continue son 
énumération et mentionne la sûreté et la propriété. Cette 
double addition ne forme qu'une double rédondance. 

Voyons d'abord la sûreté; convenait-il d'accorder 
une place à la sûreté dans l'article 2? De quoi s'agit-il 
dans ce texte? D'indiquer la base, de formuler la pré- 
misse des droits; or, la sûreté est-elle par elle-même 
une base, une prémisse? Non, la sûreté par elle-même 
n'a aucun sens; la sûreté pour un esclave serait un 
néant; elle n'est pas autre chose que la liberté et l'éga- 
lité, en tant que protégées par la garantie sociale, et 
dire liberté et égalité, c'est donc dire en même temps 
sûreté, car une liberté et une égalité proclamées qui ne 
seraient pas protégées et sûres, ce ne serait qu'un vain 
son sans efficacité ni portée réelles. 

Mais, puisque nous rencontrons incidemment en ce 
lieu le terme de garantie sociale, expliquons-le. 

L'homme est destiné à la société, c'est là un fait de na- 
ture. Mais il y a aussi un autre fait, c'est que l'homme 
tient à demeurer en société, afin de garantir ses droits. 



164 COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 

Isolé, il se soutirait trop faible pour résister aux empié- 
tements qui pourraient être tentés sur sa liberté; uni à 
d'autres, il espère que sa personnalité sera mieux à 
l'abri de toute atteinte. L'homme est donc un être so- 
ciable spontanément et aussi par réflexion. Or, je le ré- 
•pële, une liberté et une égalité qui ne seraient pas ga- 
ranties, ne seraient plus, socialement parlant, des ga- 
ranties. Et dès le moment que nous avons affirmé la 
liberté et l'égalité comme devant appartenir à l'homme 
en société, nous avons aussi affirmé le droit de l'homme 
à la sûreté. 

Toutefois, il est facile de comprendre pourquoi les au- 
teurs de la Déclaration ont été amenés à mentionner la 
sûreté dans l'article 2. A l'époque où s'est faite la Ré- 
volution, la France étail soumise à un régime où la 
sûreté manquait à chacun; elle sortait, quand fut pro- 
mulgué notre article 2, du régime des embastillements, 
de l'oppression et des castes. Quoi de plus naturel, par 
conséquent, de la part des hommes de 93, que d'avoir 
inscrit la sûreté parmi les droits qu'ils réputaient pri- 
mordiaux! Et ce qui prouve bien que nous interprétons 
leur idée comme il convient, c'est que toutes les con- 
stitutions sont unanimes à présenter la sûreté comme 
un droit primordial (43). 

Passons maintenant à la propriété. 

Bien moins encore que la sûreté, la propriété avait à 
figurer dans l'article 2. La sûreté a, comme je viens de 
le constater, un caractère général; elle est la liberté et 
l'égalité sanctionnées; mais la propriété, pourquoi la 
rencontrons-nous ici? Je suis loin de le nier, certes la 
propriété est une manifestation importante de la per- 



DES DROITS DE L'HOMME DE 1793. 



165 



sonnalité humaine et elle est aussi une conséquence 
capitale de l'idée de la liberté ; mais, en tant que con- 
séquence de la liberté, il s'en faut de beaucoup cepen- 
dant qu'elle corresponde à toute l'étendue de sa pré- 
misse ; car elle n'est pas la seule déduction de l'idée de 
la liberté, car être libre, ce n'est pas seulement avoir 
la pleine faculté d'agir comme propriétaire, c'est aussi 
avoir celle d'agir comme père, comme mari, comme en- 
fant; tous ces rôles sont contenus dans l'idée de la li- 
berté; et si l'on inscrivait dans la Déclaration des droits 
la propriété comme droit fondamental, il y avait lieu d'y 
inscrire, à titre égal, toutes les différentes déductions 
de la liberté. 

Dans la plupart des autres Déclarations, un autre droit 
est encore formulé, la résistance à l'oppression. La Dé- 
claration de 93 s'en est occupée d'une manière toute spé- 
ciale; elle l'a nommé le droit à l'insurrection. Comme 
ce droit se trouve indiqué dans l'article qui termine la 
Déclaration, nous en parlerons sous ce texte. 

Mais ici une question, toute générale, se pose d'elle- 
même ; d'où viennent les titubations, les illogismes, 
les pléonasmes qui abondent dans toutes les Déclara- 
tions de l'époque révolutionnaire? Il est facile de ré- 
pondre. Toutes ces défectuosités viennent de ce que, à 
la date de la Révolution, la science du libre développe- 
ment des facultés de l'homme n'était pas encore maî- 
tresse même de ses premiers principes, de ce que les 
hommes de 93 se trouvaient encore dans la pénombre, 
et que, bien loin de voir, tout au plus arrivent-ils à en- 
trevoir ! 

Et, même au temps actuel, grâce à la fatale réaction 



166 COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 

qui, depuis quatre-vingts ans, enserre la France, c'esi 
à peine si nous concevons plus nettement les rapporta 
sociaux que ne les ont conçus nos pères! Delà, cette 
'foule d'esprits superficiels et ignorants qui crient haut 
que l'expédient est le loi éternel des sociétés; de là, aussi j 
la lenteur qu'éprouve Tordre nouveau à émerger et à 
se faire. Mais, j'en atteste toutes nos Déclarations des 
droits, j'en atteste le monument si grandiose au milieu 
de ses imperfections que j'ai pris à tache d'inspecter, au 
dernier siècle un rayon nouveau a lui pour le genre 
humain, et, tôt ou tard, il faudra bien que le soleil de 
la liberté et de l'égalité éclaire le monde de sa puis- 
sante lumière (44) ! 

ARTICLE 3. 

Tous les hommes sont égaux parla nature et devant la loi. 

Tous les hommes sont égaux par la nature ! — Ai-je 
bien lu ? Est-il vrai que tous les hommes soient 
égaux de cette façon ou plutôt est-il possible que les 
auteurs de la Déclaration de 93 aient commis une 
semblable affirmation? Sans doute, l'histoire de la civi- 
lisation peut aussi être regardée comme l'histoire du 
progrès de l'Humanité réalisant une certaine égalisation 
des individus, même quant à la nature. Mais l'égalité 
de nature existe-t-elle entre les hommes? Et peut-on 
penser môme que jamais elle doive exister complète- 
ment entre eux? Quoi, nous sommes élevés dans les 
conditions les plus diverses et nous ne sommes pas en- 
core nés que déjà de multiples influences s'imposent à 



DES DROITS DE L'HOMME DE 1793. 



167 



nous? Gomment donc se pourrait-il faire que nous fus- 
sions égaux de nature? Les faits, au surplus, ne sonl- 
ils pas là, témoins incorruptibles et qui prouvent de la 
manière la plus évidente que, dans les sociétés actuelles , 
il n'y a pas entre les hommes une égalité de nature (45) ! 

C'est, en somme, une proposition bien fausse et bien 
regrettable que formule l'article 3 : bien fausse, car 
elle confond deux choses tout à fait distinctes, à savoir 
ce qui est un certain effet du progrès, — effet sans doute 
qui n'a pas de limites assignables à priori, mais qui 
n'en a pas moins des limites objectivement sûres, — 
avec les conditions susceptibles d'amener ce progrès, 
dans la mesure où il y a lieu de l'attendre en raison et 
par conséquent de le désirer; bien regrettable, car, 
grâce à cette assertion qui les relevait à leurs propres 
yeux, beaucoup d'hommes, parmi ceux que la nature 
n'a pas placés aux rangs supérieurs, se sont laissé 
entraîner à concevoir une estime exagérée d'eux-mêmes, 
et les détracteurs de la Révolution n'ont pas perdu une 
si belle occasion de la taxer tantôt de mauvaise foi, tan- 
tôt pour le moins d'ignorance. 

Et, de nos jours encore, n'entendons-nous pas ces 
mêmes détracteurs répéter sans cesse que l'égalité de 
nature est une conception absurde ! Or, quel esprit sensé 
ne serait de leur avis, quel esprit sensé pourrait admet- 
tre que tous les hommes arriveront jamais à avoir les 
mêmes qualités morales et intellectuelles et physiques? 
Ce qui tendra et tend à disparaître de plus en plus, c'est 
tout ce qui tient à l'inégalité des conditions, et encore 
de ce côté, est-il certain aussi qu'il y a une limite infran- 
chissable. 



l r 8 COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 

Donc, en résumé, quand on réfute la thèse de L'é- 
galité absolue, on réfute une thèse que personne ne 
défend ni pour le présent ni même pour l'avenir le plus 
lointain. L'idée de l'égalité est en vérité tout autre; 
elle n'est pas, comme principe, l'égalité de nature, elle 
est, comme principe, l'égalité sociale, et, comme effet, l'é- 
galité de nature dans la mesure où il est bon et possible 
que cette égalité existe; elle ne tend pas à fondre tous 
les individus dans un moule unique, à absorber toutes 
les diversités dans je ne sais quelle confuse et brutale 
unité; et, pour mon compte, je pense bien plutôt qu'elle 
aura pour résultat et qu'elle doit avoir pour idéal de 
multiplier les diversités dont la nature humaine est ca- 
pable en en élevant le niveau moyen (46). 

Que trouvé-je donc, en dernière analyse, dans l'idée 
d'égalité? J'y trouve deux choses : 

1° Le titre égal de tout homme — le titre de tout 
homme, en qualité d'homme, vis-à-vis des autres 
hommes; 

2° Le droit pour tout homme de devenir tout ce que sa 
nature comporte. 

Ce qui, au point de vue social, peut se traduire par 
les formules suivantes : 

1° La loi ne doit pas établir de classes entre les diffé- 
rents individus; 

2° Et, de plus, elle doit laisser à chacun la faculté 
d'arriver à la place à laquelle la nature le destine. 

Mais, comment se fait-il que les hommes de la Révo- 
lution aient affirmé l'égalité de nature ? Je ne crains pas 
d'avancer que c'est par suite ou d'une méprise ou d'un 
entraînement, et, pour témoin en cette circonstance, j'ai 



DES DROITS DE L'HOMME DE 1793. 



169 



la nette et mâle éloquence de Vergniaud : « 0 peuple 
infortuné, s'écriait-il, seras-tu plus longtemps le jouet 
des hypocrites qui aiment mieux obtenir tes applaudis- 
sements que les mériter et surprendre tes faveurs, en 
flattant tes passions, que te rendre un seul service. » 
Puis, arrivant à l'idée d'égalité, il ajoutait : « Un tyran 
de l'antiquité avait fait construire un lit de fer sur lequel 
il étendait ses victimes, mutilant celles qui étaient plus 
grandes que le lit, disloqyant douloureusement celles 
qui étaient moins grandes. Ce tyran comprenait l'égalité 
à sa manière. » Et Vergniaud continue en précisant : 
« L'égalité pour l'homme social n'est pas plus celle des 
fortunes qu'elle n'est celle des tailles, des forces de l'es- 
prit, de l'activité, de l'industrie, du travail. » Enfin, der- 
nier trait profond et admirable : « La vraie égalité, fille 
de la nature, au lieu de diviser les hommes, les unit par 
les liens d'une fraternité universelle. » 

On a beaucoup dit que les Girondins n'avaient pas su 
tirer les conséquences de l'idée de la liberté. Cela est 
vrai, ce furent, en général, des hommes qui restèrent près 
du point de départ et surent à peine le dépasser; mais 
je note cette dernière parole de Vergniaud, comme ex- 
primant de la manière la plus claire, la plus ample et 
la meilleure l'idée de la solidarité humaine. 

Après Vergniaud, écoutons Robespierre, c'est-à-dire 
l'inspirateur le plus direct de la Déclaration de 1793 : 
« Il ne fallait pas une révolution pour apprendre à l'uni- 
vers que l'extrême disproportion des fortunes est la 
cause de bien des maux et de bien des crimes ; mais nous 
n'en sommes pas moins convaincus que l'égalité des 
biens est une chimère! » Cette fois, est-ce assez décisif? 



170 



COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 



Et eu rapprochant ces explications tout historiques 
de ma critique du commencement ainsi que de la no- 
tion que j'ai moi-môme donnée de l'idée d'égalité, il est 
facile de voir maintenant en quoi doivent être reprises 
les paroles de Vcrgniaud cl de Robespierre. Ce n'esl 
point à coup sûr par excès que les deux ont péché, et ce 
qu'on peut bien plutôt leur reprocher c'est d'être de- 
meurés en deçà de l'idée d'égalité, car ils n'ont pas dit 
que si l'égalité est relative, elle est progressive et que, 
le dernier ternie de la progression, personne n'est et ne 
sera jamais en état de l'indiquer scientifiquement. 

Concluons donc sur la première proposition de l'ar- 
ticle 3. Ce qu'elle marque, cette proposition, répéterai- 1 
je, c'est, non pas un point de départ, mais un idéal, 
l'idéal que j'ai cherché à préciser, VélémMon de tous û 
un certain niveau moyen, favorisant dartis chacun, bien 
loin de l'exclure, le développement des facultés propres. 

L'article 3 ajoute que tous les hommes sont égaux 
devant la loi. 

Cette proposition est essentiellement superficielle. On 
a dit et redit que l'égalité devant la loi est une conquête 
de*la Révolution française, — conquête chimérique si on 
se borne à en insérer la formule dans une constitution 
et si l'ensemble des institutions ne la consacre* 

Chimère et mensonge à la fois — si, dans la loi, il y a 
une suprématie reconnue et sanctionnée d'un sexe sur 
l'autre — si dans la loi il y a une autocratie reconnue 
et sanctionnée du mari vis-à-vis de la femme — si le 
père et la mère, au lieu d'être, selon la loi, des direc- 
teurs pour l'enfant, sont investis par elle d'une patrfâ 
po testas ! 



DES DROITS DE l/HOMME DE 1793. 



171 



Un philosophe banal de ce temps, un éclectique a écrit 
que la seule monarchie naturelle était la famille (47). 
Mais c'est du côté du passé qu'en exprimant un tel ju- 
gement cet écrivain a tourné ses regards, et il eût pu 
tout aussi raisonnablement affirmer qu'à un certain 
moment de l'évolution des hommes, l'État était une 
monarchie légitime. Non, la famille non plus que l'État, 
selon l'idéal nouveau , n'est une monarchie. Dans la 
famille, ce que je vois, non, ce n'est point un monarque 
commandant à des subalternes, ce sont deux êtres unis 
par la plus intime affection, tous les deux sur le pied 
de la liberté et de l'égalité, présidant avec amour au dé- 
veloppement d'autres êtres ; ce sont deux tuteurs et 
deux conseils mettant en commun l'enseignement le 
plus sûr de leur raison et lé dévouement de tout leur 
cœur pour élever, pour surveiller et guider l'enfant issu 
de leur âme et de leur sang. 

Chimère, mensonge, hypocrisie enfin, l'égalité devant 
la loi — si l'on a des institutions qui permettent que le 
plus grand nombre n'ait pas tout le produit de son tra- 
vail, qui empêchent au contraire que le plus grand 
nombre n'ait tout ce produit ! 

Que suppose donc l'égalité devant la loi? Ce qu'elle 
suppose, 'c'est un État où chacun puisse devenir de plus 
en plus une activité libre (ainsi toujours nous sommes 
ramenés au même point). Dans sa propre Déclaration, 
Condorcet a écrit que l'égalité consiste en ce que « tous 
puissent jouir des mêmes droits. » Cette définition vaut 
mieux que celle de la Déclaration de 93; cependant elle 
ne va pas encore assez au fond des choses, car Con- 
dorcet ne nous dit pas ce qu'il faut entendre par cette 



172 



COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 



jouissance et par ces droits. En creusant davantage ce 
qu'il eût trouvé, c'est que l'égalité pour chacun consiste 
dans la possibilité pour chacun de devenir tout ce que 
comporte sa nature. 

ARTICLE 4. 

Laloi est l'expression libre et solennelle de la volonté générale. 
Elle est la môme pour tous, soit qu'elle protège, soit qu'elle pu- 
nisse; elle ne peut ordonner que ce qui est juste et utile à la So- 
ciété; elle ne peut défendre que ce qui lui est nuisible. 

Pour étudier cet article dans ses différentes parties, 
nous en adopterons la distribution en quatre proposi- 
tions : 

Première proposition de l'article 4. — La loi est V ex- 
pression libre et solennelle de la volonté générale. 

Que vaut cette définition? C'est une immense erreur! 

Remarquons d'abord que ces mots : Vexpre*xion de In 
volonté générale, reviennent à ceux-ci : l'expression de h< 
volonté des majorités. La volonté des majorités est-elle la 
loi? 

La loi est vérité, et c'est parce qu'elle est vérité, qu'elle 
est souveraine! La volonté des majorités est-elle vérité, 
toujours vérité? Qui oserait le soutenir? Et cependant 
il faut qu'on aille jusque-là, si l'on veut continuer à 
prétendre que la volonté des majorités est la loi, car 
la loi, cela est évident, ne peut être autre chose que 
vérité! 

Je laisse ce point de vue théorique, et j'interroge les 
faits. 



DES DROITS DE L'HOMME DE 1793. 



173 



Dans notre pays où la volonté des majorités a causé 
tant de maux, où elle en a tant causés hier, où peut-être 
en causera-t-elle tant demain, est-ce bien dans ce pays, 
est-ce bien en France, que les hommes qui raisonnent 
leur pensée oseraient affirmer encore que la loi est l'ex- 
pression de la volonté générale? 

Mais qu'est-ce donc que la volonté générale, sinon la 
collection de toutes les volontés individuelles, et si cha- 
cun de nous peut errer, comment le plus grand nombre 
d'entre nous et nous tous même ne pourrions-nous pas 
aussi errer! 

C'est Jean-Jacques qui est l'auteur de cette déplorable 
formule; toutes les Déclarations de la Révolution la 
répètent, parce que toutes, sur ce point, ont puisé à la 
même source; et si nos générations, sans la moindre 
réflexion, la présentent aujourd'hui comme un axiome, 
c'est qu'aujourd'hui nos générations étiolées sont inca- 
pables de penser par elles-mêmes ; autrement, elles 
eussent compris que cette parole n'a qu'une valeur his- 
torique et critique, qu'elle n'est que la négation d'un 
système dans lequel la loi, lorsqu'elle n'était pas faite 
par un seul, ne l'était du moins que par une infime mi- 
norité. 

En regard de la définition de Jean-Jacques, placez 
celle de Montesquieu, et l'idée vraie, l'idée profonde va 
resplendir; la loi est un rapport nécessaire dérivant de 
la nature des choses. Cette définition contient le renou- 
vellement de toute la science politique. Quant à Jean- 
Jacques, ce qu'il a défini, c'est un résultat, le résultat 
du suffrage universel; en d'autres termes, sa défini- 
tion, prise en elle-même, n'est que la constatation du 



174 



COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 



fait le plus extérieur et le plus évident, — c'est une naï- 
veté (48) ! 

C'est encore Jean-Jacques qui a écrit que, si l'on se 
contentait d'attacher à ce mot: la loi des idées métaphy- 
siques, on raisonnerait sans s'entendre. Renversez ce que 
dit Jean-Jacques et dites au contraire que si l'on aban- 
donne le point de vue métaphysique, la politique est im- 
possible. Quant à une réfutation, je ne veux la cher- 
cher que dans Jean-Jacques lui-même. Jean-Jacques 
abandonne le point, de vue spéculatif, lui le plus spécu- 
latif et le plus idéaliste des hommes, et il va arriver à 
des propositions telles que celle-ci: « La volonté géné- 
rale ne saurait errer, car elle exprime tous les intérêts 
individuels! » Pour le coup, je ne reprocherai pas à Jean- 
Jacques de ne pas faire de la métaphysique, il en fait 
et de la détestable! D'abord, il oublie que la volonté 
générale ne s'exprimait de son temps, quand elle pou- 
vait s'exprimer ainsi, que par l'organe des majorités, ce 
qui est encore, du reste, le cas de notre temps tout aussi 
bien que c'était celui du temps de Jean-Jacques; or, les 
majorités ne méritent ce nom que parce qu'elles ont 
une volonté différente de celle de la minorité et qu'elles 
se croient sans doute aussi des intérêts différents; de 
plus, l'auteur du Contrat social oublie qu'il a écrit en 
tête de son livre que « l'homme est né libre et que par- 
tout il est dans les fers ! » Et pourtant Jean-Jacques, 
le citoyen de Genève, connaissait des pays où la volonté 
générale avait qualité pour faire la loi ; si donc la vo- 
lonté générale ne peut errer, comment donc, en ces 
pays, l'homme serait-il dans les fers? 
La vérité est que Jean-Jacques s'est trompé et trompé 



DES DROITS DE L'HOMME DE 1793. 



175 



lamentablement, puisque, à un intervalle de plus d'un 
siècle, nous subissons encore d'une façon si dure les 
conséquences de son erreur. L'homme ne fait pas la 
loi, il la subit, et, la subissant, il n'a qu'à la consta- 
ter (49). 

Quant à la volonté générale, ce n'est pas le fond, il s'en 
faut de tout l'écart qui peut se rencontrer entre les chi- 
mères de l'esprit de l'homme et la vérité, c'est le moyen, 
le moyen politique pour arriver à déclarer, si possible, 
la loi politique vraie, — la loi conforme à la nature 
des choses, — et ce moyen est singulièrement impar- 
fait, en tant qu'on l'applique à toutes les questions de 
l'ordre politique, et il faut bien que cette branche de la 
science n'en soit toujours qu'à chercher son pôle, pour 
que le suffrage des populations puisse être admis à 
statuer même sur les questions de principes. Compren- 
drait-on, dans les autres sciences, que l'on mît aux 
voix les vérités fondamentales, les axiomes? Évidem- 
ment, ce n'est que dans la phase de reconstitution que 
traverse actuellement la science politique et clans l'état 
d'enfance en soi où elle se trouve qu'un fait si étrange 
peut aujourd'hui se produire ! Et ce qui est bien plus 
anormal encore, eu égard aux ténèbres dans lesquelles 
la masse est enveloppée, c'est que la masse soit appelée 
à prononcer en juge sur des questions dont elle ne con- 
çoit pas même les termes. 

Aussi, ne puis-je m'étonner qu'on soit venu redire que 
c'est aux savants et à eux seuls qu'il appartient de dé- 
clarer la loi politique. Mais il y a Là une confusion, une 
équivoque. En effet, que, dans l'ordre théorique et 

abstrait, il soit vrai d'affirmer que c'est la tache et 



176 COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 

l'œuvre propre des hommes de science de découvrir en 
général toutes les lois, La loi politique y comprise; que 
c'est à eux d'en chercher la formule et de la proposer, 
nui n'y saurait contredire; mais que, dans l'ordre pra- 
tique et concret, on ait la pensée d'investir les savants 
du pouvoir législatif à l'exclusion de tous les autres, 
qu'on en fasse les gouvernants, à l'exclusion de tous 
les autres qui seraient les gouvernés, c'est un système 
qui n'est assurément pas nouveau dans le monde et 
qu'on a pu juger à ses fruits (50) ! 

Et, du reste, à quel signe reconnaître les savants? Qui 
les patentera? D'autres savants! Le cercle est fermé et 
l'on tourne dedans. 

Et qui vous garantit que cette science de quelques-uns 
sera assez éclairée pour ne pas sacrifier les intérêts du 
petit nombre à ceux du grand nombre? Qui vous garan- 
tit que, mus par une ambition dépravée et ne comprenant 
pas eux-mêmes que la solidarité est le grand pivot social, 
ces savants ou prétendus tels n'iront pas jusqu'à sacri- 
fier les intérêts de la collectivité sociale tout entière à ce 
qu'ils croiront être leur intérêt propre ? 

Donc, il faudrait qu'ils fussent choisis et par tous ceux 
qui ont intérêt à les bien choisir ! 

Mais c'est alors le régime représentatif avec le suffrage 
universel comme base. 

A merveille! Aussi, ne contesté-jc pas que ce régime, 
dans l'état présent des sociétés, puisse être en effet ad- 
mis, mais à deux conditions pourtant: 

La première, qu'on lui mesurera la part la plus petite 
possible et qu'on restituera aux individus eux-mêmes la 
part la plus large possible. 



DES DROITS DE L'HOMME DE 1793. 



177 



• La seconde, que le représentant sera placé de la ma- 
nière la plus effective possible sous la main du repré- 
senté. 

Et j'ajouterai que, même en supposant le régime repré- 
sentatif complètement aboli et chacun appelé à décider 
par une voie directe les questions qui intéressent la col- 
lectivité tout entière, il sera bon de diminuer le plus 
possible le nombre de ces questions, afin que le moins 
souvent possible la minorité ait à subir la loi de la ma- 
jorité. 

Chacun décidant pour lui-même et agissant selon sa 
décision, tel est l'idéal suprême (51). 

Quant aux savants, leur rôle, rôle capital à coup sûr, 
est d'amener progressivement l'avènement de cet ordre 
de choses en découvrant les lois les mieux appropriées à 
la nature humaine, et, non en domptant ensuite les ré- 
fractaires par l'autorité et par la coercition, mais en les 
convainquant, en les persuadant et en les soumettant 
par la puissance de la liberté, grâce à un enseignement 
et à un exemple donnés de haut. 

Notre siècle, répétons-le, est un siècle de rénovation, de 
recomposition sociale; le nouveau phare fut allumé il y a 
quatre-vingts ans par la Révolution française ; il nous 
mon Ire en traits étincelants la grande devise : liberté, 
égalité, fraternité; mais cette devise contient toute une 
science, toute une synthèse, et, tant que cette science, 
tant que cette synthèse ne seront pas faites, nous nous 
agiterons, hélas! dans la nuit noire, cherchant, comme 
dit le poète, les sentiers de la vie. 

Et nous appellerons le suffrage universel à se pronon- 
cer sur des points tout aussi certains que cette vérité 

12 



178 



COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 



mathématique : la ligne droite est le plus court chemin 
d'un point à un autre ! 

Et nous l'appellerons à dire, par exemple, s'il vaut 
mieux préférer la République à la Monarchie, ou la Mo- 
narchie à la République ! 

Ah! nos neveux auront de quoi rire à nos dépens 
lorsqu'ils sauront que leurs ancêtres se livraient entre 
eux à de violentes discussions et allaient même jusqu'à 
se battre, parce que, en face des gens honnêtes et sensés 
qui résistaient, quelques-uns qui en tiraient profit, esti- 
maient qu'un maître devait être imposé à tous et que 
la tourbe trompée suivait de tels meneurs ! 

Et c'est encore par suite de l'esprit empirique et fan- 
taisiste qui, dans l'étude des questions politiques, a pris 
transi toirement la place de l'esprit scientifique, qu'on 
en est arrivé de nos jours à se demander si la Répu- 
blique était ou non au-dessus du suffrage universel! Bien 
étonnante question en vérité, car ou la République 
est une erreur, et il est clair que le suffrage même uni- 
versel ne saurait légitimer cette erreur, ou elle est une 
conception de raison et de justice, et, dans ce cas, com- 
ment le suffrage universel pourrait-il infirmer la va- 
leur de cette conception? 

Yeut-on un dernier exemple de l'abêtissement dans 
lequel nous ont fait tomber, en politique, le positivisme 
et la vacuité d'idées du temps actuel? Il s'est rencontré 
des artisans de plume, théoriciens prétendus, aussi mal 
préparés par leur éducation à l'étude de pareils pro- 
blèmes que superficiels de nature, lesquels ont affirmé 
que la République et le suffrage universel étaient iden- 
tiques. Or, l'étaient-ils , identiques, lorsque, dans un 



DES DROITS DE L'HOMME DE 1793. 



179 



pays connu du monde entier, c'est précisément derrière 
le suffrage universel que s'est abrité vingt années le 
despotisme le plus violent et le plus vil? 

Et qui ne voit que le suffrage universel ne pourra ja- 
mais donner autre chose que l'expression de la conscience 
des individus? Ainsi, une nation est infectée de préjugés 
religieux; que produira dans cette nation le suffrage 
universel? La consécration de ces préjugés, la domina- 
tion de ceux qui ont pour profession de les entretenir, 
et l'esclavage de tous les autres. 

Supposera-t-on un pays où, pour différentes causes, 
la raison générale est abâtardie; cette complexité n'y 
changera rien, la manifestation sera encore dans ce pays 
ce qu'elle doit être et les effets y seront au niveau des 
causes (52). 

Revenons donc aux principes : la loi est un rapport 
nécessaire; quant à la volonté générale, c'est le moyen 
le moins imparfait, politiquement parlant, que l'on ait 
trouvé de nos jours, pour formuler la loi ; mais ce n'est 
qu'un instrument, et jamais l'instrument n'a été iden- 
tifié à la matière qu'il doit dégager et façonner. 

Je reprends le commentaire de l'article 4. 

Notre l re proposition qualifie de libre et solennelle 
l'expression de la volonté générale dans laquelle elle 
fait consister la loi. 

Voyons d'abord le mot solennelle. Ce vocable appartient 
au même ordre d'idées que ces mots de « souveraineté 
du peuple » de « majorité du peuple » dont retentissent 
tant d'écrits ! Mais, ne vous y fiez pas ; car, sons son ap- 
parence inoffensive, ce terme grave et emphatique a un 
air de parenté bien caractérisé avec les idées monarchi- 



180 



COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 



ques. Il n'y a, en réalité, aucune solennité dans la loi ; 
il ne doit s'y trouver que la déclaration aussi simple 
que possible de ceux qui ayant reçu le mandat législatif 
constatent, pour le cas qu'ils ont à régler, ce qu'ils esti- 
ment être un rapport dérivant de la nature des choses. 

La volonté qui fait la loi doit être libre aussi! ajoute 
noire texte. Libre, cela est vite dit et en soi serait excel- 
lent; mais quel est justement le but que doivent se pro- 
poser l'homme individuel et l'homme collectif / C'est la 
réalisation de plus en plus complète de la liberté. Il 
semble donc que formulé en ces termes, et ce sont les 
bons, le problème de la destinée collective et indivi- 
duelle nous enferme dans un cercle : si la liberté est 
le but, comment pourrait-elle être en même temps le 
moyen ? 

Ce cercle, toutefois, n'est pas fermé, et c'est de nous 
qu'il dépend d'en agrandir de plus en plus l'issue. Comme 
but, la liberté est le plus haut concept auquel parvien- 
nent, pour lui-même, chaque individu, et, pour l'Huma- 
nité entière, chaque époque prise dans son ensemble. 
Comme moyen, elle doit être tout ce qui est immédia- 
tement réalisable au point de vue de l'affranchissement 
de l'homme collectif et de l'homme individuel! Et c'est 
de cette façon que le moyen pourra être mis en corréla- 
tion avec le but. Mais précisons ; la volonté générale, 
dans la mesure où cela est immédiatement réalisable, 
doit être libre des deux jougs qui pèsent le plus lourde- 
ment sur elle; elle doit être : 

1° Libre de l'ignorance; 

2° Libre de la misère. 

1° Libre de l'ignorance. — Le premier point est d'en- 



DES DROITS DE L'HOMME DE 1793. 



181 



seigneràtout homme l'objet même sur lequel le suffrage 
doit porter. Or, cet objet est triple; il est moral, il est ju- 
ridique, il est économique; il faut que chaque citoyen ait 
au moins une idée de ce qu'est la vérité morale, la vé- 
rité juridique, la vérité économique. Et si, quittant 
un instant le domaine de l'exposé théorique, je me 
demande si cette éducation serait bien longue, je ré- 
ponds avec une conviction réfléchie que, si l'on se met- 
tait sérieusement à l'œuvre, l'intervalle de deux ou 
trois générations suffirait pour dissiper les ombres les 
plus épaisses et pour faire voir à chacun de quel côté 
l'homme d'aujourd'hui doit s'orienter. 

2° Libre de la misère. — Je n'oserais, pour la misère 
comme pour l'ignorance, fixer un terme de durée; mais, 
que l'on fasse cesser l'ignorance dans ce qu'elle a de 
fondamental — que l'on apprenne chacun à s'affranchir, 
à faire usage de toutes ses forces — et l'on aura porté 
un coup irrémédiable à la misère. 

Seconde proposition de l'article 4. — Elle (la loi) est la 
même pour tous, soit qu'elle protège soit qu'elle punisse. 

C'est là une pure rédondance, avec une inexactitude 
en plus. La loi n'a pas à proléger les majeurs ; elle ne 
doit aux majeurs que de garantir le libre développe- 
ment de leurs facultés, le libre essor de leur activité. 
Ce n'est qu'aux mineurs, à tous ceux qui sont incapa- 
bles de se protéger eux-mêmes, que la protection juri- 
. dique est due. 

Troisième proposition de l'article 4. — Elle ne peut or- 
donner que ce qui est juste et utile à la société. 

Donc, la loi n'est pas l'expression de la volonté géné- 
rale, quelles que soient cette volonté et cette expression, 



182 



COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 



et la troisième proposition de l'article est la réfutation 
de la première. 

Donc, la volonté générale n'est pas souveraine ; donc, 
le peuple n'est pas souverain; ce quiest souverain, c'est 
le juste et l'utile. 

Nous voilà enfin sortis des erreurs fondamentales de 
Jean-Jacques ; en nous les faisant toucher du doigt, 
cette addition les abolit (53)! 

Et Ton ne saurait non plus trop louer dans notre for- 
mule la juxtaposition des deux mots, juste et utile! Les 
auteurs de la Déclaration ont eu ici une cerlaine aper- 
ception intuitive de l'identité en soi du juste et de l'utile, 
de la solidarité, qui pour être plus ou moins lente à ap- 
paraître, relie toujours fînalementles deux dans les faits. 

Nous voilà donc bien loin aussi de nos éclectiques qui 
opposent l'utile au juste, la pratique à la théorie — et 
l'art de réussir au culte de la vérité. 

Cependant, il y a un terme à reprendre dans la troi- 
sième proposition, celui de société ; car, lorsque les hom- 
mes de la Révolution parlent des droits et des intérêts 
de la société, c'est ordinairement pour faire antithèse 
aux droits et aux intérêts de l'individu; or, cette anti- 
thèse est fausse, il n'y a pas de droits et d'intérêts de la 
société, en dehors des droits et des intérêts des individus ; 
il n'y a de droit déterminateur, il n'y a de droit régula- 
teur que le droit de l'individu, et, quant au droit social, 
ce n'est que la consécration et la sanction du droit de 
l'individu. 

Quatrième proposition de l'article k. — Elle (la loi) ne 
peut défendre que ce qui lui est nuisible (nuisible à la so- 
ciété). 



DES DROITS DE L'HOMME DE 1793. 



183 



C'est encore là une superfétation, car il est bien évi- 
dent que si la loi est la déclaration pour les hommes 
en société de ce qui est juste et utile, si elle est cette dé- 
claration accompagnée d'une sanction, elle contient, par 
là même, la défense de ce qui est injuste et nuisible. 

La rédaction de l'article 4, dans son ensemble, prouve 
d'ailleurs, comme nous l'avons déjà constaté bien des fois, 
que les hommes de la Révolution n'étaient pas maîtres 
de leurs idées ; autrement, ils n'eussent pas commis ces 
confusions entre la loi et le suffrage, ces affirmations 
catégoriques suivies de rétractations qui ne le sont pas 
moins, ces pléonasmes tant d'idées que de mots et par- 
fois ces non-sens. 

Géants par les aspirations de leur cœur, ils ne s'in- 
quiétèrent pas de savoir si leurs forces suffiraient à l'im- 
mensité de l'œuvre à accomplir. Ce fut, redisons-le, la 
cause de leur défaite éphémère, comme c'est celle en 
même temps de leur gloire immortelle ! 

Que si maintenant nous voulions nous résumer sur 
l'article 4, nous conclurions : 

1° Que le domaine du suffrage populaire est un do- 
maine restreint; 

2° Qu'à mesure que la science politique sera mieux 
comprise et se répandra davantage, le suffrage popu- 
laire ne réglera que les questions de détail et d'applica- 
tion ; 

3° Qu'enfin si, dans le présent, il ne paraît pas possi- 
ble d'éviter que certaines questions générales et ab- 
straites soient soumises à tous, tous ne doivent d'ail- 
leurs ordonner que ce qui est juste et utile à cha- 
cun (54). 



184 



COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 



ARTICLE 5. 

Tous les citoyens sont également admissibles aux emplois 
publics. Les peuples libres ne connaissent d'autres motifs de pré- 
férence dans leurs' élections que les vertus et les talents. 

Ce texte est à la fois mal classé et trop étroit. 

D'abord, il est mal classé, la place qu'il occupe montre 
qu'aux yeux des auteurs de la Déclaration des droits, 
l'égale admissibilité de tous aux emplois publics se rap- 
portait à l'idée de l'égalité; or, ce n'est là qu'une appa- 
rence ; la vérité est que c'est bien plutôt à l'ordre de la 
liberté qu'une telle disposition appartient. 

En effet, toute fonction publique ne doit être qu'une 
délégation; il n'y a donc pas de droit propre pour celui 
qui exerce la fonction publique; il n'y a de droit propre 
que pour celui qui en délègue l'exercice; mais n'est-il 
pas dès lors évident que c'est le droit du déléguant que 
toutes les déclarations légales d'inaptitude aux fonc- 
tions publiques atteignent avant tout? 

Sans doute, le citoyen qui est privé ou exclu du droit 
d'être délégué est aussi atteint, mais il ne l'est que se- 
condairement, car ce n'est pas à son profit que la délé- 
gation existe, c'est au profit de celui qui le délègue. 

On voit par là combien le législateur doit être sobre 
de déclarations d'inaptitude aux fonctions publiques, car 
il suffit qu'une telle déclaration atteigne un seul indi- 
vidu pour que le corps social tout entier soit directe- 
ment atteint. 



DES DROITS DE L'HOMME DE 1793. 185 



Notre article est, en second lieu, trop étroit, car il ne 
mentionne que les emplois publics ; or, ces emplois ne 
forment que le plus petit nombre de ceux qui s'exercent 
dans la société. Il existe une autre expression bien plus 
compréhensive, c'est celle de fonctions sociales, et ce 
qu'il eût fallu proclamer, c'était le droit libre et égal de 
lous les individus à toutes les fonctions sociales. 

Ainsi faite, la formule eût été bien plus exacte, bien 
plus profondément vraie. 

Mais qu'est-ce que la fonction sociale? C'est, en réalité, 
le rôle que remplit chaque citoyen à quelque rang qu'il 
se trouve placé dans la société. Tous tant que nous som- 
mes, nous avons qualité de fonctionnaires sociaux. Im- 
possible que l'homme en société accomplisse un travail 
quelconque sans exercer une fonction qui ne se relie à la 
vie sociale générale et ne concoure au progrès général ! 
Et c'est parla que le penseur le plus éminentqui cherche 
à découvrir les lois de l'ordre social et le dernier des 
manœuvres *qui rend, selon ses forces, un service à 
la société sont, au même titre, des fonctionnaires so- 
ciaux. 

C'est par là aussi, pour le remarquer en passant, que 
tout homme qui emploie son activité comme il le peut 
et comme il le doit, quel que soit l'objet auquel il l'appli- 
que, a droit au respect et aux sympathies de tous les 
autres. 

Le mot social, comme nous l'avons d'ailleurs maintes 
fois exprimé, ne présente pas un sens distinct du mot 
politique; le fonctionnaire social ou politique indifférem- 
ment, c'est le fonctionnaire contribuant à cimenter les 
liens de l'association générale. 



186 COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 



Mais pénétrons plus avant cette formule : fonction so- 
ciale. 

Les fonctions sociales sont de deux sortes : 
Dans les unes, l'individu, tout en agissant dans un 
but social ou politique (car, répétons-le, l'individu on 
société ne peut agir dans un autre but), ne représente 
que lui-même ; dans les autres, l'individu agit encore 
bien entendu dans un but social ou politique, et ce n'est 
plus son individualité seule qu'il représente, c'est la col- 
lectivité. 

Les premières sont celles qu'on appelle privées ; les 
secondes, celles qu'on qualifie de publiques. 

Dans l'ordre ancien, les secondes ont toujours paru 
primer les premières, parce que, suivant le fait légal an- 
cien, les gouvernants ont toujours primé les gouvernés. 

Mais c'est là une idée qui a appartenu à un état so- 
cial qui n'est que l'enfance de la civilisation, état du 
reste dont nous sommes loin d'être encore sortis. Cela 
toutefois n'empêche pas que les fonctions privées 
n'aient, dans les réalités sociales, une importance de 
beaucoup supérieure aux fonctions publiques. 

C'est ce qu'avait fort bien compris le réformateur 
Saint-Simon; de là cette parabole ingénieuse, où il 
supposait que la France fût tout d'un coup privée de 
tous les personnages et de tous les fonctionnaires les 
plus éminents dans l'État, et où il se demandait quel 
préjudice il en résulterait pour elle. Puis, il répétait la 
même supposition et la même question pour le cas où 
la France perdrait à la fois ses savants les plus émi- 
nents, ses artistes les plus illustres, ses industriels les 
plus habiles, ses ouvriers les plus capables ; il compa- 



DES DROITS DE L'HOMME DE 1793. 



187 



rait les deux situations et n'avait nulle peine à con- 
clure qu'entre les deux ce ne serait pas la première 
qui serait la plus fâcheuse pour la France. 

Cette parabole exprime d'une manière fort saisis- 
sante et fort exacte la pensée que nous exposons, et 
cette pensée, voici en quels termes nous la complé- 
tons : 

A mesure que l'on avancera, on sentira que c'est à 
l'individu qu'il faut de plus en plus ménager la place, 
et alors on comprendra que la fonction privée est bien 
supérieure par l'importance à la fonction publique (55). 

Mais quelle est la loi d'admission à la fonction privée? 
Cette loi, elle découle des principes fondamentaux 
que nous affirmons, c'est-à-dire de la liberté et de l'éga- 
lité. Tous, et par conséquent toutes, ont le droit de se 
destiner à toutes les fonctions, et inique sst l'état social 
qui contredit dans un seul ou dans une seule la libre 
disposition de soi-même. Tous et toutes ont le droit de 
prétendre exercer leur activité, comme ils se jugent, 
d'après leur raison propre, à même de le faire; car, au- 
dessus de l'individu, rien n'existe qui ait un droit à soi. 
L'État — pure chimère — en dehors de l'individu ! les 
gouvernants — purs usurpateurs — lorsqu'ils ne sont 
pas ou cessent d'être des mandataires ! 

Et le but à atteindre, c'est que les différentes fonc- 
tions soient exercées par ceux qui ont l'aptitude la 
mieux appropriée à ces fonctions, c'est aussi qu'à la 
meilleure activité appartienne la meilleure fonction ! 

Or, comment ces buts si largement humains et si gran- 
dioses pourraient-ils être atteints, si tous n'étaient admis à 
concourir? L'âge approche où les classements se feront 



188 COMMENTAIRE DS LA DÉCLARATION 

de moins en moins à priori, où chaque homme datera 
de plus en plus de lui-même, et où chaque homme sera 
de plus en plus obligé de conquérir par son effort pro- 
pre la fonction à laquelle il aspire. Ainsi s'établira la 
hiérarchie naturelle, l'aristocratie vraie. Mais ceci n'est 
qu'un premier degré! L'égalité selon le droit amènera 
progressivement, dans la mesure où elle est possible, 
l'égalisation selon la nature. 

Ici, on pourrait se demander ce qu'il adviendra des 
fonctions répugnantes, sordides. Je répondrai d'une fa- 
çon que je juge péremptoire ; que l'on veuille considérer 
seulement combien de ces fonctions ont disparu dans un 
laps de plusieurs siècles! Les progrès delà mécanique, de 
la physique, de la chimie ont déjà supprimé ou amélioré 
une foule de professions qui, il y a quelques siècles, de- 
vaient être imposées par la force à ceux qui les exer- 
çaient. Or, j'ai le droit d'affirmer que le progrès qui, à 
ce point de vue, s'est réalisé en mille ou deux mille 
ans, par exemple, est la garantie d'un nouveau progrès 
qui sera bien plus considérable dans un pareil nom- 
bre d'années futures ! Car, qu'on y songe, le progrès 
de la veille n'est pas seulement le point de départ de 
celui du lendemain; toutes proportions gardées, le 
progrès'du lendemain s'accomplit bien autrement vile 
que celui de la veille; je veux dire qu'il reçoit du pre- 
mier une impulsion qui fait franchir à l'homme des 
étapes beaucoup plus longues que celles qu'il avait 
par co u r u e s < j u s q u 'al o r s . 

Mais revenons aux fonctions publiques. 

Ces fonctions doivent disparaître le plus possible 
en tant qu'elles se maintiennent, elles doivent être oxer- 



DES DROITS DE L'HOMME DE 1793. 



189 



cées le plus possible directement par les individus, et, 
lorsqu'elles ne peuvent l'être ainsi, c'est par voie de dé- 
légation qu'elles doivent l'être. 

Notre article contient une seconde proposition : « Les 
peuples libres, ajoute - 1— il, ne reconnaissent d'autres 
motifs de préférence dans leurs élections que les vertus 
et les talents. » 

Cette seconde partie de l'article 5 n'avait pas à figu- 
rer dans une Déclaration des droits ; lorsque le mandant 
a des qualités morales suffisantes, je ne redoute rien 
du choix qu'il pourra faire ; il est évident que ce choix 
sera bon, et le législateur n'a nulles règles à lui tra- 
cer à cet égard. Mais si, en tant qu'elle est une loi, 
cette seconde partie forme un hors-d'œuvre, du moins 
devons-nous reconnaître que, si on ne lui donne que la 
portée d'un conseil, le conseil est excellent. « Choisissez 
avant tout des hommes vertueux pour exercer les fonc- 
tions publiques, disent les auteurs de la Déclaration 
des droits, et faites aussi en sorte qu'ils soient des hom- 
mes de talent? La vertu placée avant le talent, voilà 
une formule qu'on ne saurait trop vivement louer ! Et 
je m'étonne beaucoup que le philosophe Condorcet, dans 
sa propre Déclaration, ait placé, pour sa part, le talept 
avant la vertu ; mais, pour ne pas quereller Condorcet 
puérilement et pour couper court à toute incidence, je 
me borne à dire que le talent, à un certain degré, à un 
degré tout à fait supérieur, ne va pas sans ce qu'on 
nomme, en général, la vertu, et ce que j'appellerai moi 
l'amour passionné et effectif de la vérité (56). 

Mais quels sont les motifs qui ont pu porter les au- 
teurs de la Déclaration des droits à ne s'occuper que des 



190 



COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 



fonctions publiques et à laisser entièrement de côté les 
fonctions privées? 

Ces motifs sont de divers ordres? Les hommes de 93 
légiféraient au lendemain d'un état de choses où les 
fonctions publiques étaient réservées à un très-petit 
nombre d'hommes, où le préjugé monarchique et aris- 
tocratique en excluait l'immense foule. De plus, par leur 
propre éducation, les hommes de 93 étaient habitués à 
s'exagérer à eux-mêmes l'importance du gouvernement. 
Ils s'imaginaient que le gouvernement était le méca- 
nisme qui met en mouvement le reste, tandis qu'en 
réalité c'est le reste qui fait mouvoir le gouvernement, 
ou plutôt c'est le reste qui est tout ou devrait être tout, 
car ce reste c'est la collectivité sociale en son entier, et 
le gouvernement ne doit ni exister ni fonctionner en 
dehors d'elle. 

Les hommes de 93 n'avaient point cette idée, et cela 
se conçoit, car ils avaient été élevés dans les traditions 
de Rome et de la Grèce, de Rome surtout. 

Ajoutons enfin un motif toujours vrai, lorsqu'il s'agit 
d'expliquer les imperfections de la Déclaration des 
droits, ce motif c'est l'insuffisance de la science des 
hommes de 93; ils ne voyaient pas eux-mêmes bien 
clair dans leurs propres conceptions, ils devinaient 
bien plus qu'ils n'étaient en état de démontrer. 

a 

ARTICLE 6. 

La liberté est le pouvoir qui appartient à l'homme de faire tout 
ce qui ne nuit pas aux droits d'autrui ; elle a pour principe, la 



DES DROITS DE L'HOMME DE 1793. 



191 



nature; pour règle, la justice; pour sauvegarde, la loi; sa limite 
morale est dans cette maxime : Ne fais pas à un autre ce que tu 
ne veux pas qu'il te soit fait. 

De tous les textes que contient la Déclaration des 
droits de l'homme, aucun n'équivaut à celui-ci ; l'ar- 
ticle 6 est le plus magistral et le plus grand de tous. 
Jamais, jusqu'alors ni depuis, législateur ne formula la 
notion cle la liberté avec une telle élévation et une telle 
ampleur, unies à une telle précision et à un tel relief. 
A lui seul, l'article 6 suffirait pour illustrer la Déclara- 
ton de 93 ! 

Examinons les propositions qu'il renferme : 

Première proposition de l'article 6. — La liberté est le 
pouvoir qui appartient à V homme de faire tout ce qui ne 
nuit pas aux droits cV autrui. 

Cette définition de la liberté est irréprochable; cha- 
que homme a pour domaine de son droit ce qui est né- 
cessaire à la satisfaction de ses besoins, au développe- 
ment de ses facultés et le domaine de ce droit cesse au 
point où commence pour les autres le droit de satis- 
faire leurs besoins et cle développer leurs facultés. 

Et veut-on, pour exprimer la notion de la liberté, des 
termes encore plus catégoriques et plus nets, je dirai, 
en harmonie avec notre article, que la liberté est pour 
chacun le droit au développement de son individualité, 
et, en considérant l'homme en société, j'arriverai à 
poser pour la liberté de chacun cette unique limite, à 
savoir la liberté ou, ce qui est tout un, le droit des autres. 

Deuxième proposition de l'article 6.— Elle (la liberté) 
a pour principe la nature. 



192 



COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 



Voilà donc enfin le droit appuyé sur sa vraie base! 
Depuis des siècles l'Humanité s'efforçait de la trouver, 
cette puissante assise ; l'Humanité n'a point fait un vairi 
effort! Le dix-huitième siècle, Jean-Jacques en tête, a dit: 
Il faut revenir à la nature ! Revenir, c'était venir qu'il fal- 
lait dire, car, à mesure que l'on s'enfonce dans les âges 
de la barbarie sociale, ce que l'on rencontre, ce sont des 
institutions factices et contre nature, c'est la nature voi- 
lée par les nuages que l'ignorance et la superstition ont 
amoncelées devant elle, c'est la nature méconnue et dé- 
figurée! Mais qu'importe que le dix-huitième siècle et 
Jean-Jacques se soient trompés historiquement; ils ne 
se sont pas trompés en raison ; c'est par eux qu'a élé 
prononcé le fat lux de la vraie civilisation, et, entre 
tous les monuments législatifs, la Déclaration des droits 
de l'homme de 1793 est le premier qui porte à son 
frontispice ces mots sans rivaux : la liberté, par consé- 
quent le droit même, a la nature pour principe Grave 
parole, car désormais il devra être entendu que si Ton 
n'édifie pas sur la nature, c'est en dehors de la liberté, 
c'est en dehors du droit que l'on édifiera ! Grave et im- 
mense parole, car, à elle seule, elle est la négation de 
l'arbitraire, du despotisme et de la force ancienne! 

Elle sépare le passé de l'avenir, elle est le programme 
de l'avenir: 

Troisième proposition de l'article 6. — Elle (la liberté) 
a pour règle la justice. 

Qu'est-ce que la justice? La justice consiste à ne rien 
enlever de son droit à personne! mais ce n'est là que la 
justice négative et inerte! Il y a une justice plus h au le, 
plus intime que celle-là, il y a une justice positive et 



DES DROITS DE L'HOMME DE. 1793. 



193 



agissante; celle-là consiste à vouloir pour les autres tout 
ce qu'on a le droit de vouloir pour soi. 

Cette formule faite, je n'insiste pas! Nous retrouve- 
rons tout à l'heure, à la fin de notre texte, la notion de 
la justice sous une forme plus saisissante. 

Quatrième proposition de l'article 6. — Elle (la liberté) 
a pour sauvegarde la loi. 

Ainsi, même au point de vue du droit technique, 
l'art. 6 exprime admirablement ce qu'est la liberté. 
~ Arrière donc la protection sociale, arrière la tutelle 
sociale! La loi n'a qualité que pour sauvegarder la 
liberté. 

Cinquième proposition de l'article 6. — Sa limite mo- 
nde est dans cette maxime : Ne fais pas à un autre ce 
que tu ne veux pas qu'il te soit fait. 

Rapprochée de la troisième proposition, la cinquième 
que nous venons de reproduire, constitue un pléonasme 
quant à l'idée; en effet, entre la justice comme règle de 
la liberté et la limite morale de la liberté, il n'existe 
aucune différence. Mais combien ce pléonasme n'est-il 
pas fécond! Combien n'est-il pas lumineux! Si ceux qui 
prétendent qu'entre la liberté et la solidarité il y a un 
abîme, si ceux qui ne savent pas que la liberté implique 
la solidarité et qu'elle la commande, si ceux-là médi- 
taient un peu notre cinquième proposition, sans doute 
alors comprendraient-ils l'erreur profonde dans la- 
quelle ils sont plongés ! 

J'ai titre d'homme, et, comme moi, chaque homme a 
même titre; en ma qualité d'homme, j'ai un droit qui 
est mon droit; mais je ne puis affirmer un tel droit dans 
ma personne sans l'affirmer par là même dans celle des 

13 



194 



COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 



autres, et si je veux que ce droit soit respecté en moi, il 
faut que je le respecte dans les autres. Et, en effet, je ne 
pourrais cesser de l'affirmer et de le respecter dans les 
autres sans ébranler le titre dont j'argue moi-même. 
L'affirmation et le respect dans les autres de ce qu'on 
réclame pour soi, voilà la transition, voilà la déduction 
de la liberté à la solidarité ! 

Est-il assez clair maintenant qu'entre les deux il 
existe la relation logique, le rapport nécessaire, qui, 
dans la science géométrique, rattache le corollaire à 
la prémisse? 

Pour conclure sur l'ensemble de l'article 6, nous di- 
rons qu'avec ce seul texte on pourrait faire une Décla^ 
ration des droits et la meilleure de toutes. Pour cela, il 
suffirait de dérouler tout le faisceau des conséquences 
que renferme la notion de la liberté, et, en enchaînant 
les conséquences les unes aux autres, de bien les relier 
à leur principe. Toutefois, formulons une critique: puis- 
que, dans ce texte, les auteurs de la Déclaration de 93 
sont arrivés à une si grande hauteur philosophique, que 
n'ont-ils vu qu'il y avait encore un mot à ajouter pour 
bien faire entendre de quelle manière la liberté peut 
s'épanouir! Oui, à côté de la règle de justice, il y avait 
une autre règle à indiquer, il y avait à dire que la jus- 
tice elle-même sera toujours insuffisante si les hommes 
ne se sentent pas unis les uns aux autres par une cer- 
taine chaleur du cœur, par un certain sentiment vi\i- 
fiant, s'ils ne sont pas épris de l'amour les uns des au- 
tres et de l'amour de Tordre général. 

Summum jux, sur/mut injuria, se plaisent à dire les lé- 
gistes! Nous le dirons certes, pour notre part, autres 



DËS DROITS DE L'HOMME DE 1793. 



195 



ment qu'ils ne le disent, car bâtissant, quant à eiix, sur 
un fond d'injustice, ils ne peuvent arriver qu'à élever 
un édifice de même sorte ! Mais le droit extrême, même 
véritable, serait susceptible de conduire à une âpreté 
excessive dans les rapports avec les autres ; le droit 
extrême, interprété par l'individu, pourrait amener un 
heurt du droit des autres, s'il n'était tempéré par les 
égards et l'amour réciproques des hommes les uns pour 
les autres, par la fraternité humaine (57). 

Que si nous nous reportons, pour la définition de la 
liberté, à la Déclaration de Condorcet et si nous la rap- 
prochons de celle de 93, combien plus encore serons- 
nous portés à célébrer cette dernière! 

Condorcet nous dit que « la liberté consiste à pouvoir 
l'aire tout ce qui n'est pas contraire au droit d'autrui. » 
C'est à peu près notre première proposition. Mais, pour 
la suite, Condorcet ne fait que paraphraser cette idée et 
il n'aboutit ainsi qu'à une formule pleine de sécheresse 
et dénuée d'ampleur. 

Ce n'est pas tout, il ajoute que de la soumission à la 
loi dépend la conservation de la liberté! D'accord, si 
Condorcet est en possession de l'idée de la loi; mais 
notre philosophe ne paraît savoir de cette idée que 
ce que Jean-Jacques lui en a appris, et, à son tour, il 
enseigne que la loi est l'expression de la volonté gé- 
nérale. 

Ainsi, même si la volonté générale nous replace sous 
le joug d'un despote, nous conserverons la liberté! 
C'est là une conséquence irréfragable de la doctrine de 
Condorcet. Mais à quelle distance ne sommes-nous pas 
de la limite morale et de la limite juridique que vien- 



196 COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 

nent de nous indiquer les rédacteurs de la Déclaration 

de 93 ! 

ARTICLE 7. 

Le droit de manifester sa pensée et ses opinions, soit par la 
voie de la presse, soit de toute autre manière, le droit de s'as- 
sembler paisiblement, le libre exercice des cultes ne peuvent être 
interdits. 

La nécessité d'énoncer ce droit suppose ou la présence ou le 
souvenir récent du despotisme. 

Cet article mentionne à la fois trois libertés : 

1" La liberté de manifester sa pensée et ses opinions 
soit par la voie de la presse, soit de toute autre manière. 

2° La liberté de réunion (liberté de s'assembler paisi- 
blement). 

3° La liberté des cultes. 

Remarquons d'abord que la troisième de ces libertés, la 
liberté des cultes, n'est qu'une application des deux pre- 
mières, et que, par conséquent, il n'y avait pas lieu de 
l'indiquer comme une liberté primordiale. 

Quant à la liberté de réunion, sans doute elle est un 
mode de manifestation de la pensée, mais elle n'est pas 
cela uniquement, elle est encore bien autre chose que 
cela, elle permet l'échange immédiat des idées et des 
sentiments entre une collection d'hommes sur toute 
espèce de sujets, l'entente immédiate, la résolution 
immédiate d'agir en commun. 

La liberté de réunion a donc un caractère propre qui 



DES DROITS DE L'HOMME DE 1793. 



197 



en fait une liberté première à l'égal de la liberté de mani- 
fester sa pensée, et c'est ajuste titre que l'art. 7 la men- 
tionne à part. 

Mais j'ai deux nouvelles critiques à adresser aux 
auteurs de la Déclaration; dans aucun de leurs textes, 
ils n'ont fait allusion à la liberté d'association, et, dans 
aucun non plus, ils n'ont nommé explicitement la liberté 
d'enseignement. Or, au point de vue d'une terminologie 
et d'une analyse scientifique exacte, ce qu'il y avait à 
faire, le voici. 

Il fallait préciser le droit de manifester sa pensée et 
ses opinions et l'appeler du nom de liberté d'enseigne- 
ment, en employant ces expressions dans le sens le plus 
large et le plus vrai. 

Ainsi comprise, la liberté d'enseignementeût contenu, 
à peu près pour le tout, la liberté de la presse. 

Il fallait, en outre, reconnaître la liberté d'association, 
si différente de la liberté de réunion et qui est l'agréga- 
tion de plusieurs personnes mettant en commun leurs 
efforts pour atteindre un certain but. 

La liberté d'association, base de l'organisation po- 
litique et économique de la Commune future, de l'État 
lui-même, et de toutes les sociétés futures dans leurs 
différentes subdivisions comme dans leur ensemble ! 

Or, n'est-ce pas là un trait à noter que, dans aucune 
des Déclarations des droits de l'époque de la Révolution, 
pas plus dans celle de Condorcet que dans les autres, il 
ne soit question de la liberté d'association? C'est à notre 
siècle que revient l'honneur d'avoir dégagé l'idée de la 
liberté d'association et d'en avoir tout au moins entrevu 
les conséquences. 



198 COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 

En résumé, il existe trois libertés primordiales qui 
sont : 

1° La liberté d'enseignement, dans laquelle rentre en 
majeure partie la liberté de la presse ; 
2 U La liberté de réunion; 
3° La liberté d'association. 

J'examinerai successivement en quelques mots ces 
difïérentes libertés et je dirai dans un 4° ma pensée sut 
la Liberté des cultes. 

1° Liberté d'enseignement liberté de la presse , 

Qu'est-ce que la presse? C'est un moyen d'information 
quant aux faits ; est-ce cela avant tout? Non! avant tout 
la presse est un moyen d'instruction; l'information ne 
vient qu'en seconde ligne; l'information ne doit venir 
que comme auxiliaire du moyen d'instruction ! 

Quoi ! cet homme qui a entre les mains un ins- 
trument si puissant pour la diffusion des idées, cet 
homme se bornerait à n'être qu'un narrateur des faits 
quotidiens; il ne chercherait pas à en faire jaillir ren- 
seignement qui y est inclus, il ne s'efforcerait pas, il 
n'aurait pas pour souci constant de vulgariser les doc- 
trines dont son esprit est pénétré! Cela n'est pas pos- 
sible; cela ne serait pas digne d'un être intelligent, 
d'un être ayant le sentiment profond de son droit et la 
conscience de son devoir! 

La presse est une tribune; tous les jours, du haut de 
cette tribune, les vérités grandes et petites doivent être 
versées à pleines mains dans la collectivité sociale! Et, 



DES DROITS DE L'HOMME DE 1793. 



199 



en effet, comme nous l'avons dit, la presse n'est qu'un 
cas particulier de l'enseignement. 

Remontons donc à la liberté d'enseignement, afin de 
mieux comprendre ce que doit être celle de la presse (58). 

On appelle liberté d'enseignement le droit et le devoir 
pour chaque homme de communiquer sa pensée aux 
autres hommes, le droit et le devoir pour chaque 
homme de recevoir la communication qui lui est faite ! 
La liberté d'enseignement c'est le droit de pousser la 
vérité — et l'Humanité — en avant ! 

Mais, dira-t on, la pensée de l'homme prend sans 
cesse de fausses routes; la liberté d'enseignement ne 
peut-elle pas aller à rencontre du but qu'on lui assigne? 
Ne peut-elle pas devenir la liberté de répandre l'erreur? 

Assurément, je ne prête pas à ceux qui limitent la 
liberté d'enseignement l'intention inavouable et igno- 
minieuse de vouloir interdire la propagation de la vé- 
rité; je pense bien que c'est à l'erreur et à l'erreur seule 
qu'ils en veulent ! Mais est-il possible de faire à priori 
le triage entre la vérité et l'erreur? Gela est-il possible, 
à moins qu'il n'existe dans la société une autorité qui 
puisse à coup sûr discerner le vrai du faux, une sorte 
de pape infaillible ! 

D'abord, je remarque que l'erreur est souvent une 
vérité à demi entrevue, vérité incomplète aujourd'hui, 
demain complète. Sans doute, il arrive qu'en se déve- 
loppant cette vérité ou cette erreur modifie son appa- 
rence ; mais il n'en est pas moins exact que ce que les 
hommes d'une époque ont rejeté comme une erreur est 
devenu souvent pour ceux d'une autre époque le germe 
des plus précieuses découvertes. 



200 



COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 



Sans doute encore, les erreurs sont comme les vérités 
— elles se tiennent. Ce mot est vulgaire et profond! Une 
erreur en philosophie, si l'esprit qui l'a conçue n'est 
pas dénué de logique, ce sera une erreur dans toutes 
les branches scientifiques auxquelles cet esprit s'appli- 
quera : erreur en Morale, erreur en Économie politique, 
erreur en Droit, que sais-je? car le penseur, digne de ce 
nom, ne voit dans toutes les sciences que les éléments 
d'une synthèse immense, et plus ses conceptions s'atta- 
queront aux choses hautes, plus il y aura de chances 
que l'ensemble qu'elles commanderont ne soit tout 
affecté du môme vice, s'il n'est tout empreint de la 
même vertu. 

Ainsi, Gcethe, Lamarck, Geoffroy- Saint-Hilaire s'é- 
crient : « Unité de substance et continuité de composi- 
tion.» C'est toute une science nouvelle qui va surgir de 
cette grande intuition ! Qui donc aura qualité, qui donc 
aura titre pour dire : le principe est faux, la déduction 
est mal faite; halte-là aux aperceptions du génie! — 
C'est moi, répond l'État, moi, une pure entité, c'est moi 
qui ai compétence pour juger les œuvres de la science 
et pour y séparer ce qui est vrai de ce qui est faux ! 

Ah! si les restrictions à la liberté d'enseignement ne 
constituaient pas l'attentat le plus monstrueux contre 
l'esprit de l'homme, elles seraient encore la chose la 
plus insensée et la plus impraticable ! 

Revenons à la presse. 

La presse, cas particulier de laliberté d'enseignement, 
comporte-t elle des restrictions que ne comporterait pas 
la liberté d'enseignement? 

Pour placer cette question sur le terrain même dès 



DES DROITS DE L'HOMME DE 1793. * 201 



faits, j'examinerai à quelles restrictions la presse a été 
longtemps soumise ou est encore soumise en France. 
Ces restrictions sont au nombre de trois : 

1° Le cautionnement; 

2° Le timbre ; 

3° Certaines pénalités spéciales. 

Mais, avant de nous occuper de chacune de ces entra- 
ves, il est bon de rappeler comment elles sont nées. 

On était au lendemain de la chute de l'odieuse tyran- 
nie impériale ; alors des hommes qu'on a appelés des 
libéraux, parce qu'ils avaient vu avec déplaisir le pre- 
mier Bonaparte mettre en servitude eux et les leurs, 
ces hommes, dis-je, imaginèrent de donner au gros de 
la nation une certaine liberté d'apparence et d'apparat. 
Benjamin Constant, Royer-Collard, De Serres, Laisné fu- 
rent les promoteurs de cette législation de la presse qui, 
même après toutes nos Révolutions et toutes nos Décla- 
rations des Droits, pèse encore surl'esprit français (59). 

Qu'était-cë donc que ces hommes? 

Hâtons-nous de le proclamer, il n'en est point qui, plus 
que ceux-là, aient contribué à énerver en France les con- 
victions politiques, et à abâtardir nos générations. Gens 
êe juste-milieu, comme ils se définissaient eux-mêmes, 
c'est-à-dire de moyen terme et d'équivoque, esprits su- 
perficiels et la plupart pleins de morgue, voulant la li- 
berté pour le petit nombre qui possède, entendant bien 
la refuser à tous ceux qui n'ont rien, ces libérâtres in- 
ventèrent une série de bascules et de freins constitu- 
tionnels et entre autres la législation oppressive de la 
presse. 

Désormais, on aura la liberté de publier sa pensée, si 



202 



COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 



l'on est à même de déposer au préalable entre les mains 
du fisc une forte garantie pécuniaire, toute une véritable 
fortune, et si l'on peut rencontrer des lecteurs en posi- 
tion de payer quotidiennement au fisc un certain tribut. 
Et comme, malgré ces précautions, le pouvoir de la 
bourgeoisie française, par le progrès des temps, courrait 
peut-être des risques, la Némésis légale aura ses lanières 
levées pour châtier les perturbateurs. Voilà tout, le 
système 1 

1° Cautionnement. — Sur cette première entrave, ce 
qu'il y a, avant tout, à dire, c'est qu'elle établit une 
division entre les citoyens d'un même pays et sur La 
pire base; les uns ayant le droit d'écrire, parce qu'ils 
sont pourvus de moyens pécuniaires, les autres n'ayant 
pas le droit d'écrire, parce qu'ils n'ont pas aussi large- 
ment que les premiers les mêmes moyens. 

Que si ces derniers se plaignent et prétendent que les 
avantages sociaux n'existent que pour les riches, un 
des ministres de la bourgeoisie triomphante, un pédant 
de Sorbonne, le borné et cynique Guizot leur a répondu 
d'avance : Que ne s'enrichissent-ils (60 ? 

Dans ce système, la moralité, le savoir et l'intelligence 
ne comptent plus ; la seule chose qui importe, pour que 
l'on soit réputé apte à enseigner par la voie de la presse, 
ce sont les capitaux, et le plus éloquent commentaire de 
la loi sur le cautionnement, celui qui le fournira, c'est 
Lamennais : « Nous ne sommes pas assez riches pour 
continuer à écrire; silence au pauvre ! » s'écriait en 1848 
cet homme illustre, lorsque, à quelques mois de la Ré- 
volution de février, le rétablissement du cautionnement 
vint briser en ses mains la plume du journaliste, 



DES DROITS DE L'HOMME DE 1793. 203 

2° Timbre. — L'impôt du timbre, en matière de presse, 
c'est l'impôt sur le "plus haut produit qui puisse résulter 
de l'effort de l'homme, c'est l'impôt sur la pensée! 

Une telle taxe est la négation du système financier 
rationnel, car ce système veut qu'on n'impose pas le 
produit et apparemment pas le produit qui se nomme 
la pensée, de préférence aux autres. 

L'idée de ce système est que l'impôt soit assis sur le 
revenu et qu'il revête un caractère progressif. 

Mais ce n'est pas le lieu de traiter de la grave question 
du fondement de l'impôt. 

3° Législation pénale spéciale à la presse. — Il y a bien 
des manières de réfuter la conception d'un code pénal 
propre à la presse. D'abord, pour qu'il y ait un code pé- 
nal possible, la première condition sans doute est qu'il 
existe des délits susceptibles d'être définis et nettement 
caractérisés; or, quel est le légiste qui soit jamais par- 
venu à définir et à caractériser le délit spécial de presse? 

Et puis, punir les infractions commises par la voie 
de la presse, parce que la presse peut devenir un mode 
de communication de la pensée dangereux pour ce 
qu'on nomme l'ordre public, c'est bien peu, si l'on ne 
punit en même temps toutes les infractions qui se rat- 
tachent à la communication de' la pensée. 

Pourquoi punir le délit de presse et ne pas punir le 
délit de la communication verbale! C'est la communica- 
tion verbale qui est active, c'est elle qui pénètre et qui 
s'insinue partout; par conséquent, c'est celle-là qui, 
plus qu'aucune autre, menace l'ordre bourgeois et ris- 
que de le mettre en péril! — Ce n'est pas possible, me 
dit-on, et je n'en ai jamais douté, mais j'ai mené mes 



204 



COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 



adversaires jusqu'à l'absurde, afin d'essayer de faire 
entendre que ce qu'ils parviennent à réprimer, c'est la 
moindre chose, que la plus grosse, et forcément, leur 
échappe. 

Il n'y a pas de délits de presse, il n'y a pas d'autres 
délits pouvant être commis parla voie de la presse, que 
ceux qui peuvent l'être par tout autre mode de commu- 
nication de la pensée; il n'y a pas, en résumé, place 
dans le catalogue des délits pour les aberrations de la 
pensée. Voilà le dernier mot. C'est ce qu'a compris 
l'Amérique du Nord où la presse jouit d'une liberté sans 
limites; aussi, après avoir exposé cette situation, un 
écrivain que j'aime à citer ici ajoute -t- il ces paroles 
notables : « Je constate que, parmi les douze millions 
d'habitants qui vivent aux États-Unis, il ne s'en est pas 
encore rencontré un seul pour demander qu'on restrei- 
gnît la liberté de la presse. » (De Tocqueville.) 

Tel est l'esprit du Nouveau Monde! Quant à celui de 
l'Ancien, il est tout autre, et ce n'est qu'à grand'peine 
que nous, hommes issus de ce monde ancien, nous par- 
venons à nous dégager de tous les débris du passé, 
de tous les préjugés qu'il a amoncelés; or, ces débris, 
ces préjugés d'où viennent-ils? De la servitude dans 
laquelle a vécu le vieux monde. 

Au surplus, l'article 7 de la Déclaration de 93 n'est 
pas irréprochable pour la partie qui concerne la liberté 
de la presse; il porte que cette liberté ne peut être 
interdite et il eût bien mieux valu dire, comme Con- 
dorcet l'avait fait, que non-seulement elle ne peut être 
interdite, mais qu'elle ne peut même être ni suspendue 
ni limitée. 



DES DROITS DE L'HOMME DE 1793. 20 j 



2° Liberté de réunion. 

Ainsi que nous l'avons dit, le droit de réunion dépasse 
de beaucoup par certains côtés le droit de manifester 
sa pensée, tout en ne l'égalant pas par d'autres. Comme 
celui-ci d'ailleurs, il correspond à tous les modes pos- 
sibles de l'activité de l'homme; mais il a sa vertu pro- 
pre, son influence propre, et il est susceptible d'at- 
teindre à une puissance dont aucune vue à priori ne 
saurait fournir la mesure. C'est en se rapprochant les 
uns des autres que les hommes, peuvent s'entendre 
d'ordinaire avec le plus d'aisance sur les vérités les plus 
abstraites et les plus hautes, c'est-à-dire sur les prin- 
cipes; c'est en se rapprochant les uns des autres qu'ils 
peuvent également le mieux convenir de l'application 
plus ou moins immédiate que comportent les. vérités 
scientifiques; c'est aussi par ce même rapprochement 
qu'on peut le mieux mettre en évidence les intérêts 
présents et se concerter de la manière la plus efficace 
sur la satisfaction qu ils réclament; c'est par la réunion 
que l'esprit d'entreprise, de négoce, peut le mieux s'é- 
veiller et le mieux fructifier ; par la réunion enfin que 
les sentiments affectifs du cœur humain peuvent le plus 
favorablement se développer. Importance morale, gou- 
vernementale, économique, voilà ce que l'on trouve dans 
le droit de réunion. Délimiter ce droit, le définir, l'ana- 
lyser, c'est, à mon sens, en démontrer la légitimité. 
Allez, au surplus, au fond des choses, et supposez le 
droit de réunion supprimé, supprimé pour le tout, la 



206 COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 

société a perdu un de ses organes essentiels, elle a 
cessé d'être ! 

Mais serait-il illégitime soit de le restreindre, soit 
tout au moins de le régler? 

Je déclare en commençant que, pour ma part, je n'é- 
tablis aucune différence entre les règlements et les 
restrictions, et que je repousse au même titre les 
deux. 

Mais voyons la question de plus près. 

Si le droit de réunion peut être légitimement réglé ou 
restreint, qui le restreindra et au nom de qui le res- 
treindra-t-on? Apparemment, il serait d'une logique 
étrange d'admettre que ce soient les hommes investis 
des fonctions publiques, les mandataires, qui aient qua- 
lité pour diminuer le droit de leurs mandants, et, au 
même point de vue de raison, il ne serait pas moins 
singulier, ce semble, de reconnaître à un groupe, si 
nombreux qu'il soit, la faculté d'abdiquer toutou partie 
de ce droit non-seulement pour chacun des individus 
composant le groupe, mais encore pour chacun de 
ceux qui formeraient un groupe moins nombreux ! Et 
puis, que retrancher dans le droit de réunion? Ce qu'il 
est, il l'est dans sa complexité; en enlever quelqu 
chose, c'est le mutiler, et le mutiler c'est le violer! 

Permettrait-on, en effet, à vingt et à trente indivi- 
dus de se réunir et le défendrait-on à cent et à mille? 
Mais le droit de se réunir à d'autres appartient indivi- 
duellement aussi bien à chacun de ceux faisant partie 
des cent ou des mille qu'à chacun de ceux qui font par- 
tie des vingt ou tles trente, et si ceux-là jugent qu'il leur 
rsl bon de conférera cent ou à mille, qui donc répète^ 



DES DROITS DE L'HOMME DE 1793. 



207 



rai-je, aurait qualité pour leur dire que cela est mau- 
vais et pour dresser une barrière devant eux? 

S'aviserait-on d'une autre limitation, et interdirait-on 
aux individus réunis l'examen de certains sujets? 

Je veux bien mettre maintenant de côté la question 
de titre et de compétence pour ceux qui formule- 
raient cette interdiction; mais, à ne considérer les diffé- 
rents sujets qu'en eux-mêmes, pourquoi les individus 
réunis n'auraient-ils pas le droit de choisir ceux que 
bon leur semble? Lorsque l'activité de l'homme s'exerce 
normalement, est-ce que toutes ses expansions ne sont 
pas respectables, est-ce qu'elles ne le sont pas toutes 
également? Est-ce qu'elles ne sont pas toutes un droit 
et un besoin de sa nature? Et quant au cas où les indi- 
vidus réunis traiteraient des sujets qu'il vaudrait mieux 
qu'ils omissent, comment décider cette chose délicate, 
et qu'ont d'ailleurs à dire les autres, au point de vue 
légal, dès le moment qu'on respecte le droit de leur 
personnalité? 

Cela m'amène directement à une question spéciale 
que soulève le droit de réunion. Il faut qu'on se réu- 
nisse quelque part ; le droit des citoyens de se réunir 
dans des lieux autres que la voie publique, ce droit, 
viens-jede démontrer, est primordial; mais que sera-ce 
si la réunion envahit la voie publique? 

Quoiqu'elle ne soit pas sans gravité pour le présent, 
cette question n'a pas d'importance au fond. C'est là 
une simple affaire de police. J'entends que, la voie pu- 
blique appartenant à chacun, c'est au fonctionnaire qui 
en a la garde de veiller à ce que l'usage que chacun 
l'ait de son droit ne porte pas atteinte au droit des au- 



208 COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 

très. En somme, il y a lieu de n'opposer aux réunions 
sur La voie publique que les restrictions absolument 
commandées par l'idée du respect du droit de chacun. 

3" Liberté d'association. 

Quoique notre Déclaration des droits de l'homme n'en 
ait pas parlé, le droit d'association est cependant bien 
distinct du droit de réunion. 

Dans le cas du droit de réunion, on s'assemble, on met 
ses idées en commun, on les discute, on les contrôle, on 
prend s'il y a lieu des résolutions, puis on se disperse. 

L'association au contraire est permanente; l'associa- 
tion est de toutes les heures. 

Et, s'il est utile de l'apprécier, je dirai que l'associa- 
tion est le levier le plus puissant pour aider à la satis- 
faction des besoins 5 j'ajouterai que, scrutée à fond, elle 
apparaît ce qu'elle est, ce qu'elle a toujours été en réa- 
lité et deviendra de plus en plus, un milieu indispensa- 
ble au développement des besoins. 

En voilà assez, sans doute, pour légitimer le principe 
de l'association ; mais ici revient l'éternelle question : 
doit-on reconnaître aux individus le droit de s'associer 
comme ils l'entendent? 

C'est assurément le cas de rappeler la base rationnelle 
sur laquelle toute la science politique est à construire; 
cette base, c'est celle du droit individuel ; or, le droit 
individuel ne comporte d'autres restrictions que celles 
qui dérivent de sa nature même. Le droit de chacun va 
exactement jusqu'à la limite extrême où commence le 



DES DROITS DE L'HOMME DE 1793. 209 



droit de l'autre, et, pour chacun, la formule de son 
droit est : « Développe tes facultés sans entraves. » La 
liberté d'association découle-t-elle de cette prémisse? 

L'affirmative est bien évidente, car lorsque deux ? trois 
hommes, ou un million, conviennent d'unir leurs facul- 
tés pour atteindre un certain but, comment un homme, 
qui est en dehors de ces deux, trois, ou de ce million, 
aurait-il le droit de leur dire : Vous ne pourrez pas 
unir vos efforts? Et si un seul homme n'a pas ce droit, 
il n'y a pas l'ombre d'une raison pour que trente mil- 
lions l'aient à leur tour ! Non, tant qu'on ne touchera 
pas au droit des individus qui sont en dehors de l'asso- 
ciation, tant qu'on ne les empêchera pas de développer 
pour leur compte leurs propres facultés, ceux-là iront 
rien à voir dans ce que font les autres ! Mais que dis-je, 
qu'ils n'ont rien à y voir? Ils ont, au contraire, tout à y 
voir, en ce sens que, s'ils comprennent leur propre 
droit, ils seront les champions et non les antagonistes, 
les défenseurs réfléchis et non les contradicteurs étour- 
dis du droit des autres. Et c'est ainsi qu'en toutes 
matières apparaît, comme une résultante du droit et de 
la liberté de chacun, la solidarité de tous dans le droit 
et dans la liberté! 

Finalement, la faculté pour les hommes de s'associer 
est donc, au premier chef, une conséquence de la na- 
ture et du libre droit de l'individu humain; mais 
n'existe-t-il pas certaines conditions d'existence qui 
puissent légitimement être imposées à l'association? Il 
n'en existe qu'une seule, et, comme toutes les limita- 
tions légitimes, celle-là est inspirée par l'idée du respect 
du droit d'autrui. Nous allons l'indiquer et la préciser 

14 



âiO COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 



D'abord, reconnaître aux individus la liberté de s'as- 
socier, c'est leur reconnaître le droit de former, en 
toutes circonstances, pour n'importe quel but, une as- 
sociation composée d'un nombre indéfini de membres ; 
c'est, en outre, leur reconnaître le droit de donner à 
cette association une personnalité juridique. Or, la per- 
sonnalité juridique a des conséquences considérables. 
Une personne, selon le droit, est apte à avoir un patri- 
moine,' à être propriétaire, créancière, débitrice. Les tiers 
ont donc un intérêt évident à savoir qu'il existe telle as- 
sociation ayant une personnalité juridique ; autrement, 
ils seraient exposés à confondre le patrimoine de cette 
agrégation avec celui des individus qui en font partie; 
ils tomberaient donc, à cet égard, dans d'inévitables 
erreurs et encourraient de fréquents préjudices, soit, 
qu'ils traitassent avec l'association, soit qu'ils eussent 
affaire à un de ses membres qui n'agirait que pour son 
propre compte. Ainsi, pour ne pas nuire aux tiers, il 
est indispensable que l'association qui veut se revêtir 
d'une personnalité juridique leur dénonce son existence 
et toutes les conditions fondamentales qui s'y ratta- 
chent. 

Ici, nous rencontrons deux objections, fort appuyées 
l'une et l'autre, et une grave difficulté. Les deux objec- 
tions sont, l'une d'ordre politique dans le sens strict; 
l'autre d'ordre économique. Quant à la difficulté, elle est 
avant tout juridique. Voyons tout au long les deux ob- 
jections; nous formulerons et attaquerons ensuite la 
difficulté juridique. 

On nous dit d'abord : Si vous admettez les individus 
à se grouper à leur guise en associations et à revêtir à 



DES DROITS DE L'HOMME DE 1793. 



211 



leur guise ces associations de la personnalité civile, vous 
courez le risque de livrer l'État, le Département, la Com- 
mune, en proie aux influences les plus pernicieuses; 
vous aboutissez, en définitive, à la négation de l'État, 
du Département, de la Commune, car il n'est pas im- 
possible qu'il s'élève alors des associations tellement 
puissanteG qu'elles en arrivent à mettre en échec l'État, 
le Déparlement et la Commune. 

Je commence par répondre qu'en face des corporations 
répulées dangereuses par les personnes qui présentent 
une telle objection, c'est à ces personnes à en former 
d'autres qui soient de nature à tenir tête aux premières; 
et je n'imagine pas que les mêmes personnes placent si 
peu de confiance dans la vérité et dans leur propre ar- 
deur à la propager, qu'elles se sentent près de tomber 
en défaillance par le seul fait que leurs adversaires au- 
ront également dans leurs mains une arme qui est dans 
les leurs! C'est une objection bien vieille déjà et cô- 
toyant quelque peu le lieu commun, que d'opposer 
que « la liberté a ses dangers. » Eh! sans contredit, elle 
a les siens, qui le nie? Et ils seront d'autant plus 
grands qu'elle ne rencontrera pour la servir que des in- 
telligences affaissées et des cœurs éteints, car alors ce 
seront ses ennemis, s'ils ne participent pas aux mêmes 
faiblesses, qui en profiteront pour l'anéantir. Mais, dans 
un tel état d'ailleurs, il importe peu qu'une nation 
suive telle ou telle voie, c'est toujours à la chute finale 
qu'elle arrivera si elle ne porte intimement en elle des 
forces suffisantes pour se relever à une certaine heure 
de sa prostration. 

Au fond, c'est sur le plus lâche sentiment du cœur 



212 COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 

humain, sur la crainte de la lutte, qu'est fondée l'ob- 
jection que j'examine; mais je ne m'en tiendrai pas là! 

Voyons maintenant s'il y a lieu de craindre que l'exis- 
tence même de ces divisions politiques qu'on appelle 
Commune, Département, État, ne risque d'être mise en 
péril par les puissantes associations que l'on redoute. 
C'est ici que je pourrais éprouver quelque embarras, si 
je parlais uniquement au point de vue du temps actuel; 
mais je pose des principes, et c'est aux praticiens de la 
politique à chercher quelle application immédiate ils 
comportent, en d'autres termes, dans quelle mesure les 
faits actuels sont susceptibles de leur être accommodés 
et appropriés. Ce que j'affirme, pour ma part, c'est qu'il 
faut s'orienter du côté de ces principes. 

Au point de vue de la science politique pure, de la 
politique abstraite et exacte, la Commune, le Départe- 
ment, l'État, reposent-ils sur le libre droit des indivi- 
dus? Doivent-ils eux-mêmes, en raison, être des asso- 
ciations libres? Oui, à coup sûr, car si les milieux où 
se meut l'individu ne sont pas organisés librement, 
comment l'individu y serait-il libre? Et alors se pose ce 
dilemme : 

Ou bien dans un lieu et dans un temps donnés, la 
Commune, le Département, l'État, seront ce qu'ils doi- 
vent être, des associations procédant du libre choix des 
individus, et où de la base au faîte régnera la liberté; 
et alors ces associations n'auront rien h craindre de 
toutes celles qui, plus spéciales, plus petites et plus 
faibles, voudraient engager la lutte avec elles : 

Ou bien la Commune, le Département, l'État ne seront 
pas assis sur le fondement de la liberté et du vrai droit, 



DES DROITS DE I/HOMME DE 1793. 



213 



ils seront issus de la force antique et de l'injustice, et il 
serait bon qu'ils fussent sapés de plus en plus par les 
associations plus ou moins libres qui parviendraient à 
se former clans leur sein, il serait excellent que ces 
associations réussissent à les renverser et à en prendre 
la place. 

Mais, me dit-on, alors il ne va y avoir rien de fixe, 
rien de stable dans l'organisation politique; le caprice 
des individus sera la loi, et' ce qui, la veille, aura été 
fait par eux pourra, le lendemain, être défait par eux. 

Cette critique a-t-elle quelque valeur? Appliquée aux 
républiques anciennes, pour certains détails de la vie 
sociale, elle est spécieuse, et elle n'est que cela, car la 
prétendue mobilité des démocraties anciennes n'a em- 
pêché ni la brillante et libre Athènes, ni la rigide Sparte, 
ni la despotique Rome de s'élever à un haut degré de 
puissance. Mais prenons garde d'ailleurs, qu'entre les 
républiques anciennes et la cité dont j'explique le mo- 
dèle, il existe un intervalle qui est presque un abîme! 

D'abord, les conditions économiques des républiques 
anciennes et celles de la cité économique nouvelle ne se 
ressemblent en rien. A Athènes, à Sparte, à Rome, c'était 
l'esclave qui travaillait et le peuple oisif pris en masse 
pouvait se permettre d'apporter dans la cité tous les 
changements qu'il imaginait sans que l'esclave s'arrêtât 
de travailler et de nourrir ses maîtres. Dans la cité dé- 
mocratique nouvelle, tous sont destinés à travailler, 
chacun est destiné à ne vivre avant tout que du résultat 
de son effort propre; transformation immense et qui, 
le jour où l'Humanité sera définitivement entrée dans 
l'ordre ouvert par la Révolution française, amènera la 



214 



COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 



substitution de révolution réglée et réfléchie aux inno- 
vations hasardeuses et aux tâtonnements causés par le 
mysticisme et par l'empirisme politique. 

Mais ce n'est là encore que la moindre différence entre 
les républiques anciennes et la cité démocratique nou- 
velle. Tandis qu'à Athènes, à Sparte et à Rome le droit 
de l'homme, en tant qu'homme, demeura toujours in- 
connu, ce droit, c'est la pierre angulaire de la démo- 
cratie nouvelle. Or, vouloir que l'homme ait son droit 
parce qu'il est homme, c'est vouloir que tout homme, 
parce qu'il est homme, soit promu à la dignité 
d'homme; c'est donc vouloir que l'instruction, au lieu 
de demeurer un privilège, soit versée de plus en plus 
sur la tête de tous les hommes. Mais à qui persua- 
dera-t-on que, plus la science se répandra, plus en 
même temps l'esprit de conduite diminuera (61)? 

Pour que la vraie République arrive, il faut que la 
généralité des hommes croisse en moralité, cela est 
certain, et par là, j'entends qu'il faut qu'elle croisse en 
esprit de travail et en esprit de conduite; or, elle y croî- 
tra nécessairement par la vulgarisation de l'instruction 
et par une meilleure direction tout à la fois de l'éduca- 
tion et de l'instruction; et alors, renforcés par la raison 
scientifique et s'alliant avec elle, l'esprit de travail et 
l'esprit de conduite formeront une digue plus que suffi- 
sante contre les écarts de la fantaisie et contre la ten- 
tation des changements inconsidérés. Voilà la réponse 
à faire à ceux qui prétendent que la démocratie bàtil 
sur un sol mouvant. 

Sans doute de nos jours, jours de transition, de divi- 
sions, de luttes à outrance, la démocratie qui est à peine 



DES DROITS DE L'HOMME DE 1793. 215 



en possession de ses premiers principes, la démocratie 
qui, sur tant de points, s'ignore elle-même, et qui abrite 
sous son drapeau les opinions les plus opposées, la dé-* 
mocratie, dis-je, dans un tel état, peut paraître recéler 
en elle-même une cause d'instabilité. Mais laissez faire 
le mouvement des choses, laissez arriver le temps où 
l'on comprendra que l'idéal du droit nouveau et de la 
science politique nouvelle c'est de donner à chacun la 
possibilité de s'appartenir; où l'on se rendra compte 
aussi que tous sont intéressés à respecter la liberté de 
chacun et à ce que cette liberté ne soit opprimée par 
aucun autre ; laissez arriver le temps où, librement ag- 
glomérés, les individus s'organiseront eux-mêmes en 
Communes, en États et en circonscriptions intermé- 
diaires, et le danger qui paraîtra alors le plus chimé- 
rique sera que ces agglomérations détruisent de leurs 
mains les groupements qui seront leur œuvre. 

Je passe maintenant à l'autre objection que j'ai annon- 
cée, à l'objection économique. Je la formule, à son tour, 
dans toute son étendue et avec toute sa force apparente 

Si des associations revêtues de la personnalité civile 
peuvent se former, me dit-on, sous la seule condition 
d'avertir les tiers des conditions de leur existence, ces 
associations, par leur vertu propre, ne sauraient man- 
quer d'accaparer en un temps plus ou moins long une 
partie de la richesse, notamment une partie du sol. Or, 
il y a là un grave danger, car cette richesse concentrée 
en certaines mains, deviendra ce que voudront les asso- 
ciations propriétaires; elle pourra demeurer impro- 
ductive et stérile, et chaque membre du corps social 
souffrira d'une telle concentration. Ajoutons spéciale- 



216 



COMMENTAIRE DÉ LÀ DÉCLARATION 



ment pour le sol que, comme son étendue est limitée, 
il pourra advenir que, à un jour donné, ce soient deux 
ou trois grandes associations qui en soient à elles seules 
propriétaires pour le tout (62). 

Comme la précédente, cette objection aledouble tort de 
méconnaître les conditions économiques nouvelles et les 
résultats certains du nouvel enseignement scientifique. 

D'abord, en me plaçant au point de vue des condi- 
tions économiques nouvelles, j'affirme que cet accapa- 
rement, à supposer qu'il se réalisât quelque jour, ne 
saurait longtemps subsister, à moins qu'il ne fut utile. 
On est bien forcé d'admettre, en effet, que, dans une 
société où les plus intelligents et les plus honnêtes l'em- 
porteraient sur ceux qui ne le seraient pas autant, l'as- 
sociation qui commettrait la folie insigne et coupable 
d'accaparer pour le plaisir de le faire, recevrait bien vite 
le châtiment qu'elle aurait encouru ; elle ne tiendrait 
pas devant les efforts de ceux qui chercheraient à la dé- 
truire. On redoute de voir la main-morte des vieux 
temps reparaître dans les faits économiques; on craint 
de voir la jachère se répandre, ou tout au moins les 
terres mal cultivées devenir nombreuses; mais, dans les 
conditions économiques d'une société libre, ceux qui ne 
sauront pas user de leurs capitaux se ruineront infail- 
liblement, et le péril dont on s'efforce de nous effrayer 
n'est qu'une vaine imagination. 

Et comment, en effet, quelques associations parvien- 
draient-elles à accaparer le sol? Cela ne pourrait se 
produire que par des donations dont elles seraient gra- 
tifiées ou par le résultat de leur travail propre. Par des 
donations — mais qui peut se permettre la fantaisie de 



DES DROITS DE L'HOMME DE 1793. 



217 



faire d'importantes donations en biens-fonds, si ce n'est 
le propriétaire qui réunit d'immenses domaines en ses 
mains ! Or, à mesure que les sociétés avancent, les gran- 
des fortunes territoriales disparaissent, etily a tel pays, 
la France, par exemple, où on les compte fort aisément. 
Que si c'est, d'ailleurs, par le résultat de leur travail 
que les associations doivent devenir maîtresses d'une 
plus ou moins grande partie du sol, c'est que ces asso- 
ciations sont composées d'hommes actifs, et il serait bien 
difficile de supposer qu'après avoir acquis la terre par 
des labeurs répétés, ils la laissassent devenir en leurs 
mains improductive et stérile. Ce n'est donc point par 
une concentration de cette sorte que l'intérêt social 
risquerait d'être mis en péril. 

Mais il y a encore une autre réponse à faire. Les dé- 
fenseurs de l'objection ne tiennent pas compte des résul- 
tats qu'on est en droit d'attendre d'une réorganisation 
assise sur des bases scientifiques. On admet dans cette 
objection qu'il existera des hommes enclins à faire aux 
associations des donations de biens-fonds, et qui n'au- 
ront en même temps nul souci d'imposer des conditions 
à l'existence et à la perpétuation de ces donations. 

Or, c'est là une invraisemblance, et cette invraisem- 
blance ne fera qu'aller en augmentant, car lorsque la 
morale aura pris les développements qu'elle doit avoir, 
le propriétaire saura que sa fonction économique se 
double d'une fonction morale, et que notamment, en 
disposant à titre gratuit de ses biens, s'il exerce un in- 
contestable droit, ce droit, du moins, a-t-il pour règle 
et pour limite un devoir. 

Je ne suis partisan ni des légitimes ni des réserves, 



218 COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 

ni d'aucune institution du même genre pour les enfnnU. 
ni à plus forte raison pour des héritiers moins proche-; 
j'estime que toutes ces institutions sont également ini- 
ques, car elles sont également contraires au principe 
même delà propriété. Je reconnais doncà chacun le droit 
de disposer à titre gratuit comme il l'entend ; mais ren- 
seignement de l'avenir dira au propriétaire : donnez et 
testez à votre guise; seulement, en donnant et en les- 
tant, pesez et mesurez les conséquences morales et éco^ 
nomiques que vos actes entraîneront, et si les proprié- 
taires le font (et il faudra bien qu'ils en viennent à le 
faire), je n'ai pas peur, pour mon compte, que les as- 
sociations accaparent la richesse (63). 

Quelle est, en somme, la conclusion de cette longue 
discussion? C'est une affirmation nouvelle et péremp- 
toire du droit d'association dans toute son ampleur; 
c'est l'affirmation du droit des individus de créer, en 
s'associant, même cette chose extrême, la personnalité 
civile. Mais, précisément de ce dernier point, un embar- 
ras surgit. Une personne civile, ai-je déjà fait remar- 
quer, est apte à avoir des biens en propre, et c'est même 
cette aptitude qui constitue le principal avantage qu'ont 
en vue les associations, lorsqu'elles revêtent la person- 
nalité civile. Quelles seront les règles de cette propriété 
collective ? Seront-elles différentes de celles qui gouver- 
nent la propriété individuelle? Non, et, pour aborder saitij 
plus de retard la question délicate, je suppose qu'une 
donation, un legs, une fondation, comme l'on dit, ait eu 
lieu au profit d'une certaine association; puis, un inter- 
valle d'un demi-siècle, d'un siècle ou de deux s'écoule, 
et voilà que l'association qui s'était annoncée comme 



DES DROITS DE L'HOMME DE 1793. 



219 



devant poursuivre un but très-déterminé, a complète- 
ment changé de direction; que décider alors quant à 
la fondation? La laissera-t-on subsister? 

Évidemment, je me place ici en dehors de l'hypothèse 
d'une association industrielle; celle-là renferme toujours 
deux causes de dissolution; il y a toujours un moment 
où quelques-uns de ses membres, ou même un seul veut 
se retirer, et de tout temps cette volonté, dans les asso- 
ciations industrielles, dont les statuts ne limitent pas la 
durée, a été rangée parmi les causes de dissolution. Mais, 
lorsqu'il s'agit d'associations ayant en vue un but scien- 
tifique, il est souvent arrivé que des hommes qui s'é- 
taient groupés afin de réaliser indéfiniment un certain 
dessein, et qui avaient," à ce titre, bénéficié de dispo- 
sitions gratuites, n'étaient pas imités par leurs descen- 
dants. Est-ce que, dans une pareille situation, quand 
les descendants, au lieu de suivre les errements de leurs 
ancêtres, s'engagent dans une voie toute différente, est- 
ce que, dans ce cas, dis-je, il est admissible que l'as- 
sociation continue à profiter des fondations dont elle a 
été autrefois l'objet? 

Je ferai plusieurs réponses. 

Je répéterai d'abord que, plus la démocratie péné- 
trera dans les institutions, moins les fortunes des par- 
ticuliers présenteront d'écart entre elles, moins il y en 
aura de supérieures et d'inférieures les unes par rap- 
port aux autres, et cette égalisation sera en général peu 
propice à l'esprit de libéralité. Cependant cela n'empêche 
pas d'une manière absolue qu'il ne puisse être fait des 
donations et des legs au profit d'associations; il pourra 
fort bien arriver, par occasion au moins, qu'un pro- 



220 COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 

priétaire, en mourant, estime avoir toutes raisons de 
laisser sa fortune, grande ou petite, par exemple, à une 
société savante ou à un établissement d'instruction. Et 
ainsi notre première réponse n'en serait pas une. 

Je passe donc à une seconde tout à fait générale, 
celle-là, et allant plus au fond de la question. 

J'ai déjà dit que dans la morale que l'avenir connaîtra, 
dans la morale scientifique, il se trouvera un chapitre 
qui réglera les devoirs du propriétaire. Parmi ces devoirs, 
je place pour l'homme qui dispose à titre gratuit l'obli- 
gation de s'expliquer sur les conditions qu'il impose à 
sa libéralité, l'obligation aussi de prévoir l'abus qu'on 
en pourrait faire, et de porter, pour ce cas, les sanctions 
équitables et sages. Ce propriétaire idéal comprendra 
son devoir à l'égal de son droit, il aura du savoir, il 
aura de la diligence, ou bien il ira trouver ceux qui 
ont du savoir et de la diligence. J'entends donc que si 
l'association qu'il a gratifiée cesse de poursuivre le but 
qu'elle s'était assigné, il suffira de se reporter au titre 
de la fondation pour décider de ce qu'il en doit advenir. 

Mais enfin, il est possible que le titre soit muet et ta 
question d'ailleurs se présente comme une difficulté 
actuelle; de quelle façon donc la résoudre? 

11 n'y a pas, à mon sens, de problème plus grave 
parmi ceux qu'ont agités les publicistes contemporains. 

Voici la solution que, pour ma part, j'adopte, et c'est 
de l'ensemble de mes idées sur la dévolution héréditaire 
que je la déduis (64). 

De. deux choses l'une, poser ai-je en principe : ou le 
fondateur a laissé des héritiers, des héritiers en situation 
de prouver leurs droits, ou bien il n'en a pas laissé. 



DES DROITS DE L'HOMME DE 1793. 



221 



Dans la première hypothèse, qui se rencontrera bien 
rarement, j'en conviens, au bout d'un certain temps, je 
ne vois autre chose à faire que de laisser les héritiers 
libres d'agir ou de s'abstenir à leur guise. N'ayez peur, 
ils agiront, ils ne laisseront pas les biens aux mains 
dïine association infidèle à l'esprit de ses statuts 
originaires ; ils ne demanderont pas mieux que de les 
revendiquer cà leur profit. 

Dans la seconde hypothèse, c'est-à-dire s'il n'y a pas 
d'héritiers, c'est la collectivité sociale qui légitimement 
hérite. Mais sera-ce l'État, le Département ou la Com- 
mune? Je trouverais fort bon que ce fût la Commune, 
qui est un milieu moins vaste, qui est celui que l'indi- 
vidu connaît le mieux, celui auquel le rattachent les 
liens les plus étroits et les plus intimes. Il appartiendra 
donc aux représentants de la Commune de saisir de la 
question la délégation judiciaire et de l'appeler à en 
décider. 

4° Liberté des cultes. 

Le culte est une manifestation extérieure de la croyance 
religieuse Cherchez, au surplus, toutes les manifesta- 
tions possibles d'une croyance, d'une idée ; au point de 
vue politique, vous ne trouverez rien de plus que la 
liberté d'enseignement, que la liberté de réunion, que la 
liberté d'association. Qu'est-ce donc que la liberté des 
cultes? C'est, comme je l'ai marqué, une liberté sccon.de 
se résumant dans ces trois libertés fondamentales. Si on 
les admet toutes trois, on ne peut, sans la plus impar- 
donnable inconséquence , dénier la liberté de leur 



222 



COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 



culte à ceux qui font profession d'une certaine croyance. 
Certes, je réputé la croyance religieuse incompatible 
avec l'esprit scientifique, et, ce disant, je ne distingue 
même pas entre les religions qui ont pour base, connu.; 
c'est le cas du plus grand nombre, un anthropomor- 
phisme grossier, et celles qui reposent sur une concep- 
tion moins abaissée, car toutes admettent le miracle 
comme possible, et ainsi aucune ne peut s'allier avec la 
permanence des lois de la nature. Je repousse donc, en 
termes absolus, la croyance religieuse et par là égale- 
ment le culte. 

Mais, entre une dénégation individuelle à rencontre 
de toute religion et une théorie politique, il existe un 
intervalle. Je désire ardemment que l'Humanité en niasse 
atteigne un degré assez haut pour qu'elle déserte les 
voies religieuses et ne fréquente plus que les voies scien- 
tifiques; je ferai dans ma sphère tous les efforts pos- 
sibles pour que ce que je désire advienne; mais je n'ai 
pas le droit d'empêcher qu'un autre qui est placé à un 
point de vue opposé n'ait un désir contraire et ne fasse 
des efforts contraires aux miens. Or, nous avons même 
titre à agir, l'un et l'autre, selon les dictées de notre 
conscience. Telle est la solution du problème de l'Église 
libre dans les nations libres. 

Quant aux hommes de la Révolution, ils ont proclamé 
la liberté des cultes, Font-ils réalisée? Non, et ce point 
a été une de leurs plus graves erreurs, ils se sont ima- 
gipé de démocratiser le Christianisme. Mais la dé- 
mocratie est une idée, et le Christianisme est une foi ; 
la démocratie est identique à la science dont elle 
aspire à être l'expression dans l'ordre politique : elle tend 



DES DROITS DE L'HOMME DE 1793. 223 

donc à former un tout homogène et cohérent; le 
Christianisme est un amas de dogmes, de toutes prove- 
venances, soudés ensemble; la démocratie veut la liberté 
de chacun, c'est là sa visée essentielle, le Christianisme 
soumet Thomme à son Dieu chimérique et à tous ceux 
qui ont reçu mandat de ce Dieu; comment donc allier 
la démocratie avec le Christianisme? Autant eût valu 
songer à marier le soleil avec les ténèbres. Ce qu'il fal- 
lait, au contraire, c'était, dans l'ordre politique, se hâ- 
ter de séparer entièrement la cause de la République de 
celle du Christianisme et le combattre lui-même à ou- 
trance parles armes scientifiques (65). 

Cependant, ce n'esl qu'en l'an III que les indications 
de la raison sur ce point fondamental furent suivies par 
les hommes qui gouvernaient alors la France. Malheu- 
reusement, ceux-là n'étaient point aptes à faire germer 
sur notre sol l'idée républicaine; aussi, le principe si 
indiscutable de la séparation de l'Église, le seul qui soit 
en harmonie avec la conception de la liberté des cultes, 
n'est -il point parvenu à s'acclimater même dans le pays 
qui, le premier, l'a promulgué. 

Pour en finir avec le long commentaire de l'art. 7, il me 
reste à faire remarquer que le second alinéa a une portée 
non pas philosophique, mais historique. Comme je 
l'ai dit tout d'abord, les auteurs de la Déclaration 
n'étaient pas seulement préoccupés de formuler les prin- 
cipes les plus élevés de la politique et de définir les 
Droits de l'homme ; ils l'étaient aussi de nier l'état de 
choses qui, la veille même, existait encore, et c'est ce 
dont ils ont fait l'aveu naïf dans cette phrase de noire 



224 COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 

article : « la nécessité d'énoncer ces droits suppose ou 
la présence ou le souvenir récent du despotisme. » 

Cet alinéa nous rappelle que la Révolution s'est faite 
au lendemain du règne du despotique et immonde 
Louis XV! 

ARTICLE 8. 

La sûreté consiste dans la protection accordée par la société à 
chacun de ses membres pour la conservation de sa personne, de 
ses droits et de ses propriétés. 

Cette rédaction est la môme que celle qui forme l'ar- 
ticle 10 de la Déclaration de Condorcet. 

J'ai déjà exprimé que la sûrelé est le résultat de la 
sanction efficace de la liberté, que c'est pour chacun la 
liberté en tant que garantie d'une manière réelle contre 
les atteintes que d'autres seraient tentés de lui faire 
subir. 

Par là, je viens d'expliquer en entier l'article 8. 
J'y reprendrai le mot protection, parce qu'il est, équi- 
voque en lui-même et qu'il l'est surtout par rapport au 
temps actuel. La protection, c'est le droit du mineur 
envers la société, c'est le devoir de la société envers le 
mineur. La faculté de se mouvoir et d'agir à sa guise, 
c'est le droit du majeur et c'est le devoir de la société 
de garantir cette faculté au majeur. 

Tout le droit politique est inclus dans ces dernières 
propositions. 

Quant aux expressions finales de l'article, conservation 
de la personne, des droits et des propriétés, j'ajouterai 



DES DROITS DE L'HOMME DE 1733. 



225 



que, en matière législative, là où un mot suffit, il est 
toujours regrettable d'en employer un plus grand nombre. 
Les rédacteurs pouvaient se contenter de nous dire que 
la sûreté consiste dans la garantie que la société doit 
à chacun pour la conservation du droit de chacun. 
Cette formule n'eût manqué ni d'étendue ni de clarté. 

ARTICLE 9. 

La loi doit protéger la liberté publique et individuelle contre 
l'oppression de ceux qui gouvernent. 

Ce texte nous montre de nouveau la difficulté qu'é- 
prouvaient les auteurs de notre Déclaration à sortir 
des anciennes conceptions politiques ; quel est en effet le 
fond de l'article 9 ? Le voici : Il existe des gouvernants 
et des gouvernés, et il faut donner aux gouvernés des 
garanties, une protection contre les gouvernants. Ainsi, 
voilà nos rédacteurs qui, d'untraitde plume, rétablissent 
la vieille dualité que, dans l'ordre gouvernemental, la 
Révolution avait justement pour but d'abolir. 

En regard de leur affirmation, j'en place une autre et 
je dis : il n'y a pas des gouvernants et des gouvernés, 
il n'y a, il ne doit y avoir que des hommes se gouver- 
nant eux-mêmes. Le gouvernement des individus par 
eux-mêmes, ce qu'on nomme aujourd'hui le gouver- 
nement direct, est donc l'idéal (66) . Toutgouvernement qui 
n'est pas direct doit être une délégation, et, s'il est autre 
chose, il est en dehors du droit et de la science poli- 
tique ; mais d'ailleurs, en tant que le gouvernement 

15 



226 



COMMENTAIRE. DE LA DÉCLARATION 



n'est pas direct, qu'il constitue une délégation, La per- 
fection de son mécanisme est de faire qu'il y ait le plus 
possible, un accord complet et constant entre la volonté 
du déléguant et les agissements du délégué (67). 

Le système représentatif, pour le dire en passant, 
n'est pas un principe, ce n'est qu'un moyen ; cest le 
meilleur moyen, selon certaines gens, qu'on ait encore 
inventé pour amener l'identification des principaux ser- 
viteurs publics — anciens gouvernants — avec le public 
— anciens gouvernés — qu'ils ont le devoir de servir. 
Mais le principe c'est que chacun devienne le plus pos- 
sible maître de son action propre. Veut-on se mettre en 
devoir de réaliser progressivement cet idéal, qu'on com- 
mence par abolir les délégations partout où elles ne sont 
pas indispensables, qu'on continue sans relâche dans 
cette voie, et que, dans tout ce qui nécessite encore % 
l'application du régime représentatif, on fasse pénétrer 
une idée que le droit civil a élucidée depuis des siècles, 
celle de la délégation constamment révocable, c'est-à- 
dire du mandat tel qu'il existait à Rome, tel qu'il existe 
dans nos lois, tel qu'il existe dans toutes les lois. 

Et alors on n'aura plus lieu de se préoccuper de proté- 
ger ta liberté contre l'oppression de ceux qui gouvernent ; 
elle saura bien se protéger toute seule, car ceux qui 
gouvernent, si ce ne sont pas les citoyens eux-mêmes, 
ce seront alors des mandataires effectifs, c'est-à-dire des 
mandataires toujours exposés à ce que ceux au nom 
desquels ils gouvernent les révoquent. La révocation, la 
révocabilité permanente du mandai politique, notam- 
ment du mandat législatif, chose capitale qui fait lacune 
dans les constitutions même les plus avancées; or, aussi 



DES DROITS DE I/HOMME DE 1793. 



227 



longtemps que le système représentatif demeurera né- 
cessaire, ce système sera vicié dans son principe lant 
qu'il ne sera pas complété par l'organisation de la ré- 
vocation permanente de tout mandat politique. Et, quand 
cette organisation existera, les expédients destinés à pro- 
téger la liberté publique et individuelle, je le répète, 
n'auront plus de raison d'être, car, si les citoyens sont 
doués même de la moindre énergie, le droit de révo- 
cation sera en leurs mains une arme suffisamment puis- 
sante pour faire respecter leur droit de mandants (68). 

A l'égard des expressions, liberté publique et indivi- 
duelle, dont les rédacteurs se sont servis, il y a à dire 
que la liberté publique signifie liberté générale, liberté 
collective, et qu'il était inutile d'associer ce terme à celui 
de liberté individuelle, car la liberté générale ou collec- 
tive n'est que la somme des libertés individuelles. C'est là 
un point dont on ne saurait se pénétrer trop à fond. 

ARTICLE 10. 

Nul ne doit être accusé, arrêté ni détenu que dans les cas dé- 
terminés par la loi et selon les formes qu'elle a prescrites-, tout 
citoyen appelé ou saisi par l'autorité de la loi doit obéir à l'in- 
stant; il se rend coupable par la résistance. 

ARTICLE 11. 

Tout acte exercé contre un homme hors des cas et sans les 
formes que la loi détermine, est arbitraire et tyrannique; celui 
contre lequel on voudrait l'exercer par la violence a le droit de le 
repousser par la force. 



228 



COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 



ARTICLE 12. 

Ceux qui solliciteraient, expédieraient, signeraient, exécute- 
raient ou feraient exécuter des actes arbitraires sont coupables 
et doivent être punis. 

ARTICLE 13. 

Tout homme étant présumé innocent jusqu'à ce qu'il ait été 
déclaré coupable, s'il est indispensable de l'arrêter, toute rigueur 
qui ne serait pas nécessaire pour s'assurer de sa personne doit 
être sévèrement réprimée par la loi. 



ARTICLE 14. 

Nul ne doit être jugé et puni qu'après avoir été entendu ou 
légalement appelé, et, qu'en vertu d'une loi promulguée anté- 
rieurement au délit. La loi qui punirait des délits commis avant 
qu'elle existât serait une tyrannie , l'effet rétroactif donné à la 
loi serait un crime. 

Je réunis ces cinq articles parce qu'ils se rapportent 
tous les cinq au même ordre d'idées, savoir la garantie 
de la liberté au point de vue de la législation pénale. 
Quelle qu'en puisse être la valeur au fond, ils ne sont 
pas à leur place dans une Déclaration des droits ; ce 
sont des articles de philosophie de dro!t pénal qui déjà 
nous font descendre dans les déductions des principes. 
Aussi, n'en parlerai-je que pour y relever quelques 
points. 

Ce qui avant tout me frappe dans ces textes, c'est 



DES DROITS DE L'HOMME DE 1793. 



229 



l'omnipotence qu'ils reconnaissent à la loi. Sans cloute, 
pour l'ordre de la société, j'entends pour l'ordre habi- 
tuel, pour l'ordre quotidien, il est indispensable que la 
loi soit en général obéie; mais ce que je n'aime pas, 
c'est qu'on vienne à chaque instant me présenter, comme 
la source indéfectible du droit, non pas la raison, mais 
une traduction prétendue de la raison, une formule faite 
par des hommes plus ou moins aptes à la faire, et qui 
toujours a chance d'être erronée. 

C'est ainsi qu'en particulier, dans l'article 10, je re- 
prends énergiquement ce paragraphe : « Tout citoyen 
appelé ou saisi par l'autorité de la loi doit obéir à l'in- 
stant; il se rend coupable par la résistance. » 

Eh ! que me font vos déclarations à priori de culpa- 
bilité ! Que me font vos censures formulées en prévision 
du cas où je résisterais, soit à une loi qui peut être ini- 
que et absurde, soit à l'interprétation inique et absurde 
d'une loi! Laissez à la conscience individuelle le soin 
d'apprécier les circonstances, et surtout, ayant fait en- 
suite un article 35 qui proclame l'insurrection le plus 
sacré et le plus indispensable des devoirs, lorsque le 
gouvernement viole les droits du peuple, craignez, hom- 
mes inconséquents, de maintenir un article 10 qui se 
termine comme je viens de le dire. 

Ces généralités vagues ne sont propres qu'a em- 
brouiller l'enseignement de la raison ; or, cet enseigne- 
ment c'est que la loi n'a droit au respect que lorsqu'elle 
est juste; c'est que l'individu a le droit et peut avoir le 
devoir d'y résister, lorsqu'elle n'est pas juste. Assuré- 
ment, avant de se décider à la résistance, l'individu a 
un examen à faire: est-il bien sûr que la loi soit injuste? 



230 



COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 



Est-il bien sûr qu'elle risque de troubler profondement 
l'ordre? Est-il bien sûr qu'il n'y ait d'autre moyen que 
la force à employer pour en combattre l'injustice? Mais, 
quand il a résolu toutes ces questions dans un sens àf- 
firmatif, quand il a bien tout examiné, et bien tout 
pesé, s'il est persuadé qu'il doit opposer le rempart et 
la force de sa conscience à la violence de la loi, que cet 
bomme agisse, qu'il agisse sous l'égide de sa raison, 
dans la plénitude de sa conviction, aussi de sa respon- 1 
sabilité, et qu'il ne se soucie pas du décret porté parla 
fin de notre article 10. 

Ce n'est pas tout; on rencontre dans l'article qui suit 
une proposition qui n'est pas moins reprochable que ce 
décret, car elle n'en est que la continuation à contrario. 

Que déclare en effet l'article 1 1 ? Que tout acte exercé 
contre un homme, hors des cas et sans les formes que 
la loi détermine, est arbitraire et tyrannique; ce qui im- 
plique, comme contre-partie, que tout acte exercé dans 
les cas et selon les formes que consacre la loi, est légi- 
time. C'est toujours la même erreur, erreur d'origine 
antique, il faut le dire, d'origine essentiellement ro- 
maine, car à Rome, lejussus de la cité, c'était le droit 
(jus). 

Le droit est autre chose; le droit est une idée indé- 
pendante de l'ordre de la cité. 

Et, malgré l'allure virile qu'affectent cette fois les 
derniers termes de notre nouveau texte, ce n'est point 
de sa témérité que je blâmerais ce texte, c'est bien plutôt 
de son extrême timidité. 

Du reste, il était bon de proclamer, comme l'a fait 
notre Déclaration et comme l'avait fait auparavant celle 



DES DROITS DE L'HOMME DE 1793. 



231 



de Condorcet (art. 13), qu'il peut devenir légitime pour 
un citoyen d'user de sa propre force pour repousser celle 
de la cité. 

A l'égard de. l'article 12, il n'y a qu'à dire que ce texte 
serait excellent dans un code d'instruction criminelle; 
mais que, parmi celles que je commente en ce moment, 
c'est surtout cette disposition qui n'est pas à sa place 
dans une Déclaration des droits. 

Pour être apprécié quelque peu à fond, l'article 13 
exigerait qu'on eût déjà pris parti sur la question du 
droit de punir ; c'est ce qui sera fait tout à l'heure 
(art. 15), et alors les corrections que réclame l'article 13 
nous apparaîtront d'elles-mêmes. 

Toutefois, j'y retiens une proposition qui est fort 
bonne ; elle sera une naïveté pour nos neveux ; elle est 
presque encore une nouveauté pour nous : 

« Tout homme doit être présumé innocent, jusqu'à 
ce qu'il ait été déclaré coupable. » 

Que l'on médite cette formule, et l'on verra qu'elle 
comporte une large étendue d'application, et l'on trou- 
vera, en étudiant les législations positives, qu'aucune 
encore ne s'en est inspirée autant qu'elle l'eût dû. 

L'article 14 se réfère, en majeure partie, à la question 
de la rétroactivité en matière pénale. Il fulminé l'ana- 
thème contre le législateur, assez abandonné de l'esprit 
de justice, pour se permettre de rendre une loi pénale 
rétroactive. Or, est-il exact que ce législateur froisserait 
aussi intimement la raison que paraissent l'avoir cru 
les auteurs de la Déclaration ? 

Je vais dire, en examinant l'article 15, sous l'empire 
de quelle idée, en matière pénale, ce qu'on appelle le 



232 



COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 



principe de non-rétroactivité a pris naissance, et alors 
nous serons en situation de nous décider pour ou contre 
ce principe. Maisj 'annonced'avanceque, selon ma manière 
de voir, la question de rétroactivité ou de non-rétroac- 
tivité n'a nullement l'importance qu'onlui attribue, étant 
donnée une certaine solution de la question pénale (69). 

ARTICLE 15. 

La loi ne doit décerner que des peines strictement et évidem- 
ment nécessaires; les peines doivent être proportionnées au délit 
et utiles à la société. 

Notons d'abord que l'article correspondant de la dé- 
claration de Condorcet est presque identique à celui-ci. 
Sous ce texte, je traiterai trois questions : 
1" Y a-t-il un droit de punir ? 
2° Qu'est-ce que le coupable ? 
3° Que doit être la peine? 

Ces questions résolues, le commentaire de l'article 15 
pourra être très-bref. 

I. Y A-T-IL UN DROIT DE PUiNIR? 

Demander s'il y a un droit de punir, c'est demander 
s'il y a une base rationnelle et légitime du pouvoir que 
la société s'attribue d'infliger des peines. Compulsons 
les ouvrages des criminalistes, et les écrits des publi- 
cistes ; clans tous quelles idées finales trouverons-nous 
comme justification du droit de punir? 

1° Celle de la justice absolue ; 

2" Celle de l'utilité sociale, 



DES DROITS DE L'HOMME DE 1793. 



233 



Je me trompe; il en est qui associent ces deux idées; 
nous examinerons aussi cet amalgame. 

1° Justice absolue. 

Que peut être l'absolu dans la justice? Qui pourra 
me dire ce qu'est cet absolu? Qui pourra me dire com- 
ment on parvient à en trouver la formule? 

J'aperçois trois réponses; l'absolu dans la justice peut 
être enseigné par Dieu même, en d'autres termes il peut 
être révélé, au sens religieux ; il peut être découvert et 
exprimé par le suffrage populaire ; il peut être déter- 
miné par la science. 

En dehors de ces trois hypothèses, Dieu et ses pro- 
phètes, les hommes en général, les savants en particu- 
lier, nous apprenant ce qu'est l'absolu dans la justice, 
je n'en conçois pas d'autres comme possibles. 

Notre examen sera donc complet, quant au premier 
fondement du droit de punir, après que nous aurons 
parcouru ces trois hypothèses. 

Première hypothèse. — L'absolu dans la justice nous 
est-il révélé? Si oui, où se trouve-t-il indiqué? Dans le 
Décalogue, dans les Évangiles, dans nos livres sacrés, 
vont dire les chrétiens ! Mais la réponse que feront les 
chrétiens sur ce point, ce sera comme sur tout le reste, 
les sectateurs des autres religions ne l'admettront pas, 
et il y a peu de chances que ceux qui repoussent toute 
religion l'admettent davantage ! Et puis cet absolu , 
révélé par le Décalogue et par les Évangiles, sera-t-il 
tellement clair qu'il ne comporte aucune interprétation? 

11 y a plus, écartons toute idée d'interprétation et li- 
mitons-nous au Décalogue; si je passe en revue les dif- 



234 COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 



férents commandements qu'il contient, n'y en a-t-il pas 
quelques-uns, n'y en a-t-il pas un au moins, celui qui 
se rapporte à l'œuvre de chair qu'on ne doit désirer, 
aurait décrété le Dieu des chrétiens, que dans le mariage 
des chrétiens, n'y aurait-il pas, répéterai-je, au moins 
ce commandement qui ne serait que médiocrement sus- 
ceptible d'être appuyé d'une pénalité juridique? Or, 
prenons garde! Si nous scindons la révélation du bon 
Dieu, si nous nous reconnaissons le droit d'y opérer un 
triage, la porte par laquelle on pourra faire passer les 
divers commandements est ouverte, et je crains fort que 
beaucoup ne finissent par passer par cette porte. 

Mauvaise base donc pour la justice absolue, que les 
livres sacrés des chrétiens, surtout quand on n'est pas 
chrétien ! 

Deuxième hypothèse. — Est-ce maintenant le peuple 
pris en masse qui va nous donner le verbe de la justice 
absolue? 

Et pourquoi pas, car s'il est souverain en droit, il n'y 
a pas déraison pour qu'il ne soit pas infaillible en fait; 
les deux vont bien ensemble! 

Mais, voilà le malheur, c'est que la première condition 
pour un souverain et pour un être infaillible, c'est, 
j'imagine, d'exister. Or, je vois bien Pierre qui n'est 
pas du tout souverain, ni infaillible; je vois bien aussi 
Paul, Jean, Jacques, qui, pour la souveraineté et pour 
l'infaillibilité, sont tout près de Pierre ; mais le peuple, 
dont les hâbleurs de la démocratie ont plein la bouche, 
je ne le rencontre nulle part. Qu'est-ce donc que le suf- 
frage populaire ou universel? Un instrument d'organi- 
sation politique plus ou moins bon, et peut-être d'ail- 



DES DROITS DE L'HOMME DE 1793. 



235 



leurs le seul légitime, en tant qu'on lui mesure sa 
place, mais un moyen de découverte de la vérité, — ja- 
mais. 

Le suffrage universel, il se résout dans l'opinion des 
majorités; or, loin que les majorités soient infaillibles, 
il leur arrive souvent de voir beaucoup moins clair que 
les minorités. Et je ne parle qu'en me plaçant au point 
de vue des questions de fait qui leur sont d'ordinaire 
soumises; que sera-ce donc, si on les appelle à sta- 
tuer sur les problèmes abstraits, sur ceux dont la so- 
lution exige une puissante concentration de l'esprit? Il 
est possible qu'alors le suffrage populaire ou plutôt le 
suffrage des majorités qui est l'expression légale du 
suffrage populaire, émettent une décision qui soit juste 
le contre-pied de la raison. 

Le suffrage universel est donc incompétent pour for- 
muler une abstraction aussi haute que l'idée de la jus- 
tice absolue. 

Troisième hypothèse. — Arrivons-en à la science ; 
voyons si, quant à elle, elle est en état de nous donner 
ce que nous cherchons, l'absolu dans la justice. 

J'ai d'énormes prétentions, j'en conviens, pour la 
science; il y en a une cependant que je n'ai pas, c'est 
qu'elle soit en possession de l'absolu. Dites que la 
science, de jour en jour ou de siècle en siècle, parvient à 
mieux déchiffrer la grande énigme de l'univers; dites 
qu'elle parvient à discerner d'une façon de moins en 
moins imparfaite le fond des choses, les réalités de la 
nature, j'irai avec vous jusque-là. Quant à ce que nous 
nommons des principes, ce ne sont jamais que des véri- 
tés relatives ; mais ce sont les plus hautes vérités rela- 



236 COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 

tives qu'il soit donné à un homme ou à une époque 
d'apercevoir. 

Or, la science de ce temps a dit son mot sur le juste 
pour l'homme, et elle l'a défini l'autonomie de l'être hu- 
main. 

Il faut donc finalement renoncer à fonder le droit 
de punir sur l'idée de la justice absolue (70) : éprouvons 
si nous pourrons le faire sortir de celle de l'utilité so- 
ciale. 

2° Utilité sociale. 

La base hypothétique de l'utilité sociale offre du moins, 
à priori, un avantage : elle ne nous met en présence 
que du consensus populi et de l'investigation scienti- 
fique; car, en fait d'utilité sociale, il n'existe heureu- 
sement ni Décalogue ni aucun autre recueil de préceptes 
réputés sacrés. 

Première hypothèse. — Le consensus populi, le suf- 
frage populaire," nous renseignera-t-il sur ce que c'est 
que l'utilité sociale? Il en est tout aussi incapable que 
de nous faire connaître en quoi consiste la justice 
absolue. Il nous apprendra bien quelle est, à un instant 
donné, la pensée de la majorité sur son propre intérêt; 
quant à une autre indication, ne la lui demandons pas, 
car il est hors d'état de la fournir. 

Et il ne serait pas de peu d'intérêt, pour le dire en 
passant, que la thèse du suffrage universel fût exposée 
et fouillée à fond, afin qu'on en enlevât tout ce que, dès 
à présent, elle ne saurait contenir. 

Deuxième hypothèse. — Quant à la science, je ne nie pas 
son aptitude à trouver l'utilité sociale relative et progrès- 



DES DROITS DE L'HOMME DE 1793. 237 



sive; j'affirme au contraire énergiquement cette aptitude. 

Or, si j'interroge la science, non pas celle du distinguo 
de l'éclectisme et des sophistes, non pas celle non plus 
de la négation, du positivisme et des abêtisseurs de 
l'esprit, mais la vraie science vivante, affamée d'idéal; 
si j'interroge cette science, et si je lui demande ce que 
c'est que l'utilité sociale, douteriez-vous de ce qu'elle va 
me répondre : « je ne connais rien de plus utile, dira- 
t-elle, que ce qui est juste ; or, le juste, au point de vue 
social, c'est l'autonomie de la personne humaine; donc 
aussi c'est là l'utile (71). » 

3° Justice absolue et utilité sociale associées. 

J'en ai fini avec les doctrines qui assignent pour base 
au droit de punir soit la justice absolue, soit l'utilité 
sociale; répondrai-je maintenant deux mois à ceux qui 
commencent par supposer que le juste et l'utile sont 
deux choses différentes et qui disent ensuite que, pour 
former le fondement du droit de punir, il faut associer 
l'idée de l'utile à celle du juste. Vous désirez cette asso- 
ciation, bonnes gens, et je la désire comme vous; mais, 
ou le juste et l'utile ne sont que deux aspects de la 
même idée, et dans ce cas ne vous préoccupez pas de 
les associer, ils sauront bien s'associer tout seuls ; ou 
ils sont des idées absolument distinctes, et cette fois 
nia raison trébuche! Si le juste est un pôle de la vérité, 
si l'utile en est un autre, et si tous les deux, sur une 
question donnée, peuvent être situés, l'un au nord, 
l'autre au sud, je ne sais plus de quel côté me diriger, 
si j'ai deux boussoles et qui divergent l'une avec l'autre, 
autant vaudrait pour moi que je n'en eusse aucune (72) ! 



238 COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 



Billevesées que toutes ces théories prétendues! 

Non, il n'y a pas le juste et il n'y a pas séparément 
l'utile, il y a comme conception la plus haute du juste 
et de l'utile, il y a comme sommet des deux l'idée com- 
mune et unique de l'autonomie de la personne humaine. 

Dans ce concept qui est le premier principe et la der- 
nière conclusion de toute la science politique ou qui 
est, pour mieux dire, à lui seul toute la science poli- 
tique, le droit de punir est-il inclus? Assurément, dans 
l'idée de l'autonomie de chaque individu humain, j'ar- 
rive hien à trouver celle d'une sanction, pour le cas où 
un homme empiète sur le droit d'un autre homme; 
mais cette sanction qu'est-elle? Ce n'est pas le droit de 
punir, c'est le droit de remettre les choses dans l'état 
où elles eussent dû être maintenues, c'est le droit de 
réprimer, c'est le droit de contraindre, et par la force 
au hesoin, à cesser son injustice celui qui usurpe sur 
autrui. 

L'idée d'autonomie de la personne humaine ne ren- 
ferme donc pas celle d'une justice expiatoire à exercer 
par les hommes les uns à l'égard des autres , elle ne 
renferme pas le droit de punir. Voyons maintenant si, 
en restant strictement placés au point de vue de cette 
idée, et en tentant une autre voie que celle du droit de 
punir, nous ne trouverons pas un moyen légitime et 
efficace, le seul légitime, le seul efficace de nous proté- 
ger contre les transgresseurs du droit. 

II. qu'est-ce que le coupable? 

J'ai déjà affirmé que c'était un être mal organisé ou 
ignorant, que c'était un mineur soit par le vice de son 



DES DROITS DE L'HOMME DE 1793. 



239 



organisation physique, soit par l'insuffisance du déve- 
loppement de ses facultés. 

Que d'abord le coupable soit souvent un homme dont 
l'organisation cérébrale est vicieuse, c'est là un point 
hors de conteste. Les anatomistes et les physiologistes, 
je ne parle que de ceux qui ont souci de rechercher la 
vérité à tous risques, ceux-là ont maintes fois constaté 
le fait, maintes fois ils ont constaté chez certains grands 
criminels que le cerveau était défectueux, que tel ou 
tel lobe était adhérent et tel ou tel autre atrophié! Vé- 
rification de nature à troubler profondément la con- 
science de nos juges ! 

Vous envoyez un homme à l'échafaud, vous décidez 
qu'il sera privé de la liberté pour toute sa vie; mais 
ce n'est pas lui seulement qui est l'infirme ou l'igno- 
rant, ce n'est pas lui seulement qui est le coupable, 
c'est vous aussi, juges qui osez prononcer de telles 
sentences ! 

J'ai dit que ceux qu'on nomme des scélérats sont des 
infirmes, des hommes incapables par nature de se rendre 
compte de leurs actes, ou qu'ils sont des ignorants. Sur 
le premier point, j'ai fait mon enquête et j'en dénonce 
le résultat (73) ; reste le second. 

A côté du groupe des infirmes , placez celui des 
ignorants, des ignorants par l'esprit ou des ignorants 
par le cœur, faites un dénombrement exact, faites-le 
statistiques en main, et, je vous le garantis, vous au- 
rez tous les criminels. 

Pour quiconque, en effet, admet l'idée d'un individu 
autonome, pour quiconque déduit de cette idée la con- 
séquence nécessaire, irréfutable, que les droits, les 



240 



COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 



devoirs, les intérêts sont solidaires, pour celui-là il ne 
saurait y avoir de doutes; et ce jugement, même à 
priori, s'imposerait : s'il n'est un infirme, le criminel 
est un ignorant. 

Répéterons-nous notre démonstration sur le fond: 
répéterons-nous que chacun ne peut avoir son droit 
qu'à la condition de ne rien prendre du droit des autres, 
que celui qui prend aux autres a un droit anormal, 
qu'il a un droit monstrueux, que partant il n'a pas son 
droit! Redirons-nous aussi que le titre du droit pour 
chacun est dans une qualité qui pour chacun est la 
même; chacun est homme, voilà pour chacun le titre 
du droit; si tu méconnais en moi le droit et le titre 
d'homme, tu méconnais en toi ce droit et ce titre, et 
la question n'est plus que de force ou de ruse; entre 
nous deux le rempart du droit est renversé. 

Donc, puisqu'un homme ne peut en offenser un autre 
sans s'offenser lui-même, puisqu'il y a solidarité entre 
tous les membres de la famille humaine, qu'ils aient le 
teint blanc, le teint jaune ou le teint noir, qu'ils descen- 
dent de cent souches ou d'une seule, quiconque manque 
à cette solidarité n'y manque que parce qu'il ne la com- 
prend pas, et, s'il ne la comprend pas, cela ne peut tenir 
qu'à un vice de sa conformation physique ou à un dé- 
faut de développement de ses f/icultés. 

Voilà la philosophie que renferment les statistiques 
des délits et des crimes. Avant de pénétrer dans les 
masses, ces idées, je le sais, demeureront longtemps la 
conception de quelques penseurs isolés. 

Mais, dans cet ordre, je me nomme raison, — c'est 
pour moi l'évidence, — et c'est aussi à cause de cela 



DES DROITS DE L'HOMME DE 1793. 



241 



que je me nomme conviction ! Si, pour être acceptée, 
mon idée doit attendre des siècles, elle attendra, non 
pas que, personnellement, je sois détaché de mon 
temps et que j'entende renoncer à exercer sur lui la 
part d'influence, si petite qu'elle soit, qui pourrait être 
la mienne; j'aime mon temps, j'ai conscience de mes 
devoirs envers lui, et, même quand je le censure le plus 
vivement, c'est encore une manière pour moi de l'aimer 
et de chercher à le servir. Que si les hommes de ma 
génération continuent de penser autrement que moi sur 
ce point, ce que j'ai à déclarer sera net : 
* Je prédis aux sociétés, quelles qu'elles soient, que, 
tant qu'elles n'en seront pas venues à confesser l'idée 
vraie, l'idée scientifique telle que je me suis efforcé de 
l'exposer, c'est en vain qu'elles chercheront des systè- 
mes de pénalité et des répressions efficaces, elles n'en 
trouveront pas, elles n'arriveront à en trouver qu'à 
mesure qu'elles se dirigeront davantage du côté de ce 
qui est la vérité, de ce qui est la science, de ce qui, par 
conséquent, est aussi la justice. 

Toutefois, je veux donner une autre réponse; les voies 
à suivre pour vulgariser une idée sont nombreuses, et 
il y a bien des degrés dans la vulgarisation d'une idée. 

Examinons donc si, dès ce jour, il n'existe pas un 
moyen de faire apparaître à la fouie l'idéal nouveau; 
or, ce moyen existe, il s'appelle l'instruction et la dif- 
fusion de la morale. 

Mais, quand je parle de l'instruction, j'en veux une 
d'une certaine espèce; quand je parle de la morale, je 
ne veux pas de la première venue. 

Sur l'instruction, j'ai dit ailleurs et je redirai plus 

16 



242 COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 

loin comment j'en conçois l'organisation, le plan, les 
programmes. 

Quant à la morale, c'est le lieu de s'y arrêter. La pre- 
mière chose que je regrette, c'est que les morales soient 
multiples; j'en regrette une seconde, c'est que. toutes 
soient atteintes d'un vice profond à mon sens, car ce 
sont des morales religieuses, et, dans notre Occident, 
des morales chrétiennes! 

Or, les morales chrétiennes sont éminemment anti- 
sociales; toutes sont empreintes du plus complet esprit 
d'égoïsme, et, quant à la sanction, toutes l'ajournent 
jusqu'à un avenir qui n'est pas de ce monde et qui ne 
repose que sur une conception mystique. « Fais le bien, 
enseignent-elles, pour obtenir une certaine récom- 
pense dans le ciel! Évite le mal pour ne pas être atteint 
d'un certain châtiment dans l'enfer! » Et alors qu'arrive- 
t-il? L'homme se dit : « La récompense et le châtiment 
sont problématiques; dans tous les cas, ils sont loin ! je 
crois voir où est mon intérêt positif et immédiat; allons 
du côté de cet intérêt; une récompense ou un châti- 
ment qui ne viendront que plus tard, s'ils doivent venir, 
c'est trop peu pour m'arrêter ! » 

Donc, les morales chrétiennes ne peuvent pas être un 
frein contre les mauvaises passions et contre les mau- 
vaises actions. 

Donc aussi, pour toutes les sociétés politiques, c'est 
là l'inévitable conclusion : le premier souci doit être 
d'éliminer ces morales. 

Ah ! que de fois, pour ma part, en contemplant cette 
belle philosophie grecque qui évolua de Thalès et de 
Démocrite jusqu'à Aristote, que de fois, dis-je, ne me 



DES DROITS DE L'HOMME DE 1793. 



243 



suis-je pas pris à regretter que les rêveries orientales, 
le mysticisme mêlé de l'Inde, de la Perse, de la Chaldée 
et de la Judée s'alliant aux visions poétiques de Platon, 
fût venu projeter son ombre entre l'antiquité grecque 
el nous! que de fois n'ai-je pas regretté que l'esprit mo- 
derne n'eût pas construit directement sur les solides 
bases posées par le génie d'Athènes ! nous ne serions 
pas* depuis dix-huit cents ans les victimes de la su- 
perstition chrétienne; le moyen que je cherche pour 
guérir l'ignorance radicale de la foule des hommes, 
je crois que nous l'aurions en nos mains; la morale 
serait une chose de raison, la morale serait une science ! 

Édifions-la cette science, en procédant d'abord par 
un écart absolu de tout enseignement chrétien et de 
tout enseignement religieux; les éléments de la morale 
nouvelle seront simples, facilement démontrables, ac- 
cessibles à tous. Et ceux qui ne pourront aller plus 
loin que ces éléments, s'y tiendront, et ce sera déjà 
beaucoup qu'ils les possèdent; ce sera assez pour leur 
faire entrevoir, sinon pour leur faire voir tout à fait que 
l'homme ne gagne rien à être l'ennemi de l'homme, 
qu'il y perd au contraire infiniment. 

Or, qui sait si, la pratique aidant, car la morale qu'on 
ne pratique pas n'est une morale que par le nom, qui 
sait donc si, les œuvres étant inspirées par une idée 
scientifique, on n'ira pas ensuite de soi-même un peu 
plus loin? Quand l'homme est une fois dans la voie de 
la science et de la vérité, tout lui est un moyen pour 
pénétrer plus avant. 

Telle est ma seconde réponse. 

Vous acceptez, je le suppose, ma double réplique; 



244 



COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 



mais je vois poindre une nouvelle objection et je vais 
au devant. 

Vous me montrez la société actuelle en proie à un 
antagonisme d'intérêts qui peut-être n'est pas profond; 
qui ne saurait être profond; mais qui, à la superficie, 
s'atteste par des faits constants. 

Pour prendre un exemple tragique, voici un homme 
très-honnête, très-laborieux, très-capable; cet homme, 
cela se voit, ne peut trouver du travail et il est sans 
pain. Il a un enfant qui a faim. On refuse au père, 
non pas seulement le travail, mais encore le pain 
nécessaire pour nourrir l'enfant ! Si je suis le père, 
croyez-vous que j'hésiterai? Non, j'entrerai chez le 
boulanger, je volerai un pain; entre le mal délaisser 
mourir mon enfant de faim et celui de porter atteinte 
à la propriété, qui pourtant, à mes yeux, participe à 
l'inviolabilité de la personne humaine, entre les deux 
termes de cette alternative, je me déciderai à voler 
le pain (73)! 

Dans l'état actuel, il y a donc antagonisme des inté- 
rêts, au moins pour /les cas donnés, et alors que faire? 
Ce qu'il faut faire, c'est mettre les choses peu à peu (car 
je n'ai jamais prétendu que le progrès put se réaliser 
en un instant), c'est mettre, dis-je, les choses peu à peu 
en un tel arrangement que ces conflits deviennent de 
plus en plus rares. Et cela est une question d'éduca- 
tion, de mœurs et d'institutions. 

L'éducation, l'instruction, voilà, en définitive, les 
moyens auxquels nous sommes toujours ramenés. 
Ouvrez et consultez les états officiels du crime; quels 
sont les hommes qui, pour h plupart y figurent? Sont- 



DES DROITS DE L'HOMME DE 1793. 



245 



ce les riches, sont-ce ceux qui appartiennent aux classes 
aisées? Non, ce sont les pauvres ! et pourquoi, répéte- 
rai-je encore, pourquoi n'est-ce pas vous, homme opu- 
lent, à la place de ce misérable, qui êtes condamné au 
bagne, et qui subissez la mort? Peut-être parce que, au 
lieu d'être issu d'une famille nécessiteuse, vous êtes né 
dans une famille qui pouvait vous donner de quoi satis- 
faire à vos besoins; peut-être parce que, au lieu d'avoir 
croupi dès le jeune âge dans une ignorance à la fois 
intellectuelle et morale, au lieu d'avoir eu sous les 
yeux le spectacle des mauvais exemples, au lieu d'avoir 
été corrompu dès le jeune âge, vous avez été élevé par 
des parents éclairés et honnêtes ! 

Or, ce peut-être n'est-il pas terrible? N'est-il pas abo- 
minable ? 

Je comprends bien que, dans l'état actuel, l'enseigne- 
ment moral scientifique, même répandu avec la rapidité 
la plus grande, je comprends bien que cet enseigne- 
ment n'aura jamais que la valeur d'un moyen atté- 
nuant et d'un palliatif; je n'ignore pas certes qu'il y 
a autre chose à entreprendre, car aucune question, 
quand il s'agit de la société, ne saurait être traitée et 
résolue isolément; toutes les questions sociales se tien- 
nent; c'est la chaîne électrique qu'on ne peut toucher en 
un point sans en ébranler tous les autres; mais il faut 
commencer ! 

Je conclus : je m'étais demandé ce que c'est que le 
coupable; tout d'abord j'ai répondu : un fou ou un igno- 
rant; je veux encore ajouter : un homme qui souvent, 
parle crime de la société, de vous, mon concitoyen, et 
de moi, subit des influences presque irrésistibles. 



246 



COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 



III. QUE DOIT ÊTRE LA PEINE? 

Nos prémisses commandent la solution de ce nouveau 
point-: la peine doit être un essai de guérison ou une 
entreprise d'éducation. 

D'abord, quant au fou, il faut le donner à soigner aux 
médecins; la prison, pour le fou, doit se transformer en 
hôpital. 

Dans certains systèmes de pénalité , on parle de la 
puissance de la peine par l'exemple, de la nécessité de 
l'intimidation. Or, faites même, si vous le voulez, abs- 
traction des idées que j'ai exposées, quelle plus puis- 
sante pénalité exemplaire, quelle plus terrible force d'in- 
timidation que dédire à un homme : « Si tu prévariques, 
sais-tu à quoi tu t'exposes? A aller à la maison des fous : » 

Pour celui qui, au lieu d'être un fou, est un ignorant, 
la prison doit devenir école et c'est à un moraliste qu'il 
faut le confier. 

Ainsi, l'homme qui était le geôlier n'est plus, c'est un 
savant qui le remplace, un savant dans un large sens, 
physiologiste et moraliste en même temps, surtout un 
cœur pénétré profondément de l'amour des hommes. 

Regrettez-vous vos systèmes pénitentiaires de l'âge 
présent? Regrettez-vous la cellule, cette chose antiso- 
ciale et inhumaine, capable de faire honte à la barbarie 
elle-même? Tous les premiers, vous en êtes peu satis- 
faits de vos systèmes, car, au temps où cette société 
était encore vivante, vous ne faisiez qu'entasser les pro- 
jets de réformes, chaque année en voyait éclore un, et 
la meilleure preuve que vos systèmes de répression ne 



DES DROITS DE L'HOMME DE 1793. 



247 



valent rien, c'est qu'outre que vous ne croyez pas vous- 
mAmes à leur efficacité, il est avéré qu'un grand nombre 
de ceux sur lesquels les portes de vos prisons se refer- 
ment chaque jour, ce sont des récidivistes ! 

Ne vous hâtez donc pas de crier à l'utopie contre ceux 
qui ont une conviction absolument différente de la vôtre, 
caria pire utopie, c'est votre idée, ou plutôt d'idées vous 
n'en avez aucune, vous tâtonnez, et, cherchant à mar- 
cher ainsi, vous ne faites que trébucher et tomber à 
chaque pas. 

La peine doit-elle être irréparable? Doit-elle être per- 
pétuelle? Un homme, quel qu'il soit, a-t-il le droit de 
décider, touchant un autre homme, que cet autre homme 
est incapable de jamais revenir à la conscience du droit 
et du bien? On peut sans doute poser ces questions 
quand on se place à un autre point de vue que le mien, 
et même quand on se place au point de vue qui est le 
mien ; ce que j'admire c'est qu'on ose les trancher par 
l'aflirmative ! 

Quant à moi qui pense que le coupable est un fou ou 
un ignorant, je professe en même temps que personne 
n'a le droit de dire qu'on ne parviendra pas tôt ou tard 
à faire rentrer dans la conscience de ce fou ou de cet 
ignorant la notion du bien. 

Mon procédé, pour chaque cas, serait expérimental, et 
c'est pour cela que je n'admets pas que l'on condamne 
à priori un homme à une peine perpétuelle. Le jour où 
il apparaît que la cure est faite, que l'ignorance est 
dissipée, ce jour-là cessent le droit et le devoir de priver 
l'individu humain de sa faculté la plus précieuse, de sa 
liberté d'homme (74). 



248 



COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 



Résumons-nous : 

Qu'est-ce que le coupable? Un homme qui, dans lous 
les cas, ne sait pas ! 

Qu'est-ce que le droit de punir? C'est le droit et le 
devoir qu'a la collectivité sociale de chercher à redres- 
ser la raison de l'individu dont le cerveau est malade, 
ou à éclairer celui de l'individu sain d'esprit pour lequel 
n'a pas lui l'idée du droit. 

Qu'est-ce que la peine? C'est le moyen à employer 
pour atteindre à ces buts. 

Il est bien temps de revenir à notre article; le com- 
mentaire, au surplus, s'en trouve tout fait! A quel sys- 
tème appartient-il? A celui de l'utilité sociale. 11 porte 
bien qu'on ne doit décerner que « les peines évidem- 
ment et strictement nécessaires », et encore « que les 
peines doivent être proportionnées au délit »; mais ce 
sont là des généralités qui ne nous donnent aucune 
mesure de justice et qui sont tout à fait vides. Qu'est-ce 
qu'une peine évidemment et strictement nécessaire? 
Quel est le critérium de la nécessité d'une peine? Où 
prendre la base de la proportion à établir entre la 
peine et le délit? Voilà des questions qui exigeaient une 
réponse. En définitive, j'ai grand'peur que, sous l'in- 
spiration d'un texte où les idées de droit individuel, 
de solidarité des droits et des intérêts, sont aussi com- 
plètement tenues dans l'ombre, j'ai grand'peur, dis-je, 
que si l'on prend pour guide un pareil texte, on n'édicte 
les législations pénales plus douces ou non. je n'en sais 
rien, que celles qu'a connues le monde jusqu'ici, mais 
tout aussi peu raisonnées! 

Condorcet, chose étrange de la part d'un homme qui 



DES DROITS DE L'HOMME DE 1793. 249 

a eu de magnifiques aperceptions du droit nouveau, 
Condorcet, sur ce point, avait rédigé son projet en ter- 
mes identiques. Eh bien, ce qu'il y a à dire, c'est que 
tout en étant un des esprits les plus éclairés et un des 
cœurs les plus hauts de la Révolution française, Con- 
dorcet, dans cette occasion, est tombé en pleine con- 
tradiction avec lui-même. Et, quant aux rédacteurs de 
notre article 15, ils n'ont pas vu que ce texte heurtait 
de front la belle et si complète définition qu'ils avaient 
donnée de la liberté. 



ARTICLE 16. 

Le droit de propriété est celui qui appartient à tout citoyen de 
jouir à son gré de ses biens et de ses revenus, du fruit de son 
travail et de son industrie. 

Avant d'apprécier cette disposition, il est utile que 
nous jetions un coup d'œil sur la théorie du droit de 
propriété et sur l'histoire de la propriété. 

Voyons d'abord la Ihéorie. 

J'ai déjà démontré bien des fois, pour ma part, que la 
propriété est, clans un certain ordre, la conséquence la 
plus immédiate de la liberté de l'homme (75). 

L'homme a des besoins, il a des facultés, il est une 
activité. Pour satisfaire ses besoins, pour développer ses 
facultés, pour procurer à son activité tout le champ 
qu'elle est capable de remplir, il faut qu'il ait recours 
aux choses extérieures. Mais les choses extérieures ne 
peuvent lui rendre tous ces différents services que s'il est 
en mesure de les affecter à son usage comme il l'entend , 



250 COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 

cl pour cela il est indispensable qu'il les marque du 
sceau de sa personnalité, en d'autres termes, qu'il se les 
approprie. La nécessité de la propriété individuelle se 
trouve donc par là môme établie. 

Mais quel sera pour chacun le fait, quelle sera pour 
chacun la cause qui légitimera cette appropriation? Ce 
ne peut être que l'effort que fera chacun pour se ren- 
dre ainsi lui-même maître d'un plus ou moins grand 
nombre d'objets utiles ou pour en rendre maître gratui- 
tement un autre. 

Le travail comme fait originaire, la donation comme 
fait dérivé, voilà donc pour chacun les deux causes nor- 
males de la propriété. 

Tout homme a, d'ailleurs, des besoins à satisfaire, des 
facultés à développer, une activité réclamant un champ 
pour s'y mouvoir ; donc, tout homme a le droit et le de- 
voir de chercher à arriver à la propriété. Mais une fois 
qu'un homme a réalisé l'appropriation de certaines cho- 
ses, qu'a-t-il à faire de ces choses? En posant le fonde- 
ment du droit de propriété, j'en ai marqué la destina- 
lion. Tout homme qui s'est approprié certaines choses, 
se servira de ces choses, s'il a conscience de son droit, 
s'il a conscience de son devoir, pour accomplir son 
rôle d'homme; il élèvera le niveau de sa vie et il em- 
ploiera ses forces nouvelles à l'accroissement de sa li- 
berté, à l'avancement du règne de la justice et au plus 
grand bien de tous les autres. 

Du reste, soit qu'il s'agisse pour l'individu de s'appro- 
prier les choses, soit qu'il s'agisse pour lui d'en user 
après se les être appropriées, la société, l'État a-t-il le 
droit de limiter soit la liberté de l'effort qui a pour but 



DES DROITS DE L'HOMME DE 1793. ' 251 



l'appropriation, soit la liberté de l'usage de la chose ap- 
propriée? Que de fois n'ai-je pas déjà répondu à des 
questions semblables ! L'Étal qui n'est qu'une abstrac- 
tion, qui ne correspond à rien de réel, à rien de vivant, 
qui n'est comme chose réelle et vivante que la collection 
des individus, l'État, en même temps qu'il doit protec- 
tion aux mineurs, est tenu à la fois de respecter et de 
garantir la liberté des majeurs! C'est là tout son devoir 
et c'est aussi tout son droit! 

Donc, dans la matière de la propriété non plus qu'en 
aucune autre, l'État n'a à dresser des barrières devant 
l'activité de l'individu s'exerçant d'une manière normale, 
et ne portant nulle atteinte au droit d'autrui. Mais n'y 
a-t-il pas dans cette doctrine un élément de trouble et 
de désordre perpétuel? Quoi! les individus vont concou- 
rir pour s'approprier les choses extérieures et ils auront 
ensuite le droit d'en user selon leur volonté! Ce concours 
ne risque-t-il pas de devenir une lutte dans laquelle les 
forts vaincront inévitablement les faibles? ce concours, 
au lieu d'un arrangement harmonique, ne va-t-il pas 
devenir un chaos? Cela dépend ! Si je me bornais à dire 
qu'il ne faut pas d'intervention de l'État, je m'enferme- 
rais dans une négation qui, en effet, pourrait bien ame- 
ner le triomphe du plus fort — et l'anarchie! Mais je 
complète ma pensée : en proclamant pour chacun le 
droit et le devoir de faire effort et de travailler; en pro- 
clamant pour chacun le droit et le devoir d'user à son 
gré des résultats de son effort et des fruits de son tra- 
vail, je n'entends pas dire que chacun ne sera pas sou- 
mis à une loi, la grande loi de l'ordre général, celle 
cle la solidarité qui est pour l'homme le respect du 



252 



COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 



droit des autres; — je proclame le droit de chacun, 
mais de chacun moralisé, ayant conquis la plénitude 
de sa liberté et ne s'en sentant que plus étroitement re- 
lié à tous les autres! 

Jetons maintenant un coup d'œil sur la propriété dans 
le passé. 

Là encore, je ne puis que m'enfermer dans des bornes 
très-étroites. J'en dirai assez cependant pour qu'une 
idée générale se dégage des récits que je vais faire. 

D'abord, écartons ces âges où l'homme se rapprochait 
par tant de traits des animaux supérieurs ses congénères. 
Dansces âges que la science contemporaine, et c'est une 
de ses plus grandes gloires, est en voie de faire revivre, 
âge de pierre, âge de bronze, âge de fer, l'homme devait 
avoir aussi peu que possible le sentiment de sa liberté. 
En lutte avec toutes les forces de la nature, il vivait 
presque à la façon des fauves auxquels il était obligé de 
disputer son existence, et, avant qu'il pût se concevoir 
lui-même comme un être doué d'une liberté relative, 
capable de développement et de progrès, il fallait qu'il 
commençât par être au moins assuré de son lende- 
main. 

L'homme primitif a eu une existence horriblement in- 
quiète, horriblement tourmentée; donc, dans ces âges, 
ne recherchons rien qui puisse s'appeler le droit, la jus- 
tice; ce qui règne, c'est la force, et il est à croire que, 
même vis-à-vis de ses semblables, l'homme primitif 
était souvent porté à agir, souvent même dans la néces- 
sité de se comporter comme il le faisait vis-à-vis des 
bêtes fauves (76). 

Nous voilà loin de l'idylle du paradis terrestre ! 



DES DROITS DE L'HOMME DE 1793. 



Avançons et suivons l'homme dans les premiers pas 
qu'il va faire pour sortir d'une pareille enfance. 

J'emprunte à Condorcet une hypothèse qui paraît bien 
près d'être confirmée par l'observation scientifique. 

Condorcet, qui ne connaissait pas les âges primitifs, 
imagine que les peuples ont passé successivement par 
trois états originaires, qu'ils ont été chasseurs d'abord, 
puis pasteurs, enfin agriculteurs. Le jour où est née 
l'agriculture, l'homme a pu commencer à voguera plei- 
nes voiles sur la nef de la civilisation. 

Dans les deux premières périodes, la propriété n'existe 
pas ou plutôt elle ne s'applique qu'à des objets qui sont 
de première nécessité pour le chasseur ou pour le pas- 
teur; c'est là l'idée de Condorcet. 

Dans la troisième période, l'homme s'approprie le sol 
pour une saison; il est nomade; quand la moisson est 
faite, il va poser plus loin sa tente; puis, au retour de 
la saison favorable, l'appropriation recommencera. 

Il importe peu que le détail soit exact dans cette vue 
de Condorcet; il suffit que la vue en elle-même le soit. 
Or, l'observation des mœurs des peuplades sauvages 
n'infirme pas, en ce qu'elle a d'essentiel, l'idée de l'au- 
teur de Y Esquisse des progrès de l'esprit humain. 

Quand l'homme arrive à se fixer, quand il devient 
sédentaire, ce qui est un nouveau pas en avant, com- 
ment accomplira-t-il la transition de la propriété tem- 
poraire à la propriété permanente? C'est à toute une 
tribu d'abord qu'appartiendra la propriété, c'est ensuite 
à la famille; et, plus tard, quand ïes sociétés s'organi- 
seront, c'est à la caste que la propriété appartiendra. 

On ne s'étonnera pas que la propriété familiale se 



254 COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATJON 

rencontre aux plus anciennes époques historiques, alors 
qu'on retrouve aussi cette propriété à des époques rela- 
tivement beaucoup plus récentes, car, pour peu qu'on ait 
réfléchi sur le passé du monde, on a dû s'apercevoir 
que certaines idées, certaines institutions survivent 
pendant fort longtemps à l'époque qui les a vin s 
naître; elles survivent en se transformant, et, ce qui 
peut faire illusion, parfois même elles survivent avec 
de grandes solutions de continuité. Le présent est cer- 
tainement fait de débris qui appartiennent à toutes 
les époques, et ce que l'on appelle le caractère d'une 
époque en particulier n'est que le caractère qui prédo- 
mine à cette époque. La physionomie générale des so- 
ciétés va en se modifiant sans cesse; mais, pour qui 
sonde les choses, il est manifeste que. même de nos 
jours, il subsiste plus d'un reste d'un ordre de choses 
que l'homme superficiel croirait depuis longtemps dis- 
paru pour le tout (77). 

J'ai écarté jusqu'ici toute question de légitimité sur 
les origines concrètes de la propriété ; il est temps de 
nous préoccuper de ce point de vue. 

L'homme qui le premier a enclos un terrain et qui a 
dit « ce terrain est à moi », a-t-il commis une usurpa- 
tion? Je ne saurais répondre affirmativement comme 
l'a fait Jean-Jacques, car, bien sûr, cet homme n'a en- 
clos le terrain en question que pour le rendre produc- 
tif, et ceux qui eussent été tentés de le lui disputer 
n'avaient qu'à imiter son effort pour obtenir un résultat 
analogue. 

L'occupation me paraît donc lout à fait légitime dans 
ses débuts historiques, et, ({liant à savoir si elle con- 



DES DROITS DE L'HOMME DE 17 93. 255 

serve son caractère de légitimité, question, il faut le 
dire, d'une importance beaucoup moindre aujourd'hui 
en pratique qu'en théorie, nous n'avons qu'à nous ser 
vir d'Un critérium excellent et à nous demander si l'oc- 
cupation correspond à la théorie de l'appropriation par 
l'effort personnel (78). 

Mais, si la propriété n'eût eu d'autre source que l'occu- 
pation, elle eût été loin de prendre entre les mains de 
quelques-uns, à l'exclusion d'une foule d'autres, l'exten- 
sion qu'elle a acquise. De bonne heure, je vois l'homme, 
et ici je parle de l'homme vivant déjà en société, je vois 
l'homme, dis-je, se dresser en face de l'homme et cher- 
cher à lui ravir par la force ce qu'il possède. Et ce n'est 
pas seulement la conquête qui vient déranger, boule- 
verser l'occupation primitive : c'est, à la suite de la 
conquête, une institution qui la continuera, qui la 
fera vivre d'une manière permanente et durant des 
siècles dans l'intimité de la société ; j'ai désigné l'escla- 
vage. 

Prenons pour exemple la nation que l'on a nommée 
la nation juridique par excellence, éloge bien usurpé 
selon moi, mais que tant de livres répètent encore ! 
Contemplons le peuple romain; ses Prudents auront 
beau faire des théories sur le droit de propriété ; il y a 
une chose qui manque dans ces théories, c'est la ré- 
ponse à cette question : Qu'est-ce qui fait le titre du 
propriétaire? Qu'est-ce qui légitime l'appropriation de 
choses extérieures? 

Et comment, en effet, les Romains eussent-ils pu 
se poser même une telle question sans sentir qu'elle met- 
tait en péril et faisait crouler tout leur édifice social? 



256 COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 

Cette nation, qui a vaincu le monde et qui, par consé- 
quent, a exercé sur la distribution de la propriété une 
influence si corsidérable, a empoisonné pour des siè- 
cles la source de la propriété! Grâce aux Romains, maî- 
tres du monde, c'est la conquête, c'est l'esclavage qui, 
d'une façon directe ou indirecte, ont fondé les pre- 
mières assises de la propriété des temps modernes 

Voyez combien à Rome l'esclavage fut une cause active 
et puissante de développement et d'acquisition de la 
richesse; à la fin de la République, tout le travail s'ac- 
complissait par les mains des esclaves. La traite était 
organisée sur la plus large échelle. Des pirates créloi> 
et phéniciens allaient sur les côtes de l'Asie Mineure et 
dans les îles de l'Archipel ravir toute la population màlc 
qui était valide ; les publicains s'associaient à celle 
chasse à l'homme, ensuite on en venait vendre le pro- 
duit à Délos, et un jour on estima qu'entre le lever cl le 
coucher du soleil dix mille esclaves avaient été livrés à 
des entrepreneurs romains. 

Je dis à des entrepreneurs, car il faut savoir que 
beaucoup de gens s'étaient avisés de réunir des trou- 
peaux d , esclavcs ; afin de spéculer sur leur travail. 
Toutes les grandes opérations s'accomplissaient au 
moyen du travail servile, et, bien entendu, le bénéfice 
de ces opérations appartenait aux capitalistes qui avaient 
su amasser assez d'argent pour acquérir une quantité 
suffisante de bétail humain (79). 

Les fortunes romaines s'étant ainsi édifiées, et en 
grand nombre, sur ces infâmes spéculations, ai-je tort 
de dire que la propriété romaine est une des hontes de 
l'histoire du monde? Et quand on vient ensuite célébrer 



DES DROITS DE L'HOMME DE 1793. 



257 



les mérites d'un droit qui n'a pas même eu souci de son- 
der et de purifier les sources de cette propriété empestée, 
ne suis-je pas fondé à prétendre qu'il y a dans de tels 
panégyriques l'oubli le plus absolu possible de ce qui 
constitue la moralité et la dignité de l'espèce humaine ? 

Si j'examinais maintenant la propriété du moyen âge, 
de cette époque qui, quant à elle, a bâti sur le servage, 
de cette époque où les grands propriétaires ont été 
avant tout des guerriers, souvent des brigands et des 
malfaiteurs de la pire sorte, je ne lui trouverais pas des 
titres juridiques meilleurs qu'à la propriété romaine. 
Cependant il y a dans la propriété du moyen-âge une 
semence qui lèvera, il y a un germe qui grandira pour 
s'épanouir quelque jour dans le triomphe du droit et de 
la justice. Au moyen-âge, beaucoup de terres se trou- 
vaient incultes : les régimes de force s'usent tous à la 
longue, c'est là l'honneur de la race humaine et c'est ce 
qui en assure le progrès ! Alors les habitants des villes, 
ceux qui étaient arrivés peu à peu à s'affranchir du ser- 
vàge, entreprirent le défrichement de ces terrains en 
jachère; ils rompirent le sol, c'est pourquoi on les 
appela des gens de rupture ou de roture, et ces rotu- 
riers auxquels une partie des domaines qu'ils avaient 
rompus, défrichés, fut concédée par les propriétaires, 
ces roturiers devinrent ainsi les fondateurs de la pro- 
priété légitime (80). 

Mais, de ces premiers commencements à une transfor- 
mation complète de la propriété romaine et féodale, il 
y a, on le conçoit, un intervalle immense, et aujour 
d'hui, encore, en fait de propriété, nous vivons sur les 
débris romains et sur les débris féodaux, et nous conti- 

17 



258 COMMENTAIRE DE LA DECLARATION 

niions d'autant plus longtemps à vivre sur ce vieux fonds 
que l'idée qui seule légitime la propriété arrjve moins 
rite à se dégager à nos yeux, que, par conséquent, nous 
sommes moins d'accord pour chercher à la réaliser plus 
constamment et plus complètement dans les faits. Cette 
idée, c'est que la propriété, à part l'élément dérivé de 
la donation, doit être pour chacun le fruit de son tra- 
vail; or, quel homme de bonne foi oserait affirmer que, 
même de nos jours, l'immense majorité des riches n'n 
point en ses mains une portion des fruits du travail des 
autres? 

Abordons maintenant l'explication de l'article 16; 
après ce que je viens d'exposer, cette explication pourra 
être brève. 

La simple lecture de l'article 16 montre bien que les 
hommes de la Révolution ne possédaient que d'une fa- 
çon fort imparfaite l'idée de la propriété. C'est ainsi 
qu'ils ont rangé parmi les objets possibles de ce droit 
non-seulement les fruits du travail et de l'industrie, 
mais en outre les biens et les revenus. 

Le pléonasme est évident; les mots biens et revenu* 
ne peuvent rationnellement désigner des choses diffé- 
rentes des fruits du travail et de V industrie; autrement 
ce qu'ils désigneraient ne serait pas une propriété légi- 
time. Cependant, bien que, chargée de détails qui en 
altèrent la netteté, cette définition contient un grand 
progrès, elle renferme l'idée vraie, elle nous indique 
les fruits du travail (le mot d'industrie est de trop) 
comme l'objet légitime de la propriété. 

C'est, au surplus, à Condorcet qu'il faut imputer les 
défauts et attribuer le mérite de la rédaction de l'art, 16. 



DES DROITS DE i/HOMME DE 1793. 



259 



Son article 18 est conçu à peu près dans les mêmes ter- 
mes et les auteurs de la Déclaration de 93 n'ont eu que 
la pensée de le reproduire. 

Robespierre avait proposé une autre rédaction, il vou- 
lait que l'on déclarât que: «la propriété est le droit qu'a 
chaque citoyen de jouir et de disposer de la portion de 
biens qui lui est garantie par la loi. » C'était la vieille 
définition que les légistes se transmettent depuis des 
siècles, définition qui laisse dans l'ombre la base sur 
laquelle repose la propriété et qui implique que la loi, 
je veux dire ici la décision du plus grand nombre, est 
la régulatrice suprême du droit de chacun, de la pro- 
priété comme du reste. M. Louis Blanc a commis l'aber- 
ration de préférer la définition de Robespierre à celle de 
Condorcet, et il n'y a nul lieu de s'en étonner de la part 
de ce publiciste mystique qui croit à l'existence propre 
du droit social et qui le place avant le droit individuel. 

ïl est temps de conclure sur la question de la pro- 
priété. 

Une école, celle des économistes, enseigne, comme je 
le fais, que la propriété doit être individuelle. Cette école 
pense aussi que l'État ne doit pas intervenir dans les 
rapports sociaux, en tant qu'il s'agit de la richesse. 
Je suis d'accord avec les économistes sur ces deux 
points; mais je m'en sépare radicalement sur deux autres. 

Les économistes s'en tiennent à l'affirmation du droit 
individuel. Quant à moi, je pose, à titre de prémisse, le 
droit individuel, parce que les faits comme la logique 
sont d'accord pour nr enseigner à poser cette prémisse, 
mais la logique comme les faits m'enseignent aussi à en 
faire sortir la solidarité humaine. Le droit individuel tout 



260 COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 



seul ce serait le conflit perpétuel et cela pourrait d' w - 
nir le chaos; la solidarité humaine, conséquence néces- 
saire du droit individuel, c'est l'harmonie et l'ordre vrai. 

Par ce premier point, il est facile de comprendre ma 
seconde dissidence avec les économistes. Ceux ci disent: 
« Laissez faire, laissez passer » ; mais, en disant cela, ce 
n'est que l'action gouvernementale qu'ils entendent 
éliminer. Je suis certes bien loin de penser et de dire 
qu'entant qu'ils font cette élimination, les économistes 
n'accomplissent pas une chose excellente; je ne nierai pas 
non plus que cette élimination ne puisse entraîner des 
conséquences importantes; mais je m'empresse d'ajou- 
ter que l'école des économistes ne voit pas le problème, 
car il ne s'agit pas seulement d'éliminer l'action gou- 
vernementale ; et, quand même je ne me placerais qu'au 
point de vue purement juridique, je dirais encore que 
la formule des économistes est tout à fait insuffisante. 

J'affirme qu'au point de vue purement juridique, c'est 
le droit social tout entier qu'il faut écarter de plus en 
plus! mais ces termes là, malgré leur forme, ne sont 
encore qu'une négation, et c'est une affirmation exacte 
et précise, une affirmation scientifique qu'il faut que 
nous arrivions à poser. C'est-à-dire que, lorsqu'on aura 
déblayé le terrain en détruisant les chaînes et les jougs 
qu'une fausse économie a acceptés et réclamés jus- 
qu'ici, il y aura encore à demander à la science d'in- 
diquer quels sont les rapports nécessaires entre les 
individus; or, la science politique ce n'est pas seulement 
un point de vue juridique; la science politique, c'est 
une idée morale, c'est aussi une idée économique (81). 

Et cette double idée, ce serait trop peu, sans aucun 



DES DROITS DE L'HOMME DE 1793. 



261 



doute, qu'elle fût simplement critique, il faut de plus 
qu'elle soit organique. 

La première, l'idée morale, j'en ai fourni l'esquisse; 
elle se résume, comme je l'ai montré, dans cette formule 
complète, quoique laconique : Sois libre. 

L'idée économique, j'en ai présenté la synthèse en ces 
termes : 

II faut que l'arrangement social soit tel que chacun 
puisse se posséder physiquement et par là même intellec- 
tuellement et moralement ; il faut que chacun puisse obte- 
nir ce stock accumulé du travail sans lequel la production 
est impossible, il faut que chacun, ayant le droit et le de- 
voir de travailler , comprenant ce droit et ce devoir, ait le 
moyen de leur donner satisfaction. 

Alors ne craignez plus le conflit entre les activités in- 
dividuelles, un choc entre elles n'est plus à redouter! 
Le respect de l'homme pour l'homme, l'amour de l'homme 
pour l'homme, la possibilité pour chaque individu hu- 
main de mener une existence d'homme, voilà ce que 
doit être l'idéal de la science politique! 

Et la nouvelle phase que je prévois, au point de vue 
de cet idéal, pour ce qui touche à l'organisation de la 
propriété, aura pour traits principaux l'abolition de 
toute rente, l'abolition de tout salaire, l'attribution à 
chacun de tout le produit de son travail (82). 

ARTICLE 17. 

Nul genre de travail, de culture, de commerce ne peut être 
interdit à l'industrie des citoyens. 

Cet article est la reproduction de la disposition essen- 



262 



COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 



tielle de l'article 19 de la Déclaration de Condorcet ; il se 
rapporte à une question fondamentale, celle delà liberté 
du travail. 

Qu'est-ce que la liberté du travail? D'abord, si l'on 
prenait le mot travail dans un sens très -général, on 
pourrait dire que la liberté du travail est identique 
à la liberté de l'effort, de l'effort productif s'entend. 

Toutefois, on a l'habitude de n'appeler liberté du tra- 
vail que celle qui se résout dans une idée d'appropria- 
tion physique ; ainsi, pour prendre un exemple, la li- 
berté de la presse fait certainement partie de la liberté 
du travail conçu dans un sens très-large; mais, je le 
répète, on a pris l'habitude de spécialiser, au moins 
dans une certaine mesure, l'idée de la liberté du travail ; 
aussi me placerai-je dans mes raisonnements au point 
de vue de ce sens restreint. 

Il est d'ailleurs indispensable d'ajouter une autre re- 
marque ; l'acception des mots : « liberté du travail», 
n'ayant pas, dans l'usage, toute la généralité qu'elle 
comporte, l'étendue en est difficile à préciser et arbi- 
traire; car, toutes les fois que l'on rencontre des no- 
tions qui ne s'appuient pas sur une nécessité logique 
(et combien sont dans ce cas !), on est sûr de rencon- 
trer des difficultés de définition. 

Cependant, même conçue dans un sens restreint, la 
liberté du travail n'en est pas moins une liberté fonda- 
mentale. En effet, l'homme ayant droit à la propriété, 
ayant le devoir d'acquérir la propriété, et la propriété 
n'ayant de base légitime que dans l'effort propre, com- 
ment concevoir que dans un ordre dirigé du côté de la 
justice, la liberté de l'effort ou du travail pût être entravée? 



DES DROITS DE L'HOMME DE 1793. 263 

Évidemment, si ces entraves existent, elles sont en 
dehors du droit, et, si elles se maintiennent, c'est par 
l'effet d'un préjugé pur, ou parce que l'imperfection de 
la science politique ne permet pas de les supprimer. La 
liberté du travail est, comme on le voit, corrélative pour 
l'homme au droit et au devoir de propriété. 

Mais pénétrons davantage dans le sens des mots : li- 
berté du travail. D'abord, il est manifeste que cette liberté 
embrassera tous les travaux, j'entends tous ceux qui 
rentrent dans le sens restreint dont nous venons de 
convenir. Donc, il est inutile de parler alors de tel ou tel 
travail en particulier. Cette remarque a sa valeur, à 
cause de la manière dont les auteurs de la Déclaration 
de 1793 ont rédigé l'article 19. 

Du reste, nous y reviendrons en abordant le commen- 
taire direct de cet article. 

La liberté du travail a pour antithèse le monopole ou 
plus exactement l'interdiction faite d'une manière géné- 
rale à tous les citoyens de se livrer à certains travaux. 

Je dis à certains travaux, car le régime de l'interdic- 
tion ne s'applique, même dans les États les plus despo- 
tiques, qu'à un nombre relativement fort peu considé- 
rable de branches de la production. Qu'on examine 
d'ailleurs les monopoles d'État, car les interdictions 
absolues se ramènent habituellement à des monopoles 
de cette sorte, et l'on verra que si l'on prenait à tache 
d'organiser l'État d'après les données de la science poli- 
tique, ces monopoles s'évanouiraient d'eux-mêmes. 

Ainsi, par exemple, en France, le monopole de la fa- 
brication cle la poudre et celui de la fabrication et de la 
vente du tabac sont très-clairement dans ce cas ; ils 



264 



COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 



tiennent au vice de notre organisation financière et de 
notre système d'impôts. 

Quant aux monopoles qui existent au profit des par- 
ticuliers, ils peuvent être ramenés à deux classes : les 
uns ont un caractère tout-à-fait légal, c'est-à-dire que, 
dans un grand nombre d'États, le gouvernement s'attri- 
bue le droit de créer des monopoles au profit de cer- 
tains individus ou de certaines corporations. Ces mono- 
poles-là sont extrêmement dangereux; au surplus, 
comme tous les monopoles, ils sont sans base juri- 
dique ; ils ne pourraient en obtenir une que tout au- 
tant que la collectivité des individus consultée consen- 
tirait à monopoliser telle ou telle branche d'industrie, et 
encore y a-t-il lieu d'ajouter immédiatement que ce qui 
aurait été décidé à cet égard la veille, pourrait être 
changé le endemain. Car il n'y a pas de droit contre le 
droit et l'individu lui-même n'a pas le droit d'abdiquer 
son droit d'individu. 

D'autres monopoles tiennent au fond de l'organisation 
sociale. Et, il faut bien le dire, ces monopoles -là ne 
peuvent être détruits d'une manière absolue ; on ira en 
les atténuant de plus en plus ; mais, à moins qu'il n'y 
ait égalité absolue dans les conditions (or, cette égalité 
absolue est un idéal irréalisable) toujours il existera 
des individus qui auront les ressources matérielles né- 
cessaires pour se livrer à des entreprises non accessi- 
bles à d'autres. 

Un des principaux buts de la société politique est sans 
doute d'améliorer et de transformer progressivement 
cet état de choses; en d'autres termes, la science poli- 
tique doit tendre progressivement à donner à chacun la 



DES DROITS DE L'HOMME DE 1793. 



265 



faculté d'exercer dans la plus large mesure possible son 
droit de travail. Parla, se dégage un nouvel aspect de la 
thèse. En effet, quel est un des obstacles les plus graves 
à ce que chacun puisse exercer toute espèce de travail? 
C'est que, toutes différences de facultés intellectuelles 
mises à part, — et on aperçoit ainsi le lien qui rattache 
la question d'instruction à celle de la liberté du tra- 
vail, — toutes différences donc de facultés intellectuelles 
tenues clans l'ombre, chacun n'a pas à sa disposition 
l'instrument du travail, à savoir le capital. 

Un des moyens incontestables de fournir cet instru- 
ment à ceux qui ne l'ont pas se trouve clans le crédit. 
La question de la liberté du travail et celle du crédit de- 
viennent ainsi connexes. Je me bornerai à signaler ici le 
crédit qui reste à fonder et qui est le crédit accordé 
à l'honnêteté et à l'intelligence de l'individu, le crédit 
personnel. Car, jusqu'à présent, il est vrai de dire, selon 
le proverbe populaire, qu'on n'a prêté qu'aux riches , à 
ceux qui avaient des sûretés réelles à offrir. Or, la pro- 
priété est appelée à se généraliser de plus en plus, et, 
parmi les mesures propres à amener cette généralisa- 
tion, le crédit personnel figure au premier rang, le 
crédit personnel est le meilleur moyen d'accélérer l'uni- 
versalisation de la propriété. 

A quelles conditions le crédit personnel peut-il se 
fonder ? Ce serait entrer sur le terrain économique spé- 
cial que d'aborder cette question, et ce n'est point ici 
le lieu de la traiter (83). 

Mais, pendant que, cherchant dans la contemplation 
de l'histoire le sens de l'énigme de la civilisation et de 
la destinée humaine, nous découvrons péniblement les 



266 



COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 



lois qui règlent l'évolution des sociétés, et que, plus pé- 
niblement encore, pour la réalisation de ces lois, nous 
apportons tous, à notre su ou à notre insu, le contingent 
de notre activité propre, voilà qu'une théorie se présente 
qui prétend renouveler en un instant la face des choses 
et inaugurer en un instant le règne de ce droit si consi- 
dérable, le droit du travail. Et que propose cette théorie? 
Une chose bien simple, en vérité, de substituer un mot à 
un autre, et, à la place du droit du travail, de décréter 
le droit au travail (84). 

Par malheur, il est douteux que les hommes qui ont 
employé cette formule : « droit au travail », en aient 
bien compris la valeur. Le droit, dans le sens technique, 
désigne une règle sanctionnée par une coercition exté- 
rieure ; si l'on proclame le droit au travail en rangeant 
ce droit parmi les droits techniques, il faudra donc ac- 
corder à celui qui le réclame une action pour le faire 
valoir. Mais alors les objections se présentent en foule. 
Contre qui cette action sera-t-elle donnée? Et, pour le 
cas où le jugement ne serait pas obéi, en quoi se ré- 
soudra cette action? 

L'action ne pourrait être donnée que contre les êtres 
moraux appelés Commune, Département ou État. Mais, 
si ces êtres moraux n'ont pas de droit propre, n'ayant 
pas de patrimoine propre, ils ne peuvent non plus avoir 
des obligations propres. Tous les droits qui peuvent leur 
appartenir, toutes les obligations dont ils peuvent être 
tenus sont des droits et des obligations délégués. 

Les individus composant la Commune, le Département, 
l'État ont-ils délégué à l'association dont ils sont mem- 
bres, l'obligation de pourvoir de travail ceux qui n'en 



DES DROITS DE L'HOMME DE 1793. 



267 



ont pas? Et, s'ils ont fait cette délégation, ne vont-ils pas 
être libres de la retirer quand il leur semblera bon? — 
Mais alors la question se pose d'individu à individu ; 
l'individu aura-t-il le droit d'en actionner cinq cents 
autres ou cinq millions d'autres, pour leur demander 
du travail? Sous ce nouvel aspect, le point se résout de 
lui-même, et il est bien manifeste que l'individu n'a pas 
plus de droit contre cinq cents autres ou contre cinq 
millions d'autres qu'il n'en aurait contre un seul; c'est 
la thèse du droit individuel retournée. La question du 
droit au travail, présentée comme je viens de le faire, 
revient donc à celle de savoir si l'individu peut avoir 
contre l'individu une action pour obtenir du travail; or, 
la solution négative est évidente. 

Mais ceux qui ont proposé le droit au travail n'ont 
certainement pas eu la pensée d'organiser un droit d'ac- 
tion tendant à faire avoir du travail à chacun. Ils ont eu 
dans l'esprit une certaine organisation sociale dans 
laquelle l'individu, sans avoir besoin de recourir aune 
action en justice, pourrait faire valoir son droit au tra- 
vail. Quelle est cette organisation ? Elle ne peut être que 
la concentration entre les mains de l'État de tous les 
instruments de travail, de toute la production, de tout 
le travail. L'État absorbant les individus, l'État proprié- 
taire, industriel, commerçant à la place des individus, 
voilà l'autre partie de l'alternative dans laquelle nous 
place fatalement l'idée du droit au travail. 

Et encore sommes-nous en droit de supposer qu'en 
admettant même cette concentration, les choses pour- 
ront bien n'aller point toutes seules. En effet, si, par 
impossible, à un jour donné, le droit au travail était 



268 COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 



refusé à un seul individu, comment cet individu s'y 
prendrait-il pour faire valoir ce droit, et devant quels 
tribunaux actionnerait-il l'État devenu l'unique proprié- 
taire, l'unique industriel, l'unique commerçant? Fina- 
lement, il faudrait donc supposer que la moralité sociale 
est assez grande, et que le mécanisme économique est 
assez parfait pour qu'aucun citoyen ne soit exposé à se 
voir privé, à un jour donné, de la faculté de travail; 
finalement aussi, on voit que c'est dans une sanction, 
qui n'a plus rien de politique, que les partisans d'une 
pareille théorie placent leur espérance. Or, tout en nous 
proposant d'éliminer le plus possible le droit technique, 
nous n'avons pas trouvé le moyen de nous en passer. 

Du reste, dès le moment qu'on cesse de reconnaître a 
l'individu un droit d'action pour contraindre les autres 
à lui fournir du travail, le droit au travail devient 
pour les autres entièrement inoiïensif et pour l'individu 
lui-même entièrement stérile; et on pourrait le procla- 
mer sans qu'il changeât rien à l'ordre existant. Que si 
l'on compte alors sur une organisation sociale dans la- 
quelle l'État se substituerait en tout à l'individu, j'ai 
fait, ce me semble, de cette idée suffisante justice pour 
n'avoir nul besoin d'y revenir. 

Mais je veux bien encore aller plus loin ; je veux bien 
supposer qu'une action pourrait exister. En quoi se ré- 
soudrait-elle, et par la force même des choses? en une 
sanction de dommages-intérêts, car, en dehors de l'or- 
ganisation communiste, les différents groupes sociaux, 
la Commune, le Département, l'État, ne peuvent avoir 
en tout temps du travail à donner à tous ceux qui en 
demandent; or, conçoit-on des tribunaux prononçant 



DES DROITS DE L'HOMME DE 1793. 



269 



en pareil cas entre la société et les individus, et fixant 
discrétionnairement la somme qu'à défaut de travail la 
société devrait fournir aux individus? 

Gomme on le voit, avec le droit au travail, on marche 
de chimère en chimère ; et il n'y a que des esprits abso- 
lument étrangers aux conceptions scientifiques qui aient 
pu proposer la reconnaissance d'un tel droit. La formule 
vraie est celle de droit du travail, de liberté du travail. 
Quant à la réalité correspondante, elle est relative et 
progressive comme toutes les réalités; j'entends par là 
que la science, en cette matière comme dans toutes les 
autres, ne peut faire autre chose que d'indiquer l'idéal 
vers lequel il faut nécessairement que les sociétés se di- 
rigent, et aussi les moyens les plus propres à se rap- 
procher de cet idéal. 

Nous serons à même, au surplus, de constater, en com- 
mentant l'article 2 1 , que c'est à ce texte que les socialistes 
contemporains ont emprunté l'idée du droit au travail. 

Jetons, en terminant, un coup d'œil sur l'histoire de 
la liberté du travail en France. 

C'est Turgot, comme l'on sait, qui, dans le préam- 
bule de l'Édit sur l'abolition des jurandes et des maî- 
trises, a, pour la première fois, proclamé la liberté, 
du travail. L'ancien régime, en effet, avait remis l'orga- 
nisation du travail aux mains de l'État, et l'Etat avait 
réparti tous les métiers et toutes les industries en cor- 
porations dénommées jurandes ou maîtrises. Ces cor- 
porations étaient soumises à des règlements édictés par 
l'autorité publique, et, pour exercer un métier ou une 
industrie quelconque, il était d'abord indispensable de 
faire partie de la corporation à laquelle appartenait ce 



270 



COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 



métier ou cette industrie. Or, c'était la corporation elle- 
même qui était appelée à décider si elle admettrait de 
nouveaux membres dans ses rangs. Trois degrés de- 
vaient d'ailleurs être franchis ; il fallait être en premier 
lieu reçu apprenti, compagnon ensuite, et enfin maître. 
Les maîtres décidaient si les compagnons devaient être 
élevés à leur propre niveau. Rien, à coup sûr, de plus 
oppressif qu'une organisation semblable; en même temps 
qu'elle empêchait les individus d'exercer telle industrie 
que bon leur semblait, elle paralysait l'esprit d'inven- 
tion et le progrès général, car il suffisait qu'un homme 
manifestât une aptitude plus distinguée que celle des au- 
tres, pour que les maîtres, qui ne se souciaient nullement 
alors de l'avoir pour concurrent, se liguassent contre 
lui et l'empêchassent d'arriver à la maîtrise. Or, faute 
de parvenir à ce degré suprême, l'ouvrier végétait toute 
sa vie parmi les compagnons. 

En faisant décréter la suppression des jurandes, Tur- 
got amena la réalisation d'un progrès considérable; 
l'habileté et le talent cessèrent d'être des obstacles à ce 
que ceux qui en étaient pourvus se fissent leur place au 
soleil; quant aux femmes, exclues des corporations et 
condamnées ainsi dans une foule de cas à une inévitable 
misère, elles obtinrent dans cet ordre un bénéfice qui, 
même aujourd'hui, leur est ménagé bien parcimonieuse- 
ment clans le reste et qui est le bénéfice du droit commun. 

C'est donc parmi les réformes les plus justes et les 
plus utiles qui aient été accomplies au dix-huitième 
siècle que peut être rangée l'abolition des jurandes, et 
c'est même avant ln Révolution française que cette ré- 
forme s'est accomplie. 



DES DROITS DE L'HOMME DE 1793. 



271 



L'édit d'abolition fut en effet rendu au mois de fé- 
vrier 1776. Du reste, le Parlement de Paris lutta avec 
une opiniâtreté extrême contre l'introduction d'une pa- 
reille nouveauté, et il ne fallut rien moins qu'un lit de 
justice pour triompher de sa résistance et lui imposer 
l'enregistrement de l'édit de 1776. 

On pourrait se demander si Turgot, en faisant pren- 
dre la grande mesure sur laquelle j'insiste en ce mo- 
ment, avait le sentiment complet du principe qui en 
formait le fond. Il est indubitable qu'il ne l'avait pas, et 
tel économiste qui, de nos jours même, parle sans cesse 
de la liberté du travail a sûrement une compréhension 
fort médiocre de l'idée qu'il préconise. En effet, con- 
stituer la liberté du travail, ce n'est pas seulement 
déclarer que chacun pourra exercer librement le travail 
qui lui conviendra; c'est, en outre, mettre, autant que 
possible, chacun à même d'exercer librement ce tra- 
vail. Par là, comme on le voit, la question prend de 
tout autres proportions que celle de la simple aboli- 
tion des jurandes. Et, pour ne citer qu'un cas, s'ima- 
ginerait-on, par exemple, que l'homme qui manque des 
choses les plus nécessaires, se trouve, pour discuter 
le prix de son travail, dans les mêmes conditions que le 
capitaliste auquel il s'adresse? Sans doute, il ne s'agit 
pas de forcer les choses, car nous nous agitons dans le 
monde du relatif; il ne s'agit pas de soutenir qu'il fau- 
drait commencer par abolir l'inégalité des conditions 
pour arriver à réaliser la liberté du travail; mais ce 
qu'il faut se rappeler c'est que le relatif, pour l'homme, 
c'est aussi le progressif, et là comme ailleurs, en matière 
de rapports économiques, ce qu'il faut proclamer bien 



272 



COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 



haut, c'est que tant que, dans l'acception habituelle du 
mot, il y aura des pauvres, c'est-à-dire des gens n'ayanl 
pas assez, tant que, selon la môme acception habituelle, 
il y aura des riches, c'est-à-clire des gens ayant avec excès, 
la solution pratique sera au-dessous de ce qu'elle doit 
être et il existera une large marge pour que la solution 
pratique arrive à être tout ce qu'elle peut être. 

Les auteurs de la Déclaration des droits de l'homme 
n'avaient, en économie politique, que des idées fort peu 
avancées; tout au plus étaient-ils en état d'entendre 
celles qu'avait énoncées Turgot. Aussi, faut-il considérer 
l'article 17 comme ayant été inspiré bien plutôt par la 
pensée de ne pas séparer les individus en classes, que 
par l'idée de consacrer le principe de la liberté du tra- 
vail, entendu comme il doit l'être. En effet, si les hommes 
de la Convention eussent bien compris ce principe, il eût 
été impossible que, dans l'ordre de la législation civile, 
ils adoptassent les dispositions despotiques que renfer- 
mait leur projet de code, notamment en matière de suc- 
cessions ab intestat et testamentaires et en matière de 
contrats (85). 

ARTICLE 18. 

Tout homme peut engager ses services, son temps, niais il ne 
peut se vendre ni être vendu ; sa personne n'est pas une propriété 
aliénable. 

La loi ne connaît pas de domesticité-, il ne peut exister qu'un 
engagement de soins et de reconnaissance entre l'homme qui 
travaille et celui qui l'emploie. 

Le principe formulé par le premier alinéa de ce texte 
est celui de l'inaliénabilité de Ja personne humaine. Ce 



DES DROITS DE L'HOMME DE 1793. 



273 



principe, je n'ai pas besoin de le redire, contient toute la 
science politique ; c'est sous une autre forme, le prin- 
cipe : Sois libre. 

Donc, à vrai dire, notre alinéa fait double emploi avec 
les articles 2 et 6. Mais enfin l'on conçoit bien que, dans 
l'état d'imperfection où est encore de nos jours la science 
politique, il puisse être utile de proclamer une déduction 
du principe de liberté, aussi évidente d'ailleurs que celle 
qui est écrite dans l'article 18 ; l'homme est libre et lui- 
même il n'a pas le droit d'aliéner sa liberté. Mais com- 
ment se fait-il qu'étant libre il n'ait pas le droit de re- 
noncer à sa liberté? C'est qu'en y renonçant, il tombe- 
rait dans une absolue contradiction ; ce qui fait qu'il 
est libre, c'est qu'il est homme; or, pour détruire dans 
sa personne le droit à la liberté, il faudrait qu'il détrui- 
sît dans sa personne son titre à la liberté, sa qualité 
d'homme. Mais, à supposer que cela lui fût possible, il 
ne pourrait plus alors traiter de sa liberté, car au mo- 
ment où il le ferait, il n'y aurait plus aucun titre. 

Cette proposition, à savoir que la personne humaine 
n'est pas aliénable, est, à son tour, grosse de déduc- 
tions en tous genres. C'est de cette prémisse que dé- 
coule en particulier la condamnation logique de l'indis- 
solubilité du lien conjugal; c'est cette même prémisse 
qui nous conduit à dire que tous les contrats devraient 
être rachetables ; c'est elle encore qui fait que l'inalié- 
nabilité imposée aux choses, soit par la loi, soit même 
par la volonté des individus, est contraire au droit. 

L'inaliénabilité me ramène ainsi complètement à mon 
principe fondamental, à l'autonomie de la personne hu- 
maine, 

18 



274 



COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 



Remarquons que, comparée avec la première phrase 
de notre alinéa, la seconde paraît contenir dans la forme 
une opposition, et sans doute cette opposition existait- 
elle au fond de la pensée des rédacteurs de notre article. 
Ils semblent s'être imaginé que l'homme qui engage ses 
services, son temps, n'engage pas sa personne et qu'il se 
produit alors un fait bien différent de celui qui aurait 
lieu si un individu se vendait ou était vendu ; or, c'est 
de là qu'ils ont conclu que, tandis que la vente devait 
être défendue, le louage devait être permis. La conclu- 
sion se trouve être exacte quoique la prémisse soit dé- 
fectueuse; dans les deux cas en effet c'est bien de sa per- 
sonne que l'homme traiterait également; mais, si le 
louage, appliqué à l'homme, ne doit pas être repoussé 
comme la vente, c'est que le louage de services, même 
dans la théorie du droit civil actuel, n'enlève pas un seul 
instant à l'individu la possibilité de ravoir sa liberté : 
tout louage de services se résout dans une obligation 
de faire; or, nul individu, quand il s'agit de choses per- 
sonnelles, telles que des services, ne peut être contraint 
à faire; chacun peut se libérer d'une obligation de 
cette sorte en payant des dommages-intérêts; donc, la 
théorie du droit civil ne contredit point ici l'idée de 
l'inaliénabilité de la personne humaine, et c'est pour- 
quoi le louage de services doit être permis. 

La seconde proposition contenue dans l'article 18 est 
un pur précepte moral ; elle n'y a été insérée que pour 
réagir contre un ordre de choses où les individus des 
différentes classes étaient séparés dans l'opinion comme 
dans la loi par un intervalle immense; elle découlait 
suffisamment d'ailleurs des idées de liberté et d'égalité. 



DES DROITS DE L'HOMME DE 1793. 



275 



On peut se demander si, en tant qu'il porte sur des 
services personnels proprement dits, le contrat de 
louage ne tendra pas à disparaître davantage de jour en 
jour. L'histoire répond d'une façon affirmative. Les pro- 
cédés inventés par les modernes en une foule de matières 
qui exigeaient autrefois une grande dépense d'efforts 
personnels sont un sûr garant que de ce côté l'Humanité 
s'affranchira de plus en plus de sa sujétion d'origine 
et que de ce côté aussi elle se soumettra de plus en 
plus les choses extérieures. 

D'où je conclus à la fois que le louage qui a pour objet 
les services personnels conservera un champ de moins 
en moins étendu et qu'en tant qu'on emploiera encore les 
autres pour ces sortes de services, les travaux auxquels 
ils auront à vaquer auront un caractère de. moins en 
moins grossier et repoussant (86). 

Que l'on rapproche du reste entre elles, à ce point de 
vue, différentes époques de l'histoire et l'on constatera 
que, tandis que, par exemple, à Rome et au moyen âge, 
le nombre des individus appelés à rendre des services 
personnels était considérable, par comparaison il est de 
nos jours fort restreint ^87). 



276 COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 



ARTICLE 19. 

Nul ne peut être privé de la moindre portion de sa propriété 
sans son consentement, si ce n'est lorsque la nécessité publique, 
légalement constatée, l'exige et sous la condition d'une juste et 
préalable indemnité. 

La disposition principale de cet article est un hom- 
mage rendu à l'idée que la propriété n'est qu'un des 
aspects de la liberté ; cependant dans Ja liberté il y a des 
gradations à établir, il y a des choses qui tiennent plus 
immédiatement à la personne et d'autres qui en dépen- 
dent moins immédiatement; quand il s'agit des premiè- 
res, le consentement de l'individu lui-même serait im- 
puissant à les lui enlever; au contraire, c'est l'individu 
qui est juge du point de savoir s'il entend ou non con- 
server les secondes; mais, dans tous les cas, il n'en peut 
être dépouillé sans son consentement. 

Voilà le principe avec son développement; toutefois 
notre texte, dans sa partie finale, y apporte une excep- 
tion, il veut que le droit du propriétaire fléchisse, lors- 
que la nécessité publique légalement constatée l'exige. 

Cette fin de l'article 18 renverserait, à elle seule, toute 
la théorie de l'autonomie, toute celle de la solidarité des 
droits, des devoirs et des intérêts, si elle n'exprimait 
pas une idée d'une valeurtoute contingente et toute con- 
crète. J'entends par la que, dans un temps et dans un pays 
donnés, il peut arriver sans doute que sur un certain 
point, le corps social et l'individu ne sachent point en- 



DES DROITS DE L'HOMME DE 1793. 



277 



trer en conciliation. Prenons un exemple : une majorité 
estime qu'une voie publique doit être tracée à travers 
tel domaine et celui auquel ce domaine appartient résiste. 
Peu importe, en définitive, que ce soit la majorité en 
question ou l'individu qui ait raison; ce qui est grave 
c'est qu'il y ait conflit et que l'individu doive céder ! 
Mais à quoi tient le conflit? Uniquement à ce que, d'un 
côté ou de l'autre, il y a une appréciation erronée de 
l'intérêt propre. Et, pour ne supposer que le cas où la 
majorité a raison, j'affirme que si l'exécution de la voie 
publique est profitable à la collectivité prise en masse, 
il est impossible qu'elle ne soit pas également profitable 
à l'individu; car, ce qui est la vraie loi économique, 
c'est la corrélation, c'est la solidarité des intérêts, et si, 
dans le milieu social actuel, l'antagonisme règne à la 
place de la solidarité, la cause en est que les conditions 
du libre concours entre les individus sont faussées par 
une foule de protections accordées aux uns et refusées 
aux autres, par une foule de restrictions et de prohibi- 
tions. 

D'ailleurs, quand je parle de l'intérêt de l'individu, je 
prends ces mots dans leur acception la plus large, je ne 
limite pas l'intérêt de l'individu à tel ou tel point de 
vue, je l'étends à tout ce qu'embrasse la plénitude de 
l'activité humaine, et, comme cet intérêt ainsi compris a 
mille faces, je ne m'étonne pas que, dans l'état d'anarchie 
où nous vivons, l'individu, faute d'une éducation suffi- 
sante, n'aperçoive pas tous les aspects que cet intérêt 
revêt et en vienne à résister dans des cas où sa raison 
éclairée devrait lui persuader de consentir. 

Toutefois, comme il n'y a pas de juge compétent pour 



278 



COMMENTAIRE DE LA. DÉCLARATION 



décider entre la majorité et lui, le point de vue ration- 
nel, c'est évidemment que la majorité impose le moins 
souvent possible sa volonté à l'individu. 

La conclusion pratique de cette manière de voir esl 
fort simple; il ne faut user de l'expropriation que dans 
le cas où la nécessité publique l'exige, comme le dit à 
merveille l'article 19, et c'est bien à tort que les lois 
modernes ont remplacé le mot de nécessité par celui 
d'utilité. D'abord, en droit, le second de ces mois ne 
vaut pas dans l'espèce le premier; ensuite, en fait, quoi- 
qu'il puisse exister des divergences sur l'appréciation 
de la nécessité, il y en a encore de bien plus grandes 
possibles sur celle de cette chose moins définie et moins 
circonscrite, Futilité. 

Ajoutons avec l'article 19 que l'indemnité accordée à 
l'exproprié doit être juste, c'esl-à-dire suffisante, et 
préalable, c'est-à-dire qu'on doit d'abord compenser par 
un payement en argent la valeur des biens-fonds dont 
on prive l'individu. Par là on peut voir aussi quelle doil 
être la direction d'une loi d'expropriation selon les dif- 
férents lieux. Il est clair que là où la solidarité morale 
est le moins sentie, là où la solidarité économique est 
aussi la moindre entre les individus d'un même pays, 
l'expropriation aura plus souvent à intervenir. Mais cela 
n'empêchera pas un législateur sage de la restreindre 
dans les limites où la nécessité publique l'impose (88). 



DES DROITS DE L'HOMME DE 1 793. 



279 



ARTICLE 20. 

Nulle contribution ne peut être établie que pour l'utilité géné- 
rale. Tous les citoyens ont droit de concourir à rétablissement 
des contributions, d'en surveiller l'emploi et de s'en faire rendre 
compte. 

Gomme le précédent, cet article est presque identique 
à celui de la Déclaration de Condorcet. Dans la pensée 
de ses auteurs, il devait avoir, avant tout, une valeur 
d'abrogation ; en effet, les idées qu'il énonce sont évi- 
dentes par elles-mêmes, étant posées les bases que nous 
connaissons déjà; mais, dans l'ancien régime, il exis- 
tait des contributions qui n'avaient en vue que l'intérêt 
d'une classe; telle était la dime prélevée au profit du 
clergé (89). Or, on conçoit fort bien que la première phrase 
de notre article ait fait allusion à ce genre de contribu- 
tions, en décidant d'ailleurs qu'il ne pourrait plus exis- 
ter: on conçoit cela, dis-je, en se plaçant au point de vue 
historique; mais philosophiquement, je le répète, dans 
un État où la propriété serait proclamée identique à la 
liberté, et où d'autre part l'impôt apparaîtrait ce qu'en 
raison il doit être, il n'y a pas matière à doute sur le 
point de savoir si l'impôt peut être établi dans l'intérêt, 
non pas seulement d'une classe, mais même d'un plus 
ou moins grand nombre d'individus, alors que cet inté- 
rêt n'est pas celui de la collectivité tout entière. 

Ainsi donc, le premier caractère de l'impôt c'est de se 
rapporter à un service public, c'est-à-dire à un service 



280 COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 

qui intéresse tous les citoyens; mais si l'impôt a trait 
à un service où est en jeu l'intérêt de tous les citoyens, 
chaque citoyen est évidemment tenu de supporter l'im • 
pôt dans la mesure où il peut le faire, et par conséquent 
aussi, comme le déc T are la fin de l'article 20, il a le 
droit et le devoir de concourir à l'établir, d'en surveiller 
l'emploi et de s'en faire rendre compte : toutes ces dé- 
ductions s'enchaînent. 

Et voilà pourquoi c'est une criante injustice et une 
monstruosité dans certains États, que, pour avoir qua- 
lité d'électeur et d eligible, il faille payer une quotité dé- 
terminée d'impôts, tandis que le fait même que l'on paye 
des impôts quelconques implique en droit la faculté 
de participer à l'établissement et au vote de l'impôt ! 
Ou il faut en effet oser déclarer que le contribuable con- 
tinue d'être, comme au temps jadis, taillable et cor- 
véable à merci, ou bien il faut reconnaître que c'est 
nécessairement un citoyen, c'est-à-dire un individu 
apte à participer à la direction de la chose publique ; 
entre ces deux idées il n'y a pas de terme moyen. 

Mais il existe un côté de la question que notre article 
tient absolument dans l'ombre; c'est celui du fonde- 
ment de l'impôt, et j'ajouterai sur ce point quelques mots. 

Jusqu'à présent les financiers, on en doit convenir, 
n'ont fait qu'une médiocre dépense d'esprit abstrait, et 
ils ont professé une bien étrange doctrine. N'ont-ils pas 
tenu pour une maxime de haute science politique que 
le meilleur impôt est celui que le contribuable acquitte 
avec le moins de répugnance? A ce point de vue, la ques- 
tion du fondement de l'impôt ne peut plus être posée 
d'une façon théorique; elle comporterait des solutions 



DES DROITS DE l/HOMME DE 1793. 



281 



aussi variables que le tempérament et les habitudes des 
populations. Qu'on ne parle plus de justice ni d'utilité ; 
il s'agit uniquement de procurer des revenus à l'État, 
et le tondeur qui saura le moins faire crier les brebis 
sera proclamé le plus habile de tous. 

Une pareille pratique non-seulement n'a rien à dé- 
mêler avec la raison scientifique, mais elle n'appartient 
même pas à une conception empirique quelque peu sé- 
rieuse. En effet, tout en ne s'occupant pas de relier le 
point de vue de l'impôt aux autres points de vue de la 
science politique, un empirisme sérieux s'inquiéterait 
de la raison et du bon sens. Tel n'est pas, répéterai-je, 
le point de vue des hommes qui ont en général géré jus- 
qu^à présent les finances des États; ce qu'ils veulent, c'est 
que les caisses se remplissent, et lorsqu'elles sont plei- 
nes, ils déclarent que leur système est excellent. Or, 
jusqu'à présent aussi la masse a partagé cette illusion. 

Mais la réalité des choses est autre, et la question de 
l'impôt dans l'agencement économique ne peut être iso- 
lée du reste. Si les caisses de l'État se remplissent, et 
que la production devienne moins active, et que la con- 
sommation devienne plus chère, et que les salaires 
s'abaissent, et que la misère du plus grand nombre 
s'accroisse, l'oligarchie qui tient l'État en ses mains 
pourra se complaire dans une quiétude égoïste (quié- 
tude bien imprudente d'ailleurs et bien éphémère) , 
l'État, cela est sûr, n'en ira pas moins de mal en pis. 

La question du fondement de l'impôt se rattache par 
un lien direct à celle de la propriété. Nous savons que 
pour chacun la propriété est le droit aux fruits de son 
travail; du reste, en parlant des fruits du travail, 



COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 



je ne désigne pas seulement les fruits du travail ac- 
tuel , mais encore ceux qui forment le produit accu- 
mulé du travail antérieur, ou en d'autres termes le ca- 
pital. Or, l'impôt est un sacrifice que le propriétaire doit 
faire à l'effetde pourvoir aux dépenses communes; mais, 
dans la doctrine de l'autonomie de l'individu, les dé- 
penses communes ne sont que les dépenses restées in- 
divises entre tous les membres de la collectivité comme 
se rapportant aux services qui ne peuvent non plus être 
divisés entre les mêmes membres; donc, au fond les dé- 
penses, dites communes, ne sont que des dépenses pri- 
vées d'une certaine sorte; et, de même qu'un homme qui 
veut mettre une économie bien entendue dans sa mai- 
son, fait porter sur ses revenus, et d'une manière ex- 
clusive, les dépenses de sa maison, ainsi en doit-il être 
également pour la part de dépenses privées qu'il a à sa 
charge comme membre de la collectivité, et qui doit 
servir à défrayer cette autre maison embrassant la 
sienne propre, qui a nom l'État. 

Voilà la proposition fondamentale à laquelle conduit 
la raison spéculative lorsqu'elle scrute le problème de 
l'assiette de l'impôt. Donc, c'est l'impôt unique sur le 
revenu qui seul correspond aux indications de la rai- 
son spéculative (90). 

En pratique, cet impôt unique devra-t-il se diversi- 
fier? La réponse ne saurait être la même pour les divers 
États. La science pose un principe; le progrès pratique 
est de faire triompher de plus en plus ce principe dans 
les faits. Mais il est évident qu'en général les transitions 
ne peuvent être omises; il est non moins évident qu'il 
ne s'agit jamais d'arriver à un absolu, qu'il s'agit seu- 



DES DROITS DE L'HOMME DE 1793. 



283 



lcment de réaliser, à un instant donné, la perfection re- 
lative la plus haute possible à cet instant. 

Ce qu'il faut condamner sans hésiter, c'est toute pra- 
tique qui méconnaît le principe et se met en dehors; 
une fois dans le principe, la pratique pourra être plus 
ou moins timide ou plus ou moins audacieuse; elle 
poura commettre des erreurs ; mais, dans tous les cas, 
ces erreurs seront de nature à fournir un enseignement 
profitable; elles n'engageront pas la société dans une 
voie autre que celle où l'individu doit trouver l'accom- 
plissement de sa destinée. 

En France, l'idée de l'impôt unique n'est pas nou- 
velle; c'est l'honneur du maréchal de Yauban d'avoir, 
dès le siècle de Louis XIV, proposé le principe d'une 
dîme qui remplacerait tous les impôts, pèserait sur 
tous les citoyens et résoudrait un problème que, même 
de nos jours, les sociétés continuent de laisser indécis. 

L'impôt doit-il être proportionnel ou progressif? La 
proportionnalité a une apparence d'équité qui séduit; 
mais, quand on y regarde de près, il est facile de voir 
qu'elle constitue une suprême iniquité. Pour s'en ren- 
dre compte, il suffit d'un raisonnement bien simple : il 
y a, cela est certain, un minimum de revenu au-dessous 
duquel un homme ne peut vivre; si vous imposez ce 
minimum dans la même proportion que le revenu 
double de celui-là, l'individu qui a ce dernier revenu 
vivra à l'aise malgré l'impôt double qu'il paiera; l'autre 
au contraire qui n'a payé qu'un impôt simple sera obligé 
de prélever cet impôt sur ses besoins réguliers. Du 
reste, sans même se placer dans l'hypothèse d'un 
homme qui n'a juste que le revenu nécessaire pour 



284 COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 

vivre, si l'on considère deux individus tous les deux 
riches, mais d'une manière fort inégale, l'un ayant 
25,000 francs de rente, l'autre 100,000, n'est-il pas évident 
qu'en demandant à l'un 1,000 francs pour l'impôt et à 
l'autre 4,000 francs, vous obligerez celui qui aie revenu 
de 25,000 francs à faire un sacrifice relativement plus 
considérable que celui qui a un revenu de 100,000 
francs ; car il est moins lourd de payer 4,000 francs 
lorsqu'on a 100,000 francs de rente que d'en payer 1,000 
quand on a 25,000 francs de rente. Donc, ce n'est pas la 
proportion qui est juste, c'est la progression. Mais com- 
ment déterminer la progression et comment éviter qu'elle 
ne soit arbitraire ? Il y a pour cela à tenir compte d'élé- 
ments compliqués et qui ne sont pas toujours faciles à 
apercevoir; mais là, comme ailleurs, c'est le propre de 
l'homme qui sait les principes et qui a l'aptitude néces- 
saire pour les appliquer, de trouver la formule concrète 
des solutions théoriques. Au surplus, contrairement à 
l'école communiste ou collectiviste, je suis loin d'être 
partisan des gros budgets. Il n'est pas douteux, selon 
moi, que, dans un Etat bien ordonné comme dans une 
maison bien réglée, les dépenses doivent être réduites 
au minimum, et que, par conséquent, les taxes néces- 
saires pour couvrir ces dépenses doivent avoir pour 
tendance de diminuer le plus possible. Il y a même en 
ce qui concerne l'État, à la différence d'une maison par- 
ticulière, une raison spéciale excellente pour que les 
budgets, en dépenses comme en recettes, soient enfermés 
dans les bornes les plus strictes, c'est qu'il faut laisser 
à l'initiative privée le soin d'organiser elle-même les 
moyens de satisfaire aux besoins collectifs (91). 



DES DROITS DE L'HOMME DE 1793. 285 



Si la vie sociale est intense, et l'on doit s'efforcer de 
la rendre telle, les individus sauront bien se grouper, 
s'associer pour faire tout ce que réclame l'intérêt de la 
collectivité. Et ainsi pensé-jc, avec John Stuart Mill, que, 
même dans l'état actuel, l'initiative privée est apte à 
remplacer en général l'État dans la plupart des services 
publics. Je n'excepterais formellement que les voies de 
communication, l'entretien des côtes, des ports, en un 
mot les matières pour lesquelles les individus ne com- 
prennent pas suffisamment que tous les intérêts des 
membres de la collectivité sociale sont identiques. 



article 21. 

Les secours publics sont une dette sacrée. La Société doit la 
subsistance aux citoyens malheureux, soit en leur procurant du 
travail, soit en assurant les moyens d'exister à ceux qui sont hors 
d'état de travailler. 

La première proposition de cet article est exacte; je 
n'y reprendrai que l'expression de sacrée qui n'ajoute 
à l'idée aucune force et je dirai simplement que les 
secours publics sont une dette de la société. 

D'ailleurs, cette première proposition a le défaut d'être 
vague dans sa forme; c'est sans doute ce qu'ont com- 
pris les rédacteurs de la Déclaration des droits ; aussi 
ont-ils développé -leur pensée dans une seconde affirma- 
tion. 

D'après la seconde phrase de l'article 21, les secours 
publics seraient dus : 



286 



COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 



1° Aux citoyens malheureux, sans travail et qui sont 
aptes à travailler ; 

2° Aux citoyens malheureux hors d'état de travail- 
ler. 

Ces secours consisteraient à procurer aux premiers 
du travail, à fournir aux seconds une pension qui suf- 
fise à leur entretien. 

Pour les premiers, ce que pose notre article, c'est 
bien évidemment le droit au travail et il le pose comme 
un principe donnant droit à l'individu de s'adresser à 
la société pour obtenir du travail. 

Est-il vrai que la société soit tenue d'une dette, dans 
le sens technique, envers les citoyens malheureux, sans 
travail et qui sont aptes à travailler? 

Formulée dans ces lermes, la question est, nous le sa- 
vons, aussi mal posée que possible. 

Je n'ai besoin, en effet, que de rappeler : 

Que la société n'est qu'une collectivité embrassant un 
certain nombre d'individus ; 

Que, par sa nature, cette collectivité n'a ni plus de 
droits ni plus de devoirs que les individus dont elle est 
composée ; 

Que ce n'est que par suite d'une convention expresse 
ou tacite que la société peut acquérir des droits et être 
tenue de devoirs plus étendus. 

Cela étant, de même qu'un individu proprement ne 
doit pas du travail à un autre; de même la collectivité 
des individus représentée par la société proprement ne 
doit pas non plus du travail à ses différents membres, 
car je ne sache pas qu'il existe de conventions ni ex- 
presses ni tacites par lesquelles les sociétés en général 



DES DROITS DE L'HOMME DE 1793. £87 

s'engagent à fournir du travail à ceux qui n'en auraient 
pas. 

Et puis ces conventions existassent-elles , n'est-il 
pas évident qu'elles reposeraient sur la base la moins 
stable et que la volonté qui l'es aurait créées aurait 
toujours le droit de les anéantir? 

Je ne reviendrai pas à ce qui concerne l'action, j'en 
ai dit plus haut assez pour faire comprendre les impos- 
sibilités pratiques contre lesquelles on se heurterait en 
reconnaissant à chacun le droit d'exiger du travail de 
la collectivité sociale, au besoin par voie d'action. 

Il est probable, au surplus, que les rédacteurs de 
l'article 21 n'ont pas songé à une telle sanction; ce qui 
paraît avoir été bien plutôt dans leur pensée c'est que 
la collectivité sociale, sans intervention de tribunaux, 
fixerait d'une manière générale et abstraite la quotité 
de ce qu'elle devrait. Et l'on se trouverait ainsi aboutir 
à une institution bien connue et dont les résultats sont 
jugés, à une sorte de taxe au profit des pauvres ; seule- 
ment, il y aurait ceci d'étrangement aggravant, qu'étant 
appuyée sur un droit en principe reconnu à tous, la 
taxe au profit des pauvres devrait prendre des pro- 
portions tout à fait indéfinies. 

Or, finalement et à part même toute théorie commu- 
niste, quelle institution serait plus en dehors des lois 
naturelles, laquelle, si elle pouvait exister, serait plus en 
dehors de l'ordre vrai, que celle du droit au travail? 
L'individu, en effet, ne peut avoir son autonomie, l'in- 
dividu ne peut se posséder lui-même, que s'il est par 
lui-même, à tous risques, l'arbitre de son propre sort. 

Comme on le voit d'ailleurs, les socialistes contempo- 



288 



COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 



rains auxquels on a rapporté le mérite de l'invention 
du droit au travail n'ont été, en somme, que les pla- 
giaires de l'article 21 (92). 

Ces socialistes auraient bien dû, dès lors, ce semble, 
être quelque peu éclairés sur la valeur de l'idée qu'ils 
s'appropriaient, rien qu'en considérant combien était 
vague et insuffisante la formule qui la consacrait dans 
l'article 21. 

Allons-nous conclure que les rédacteurs de cet arti- 
cle aient entièrement fait fausse route? Ne reconnaî- 
trons-nous pas, au contraire, qu'ils ont entrevu sinon 
une vérité, du moins l'ombre d'une vérité ? 

Non, les rédacteurs de l'article 21 n'ont point totale- 
ment erré ; ce qui leur a manqué, c'est une conception 
rationnelle générale des rapports économiques, et c'est 
faute d'avoir été en possession d'un principe suffisam- 
ment compréhensif, c'est faute d'avoir su soumettre â 
ce principe l'ensemble de leurs déductions, qu'ils sont 
arrivés à affirmer le droit au travail dans le sens tech- 
nique. 

Dégageons donc l'idée vraie ; cette idée est celle-ci : 
tout homme est une activité ; toute activité a le droit et 
le devoir de produire, par conséquent de travailler 
mais c'est sur elle-même et sur elle seule que cette ac- 
tivité doit compter pour faire emploi d'elle-même. La 
seule chose qu'elle ait le droit d'exiger des autres, c'est 
que ceux-ci ne fassent point obstacle à cette mise en 
œuvre, mieux encore c'est que la société puisse s'orga- 
niser d'une telle sorte que l'instrument de travail ne se 
dérobe plus à celui qui veut s'en servir. 

Quant à l'obligation morale, elle existe certainement 



DES DROITS DE L'HOMME DE 1793. 289 

dans ce rapport comme dans tous les autres ; j'entends 
que c'est une obligation morale de la part de celui qui 
a aujourd'hui l'instrument de travail de le mettre à la 
disposition de celui qui ne l'a pas et qui en demande 
l'usage. 

L'honneur des rédacteurs de l'article 21 est donc d'a- 
voir compris que l'idéal est que dans la société le travail 
soit à la disposition de toute activité (93). 

D'ailleurs, deux grandes critiques résultent de ce qui 
précède pour l'état social actuel. 

La première, la plus importante des deux, c'est que 
l'instrument de travail est encore si bien accaparé par 
le petit nombre que l'immense majorité est hors d'état 
de se le procurer autrement que par le bon plaisir de ce 
petit nombre. 

La seconde, c'est que ce petit nombre est loin d'avoir 
même la simple conscience de l'obligation morale qui a 
lui incombe , et qu'il n'a nul souci de mettre l'instru- 
ment du travail à la disposition des activités en souf- 
france. 

L'article 24 de la déclaration de Gondorcet est corré- 
latif à notre article 21, sauf que Condorcet n'avait pas 
posé le faux principe du droit au travail ; après avoir 
dit, lui aussi, que les secours publics sont une dette de 
la société, il s'était borné à ajouter que c'était « à la loi 
d'en déterminer l'étendue et l'application ». Mauvaise 
rédaction assurément et qui a dû pousser les auteurs 
de notre Déclaration vers l'erreur plus explicite dans 
laquelle ils sont tombés. En effet, la loi telle que l'en- 
tendait ici Gondorcet, c'était bien ce que désignaient 
aussi sous ce nom les auteurs de la Déclaration de 

19 



290 



COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 



93, à savoir l'expression de la volonté du pouvoir so- 
cial. 

Pas plus donc que les auteurs de la Déclaration de 93, 
Condorcet n'eut dû répugner à la proposition contenue 
dans l'article 21 de notre Déclaration des droits. 

Telle est la conséquence à laquelle l'oubli de l'admi- 
rable définition de la loi qu'avait donnée le grand Mon- 
tesquieu conduisit les esprits les plus éminents de l'é- 
poque de la Révolution. Je ne saurais, pour mon compte, 
trop insister sur ce point, car c'est ce même oubli, ou 
c'est cette ignorance d'une bonne définition de la loi 
qui continue de corrompre aujourd'hui toute la science 
politique. 

Que si d'ailleurs, pour ce qui se rapporte aux individus 
qui n'ont pas de travail et qui sont en élat de travailler, 
l'article 21 mérite la grave censure que je viens de dé- 
velopper, il ne saurait au contraire être trop vivement 
loué en ce qui concerne les individus qui sont hors 
d'état de travailler. 

Ceux-là sont de véritables mineurs ; ils sont mineurs 
en ce sens, en effet, que certaines facultés leur font dé- 
faut, et, puisqu'il en résulte pour eux une impossibilité 
de se suffire, il n'est que strictement juste que la société 
se fasse leur tutrice. 

Du reste, j'ai déjà exposé en un autre écrit quelle était 
ma façon de penser sur ce point. Je n'admets l'obliga- 
tion juridique de la société que lorsque l'obligation 
juridique de la famille, celle des enfants ou des père et 
mère, ne peut être exécutée. La société n'est pas tenue 
en première ligne, elle ne Test qu'à titre subsidiaire; 
mais son obligation subsidiaire est incontestable, car il 



DES DROITS DE L'HOMME DE 1793. 



291 



faut de toute nécessité que celui qui ne peut vivre par 
lui-même, parce que ses facultés sont impuissantes à 
lui procurer la subsistance, trouve dans les autres l'aide 
dont il a besoin. 

L'état social, en même temps qu'il est la garantie du 
droit de chacun pour les majeurs, est bien évidemment 
aussi la garantie du droit de chacun pour les mineurs. 
Mais ce terme de garantie ne peut être entendu absolu- 
ment dans le même sens lorsqu'il s'agit des uns et des 
autres ; à l'homme en possession de facultés normales, 
il suffit de garantir la liberté pour qu'il ait son droit 
d'homme ; à l'homme non en possession de telles facul- 
tés, il faut garantir une assistance qui vienne secourir 
sa liberté non encore complète ou plus ou moins dé- 
truite. 

De là la base juridique de la dette de secours dont la 
société est" tenue envers îes individus qui sont hors 
d'état de travailler (94). 

Les sociétés actuelles acquittent-elles cette dette? On 
peut répondre sans hésiter que non ; je ne connais pour 
ma part aucune société où l'on en ait fait une institu- 
tion appuyée sur des principes larges et rationnels; en 
Angleterre la taxe des pauvres n'est pas attribuée seule- 
ment à l'homme qui est hors d'état de travailler, et, si 
l'on y regarde de près, on verra que, dans ce pays féo- 
dal, elle n'est qu'un des mille palliatifs imaginés par 
l'aristocratie foncière pour maintenir sa domination 
croulante. 



292 COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 



ARTICLE 22. 

L'instruction est le besoin de tous. La société doit favoriser de 
tout son pouvoir les progrès de la raison publique, et mettre 
l'instruction à la portée de tous les citoyens. 

La première proposition contenue dans cet article 
formule une vérité évidente; personne n'est si bien doué 
par la nature qu'il puisse se passer d'instruction, car 
l'instruction non-seulement développe les facultés qui 
apparaissent sans qu'on les provoque et qu'on les stimule, 
mais elle fait pour ainsi dire surgir des^facultés nou- 
velles, j'entends que les facultés qui, sans l'instruction, 
resteraient à l'état latent* deviennent par elle des in- 
struments souvent vigoureux et puissants. Néanmoins, 
il faut le reconnaître, c'est une règle de morale géné- 
rale bien plutôt que de droit que contient la pre- 
mière proposition de notre texte, et cette règle, par con- 
séquent, serait mieux à sa place dans un traité de mo- 
rale que dans une Déclaration des droits, d'autant plus 
que, mal comprise, elle peut devenir la prémisse d'un 
système dans lequel ce sera la société qui se substituera 
à l'activité individuelle pour répandre l'instruction, et 
qu'alors on verra s'organiser une éducation d'État, une 
instruction d'État, les pires institutions entre toutes 
celles qui puissent être soumises à la tutelle de l'État et 
recevoir pour fondement le droit social propre. 

La seconde proposition que renferme ce texte doit 



DES DROITS DE L'HOMME DE 1793. 293 

s'analyser en deux parties : l'une générale, l'autre spé- 
ciale à l'instruction; voyons d'abord la partie générale. 

Celle-là indique déjà de quelle manière les auteurs de 
la Déclaration des droits comprenaient que le besoin de 
tous en matière d'instruction fût satisfait. C'est la société, 
porte notre article, qui doit favoriser, et de tout son pou- 
voir, les progrès de la raison. 

Certes, si pour les auteurs de la Déclaration des droits 
l'expression «la société » n'eût désigné que l'ensemble des 
citoyens; si cette même expression n'eût point fait allu- 
sion à l'entité que nous 'savons, alors je n'y trouverais 
rien à redire. Oui, sans aucun doute, tous les citoyens 
ont le droit et le devoir de contribuer de toutes leurs 
forces au développement de la raison générale; dans 
ces termes, la proposition est incontestable et excellente. 
Je pense même, cette fois, qu'elle convient à merveille à 
une Déclaration des droits, car, ayant une portée plus 
précise que la précédente, elle exprime fort bien un des 
droits et un des devoirs — le droit et le devoir fonda- 
mental — de l'homme en société. 

Mais cette proposition n'est qu'un nouvel achemine- 
ment à la dernière, à celle qui forme la conclusion de 
l'article, qui en révèle à la fois l'esprit et le sens exact. 
D'après cette dernière proposition, la société est tenue 
de mettre l'instruction à la portée de tous les citoyens. 

Sans doute, on pourrait encore équivoquer sur ces 
mots ; sans doute, l'on pourrait prétendre que l'expres- 
sion « la société » désigne la collectivité des individus, 
et. s'il en était ainsi, la fin de notre texte constituerait 
un pur pléonasme d'idées avec la proposition qui pré- 
cède ; mais, dans ce second membre de phrase, le mot 



294 



COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 



société a bien évidemment le même sens que dans le 
premier, et c'est un être personnel qu'il désigne dans les 
deux. 

Ce que les auteurs de notre Déclaration ont en consé- 
quence entendu, c'est que la société, être personnel, être 
ayant des droits et des devoirs, doit l'instruction à tous 
les citoyens ; ce qu'ils ont voulu exprimer, c'est que le 
soin d'instruire tous les individus revient à l'État. Or, 
ce système est radicalement faux, et la raison en est 
péremptoire : si l'État, dans l'ordre de l'instruction, 
exerce une tutelle, on peut être certain qu'il en exer- 
cera une dans tous les autres, car tous les autres dé- 
pendent de celui-là. 

Lorsque l'État se sera emparé des intelligences, lors- 
que, dès le principe et jusqu'au bout, il aura donné à 
l'individu la direction que bon lui semblera, il n'y aura 
plus place à aucun acte de libre volonté de la part 
de l'individu. L'État possédera la source de toutes les 
résolutions, de toutes les aspirations, et l'individu ne 
sera plus entre ses mains qu'un outil dont il se servira, 
un rouage qu'il fera mouvoir à sa guise. 

Nous aurions à aborder ici la capitale question de sa- 
voir comment l'enseignement doit être organisé. Ce 
n'est pas le lieu de traiter cette question à fond; je me 
bornerai à en indiquer en cet endroit le cadre. 

Au point de vue idéal, il n'est d'abord pas douteux 
que c'est aux individus de se distribuer eux-mêmes 
entre eux l'instruction, et que c'est aussi à eux de l'ac- 
quérir, comme ils sauront le faire. Pénétrés de cette vé- 
rité essentielle que c'est le droit et le devoir de chacun 
de cultiver son cœur et son esprit, répandez en même 



DES DROITS DE L'HOMME DE 1793. 295 



temps l'idée de la solidarité humaine, et vous aurez 
posé la prémisse d'un système d'enseignement dont les 
individus se chargeront ensuite de tirer et de dévelop- 
per les conséquences ! 

Que si de l'idéal nous descendons dans la réalité, 
alors le problème se complique, car la solution dépend 
dans chaque pays du degré d'avancement auquel ce pays 
est parvenu. 

Aujourd'hui, en France, on dislingue dans l'instruc- 
tion trois degrés, celui de l'instruction primaire, celui 
de la secondaire, celui de la supérieure. 

Je n'apprécierai pas le mérite d'une telle distinction, 
car cet examen me conduirait à des questions de détails 
que je ne saurais même indiquer ici; je me bornerai à 
déclarer que, à mon sens, notre distribution tripartite 
de l'enseignement est en principe digne d'approbation. 
Seulement, il y aurait lieu de s'entendre sur la question 
des programmes, c'est- à-dire sur le point de savoir ce 
qu'il convient de faire entrer dans chacune de nos trois 
divisions; il conviendrait en particulier d'élargir le cer- 
cle de l'instruction primaire et de réformer la ligne de 
démarcation qui sépare aujourd'hui l'instruction secon- 
daire de la supérieure. 

Pour donner aux mots instruction secondaire un sens 
qui ne fût pas arbitraire, il semble que l'on devrait 
ranger sous cette qualification toute instruction pro- 
fessionnelle et concrète, générale ou spéciale. 

Quant aux mots instruction supérieure, ils s'applique- 
raient alors exclusivement aux études qui dépassent le 
niveau utile à atteindre pour le commun des hommes. 

Abordons maintenant la question d'organisation. 



296 



COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 



En matière d'instruction primaire, quelque enclin que 
je sois à supprimer partout où je la rencontre l'inter- 
vention de l'État, il me paraît indispensable que, dans 
la situation actuelle des sociétés, l'État soit admis à con- 
courir à la distribution de l'enseignement le plus élé- 
mentaire. Assurément, en faisant cette concession, je 
suis, d'ailleurs, bien loin d'entendre que l'enseignement 
primaire doive constituer un monopole ou même un 
simple privilège pour l'État. Car, ne l'oublions pas, le 
droit est dans l'individu, il doit, autant que possible, 
rester exclusivement à l'individu, et ce n'est que, par 
mode de transition, que j'accepte, pour mon compte, la 
dispensation de l'enseignement primaire par les mains 
de l'État. J'estime, au surplus, que, dans le présent, rien 
ne réveillerait mieux l'énergie de l'initiative individuelle 
que la concurrence que l'État ferait aux individus clans 
cet ordre. 

Ainsi donc, au premier degré, liberté plénière d'ensei- 
gnement et en même temps action concurrente de l'État 
et élimination progressive de cette action ; telle est ma 
solution. 

Quant à Yinstruction secondaire, c'est-à-dire à mes 
yeux professionnelle, soit générale, soit spéciale, non- 
seulement le monopole de l'État n'y est pas admissible, 
mais j'exclurais même pour ma part la concurrence de 
l'État. C'est aux individus et à eux seuls qu'il faut réser- 
ver le droit de distribuer l'enseignement professionnel. 
En effet, il n'en est pas de ce second enseignement 
comme du premier. Dans celui-ci, il y a à peine lieu de 
craindre que l'État ne façonne les esprits à sa guise, car, 
dans cet enseignement, la pensée personnelle n'est pas 



DES DROITS DE L'HOMME DE 1793. 297 



la chose saillante et prédominante; j'entends que, tout 
grave qu'il est, l'enseignement primaire se ressemblera 
sur des points essentiels, le soin de le donner fût-il con- 
fié à des personnes ne professant pas les mêmes opi- 
nions. 

Au surplus, il y a lieu de penser que, dans un régime 
républicain, les instituteurs primaires choisis par l'État 
auront tous un certain fonds d'idées libérales et progres- 
sives, et ce qui, joint à cette considération, atténue encore 
le danger de l'intervention de l'État, c'est qu'il faut bien 
espérer que les instituteurs sauront donner aux enfants 
un tempérament viril et l'habitude de décider en défini- 
tive par eux-mêmes. 

Quand il s'agit au contraire de l'enseignement secon- 
daire, outre que les bons instituteurs peuvent commen- 
cer à devenir plus rares, l'État, déjà admis à choisir 
ceux du premier degré, est impropre à jouer encore 
le rôle d'électeur concurrent ou même subsidiaire pour 
le second degré. L'appeler à le jouer, c'est donc le con- 
vier à une tâche dont il ne peut que mal s'acquitter, 
surtout si la nation a des dimensions quelque peu 
vastes. 

Quelles variétés d'aptitudes ne suppose pas en effet 
l'enseignement professionnel ! Gomment un ministre ou 
même une commission, placée au centre de l'État, pour- 
rait-elle étendre jusqu'à la circonférence une vigilance, 
une prévoyance assez grandes pour pourvoir sur toute 
l'étendue du territoire à ce que les adolescents soient 
enseignés par les plus aptes? Le népotisme, la faveur, 
la négligence, mille causes peuvent s'opposer alors à ce 
que le choix soit bon. Et, par un contraste tout har- 



298 



COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 



monique, ce que l'État est inhabile à faire dans cet or- 
dre, les individus y excellent; au lieu d'une uniformité 
qui peut devenir la plaie de renseignement secondaire, 
les individus associés organiseront cet enseignement 
avec toute la variété que comporte la nature des cho- 
ses, et ils sauront d'autant mieux se diriger en chaque 
lieu, d'après une observation raisonnée, qu'ils seront 
plus fortement sollicités par leur intérêt propre à ne 
pas commettre d'erreur. Telle ville, par sa situation, par 
l'aptitude de ses habitants,' est destinée à l'industrie, 
les individus y établiront des écoles industrielles ; dans 
d'autres centres ce seront les sciences, dans d'autres les 
lettres qui paraîtront les plus susceptibles de prospé- 
rer, et l'on ne manquera pas de voir se fonder, sous 
l'inspiration de l'intérêt propre, des collèges pour l'en- 
seignement — ici des sciences — et là des lettres. 

Ainsi, au sein d'une unité qui résulterait de la conver- 
gence des parties différentes vers un même but, serait-il 
sûr que les aptitudes véritables se développeraient libre- 
ment et ne seraient point étouffées par une centralisa- 
tion absorbante. 

Voyons ce qu'il convient d'admettre pour l'enseigne- 
ment supérieur. 

C'est surtout dans cet ordre que le politique, c'est-à- 
dire l'homme qui veut appliquer les principes, doit 
être embarrassé aux temps actuels; car, s'il y a un 
enseignement dans lequel la pensée personnelle puisse 
apparaître d'une façon caractérisée, c'est assurément 
l'enseignement supérieur. L'enseignement par l'État, dès 
qu'il s'agit des hautes sciences ou plus généralement de 
connaissances transcendantes, cet enseignement pré- 



DES DROITS DE L'HOMME DE 1793. 



299 



sente les inconvénients les plus graves. Néanmoins, il 
y a lieu de remarquer d'abord qu'il s'adresse à des es- 
prits déjà formés, déjà habitués à se rendre compte de 
l'enseignement qu'on leur donne, capables par consé- 
quent de contrôler et de rectifier au besoin cet ensei- 
gnement. 

Cette observation qui est capitale diminue aussi le 
danger qui peut se rencontrer à ce qu'un tel ensei- 
gnement soit donné par l'État. Il va, du reste, de soi que 
les individus devront aussi de leur côté jouir du droit 
de le dispenser. L'unique question est donc de savoir 
si l'État devra être admis, pour l'enseignement supé- 
rieur, à faire concurrence aux individus. 

Or, je pense qu'avant de se prononcer sur cette ques- 
tion en particulier, le législateur en tout pays devra 
s'enquérir le plus exactement possible de la situation 
intellectuelle du peuple pour lequel il légifère. Si déjà 
ce peuple a atteint un certain développement, si l'en- 
seignement supérieur y est recherché, s'il n'y a pas lieu 
de craindre que les cours des professeurs restent dé- 
serts, que les collections indispensables pour certaines 
branches de l'enseignement viennent à manquer, faute 
d'une contribution suffisante de la part des individus, 
que, pour la même cause, les bibliothèques fassent éga- 
lement défaut, il n'y a pas à hésiter, alors c'est aux in- 
dividus seuls que doit être réservée la dispensation de 
l'enseignement supérieur. Mais bien peu de peuples en 
sont au point que nous venons de supposer, et si l'État 
ne se mêlait de subventionner les professeurs de l'en- 
seignement supérieur, de former et d'entretenir les col- 
lections et les bibliothèques, il arriverait sans doute que, 



300 COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 

dans la plupart des Étals, les professeurs qui sont pré- 
cisément l'élite du corps enseignant, seraient les moins 
rétribués, que les collections et les bibliothèques ne se 
formeraient pas ou qu'elles viendraient à dépérir (95). 



article 23. 

La garantie sociale consiste dans l'action de tous pour assurer 
à chacun la jouissance et la conservation de ses droits; cette ga- 
rantie repose sur la souveraineté nationale. 

Cet article définit fort bien la garantie sociale; mais 
là où il échoue, c'est lorsqu'il en veut indiquer le fon- 
dement. 

Supposons que, à titre de postulatum, on admette 
l'idée absurde de la souveraineté nationale, cette idée 
sans doute est tout à fait propre à expliquer comment 
la garantie sociale peut atteindre son but; et, en vérité, 
il n'eût pas été bien difficile de se passer de cette con- 
ception mystique pour faire entendre que tous réunis 
sont assez puissants pour faire respecter le droit de 
chacun ; mais ce qui restera à démontrer, c'est la chose 
unique qui importe, à savoir quel est le principe d'où 
dérive la garantie sociale. 

Et c'est ce principe que je veux mettre en lumière, 
puisque notre Déclaration n'a pas su le faire. 

Les sociétés ont pour idéal d'échapper progressivement 
à l'antique nécessité qui a présidé a leur formation, de 
se constituer, par une évolution progressive, sur la base 



DES DROITS DE L'HOMME DE 1793. 



301 



de la liberté ; elles tendent de siècle en siècle à devenir 
des associations humaines. 

Or, que signifie cette constatation, sinon que l'état de 
société, après avoir été longtemps un état de fait, de- 
vient de plus en plus un état de droit, car c'est de plus 
en plus la volonté des individus qui le soutient? 

Mais ce qui fait que les individus, après avoir été d'a- 
bord poussés à vivre en société par une force dont ils 
ne se rendaient qu'un compte peu net, ont été portés 
aussi, dès qu'ils ont su réfléchir sur eux-mêmes, à y 
vivre par une décision de leur raison, c'est qu'ils ont 
vu que l'état de société seul était propre à favoriser et 
à assurer le développement de leurs facultés. 

Ainsi, la société leur est à la fois apparue comme un 
milieu où ils sont à même de devenir tout ce que leur na- 
ture comporte et comme une sauvegarde du droit qu'ils 
ont de s'efforcer de le devenir. Mais par là l'on voit d ? où 
dérive cette idée de sauvegarde ou, comme dit notre 
article, de garantie sociale ; de même qu'elle a pour but 
le droit de l'individu, c'est aussi ce droit qu'elle a pour 
fondement (96). 

ARTICLE 24. 

Elle ne peut exister si les limites des fonctions publiques ne 
sont pas clairement déterminées par la loi, et si la responsabilité 
de tous les fonctionnaires n'est pas assurée. 

Cet article a raison de dire que, pour que l'individu 
soit certain que la garantie sociale ne lui fera pas dé- 
faut, il faut deux choses : 



302 



COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 



1° Que les limites des fonctions publiques soient clai- 
rement déterminées par la loi ; 

2° Que tous les fonctionnaires soient responsables. 

D'abord, si les attributions des fonctionnaires publics 
ne sont pas netlement définies, comment l'individu pour- 
rait-il savoir à qui s'adresser lorsqu'un autre a violé 
son droit, et n'est-il pas manifeste que la garantie so- 
ciale deviendrait alors illusoire pour lui? 

La délimitation des fonctions, voilà donc la première 
règle à observer pour donner à la garantie sociale la 
consistance et l'efficacité qui l'empêcheront d'être une 
vaine parole, qui en feront une chose réelle. 

Mais cette délimitation n'est point suffisante. Il faut 
en outre que tous les fonctionnaires soient sous le coup 
d'une révocation permanente et qu'ils sachent que si, au 
lieu de faire tourner leur mandat au profit du droit de 
l'individu, ils s'en servent pour opprimer ce droit, ils 
s'exposent aux sévérités de la loi pénale. 

C'est en ces deux points que doit consister la respon- 
sabilité des fonctionnaires, et cette responsabilité, jointe 
à la délimitation des fonctions, contient la formule ana- 
lytique et complète de la garantie sociale. 



ARTICLE 25. 

La souveraineté réside clans le peuple ; eile est une et indivi- 
sible, imprescriptible et inaliénable. 

Le voilà donc posé ce pernicieux principe qui contri- 
bue, pour sa large part, à faire que notre siècle se con- 



DES DROITS DE L'HOMME DE 1793. 303 

sume en efforts impuissants. En effet, en se proposant 
d'abattre la tyrannie, l'article 25 la relève sous une 
forme nouvelle, et il lui donne même une consistance 
qu'elle ne pouvait avoir dans les sociétés monarchiques 
proprement dites. 

Qu'est-ce que la monarchie, pour qui va au fond des 
choses? Est-ce uniquement la volonté d'un seul s'impo- 
sant à tous, on ne serait-ce pas tout aussi bien, au point 
de vue de chaque dissident, la volonté de tous — moins 
un seul — s'imposant au seul individu qu'elle ne com- 
prend pas ? 

Eh I que me fait, en définitive, à moi citoyen d'un 
certain État, d'être sous le joug de quarante millions 
d'individus plutôt que d'un seul? En quoi ma si- 
tuation est-elle changée et meilleure? En quoi mon 
droit est-il moins atteint et mon intérêt propre mieux 
sauvegardé? Et n'est-il pas possible, n'est-il pas vrai- 
semblable même que souvent je pourrais préférer 
être sous le joug d'un seul que sous celui de qua- 
rante millions? Un seul peut être obligé sinon légale- 
ment, au moins moralement, à ne pas franchir cer- 
taines limites; un seul peut se dire que s'il va contre 
la volonté générale il se brisera infailliblement, et 
ainsi le sentiment de son intérêt propre, à défaut de 
toute autre considération , le maintiendra dans cer- 
taines bornes. 

Au contraire, la collectivité sociale qui ne peut pas ne 
pas sentir sa force, j'entends son pouvoir de coercition, 
ira aux extrêmes. 

La souveraineté reconnue à une nation en tant que 
personnalité propre, c'est donc la suppression de toutes 



304 



COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 



les garanties de droit et de fait pour les individus qui 
composent cette nation. 

Le principe prétendu de la souveraineté du peuple 
n'est, en réalité, que la généralisation du principe mo- 
narchique, et voilà pourquoi il est foncièrement exact de 
dire que les partisans de la souveraineté du peuple sont 
des adhérents, conscients ou non, du principe monar- 
chique. 

Aussi, lorsque l'on scrute les origines du dogme de la 
souveraineté du peuple, ne doit-on pas être surpris devoir 
que les États qui l'ont adopté pour base aient si facile- 
ment glissé de la forme républicaine dans la forme mo- 
narchique. A Athènes, à Sparte, à Rome, entre la répu- 
blique et la monarchie, il n'y avait que la différence de la 
. tyrannie, exercée par un grand nombre, à une tyrannie, 
exercée par un seul, et, je le répète, la tyrannie exercée 
par un seul peut fort bien être moins oppressive et 
moins dure que celle qui est exercée par la masse de la 
nation. 

Les hommes du Dix-huitième siècle et de l'époque de 
la Révolution ont été des plagiaires de l'antiquité, en 
tant qu'ils ont admis le dogme de la souveraineté du 
peuple. Ces hommes, Jean-Jacques en particulier, n'a- 
vaient devant les yeux, quand ils en parlaient, d'autre 
idéal que celui qu'ils avaient conçu en étudiant l'histoire 
d'Athènes, de Sparte et de Rome. 

Toutefois, s'ils eussent su seulement classer à leur vrai 
rang certaines idées éparses çà et là dans les écrits des 
philosophes du Dix-huitième siècle, les hommes de l'é- 
poque de la Révolution eussent pu se mettre en posses- 
sion du vrai principe. Qu'on ouvre, par exen\ple, les 



DES DROITS DE L'HOMME DE 1793. 305 



livres de Diderot, c'est-à-dire de l'esprit à la fois le plus 
prime-sautier, le plus large peut-être, et parfois Je plus 
profond du Dix-huitième siècle, Diderot, avec sa verve 
étincelante, a lancé quelque part un trait auquel j'ai 
déjà fait allusion et que je ne dénature que dans sa 
forme : « Le monde ne sera heureux que lorsqu'il aura 
été délivré de la domination des prêtres et des rois. » 
Or, je n'hésite pas à dire, pour mon compte, qu'il y a 
plus de vraie philosophie politique dans cette boutade 
de Diderot que dans tous les écrits des politiques de 
profession ! 

Oui, certes, il est indispensable que l'homme se pos- 
sède dans sa conscience et dans ses actes pour que l'on 
puisse dire de lui qu'il est libre ou en voie de le devenir. 
Or, cette possession, l'homme ne peut l'avoir si la su- 
perstition lui est dès l'enfance inculquée au fond de 
l'esprit, si elle le suit, si elle l'enveloppe à travers toutes 
les phases de son existence, et si en même temps il est 
contraint de se frayer la route, non comme il lui plai- 
rait à lui-même, mais bien comme il plaît à un étran- 
ger; car le roi, retenons-le, ce n'est pas seulement le 
porte-couronne, le roi c'est, par rapport à tout individu, 
quiconque, au nom de la force que lui procurent 
l'ignorance du grand nombre et l'organisation factice 
des sociétés, peut porter atteinte à la liberté de cet in- 
dividu! 

Le mot de Diderot élargi aux dimensions que lui 
donne la pensée contemporaine, ce mot traduit par cet 
autre : Plus de pape, plus d'empereurs, plus de maîtres 
s' imposant par la surprise ou par la force, ce mot, c'est 
la vraie prémisse de tout système de politique ration- 

20 



306 



COMMENTAIRE DE LA DECLARATION 



nelle, et si le monde humain marche vers l'avènement 
de la raison dans les rapports sociaux, c'est vers la réa- 
lisation de cette parole qu'il marche. 

Quant à Jean-Jacques, l'inspirateur direct de notre 
texte, il y aurait erreur à croire que ce texte traduit exac- 
tement sa pensée; Jean-Jacques a concentré toute sa 
vie intellectuelle dans deux idées, l'une, celle qu'il avait 
au fond le plus à cœur, c'était de rendre l'homme à lui- 
même, de lui donner toute la somme de développement 
et de liberté à laquelle il peut atteindre; l'autre c'était 
de faire que les peuples s'appartinssent. Et, bien qu'entre 
ces deux idées il y eût un rapport de cause à effet, de 
principe à conséquence, Jean-Jacques n'a jamais aperçu 
ce rapport. Aussi, à cet égard , ses écrits abondent en 
contradictions. Parlent il, en effet, de l'organisation po- 
litique, il exaltera le respect dû à la loi, laquelle est 
pour lui, comme nous le savons, l'expression de la vo- 
lonté générale; se dégage-t-il au contraire de toute préoc- 
cupation politique, il dira que l'homme ne peut être 
libre que dans l'état de nature, et, pour lui-même, ce 
qu'il préférera, ce qu'il rêvera, ce sera la vie au désert. 
Jean-Jacques évidemment ne conçoit pas cette idée si 
simple, et par là même peut-être si difficile à trouver de 
son temps, que ce qui seul est propre à fonder l'autorité 
de la loi, ce qui seul est propre à faire régner l'ordre 
dans la société , c'est que la loi consacre le droit de 
chacun, c'est qu'elle ne permette à personne d'empié- 
ter sur le droit des autres, c'est qu'elle assure à chacun 
le libre développement de ses facultés, c'est qu'en un 
mot elle adopte la nature pour base et pour règle. 

Certes, Jean-Jacques a réfléchi plus profondément que 



DES DROITS DE L'HOMME DE 1793. 



307 



Diderot à la question de l'arrangement des sociétés, il y 
a réfléchi plus constamment; plus que Diderot il est 
donc dans son domaine, lorsqu'il aborde ce sujet, et il est 
d'ailleurs probable qu'il ne se fût pas lui -même refusé 
à signer des deux mains la phrase humoristique de son 
contemporain; mais ce qui fait que, dans la circonstance, 
je place l'exclamation de Diderot au-dessus des écrits 
de Jean-Jacques, c'est qu'elle est nette (97). 

Le législateur de l'époque de la Révolution a emprunté 
ai-je dit, à Jean-Jacques, cette affirmation sur laquelle 
je n'ai plus à revenir, à savoir que : « La souveraineté 
réside dans le peuple » ; mais, dans l'article 25, se trouve 
une autre hérésie qui est d'une gravité extrême et qui, 
d'ailleurs, -découle en droite ligne de la première. Cette 
hérésie, c'est que la souveraineté serait une et indivi- 
sible. 

Assurément, si notre texte disait cela, non de la pré- 
tendue souveraineté collective, mais du droit individuel, 
il énoncerait une vérité qu'on ne saurait trop approu- 
ver; oui, le droit de l'individu est pratiquement indé- 
composable, et le décomposer en fait, c'est le détruire ; 
j'entends qu'en vain l'on prétendrait respecter ce droit 
par un côté si, en le consacrant dans un ordre, on le 
sacrifiait dans un autre! Supposons, par exemple, un 
État où le peuple jouit du suffrage universel, mais où il 
est livré en proie à un certain enseignement religieux, 
ayant pour lui l'appui des traditions et de l'ignorance. 
Il est manifeste qu'alors ce peuple ne sera rien moins 
que libre, le suffrage universel y deviendra l'instrument 
d'une tyrannie tout au moins religieuse; les maîtres de 
la conscience générale feront directement ou indirecte- 



308 COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 

ment voter l'ensemble des citoyens à leur guise, le suf- 
frage universel n'y constituera qu'une pure déception, 
il maintiendra un tel peuple dans une enfance prolon- 
gée ou bien môme il le précipitera vers la ruine. 

Que si, au contraire, c'est à la collectivité que l'on 
applique l'idée de l'unité et de l'indivisibilité de la sou- 
veraineté, il n'y a pas à dire, l'idée est insensée; la col- 
lectivité n'est pas un être, la collectivité est un agrégat 
d'individualités distinctes; et comme, dans la collec- 
tivité, chacune de ces individualités a justement pour 
elle-même un droit un et indivisible, il s'ensuit que la 
collectivité n'est qu'un faisceau de ces droits séparés, 
faisceau qui peut toujours être rompu par la dissidence 
d'un de ces droits uns et indivisibles. Cela a l'évidence 
d'un axiome. 

L'article 25 nous dit aussi que la souveraineté est im- 
prescriptible et inaliénable. Je traduis : « Le droit de 
l'homme sur lui-même est imprescriptible et inaliéna- 
ble », et je n'ai plus alors que des éloges à décerner à 
l'article 25. 

Rappelons-nous, au surplus, que nul publiciste jus- 
qu'à présent n'a, aussi logiquement et aussi fermement 
que Jean-Jacques, exposé la doctrine de l'inaliénabilité 
de la souveraineté. Jean-Jacques n'ayant l'idée ni du 
droit de l'homme sur lui-même, ni du gouvernement 
direct, il déclare que le gouvernement est une déléga- 
tion , un mandat, et c'est cette idée de délégation, de 
mandat, qui a éclairé d'un jour complet la. théorie du 
gouvernement représentatif. 

De là résulte en particulier qu'à ses yeux toutes les 
fonctions publiques, les législatives comme les autres, 



DES DROITS DE L'HOMME DE 1793. 



309 



doivent êlre révocables ; et, en effet, ôtez la révocabilité 
de la délégation, ce n'est plus le déléguant qui est le 
maître, c'est le délégué qui le devient à sa place. 

Cette conséquence de révocabilité, j'entends dire de 
révocabilité permanente, est d'ailleurs capitale, et elle 
eût bien valu la peine d'être proclamée par les auteurs 
de la Déclaration de 93, car elle relègue au second plan 
la condition de la durée temporaire et fixe des fonctions 
publiques. 

D'abord, de ce que la fonction publique doit être révo- 
cable, il s'ensuit qu'elle est essentiellement temporaire. 

Quant à la question de la durée fixe, nous la traiterons 
sous l'article 30. 

Ajoutons que Jean-Jacques a admirablement mis en 
lumière ce point, à savoir que si un individu pouvait 
consentir à abdiquer légitimement, pour un instant, son 
droit sur lui-même, il n'y aurait aucune raison pour 
qu'il ne pût l'abdiquer à perpétuité. Donc, de la thèse du 
mandat politique non révocable à celle de la monarchie, 
il n'y a aucun intervalle quant aux idées, et la différence 
n'est que dans les mots. 

ARTICLE 26, 

Aucune portion du peuple ne peut exercer la puissance du peu- 
ple entier-, mais chaque section du souverain assemblé doit 
jouir du droit d'exprimer sa volonté avec une entière liberté. 

Qu'entend ce texte en déclarant qu'aucune portion du 
peuple ne peut exercer la puissance du peuple entier? 



310 



COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 



Ses rédacteurs auraient-ils voulu dire qu'il n'existe pas 
de questions qui puissent être légitimement tranchées 
par certains groupes contenus dans ce groupe plus grand 
qui est l'État, questions départementales, questions can- 
tonales ou communales? Ce n'est point probable, car Ter- 
reur serait manifeste. Veut-on dire, au contraire, que 
les questions qui intéressent l'État ne peuvent être déci- 
dées souverainement que par l'État? Cette affirmation 
n'est pas contestable. Du reste, l'idéal est qu'il existe 
le moins possible de ces dernières questions, l'idéal est 
que les questions politiques soient de plus en plus sus- 
ceptibles d'être résolues par le groupe qui se rapproche 
le plus de l'individu, je veux dire le groupe communal, 
que même le groupe communal ait le moins de décisions 
possibles à prendre, et qu'enfin la sphère d'activité de 
l'individu recueille tout ce qui est enlevé aux groupes 
dont il fait partie, qu'elle devienne pour chacun la plus 
compréhensive possible. 

Du reste, en se plaçant au point de vue du droit qu'ont 
les majorités dans les différents groupes, et notamment 
dans celui qui a nom l'État, de régler certaines ques- 
tions, l'article 26 peut encore recevoir un autre sens; 
on peut l'en tendre comme signifiant que lorsque la ma- 
jorité a tranché les questions sur lesquelles elle est com- 
pétente, le reste des individus doit se soumettre à ces 
décisions. Mais il y a à bien prendre garde que la ma- 
jorité n'est pas omnipotente et qu'à coup sur elle ne 
l'est pas plus que ne saurait l'être l'unanimité elle- 
même; la majorité ne peut toucher aux droits réservés 
à la sphère d'activité de l'individu sans qu'immédia- 
tement sa décision se trouve virtuellement invalidée 



DES DROITS DE L'HOMME DE 1793. 



311 



par la violation même qu'elle renferme. J'ajoute en con- 
séquence qu'aucune étude de détail ne saurait, pour 
chaque époque, préoccuper plus vivement les publicis- 
tes que celle-ci : quels sont les droits qui doivent être 
réservés à l'individu, ou, sous une autre forme, quelle 
est l'étendue et quelles sont les limites du droit des ma- 
jorités? 

Et plus on parviendra à agrandir les domaines où 
l'individu exercera par lui-même son droit, par consé- 
quent à restreindre ceux que l'on abandonne aux déci- 
sions de la majorité, plus l'organisation politique aura 
acquis de perfection (98). 

Les écrivains qui, en fait de modes de gouvernement, 
ne vont pas au delà du système représentatif, se sont 
beaucoup préoccupés de l'idée de faire représenter les 
minorités. En Angleterre, MM. Hare et John Stuart Mill; 
en France, MM. Louis Blanc et Émile de Girardin, se 
sont ingéniés à inventer des systèmes qui atteignissent 
ce but (99). J'estime que ces publicistes se sont engagés 
dans une voie fausse; faire représenter les minorités 
est, à mes yeux, une conception chimérique, du moins 
les faire représenter de manière que leurs droits soient 
efficacement protégés. 

Les véritables termes du problème sont autres, et je 
ne me lasserai pas de les répéter : Faites que toutes les 
lois respectent le plus possible le droit de l'individu tel 
que le comprend et le définit la science de chaque épo- 
que; de plus, dans les questions où celte même science 
n'enseigne pas les moyens de se passer de l'intervention 
plus ou moins constante de la collectivité, renfermez le 
droit des majorités dans les limites les plus strictes pos- 



3] 2 COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 

sible; enfin, élargissez de plus en plus la sphère où 
l'individu pourra se mouvoir et diminuez d'autant celle 
où la volonté générale s'impose à chacun ! Yoilà l'énoncé 
du problème qu'il faut substituer à celui de la repré- 
sentation des minorités. 

La fin de l'article 26 formule une vérité qui est naïve 
tant elle est incontestable; elle reconnaît à chaque sec- 
tion du souverain assemblé, ainsi s'exprime-t-elle, le 
droit d'exprimer sa volonté avec une entière liberté. 
Cela signifie apparemment que chaque section du sou- 
verain a le droit de se réunir librement et d'indiquer 
librement son opinion et ses vœux ! Et il serait en vérité 
bien étrange que dans un État organisé sur la base de 
la liberté les choses se passassent autrement ! 

Remarquons-le toutefois, au point de vue du temps 
présent, cette disposition banale de l'article 26 se trouve 
être une idée nouvelle dont l'application forme encore 
pour nous un desideratum. Chacun sait, en effet, qu'en 
France le pouvoir central est investi par la législation 
du droit d'interdire aux sections du souverain d'émet- 
tre des vœux qui sortiraient du cercle des intérêts que 
ces sections ont à régler. Et, si elles en sortent, on an- 
nulle, non pas les mesures qu'elles auraient prises, car 
aucune n'aurait l'audace d'en prendre, mais les simples 
souhaits, même les plus inoffensifs, qu'elles ont expri- 
més. Ce trait burlesque pourrait, à lui seul, caractériser 
les différents régimes monarchiques que la France a 
traversés depuis la Révolution jusques et y compris 
l'époque actuelle. 



DES DROITS DE L'HOMME DE 1793. 



313 



ARTICLE 27. 

Que tout homme qui usurperait la souveraineté soit à l'instant 
mis à mort par les hommes libres. 

Ce texte contient la sanction violente du principe posé 
par l'article 25. Dans la pensée de ses rédacteurs, il ne 
devait s'appliquer qu'à l'individu qui commettrait l'acte 
d'usurper le pouvoir monarchique; et, en vérité, res- 
treint à ce cas, je serais bien tenté de le légitimer. En 
effet, que décrète l'article 27? à savoir que l'individu qui 
usurpe la souveraineté (traduisons le pouvoir royal) doit 
être à l'instant mis à mort par les hommes libres. Or, 
il n'y a pas en effet de crime comparable à celui de pla- 
cer une nation sous le joug, et si un seul crime doit 
être puni de mort, assurément c'est celui-là. Mais si de 
pareilles entreprises sont illégitimes, à combien plus 
forte raison ne l'est-elle pas la peine qui consiste à 
enlever à un homme l'existence ! S'agit-il donc même 
de l'usurpateur du droit de tous, il est faux que tous 
acquièrent contre lui,- par le fait de cette usurpation, 
le droit de le mettre à mort. 

C'est encore une idée empruntée aux temps antiques 
que celle qu'exprime l'article 27, et Condorcet, qui vota 
contre le traître Louis XVI la plus haute peine qui ne 
tût pas la mort, s'est bien gardé de l'admettre. 



314 



COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 



ARTICLE 28. 

Un peuple a toujours le droit de revoir, de réformer et de 
changer sa Constitution. Une génération ne peut assujettir à ses 
lois les générations futures. 

Cet article soulève une question qui est loin d'être 
sans gravité. Y a-t-il des lois que Ton puisse dire con- 
stitutionnelles, à la différence d'autres lois qui n'au- 
raient point le même caractère? 

Pour résoudre ce point, il faut d'abord examiner ce 
que c'est qu'une Constitution. 

On donne le nom de Constitution à un ensemble de 
règles ayant pour but de poser les bases du gouverne- 
ment. Or, tant que la question de gouvernement a paru 
être la question politique par excellence, on conçoit 
qu'on ait pu séparer des autres lois celles qui forment 
le fondement de l'institution gouvernementale ; mais, si 
la question de gouvernement n'occupe pas dans la science 
politique une place plus importante que les autres, si 
elle n'est réellement pas d'un ordre plus considérable 
que la question morale et que la question économique, 
si même il est vrai de dire qu'à mesure qu'on avancera 
elle sera davantage primée par les deux autres, il n'y a 
plus lieu de séparer les lois en constitutionnelles et non 
constitutionnelles. La politique, dans son sens large, em- 
brassant à la fois la morale , le gouvernement, l'écono- 
mie politique, toutes les lois qui composent cette science 
se valent, prises en elles-mêmes, j'entends que toutes 
concourent à l'agencement et au mouvement de l'en- 



DES DROITS DE L'HOMME DE 1793. 



315 



semble, toutes ont leur rôle à jouer dans l'organisation 
de la cité; et, s'il en est que l'on puisse estimer moins 
graves que les autres, lorsqu'on les oppose aux autres, 
je désigne celles qui se rapportent au gouvernement, 
toutes, je le répète, doivent être placées sur la même 
ligne, en tant qu'on les considère comme parties inté- 
grantes du même tout. 

Je dis cependant que lorsqu'on classe les lois par 
comparaison , les lois gouvernementales doivent être 
mises à un rang secondaire ! C'est qu'en effet l'institu- 
tion gouvernementale est quelque chose d'extérieur au 
mouvement de la société; c'est un mécanisme qui vient 
faciliter ce mouvement — et plus souvent, dans nos so- 
ciétés, qui vient y porter obstacle. Le mouvement de la 
société se résume avant tout dans la vie morale; il se 
résume aussi dans la vie économique. Mais je reconnais 
bien que si le mécanisme extérieur, le gouvernement, 
est vicieux, la vie morale et la vie économique seront 
infailliblement paralysées, ou bien tout au moins dé- 
vieront du but à atteindre. 

Que ressort-il finalement de là? C'est que les lois dites 
constitutionnelles n'ont certainement pas plus d'impor- 
tance que les autres, c'est que la séparation, établie 
entre ces lois et les autres, est factice et arbitraire, c'est 
qu'au moins si on la maintient au point de vue de l'art 
politique, je veux dire dans l'application, il faut bien se 
garder d'y voir autre chose qu'une distinction d'une na- 
ture toute contingente et qui n'a aucun sens dans le sys- 
tème du gouvernement direct. 

Or, toute loi est ou plutôt . doit être l'expression d'un 
rapport nécessaire. Lorsque l'expression est reconnue 



316 



COMMENTAIRE DE LA. DÉCLARATION 



ne plus correspondre au rapport, ce qu'il y a à faire 
uniquement, c'est de changer l'expression et d'essayer 
de mieux traduire le rapport; procéder autrement, ce 
serait s'entêter dans une ignorance qui tournerait contre 
le but de la société, ce serait s'insurger contre la nature 
des choses. 

Il est donc presque naïf de dire qu'un peuple a tou- 
jours le droit de reviser sa constitution; autant, en effet 
vaudrait presque proclamer qu'un peuple, lorsqu'il 
s'aperçoit qu'il est dans l'erreur, a toujours le droit de 
revenir à la vérité. Donc, comme on le voit, la première 
partie de l'article 28 n'a aucune valeur théorique et elle 
est susceptible de prêter à des subtilités qui ne sont 
dignes que de l'esprit légiste. 

La seconde proposition du même article n'a pas plus 
de portée que la première. Assurément, si une généra- 
tion n'a pas le droit de s'enchaîner elle-même à l'erreur, 
il est évident qu'à fortiori elle n'a pas non plus le droit 
d'y enchaîner les générations suivantes. 

Toutefois, je ne veux point exagérer ma critique. Si, 
au point de vue spéculatif, je n'ai rien à en retrancher, 
je dois, pour ne pas être injuste envers les auteurs de 
l'article 28, rechercher sous l'empire de quelles idées ils 
ont édicté la disposition que je commente. Or, ces idées 
ne sont pas douteuses. 

La monarchie s'était efforcée d'inculquer sur ce point 
à ses sujets une sorte de dogme ; elle avait voulu que les 
populations fussent persuadées que les constitutions 
sont immuables. Or, il est bien facile de concevoir quel 
but la monarchie s'était proposé en répandant une telle 
croyance. La monarchie a toujours, en effet, senti etcom- 



DES DROITS DE L'HOMME DE 1793. 317 



pris qu'elle serait perdue le jour où on lui demanderait 
ses titres. Aussi, tout en se prêtant à certaines heures 
à telle ou telle réforme de détail, a-t-elle toujours très- 
énergiquement résisté à ce qu'on examinât la clef de 
voûte elle-même, c'est-à-dire l'idée formant le fond de 
son prétendu droit. Avant 1789, les publicistes royalistes, 
et c'étaient presque les seuls qui existassent, ces publi- 
cistes donc ne faisaient que parler à la France des avan- 
tages d'avoir une constitution huit ou dix fois séculaire, 
et en même temps ils s'ingéniaient à faire croire à la 
masse qu'il y avait non-seulement danger pour elle à tou- 
cher à cette constitution, mais aussi qu'elle manquait de 
droit pour y toucher. C'est en présence de pareilles affir- 
mations, et pour les contredire, qu'a été fait l'article 28. 

Ne nous lassons pas, d'ailleurs, de répéter que les hom- 
mes de la Révolution n'avaient pas une doctrine assise; 
c'étaient des hommes de combat guidés par des senti- 
ments bien plus encore que par des idées. Et c'est là ce 
qui explique pourquoi dans leurs œuvres législatives, 
dans leurs œuvres politiques en général, on rencontre 
des dispositions qui sont toutes de circonstance à côté 
de principes qui appartiennent réellement à l'ordre 
scientifique. 

ARTICLE 29. 

Chaque citoyen a un droit égal de concourir à la formation de 
la loi, et à la nomination de ses mandataires ou de ses agents. 

Cet article est, comme on le voit, un article de principe. 
En effet, bien que la loi ne soit pas une chose sur la- 



318 



COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 



quelle il y ait lieu de décider en recensant les suffrages 
favorables ou contraires, bien que, comprise dans un sens 
profond et seul exact, la loi puisse n'être aperçue que 
du plus petit nombre ou même d'un seul, cependant, 
dans l'état imparfait delà science politique, il peut pa- 
raître nécessaire d'appeler les citoyens à délibérer sur 
ce que doit être la loi et à en trouver la formule; aussi, 
est-il certain qu'alors tous ont un titre égal à prendre 
part à cette délibération. 

Et qu'on ne dise pas, par exemple, que les uns étant 
riches, les autres pauvres, les riches ont un droit supé- 
rieur à celui des pauvres pour prendre part à la déclara- 
tion de la loi. Sans doute, si l'on ne considère que l'ordre 
établi, j'entends l'ordre que le législateur de la veille a 
conçu et que le législateur du lendemain répudiera for- 
cément, car l'Humanité, jusqu'à ce jour, suit une ligne 
ascendante, sans doute, dis-je, si l'on ne considère que 
cet ordre relatif, défectueux et inique, on peut penser 
que les riches ont un droit supérieur à celui des pau- 
vres, en tant qu'il s'agit de déclarer la loi ; mais si Ton 
se reporte à la définition de l'ordre vrai, à l'idéal de 
l'ordre , alors on verra apparaître éclatante l'idée du 
droit égal des riches et des pauvres, dans la grande 
œuvre de la déclaration de la loi. 

L'ordre vrai, l'idéal de Tordre, c'est l'harmonie de 
tous les droits ; or, dans chaque individu, un droit existe, 
et par conséquent tous les individus sont intéressés à 
émettre un vote pour maintenir ou pour faire triom- 
pher le droit qui repose en eux ; il y a plus, si l'on jetait 
un regard un peu superficiel sur la question, on pour- 
rait croire que c'est plutôt au pauvre qu'au riche qu'il 



DES DROITS DE L\iïOMME DE 1793. 



319 



appartient de faire la loi. En effet, l'ordre établi, c'est 
toujours, et cela forcément, un ordre qui ne consacre 
qu'un minimum de droits, je veux dire le nombre de 
droits scientifiquement démontrés au jour où cet ordre 
a été établi. Et, en raisonnant ainsi, j'adopte même un 
point de vue tout à fait optimiste, je suppose que les 
droits scientifiquement démontrés sont reconnus par la 
majorité qui déclare la loi. Or, l'histoire témoigne qu'aux 
époques des grandes crises sociales, aux heures de ré- 
novation notamment, ceux qui sont en possession dis- 
putent pied à pied le domaine du droit à ceux qui jus- 
qu'alors en ont été plus ou moins écarlés. Mais enfin, 
admettrais-je même que ceux qui sont en possession ne 
seront ni injustes ni aveugles, il est manifeste qu'ils ne 
consacreront d'autres droits que ceux dont la légitimité 
scientifique est acquise au moment où ils font œuvre 
de législation. Or, le travail de la science, l'effort pour 
dégager les lois véritables est constant; ce travail, cet 
effort, tendent sans cesse à appeler le grand nombre à 
participer aux avantages de la vie sociale, et, comme 
c'est encore incontestablement le petit nombre qui est 
en possession, il en résulte que le grand nombre a un 
intérêt supérieur au petit nombre à voir la loi exprimée 
et déclarée à nouveau. 

Toutefois, ne nous laissons pas égarer; cet intérêt du 
grand nombre n'est qu'un intérêt relatif, le point de vue 
scientifique est au contraire celui de l'absolu, et, comme 
il est vrai, au point de vue absolu, que le grand nombre 
lui-même ne peut jouir de son plein droit que si le petit 
nombre jouit du sien, on voit que ce n'est point en 
comptant les individus plus immédiatement intéressés 



320 COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION' 

à ce que la loi soit changée, qu'on peut fixer le total de 
ceux qui ont le droit de prendre part à cette déclaration, 
et en refusant ce même droit aux autres. Ainsi, le cens 
électoral repose sur une idée de privilège et d'immobili- 
sation de la société; par antithèse, l'exclusion des riches 
au profit des pauvres ne serait propre qu'à introduire, 
dans la déclaration de la loi, un élément violent et par 
conséquent inique à son tour. 

Mais ne pourrait-on pas proposer une autre base de 
distinction? Ne pourrait-on pas dire que les hommes 
malhonnêtes ou ignorants ne doivent pas être admis à 
participera la déclaration de la loi? La difficulté devient 
ici, beaucoup plus grave; cependant, il y a un point sur 
lequel il est d'abord facile de se prononcer et de s'en- 
tendre. Nul doute que les gens malhonnêtes ne doivent 
être écartés du scrutin; car celui que j'appelle un mal- 
honnête homme, c'est celui qui a abusé de sa liberté et 
qui l'a fait avec une assez grande persévérance pour 
que l'on puisse supposer que sa volonté est altérée dans 
sa source. Or, cet homme-là, tant que sa volonté n'aura 
pas été purifiée, améliorée, cet homme-là est un véri- 
table mineur; il ne peut se mêler aux délibérations des 
majeurs.; il a besoin d'être protégé ; il rentre dans une 
catégorie qui est véritablement à part; il manque donc 
de l'aptitude nécessaire pour déclarer la loi qui lui con- 
vient à lui-même et aussi celle qui convient aux ma- 
jeurs. 

Déplus, quelque difficulté que l'on puisse rencontrer 
pour discerner à coup sûr dans la circonstance le mal- 
honnête homme de l'honnête homme, cependant la col- 
lectivité sociale n'est pas absolument dépourvue des 



DES DROITS DE L'HOMME DE 179?. 



321 



moyens d'y parvenir. L'exclusion est légitime; elle est 
praticable; donc, finalement l'exclusion doit avoir lieu. 
Tout autre est le cas où il s'agit non de malhonnêteté, 
mais d'ignorance. 

Ici, il n'est pas non plus douteux qu'au point de vue 
abstrait, l'homme ignorant ne dût être exclu du droit 
de suffrage, comme le malhonnête homme. 

Mais il faut d'abord s'entendre sur ce que c'est, en pa- 
reille matière, que l'ignorance. 

Évidemment, quand je parle de l'aptitude nécessaire 
pour exercer le droit de suffrage, l'aptitude que je veux 
désigner, c'est celle qui se rapporte proprement à la po- 
litique; or, la politique, nous l'avons vu, comprend trois 
termes : la morale, l'économie politique et le droit; 
donc, idéalement, tout homme qui touche à la poli- 
tique et qui exerce le droit de suffrage devrait posséder 
un certain nombre de notions morales, de notions juri- 
diques, de notions économiques ; mais alors, si l'on ap- 
pliquait un peu strictement cette règle idéale, que de 
gens dans nos sociétés se trouveraient exclus ! Il est 
vrai d'ajouter que les questions politiques que le suf- 
frage sera appelé à trancher devront descendre de plus 
en plus des régions élevées où parfois elles se tiennent, 
j'entends de l'ordre des principes, de l'ordre abstrait, 
pour se ranger dans l'ordre concret; les vérités morales, 
les vérités économiques, les vérités juridiques, dans ce 
qu'elles ont de plus général, s'assiéront et se populari- 
seront chaque jour davantage et c'est sur le terrain des 
faits qu'auront aussi chaque jour davantage à se placer 
les citoyens assemblés pour délibérer et pour voter. — 
Mais les sociétés n'en sont pas là et provisoirement ce 

21 



322 COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 

sont les vérités de l'ordre abstrait, ce sont les lois, pre- 
mières entre toutes, qui sont soumises à la délibération 
et au vote des citoyens. De là, les titubations théoriques 
et les bouleversements pratiques qui caractérisent l'état 
actuel des sociétés. 

Toujours est-il que, puisque, pour le présent, les véri- 
tés les plus élémentaires et les plus graves de la science 
politique sont en discussion, comme ces vérités sont 
celles dont les sociétés vivent chaque jour, il faut bien 
quand même arriver à en décider. 

L'expédient, c'est de recourir au suffrage des citoyens. 
Et dès lors se pose la question des exclusions à pro- 
noncer. 

Je ne vois, pour ma part, au point de vue de l'aptitude, 
aucun signe qui puisse permettre de distinguer, d'une 
manière certaine, ceux qui doivent être admis au vote des 
lois et ceux qui en doivent être exclus. D'autant plus que 
tels qui auraient l'aptitude nécessaire pour édicter les 
vraies lois pourraient fort bien manquer de celle qui 
conviendrait aux lois d'affaires, et la réciproque est évi- 
dente. Et puis, comme je l'ai dit, qui donc au temps pré- 
sent a la préparation idéalement nécessaire pour être 
législateur? Des plus éclairés, ou de ceux qui se préten- 
dent tels, aux moins éclairés, la distance n'est pas 
grande; et les choses, fussent-elles autres, eût-on même 
un moyen certain de séparer nettement à cet égard les 
citoyens en deux catégories, ceux qui ayant l'aptitude 
nécessaire devraient être admis au vote et ceux qui 
n'ayant pas cette même aptitude n'y devraient pas être 
admis, qui donc pourrait garantir que le privilège et le 
sentiment de l'intérêt mal compris ne corrompraient 



DES DROITS DE L'HOMME DE 1793. 



323 



pas la conscience et le suffrage de ceux qu'on aurait 
jugés aptes à voter? 

Quant aux systèmes fondés sur la distinction entre 
les citoyens qui payent une certaine quotité d'impôts, et 
ceux qui ne payent pas cette quotité et qui consistent à 
n'attribuer la capacité électorale qu'aux premiers, ces 
systèmes ne sont pas susceptibles d'être défendus en 
principe, car nous avons vu que les pauvres ont un inté- 
rêt au moins égal à celui des riches à ce que la société 
soit aménagée comme elle doit l'être, et, d'ailleurs, on a 
pu, notamment en France, juger de telles théories par 
les résultats qu'elles ont produits. 

Il ne reste donc qu'un système admissible, celui du 
suffrage universel; mais il faut s'empresser d'ajouter 
deux choses : , 4 

La première, c'est que le suffrage universel ne méri- 
tera vraiment son nom que lorsque la masse des ci- 
toyens possédera un certain ensemble de notions morales, 
de notions économiques et de notions juridiques. 

La seconde c'est que, même dans cet état, il est à sou- 
haiter que la science politique se reconstitue ou se con- 
stitue assez promptement pour qu'on puisse soustraire 
aux délibérations du suffrage universel les questions 
qui, se rapportant aux principes, sont placées en dehors 
de son domaine. 

Mais, après avoir présenté ces observations, je ne sau- 
rais trop louer les auteurs de la Déclaration de 93 
d'avoir les premiers inscrit, en tête d'une Constitution, 
le principe du gouvernement direct. Et ils ne s'en sont 
pas tenus là, car ensuite, dans le corps même de la 
Constitution dont cette déclaration n'est que le préam- 



324 



COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 



bule, ils ont essayé de passer du précepte théorique à la 
règle d'application et indiqué un procédé pour com- 
mencer à réaliser en France, dans l'ordre législatif, le 
régime du gouvernement direct. (Voir les articles 53-60 
de la Constitution du 24 juin 1793.) (100) 

La fin de l'article 29 étend le droit de chaque citoyen 
à la nomination des mandataires ou, comme s'exprime 
l'article, des agents de la loi. 

Ces derniers mots ont le grave tort de placer une 
entilé, la loi, entre les citoyens et leurs délégués; la loi 
est chose morte, comme l'État; car, comme l'État, elle 
est chose de pure conception, et tout mandataire ou tout 
agent public ne peut être que le' mandataire ou l'agent 
de la collectivité des citoyens. 

ARTICLE 30. 

Les fonctions publiques sont temporaires; elles ne peuvent être 
considérées comme des distinctions ni comme des récompenses^ 
mais comme des devoirs. 

Toute fonction publique doit être temporaire, c'est là 
une déduction, comme nous l'avons déjà dit, de l'idée 
que toute fonction publique est un mandat; en effet, 
tout mandat devant être révocable au gré du mandant, 
sous peine de devenir une aliénation, tout mandat peut 
cesser à chaque instant, ce qui exclut l'idée de la per- 
pétuité dans la fonction. 

En vertu du même principe et à fortiori, l'hérédité 
dans la fonction se trouve-t-elle exclue, et si les auteurs 



DES DROITS DE L'HOMME DE 1793. 



325 



de notre Déclaration ont omis de s'expliquer sur ce point, 
c'est qu'ils ont jugé superflu de le faire. 

Mais ce n'est pas dire assez de déclarer que toutes les 
fonctions publiques doivent être temporaires; il faut en- 
core ajouter, comme nous l'avons déjà dit, que toutes 
doivent avoir une durée fixe. 

Ici, l'idée de mandat ne suffit plus pour justifier ce 
nouveau caractère des fonctions publiques ; car un 
mandat peut être illimité quant à sa durée sans ces- 
ser pour cela d'être un mandat. Et, d'ailleurs, il semble 
qu'avec la révocabilité la durée fixe conserve à peine 
une raison d'être. Car si l'on commence par poser en 
principe, selon ce qui eet rationnel, que le fonction- 
naire doit demeurer à la disposition de ceux qui l'ont 
élu, que ceux-là ont le droit de le destituer comme ils 
ont eu le droit de le nommer, et qu'ils peuvent exercer ce 
droit en tout temps, ne semble-t-il pas qu'il importe peu 
dès lors que la fonction ait une durée temporaire fixe, 
car, dès qu'il y aura un désaccord entre le mandant et 
le mandataire , entre le commettant et le commissaire, 
comme disait Jean-Jacques, le mandant ou commettant 
signifiera au mandataire ou commissaire qu'il n'a plus 
besoin de ses services. 

Toutefois, l'état dans lequel se trouvent les populations 
ne permet peut-être pas d'admettre purement et simple- 
ment la révocabilité sans y ajouter en même temps la 
durée temporaire fixe. Les individus comprennent en- 
core fort peu quel lien rattache leurs intérêts particu- 
liers aux intérêts généraux, ou plutôt ils comprennent 
fort peu que l'intérêt général n'est qu'un mode de l'in- 
térêt particulier; en un mot, que de la liberté naît la 



326 



COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 



solidarité. Aussi, de nos jours, et qui peut dire de 
quelle durée ce mal est susceptible! la vie sociale est- 
elle presque nulle; on s'intéresse à l'affaire que l'on con- 
sidère comme la sienne propre, on s'intéresse médiocre- 
ment ou point du tout, sans s'apercevoir de l'absurdité 
de la distinction, aux affaires générales. A cet égard, les 
Républiques de l'antiquité nous étaient de beaucoup 
supérieures ; chacun y sentait que la res publica, c'était 
aussi la res privata, et il en résultait une intensité de 
vie sociale qui n'a rien de comparable chez les mo- 
dernes. 

Du reste, cet état tenait dans la Grèce et à Rome aux 
conditions économiques dans lesquelles se trouvait 
placée la cité; l'esclave travaillait et produisait, et le 
citoyen demeurait ainsi libre de vivre sur X agora et sur 
le forum, et de vaquer aux affaires publiques. 

En réalité, les républiques antiques n'ont jamais été 
que les républiques d'un certain nombre de privilégiés, 
et le privilège dont les citoyens jouissaient avait pour 
contre-partie l'exclusion la plus monstrueuse. Qui vou- 
drait aujourd'hui, à ce prix, de la puissante intensité de 
la vie sociale antique? Cependant, même à Athènes et à 
Rome, on avait compris que les fonctions publiques de- 
vaient avoir une durée fixe. On redoutait quand môme 
que l'apathie des citoyens ne conférât, en fait, une sorte 
de perpétuité aux fonctionnaires de l'État; et, pour ne 
pas permettre à l'esprit public de sommeiller, on avait 
voulu que toutes les fonctions publiques eussent une 
durée non-seulement fixe, mais courte. 

A combien plus forte raison ce double caractère ne 
doit-il pas être imprimé aux fonctions publiques chez 



DES DROITS DE L'HOMME DE 1793. 327 

les modernes, où, indépendamment de l'inactivité ordi- 
naire de la vie sociale, la délégation s'exerce sur une 
bien plus vaste échelle. 

Les populations, je le répète, ont encore, en général, 
trop peu de sens politique ; elles ont, en politique, trop 
peu d'initiative pour que la révocabilité toute seule puis- 
se entretenir un mouvement, une vie politique active et 
salutaire dans le corps de la nation. Il est donc bon 
qu'à certaines époques, tous les fonctionnaires se trou- 
vent destitués en masse par le fait même de la loi, il est 
bon que tous les fonctionnaires soient soumis au bout 
d'un certain temps à la réélection, et je ne sais si nos 
neveux arriveront jamais à faire en sorte que la révoca- 
bilité permanente de la fonction puisse tenir absolument 
lieu de la durée temporaire fixe. 

En vain prétendrait-on, contre la durée fixe venant 
s'ajouter à la révocabilité permanente, que les change- 
ments trop fréquents du fonctionnaire rendent impos- 
sible tout esprit de suite dans l'exercice de la fonction. 
Je me borne à répondre que, dans la mesure où il est 
désirable que les hommes qui exercent successivement 
une même fonction soient animés du même esprit, les 
grands courants de la vie générale doivent suffire à 
maintenir la fixité nécessaire. 

Que si l'on ajoutait que la trop grande fréquence des 
élections fatigue les populations, nous plaindrions la 
société où ce fait se vérifierait; cette société n'est pas 
digne de se développer et de vivre. 

Mais quelle doit être la durée des différentes fonctions 
publiques? 

Les Romains avaient adopté sur ce point une solution 



328 



COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 



uniforme; ils avaient admis d'une manière générale 
qu'aucune fonction publique ne devait se prolonger au 
delà de l'année. 

En cela l'on reconnaît l'esprit étroit des Romains, 
mesurant tout au même mètre, et prenant une règle 
astronomique pour une règle politique. 

Ce qui est bon, c'est que la durée de la fonction soit 
mise d'abord en rapport avec la nature de la fonction, 
c'est aussi que, pour régler ce point, on consulte les 
laits, les circonstances. 

La solution des questions de délais, dans les choses 
de la politique, ne comporte pas plus d'arbitraire que 
celle de toutes les autres questions ; il y a pour chaque 
fonction une durée qui est la meilleure, et il s'agit uni- 
quement d'arriver à la trouver. 

Du reste, le tâtonnement dans cet ordre est presque 
inévitable et il n'a d'ordinaire que de médiocres incon- 
vénients, pourvu que l'on s'inspire de ces deux idées 
fondamentales : durée fixe, durée courte. Plus la fonc- 
tion est haute, plus de responsabilité entraîne-t-elle et 
plus doit-elle être courte, sauf à être renouvelable en 
droit et renouvelée en fait. 

L'article ajoute excellemment que les fonctions publi- 
ques ne peuvent être considérées comme des distinctions 
ni comme des récompenses, mais comme des devoirs. 

La fonction publique est un mandat, donc c'est un 
service public et une charge; elle doit être conférée à 
celui qui est le plus apte à la remplir et c'est à celui-là, 
dans sa conscience, d'apprécier s'il doit l'accueillir ? Mais 
où pourrait-on trouver là le titre d'une dignité, l'indi- 
cation d'une récompense? 



DES DROITS DE L'HOMME DE 1793. 



329 



La fonction publique, si haute qu'on veuille la suppo- 
ser, prime-t-elle la fonction privée, prime-t-elle celle du 
savant hors ligne, de l'artiste hors ligne, de l'industriel 
hors ligne? Washington ou Jefferson ont-ils primé New- 
ton ou Laplace ? 

Et si, comme nous l'avons montré plus haut, la pri- 
mauté à priori de la fonction publique sur la fonction 
privée n'existe pas, que l'on pèse les services rendus au 
genre humain par les hommes politiques ou les hommes 
d'État avec ceux que lui ont rendus les savants, les ar- 
tistes, les industriels; certes, ce ne sera pas du côté des 
premiers que penchera ma balance à moi ! 

Rien n'est donc plus faux que le préjugé qui place la 
fonction publique avant la fonction privée, et plus en- 
core l'on avancera, plus la fonction publique perdra de 
son importance. 

Je ne saurais donc trop complètement adhérer à cette 
parole que les fonctions publiques ne peuvent être con- 
sidérées comme des distinctions. 

Peut-on davantage les regarder comme des récom- 
penses? Je n'aperçois pas à quel point de vue on devrait 
se placer pour que, dans un État bien ordonné, elles 
apparussent sous ce nouveau jour. 

Dans l'État que je conçois, l'attribution des fonctions 
publiques constitue une marque de confiance de la part 
de la collectivité qui la fait, l'accomplissement d'un de- 
voir et peut-être un acte de dévouement de la part du 
citoyen qui l'accepte et souvent sacrifie ses goûts à l'in- 
térêt de la chose publique. Il est donc bien juste que ce 
citoyen reçoive une rétribution proportionnelle à la na- 
ture des services qu'on lui demande et à l'aptitude qu'il 



330 



COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 



sera appelé à déployer; quant à l'estime et à l'honneur 
qu'on lui accordera, il sera bon d'attendre, pour en fixer 
la mesure, qu'il soit arrivé au terme de son mandat, 

ARTICLE 31. 

Les délits des mandataires du peuple et de ses agents ne doi- 
vent jamais être impunis. Nul n'a le droit de se prétendre plus 
inviolable que les autres citoyens. 

Répétons d'abord l'observation que nous avons déjà 
faite sous l'article 29. Il n'y a pas lieu de distinguer des 
agents du peuple et des mandataires du peuple; il n'y 
a que des mandataires du peuple. 

Ce redressement opéré, je trouverais naïf que notre 
texte déclarât que les actes des mandataires du peuple 
ne doivent jamais être impunis, si la forme même dans 
laquelle est conçue cette déclaration ne témoignait 
qu'elle se rapporte aux pratiques de l'ancien régime. 
Autrefois, en effet, les fonctionnaires publics qui n'étaient 
point alors des mandataires du peuple (l'ont-ils été sou- 
vent depuis?), pouvaient pressurer les populations à leur 
aise, les piller et les rançonner, une immunité les cou- 
vrait, celle que leur accordaient la faveur et l'arbitraire 
de la royauté. 

Les hommes de 93 ne voulaient plus qu'il en fût ainsi, 
et c'est pourquoi ils ont rédigé le premier alinéa de l'ar- 
ticle 31. Mais, dans une organisation politique ration- 
nelle, la disposition contenue dans cet alinéa va de soi; 
les mandataires du peuple qui s'écartent de la voie 



DES DROITS DE L'HOMME DE 1793. 331 

droite trahissent la confiance du peuple; c'est là un 
manquement grave dans son principe et qui peut l'être , 
encore plus par ses conséquences; aussi, lorsqu'il 
existe un délit caractérisé de la part du fonctionnaire 
prévaricateur, il est possible que la révocation forme 
une sanction insuffisante et qu'il y ait lieu d'appliquer à 
ce fonctionnaire le système correctif du droit commun. 

Le second alinéa de notre article veut que tous les 
citoyens participent à la même inviolabilité. Et, en effet, 
il serait difficile d'expliquer pourquoi la personne ou la 
liberté d'un citoyen ne serait point aussi inviolable que 
celle d'un autre, et il le serait plus encore de justifier 
la distinction qui serait faite à cet égard entre les man- 
dants et les mandataires et qui tournerait au profit de 
ces derniers. 

Cependant, après avoir si bien posé le principe dans 
notre article 31, les auteurs de la Déclaration de 93, 
en ont immédiatement dévié, chose étrange, dans la 
Constitution qu'ils ont élaborée à la suite. 

C'est ainsi que d'abord l'article 43 commence par dé- 
créter que les députés ne peuvent être recherchés, accu- 
sés, ni jugés en aucun temps, pour les opinions qu'ils 
ont énoncées dans le sein du Corps législatif. 

Et c'est là une première disposition doublement dé- 
fectueuse; car, d'une part, aucun citoyen, en bonne jus- 
tice, ne doit pouvoir être recherché, accusé, ni jugé pour 
les idées ou les opinions qu'il a émises en un lieu quel- 
conque; et, d'autre part, si la législation commune, con- 
trairement aux indications de la justice et de la raison, 
érigeait en délits pour la masse des citoyens les faits 
que je viens de qualifier, il y aurait mêmes motifs de 



332 COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 



les considérer comme des délits, qu'ils fussent accomplis 
par les mandataires ou par les mandants. 

En second lieu, l'article 44 de la Constitution de 1793 
porte que les députés peuvent, pour fait criminel, être 
saisis en flagrant délit, mais que le mandat d'arrêt ni le 
mandat d'amener, ne peuvent être décernés contre eux 
qu'avec l'autorisation du Corps législatif. Ce sont là en- 
core des inégalités aussi choquantes que possible entre 
les mandataires publics et leurs mandants et qui n'ont 
pu naître que dans des systèmes représentatifs où le 
représentant prime et absorbe le représenté. Or, ces 
systèmes assurément sont loin d'en être pour cela 
meilleurs. 

Les deux articles 43 et 44 seraient donc à retrancher 
d'une Constitution conçue dans un esprit scientifique. 

article 32. 

Le droit de présenter des pétitions aux dépositaires de l'auto- 
rité publique ne peut, en aucun cas, être interdit, suspendu, ni 
limité. 

C'est en vérité une déclaration étrange que celle 
que contient notre article; entant qu'il s'agit du droit 
de présenter des pétitions à l'autorité législative, elle 
ne se conçoit, d'ailleurs, que dans le système représen- 
tatif et ne saurait appartenir à la théorie du gouverne- 
ment direct, car, dans cette théorie, chaque citoyen fai- 
sant partie de l'Assemblée législative, chaque citoyen est 
normalement investi du droit d'exposer ses idées de- 
vant cette Assemblée et d'y faire prévaloir ses opinions. 



DES DROITS DE L'HOMME DE 1793. 



333 



Que si nous nous plaçons au point de vue du système 
représentatif, il ne saurait faire doute que chaque ci- 
toyen n'ait le droit de se pourvoir par voie de pétition 
auprès de la délégation exéculive; sans doute, cette délé- 
gation a été nommée par une majorité, et il se peut que 
le citoyen qui lui adresse une pétition fasse partie de 
la minorité; mais, par une fiction inhérente au système, 
la délégation est censée représenter aussi bien la mino- 
rité que la majorité. 

Et s'il n'est pas possible que chaque citoyen trouve 
dans la délégation un organe de ses volontés, ce qui est 
le vice essentiel et la condamnation finale du système, 
du moins est-il nécessaire qu'il puisse se faire entendre 
devant la délégation, car c'est là le moyen unique, dans 
le système représentatif, de ne point sacrifier entière- 
ment le droit qui est la base de tout l'édifice politique, 
savoir le droit de l'individu, c'est aussi un des moyens 
les plus propres, dans ce même système, à renseigner 
les délégués sur ce que désirent individuellement les 
délégants et à les porter à se prémunir contre la révo- 
cation qui doit toujours être suspendue sur leur tête. 

ARTICLE 33. 

La résistance à l'oppression est la conséquence des autres 
droits de l'homme. 

ARTICLE 34. 

11 y a oppression contre le corps social, lorsqu'un seul de ses 
membres est opprimé; il y a oppression contre chaque membre, 
lorsque le corps social est opunmë. 



334 



COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION 



ARTICLE 35. 

Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l'insurrec- 
tion est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus 
sacré et le plus indispensable des devoirs. 

Ces trois articles forment la sanction des droits de 
l'homme tels que les ont compris les auteurs de la Décla- 
ration de 93. Le second, l'article 34, est, avec l'article 6, 
le plus profond, le plus vrai et le plus beau que con- 
tienne cette Déclaration. 

Mais suivons nos rédacteurs pas à pas. 

Ils commencent par proclamer que la résistance à 
l'oppression est la conséquence ou, pour mieux dire, la 
sanction des autres droits de l'homme. 

Et, en effet, que fera l'homme si l'on veut attenter à 
sa liberté? Il devra dresser devant la tyrannie le rempart 
de sa conscience et de son droit, il devra user de tous 
les moyens qu'il aura en son pouvoir pour garder en- 
tière son individualité, et, plutôt que de là laisser enta- 
mer, il périra le cœur intact, la tête haute. 

Cet enseignement, la Déclaration de 93 le contient en 
germe dans son article 33; nous allons voir tout à l'heure 
comment elle le développe dans l'article 35; mais aupa- 
ravant insistons sur la magnifique définition que l'arti- 
cle 34 nous donne de l'oppression. 

Tous sont opprimés quand un seul l'est; un seul est 
opprimé quand tous le sont; voilà la teneur de l'arti- 
cle 34! 

Jamais la loi de solidarité n'a été affirmée avec une 



DES DROITS DE L'HOMME DE 1793. 



335 



énergie plus concise et plus éloquente; jamais une lo- 
gique plus magistrale n'a rattaché la solidarité à la li- 
berté. 

Ces hommes ont pu errer en une foule de points ; ils 
ont vu les grandes choses; ils ont vu que le progrès 
humain était de réaliser de plus en plus l'autonomie de 
la personne humaine et que cette réalisation, bien loin 
d'être le désordre, était l'ordre vrai, bien loin d'être 
l'anarchie, était l'harmonie (101). 

Gloire à eux, gloire immortelle à leur œuvre, ne fût-ce 
que parce qu'ils ont compris, comme ils l'ont fait, la li- 
berté et la solidarité et parce qu'ils ont aperçu le lien 
qui à la première rattache la seconde ! 

Alors, ne nous étonnons pas qu'ayant ainsi agrandi 
les horizons, confondu le droit de tous dans celui de 
chacun, le droit de chacun dans celui de tous, pénétrés 
jusqu'au fond de leur âme, ils arrivent immédiatement, 
omettant tout intermédiaire, à ce qui est le dernier terme 
de la sanction, à ce qui est le suprême recours, au droit 
et au devoir d'insurrection ! 

Mais, avant ce terme dernier, avant ce recours su- 
prême et extrême, Condorcet, avec toute la sérénité de 
sa haute raison , avait vu qu'il en devait exister un 
autre, et il avait formulé ces deux propositions qui, dans 
la Déclaration de 93, eussent dû précéder l'article 35 : 

« Les hommes réunis en société doivent avoir un moyen 
légal de résister à V oppression. » 

« Dans tout gouvernement libre, le mode de résistance 
aux différents actes d'oppression doit être réglé par la 
Constitution* » 



336 COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION, ETC. 

Gela était bien dit, et cela, je le répète, eût dû pren- 
dre rang dans l'œuvre des hommes de 93. 

Et puis, contre leur article 35 j'ai encore une autre 
critique à formuler : en même temps qu'il vient trop tôt 
d'un ou deux textes, il ne va pas assez loin; déclarer que, 
quand il n'y a plus d'autre moyen de résister à l'op- 
pression, quand l'évolution sociale selon la loi établie 
n'est plus possible, l'évolution selon la force au nom du 
Droit, la révolution, devient légitime, c'est bien, car il 
faut avant tout que l'avancement de l'homme vers la 
liberté s'accomplisse; c'est vrai, car cet avancement, au 
prix de n'importe quels sacrifices, est la loi de l'histoire 
(102); mais ce n'est pas seulement pour le peuple et 
pour chaque portion du peuple que l'insurrection de- 
vient le premier des devoirs, c'est pour l'individu, — 
pour l'individu premier foyer de toute flamme comme 
premier centre d'élaboration de toute pensée morale ! 

Comment l'individu s'en tirera-t-il seul? Je l'ignore; 
au besoin, il lui restera toujours la ressource de suc- 
comber ! 



ÉPILOGUE 



J'ai dédié ce livre à Jean-Jacques, parce que, avant que 
ma raison fût acquise à la vérité nouvelle, mon cœur 
en fut touché grâce à Jean-Jacques ; mais, si ma force 
eût égalé mon courage, c'est à l'esprit de tout le grand 
siècle et de toute la grande Révolution, que, sous une 
inspiration venue de lui, j'eusse élevé un monument! 

Le Dix-huitième siècle et la Révolution française, dans 
leur ensemble, déclarèrent la guerre à toutes les croyan- 
ces religieuses, et, comme eux, j'estime que c'est par 
l'abolition de la croyance religieuse qu'il faut commen- 
cer l'affranchissement de l'homme ; mais j'ajoute à leur 
pensée, et je dis que ce qu'il faut d'abord abolir, c'est 
la base, c'est l'idée d'un maître dérangeant, boulever- 
sant le monde à son gré (1) ! 

Le Dix-huitième siècle et la Révolution française, dans 
leur ensemble, proclamèrent que les peuples s'appar- 
tiennent (2), et, comme eux, je professe que les peu- 
ples ne sont la chose de personne; mais cela n'est 
qu'un commencement, ou plutôt ce n'est qu'une fin ; je 
pose la prémisse et je dis que chaque individu, dans 
chaque peuple, à son tour, de lui seul relève! 

22 



338 



ÉPILOGUE. 



Le Dix-huitième siècle a pressenti l'unité de la science ; 
il a pressenti qu'il n'y a pas la Matière, — et une 
science possible de la matière seule, — qu'il n'y a pas 
Y Esprit, — et une science possible de l'esprit seul , — 
mais qu'il y a la nature vivante, ici plus inerte, là 
plus active, — et une science possible de ce grand 
tout vivant, immense berceau, immense tombeau, for- 
midable laboratoire, toujours en mouvement, d'où 
tout sort et où tout rentre, où tout se transforme, de- 
puis la pierre, l'herbe et l'insecte, jusqu'à l'homme 
brillant de génie, qu'il soit Képler, Gœthe ou Voltaire, 
— jusqu'aux mondes remplaçant les mondes ! 

Or, ce que la science du Dix-huitième siècle, sur ce 
chef le plus haut de tous, avait prédit (3), la science 
contemporaine est en voie de le démontrer, et, si mon 
propre effort scientifique mérite un nom, c'est, à vrai 
dire, le plus beau qu'il ambitionne ; ce qui fut mon but 
constant, c'est la recherche du point d'union de toutes 
les sciences, ce qui fut l'âme de ma pensée et de mes 
écrits, c'est le désir de la synthèse universelle (4). 

En nous ramenant aux réalités, .ces vues excluent- 
elles la possibilité d'un idéal pour la gouverne de la 
vie de l'homme? Tout au contraire, elles en imposent 
impérieusement un. 

Mais celui-là n'a rien de mystique et de fictif, celui-là, 
il est puisé — aussi — aux entrailles de la nature (5), et 
c'est en étudiant la nature à fond, que nous arrivons à 
comprendre que le plus haut terme de l'être et de la 
vie, c'est de se sentir être et vivre, c'est de se rendre 
compte pourquoi l'on est, pourquoi l'on vit, c'est de se 
sentir maître de soi, de se sentir libre et responsable. 



ÉPILOGUE. 



339 



Atteindre au plus haut degré du droit, au plus haut 
degré du devoir, ou, en un mot, de la liberté, voilà l'idéal 
nouveau pour l'homme ! 

Et, par là aussi, se révèle un critérium nouveau de la 
valeur des individus et des peuples : 

Quiconque marche dans les voies de l'affranchisse- 
ment marche dans les voies de la science, de la vérité, 
de la vie, du bien. Quiconque s'oriente du côté de la ser- 
vitude se dévoue à l'ignorance, au mensonge, à la mort, 
au mal (6). Faites à votre guise, générations insensées, 
qui repoussez l'affranchissement et prétendez tourner 
le dos à la lumière ; l'homme n'a point atteint la limite 
qu'il ne franchira pas ! Il ira, il ira donc en avant ! 

Et en vain la nécessité l'attache-t-elle à la rive, l'espri 
intime qui est en lui, lui persuadera de se risquer sur 
la grande mer et de prendre son vol vers les espaces ! 



AVANT-PROPOS 

ÉCLAIRCISSEMENTS ET NOTES 



(1) Nul n'a fouillé l'histoire primitive de l'Humanité avec une 
érudition plus abondante et plus consciencieuse que E. B. Tylor; 
nul, non plus, n'a marqué ni mesuré avec un coup d'œil plus sûr 
les étapes du progrès de l'homme. Or, l'opinion de cet écrivain, 
si compétent en un tel ordre, est qu'il n'existe actuellement aucune 
race dont la condition représente l'état primitif de l'homme, et 
que, même les types actuels des sauvages, les plus grossiers et 
les plus féroces, nous donnent l'idée d'une Humanité de beau- 
coup supérieure encore à celle qui a existé à l'origine sur la terre 
(Voy. E. B. Tylor, Researches into the Early history of Manki7id, 
passim, et, d'une manière générale, tout le chapitre vu). 

Ce que les découvertes des ossements fossiles humains conti- 
nuent de nous révéler, confirme pleinement cette manière de 
voir* (Voy. Lyell, tr. Ghaper, Ancienneté de l'homme; Hamy, 
Précis de Paléontologie humaine, à la suite de l'ouvrage précé- 
dent; Lehon, VHômme fossile; Garl Vogt, Leçons sur V homme ; 
Louis Bùchner, V Homme selon la science, et tes Matériaux pour 
Vhistoire de V homme, revue fondée par Gabriel de Mortillet et 
dirigée aujourd'hui par Emile Gartailhac). 

* Observation qui m'a été communiquée par un de mes plus savants 
collègues de la Société d'anthropologie : L'infériorité de l'homme primi- 
tif est prouvée non-seulement par les fossiles humains, et par la hache de 
Saint-Acheul, inférieure même aux armes des Australiens, mais encore 
par les phénomènes de Vatavisme. Il n'est, en effet, aucun pays civilisé 
où ne l'on ne voie renaître quelques familles inférieures à tous les sau- 
vages actuels (A. Roujou). 



342 AVANT-PROPOS. 

Quant à la question de l'origine des sociétés, ce que nous pou- 
vons dès à présent entrevoir, c'est que l'homme dut commencer 
par vivre isolé, disputant son existence contre les forces de la na- 
ture et contre ses semblables; qu'il dut s'écouler des siècles avant 
qu'il arrivât à vivre même avec les siens et ci former une famille ; 
que de nouveaux siècles séparèrent la constitution de la famille 
de celle de la tribu, et qu'enfin la tribu à son tour ne se transforma 
que lentement en une société gouvernée (Comp. J.P. Lesley, Mari's 
Origin and Destiny; Henry Maine, tr.Courcelle-Seneuil, L'ancien 
droit; Bagehot, Lois scientifiques du développement des nations)' . 

(2) Les premières agrégations familiales ont reposé sur la force-, 
les premiers groupements par tribus, sur la force ; les premières 
sociétés gouvernées, aussi sur la force ! 

Force dominant le corps ou dominant l'esprit, car c'est tout un! 

Que, grâce à une étude intelligente, le droit des vieux âges 
prenne dans la science la place qu'il y doit occuper; qu'en même 
temps qu'il apparaîtra comme un des anneaux de la chaîne qui 
rattache aux temps actuels les siècles écoulés, il devienne une des 
bases de la reconstitution des âges primitifs, — et alors, à la lu- 
mière de cette paléontologie juridique, rien qu'en contemplant, 
par exemple, la violente et abominable famille romaine, il sera 
facile de comprendre ce qu'ont dû être les premières familles. 

Et les familles ont fait les tribus, et c'est de cette phase de la 
tribu qu'à l'époque où l'Histoire a cessé d'être une pure tradition 
transmise au foyer, qu'à celle où elle s'est faite Poésie, Homère 
a dit dans son Odyssée : 

Toîaiv o' oùV àyopal Bou^cpopot, ofore ôé^iareç* 

0£|J.tCTSU£t OS £-/.a<7T0Ç 

ITai'Ôtov r]o' àX6yu)v, oùV àXX^Xiov àXéyouaiv. 
« Ils n'ont point d'assemblées pour délibérer, point de lois ; mais 

* D'après mon ami. M. A. Houjou, il est probable qu'au moins plusieurs 
des tribus simiennes qui ont formé les espèces humaines vivaient déjà en 
société avant d'être vraiment humaines, c'est-à-dire avant d'avoir un lan- 
gage véritable. 

Ce fait fût-il démontré, il n'en résulterait pas d'ailleurs que l'état pri- 
mitif général des espèces humaines ait été l'état de société. 



ÉCLAIRCISSEMENTS ET NOTES. 343 

chacun donne la loi à ses enfants et à ses femmes, et ils n'ont point 
souci les uns des autres. » 

Quant aux sociétés gouvernées, quoiqu'on ne soit point encore 
parvenu à lever les voiles qui en cachent l'origine, je pense, avec 
Henry Maine, que l'étude des monuments juridiques est de nature 
à prouver que beaucoup ont dû commencer par des agrégations 
de tribus -, mais, à la différence de mon savant collègue de l'Uni- 
versité d'Oxford, je n'admets pas que les sociétés gouvernées se 
soient toutes formées de la même manière-, j'admets des origines 
diverses pour les sociétés gouvernées, et il ne me paraît pas dou- 
teux que souvent, par exemple, l'homme le plus vaillant ou le plus 
intelligent n'ait dû discipliner sous sa loi non pas des tribus, ni 
même des familles, mais des individus isolés. 

Et se bornât-on à admettre le point de vue des agrégations de 
tribus, que de combinaisons possibles encore ! Tantôt des tribus 
ont pu volontairement reconnaître un même chef-, tantôt, et ce 
qui est plus probable, une tribu a pu en conquérir d'autres, et le 
plus robuste soldat de la tribu conquérante a dû devenir le maître. 

L'antiquité moyenne, celle qui appartient à l'histoire, nous four- 
nit, d'ailleurs, des témoignages qu'il suffit d'interpréter et d'éclai- 
rer des lumières de l'anthropologie pour arriver à déchiffrer 
l'énigme du mode de formation des sociétés préhistoriques et des 
conditions dans lesquelles elles vécurent. Mais quelles qu'aient été 
les variétés des groupements sociaux, et accordât-on, comme il pa- 
raît exact de le faire, la plus large part aux agrégations de tribus , 
la conclusion qui s'impose est celle-ci : ISs sociétés de l'antiquité 
moyenne ont duré par l'effet de la tyrannie appuyée sur l'igno- 
rance et sur la superstition du plus grand nombre, tyrannie exis- 
tant dans le gouvernement comme dans le fond des institutions ; 
or, à combien plus forte raison cette affirmation n'est-elle pas 
vraie des sociétés préhistoriques? La liberté pour tous les hommes 
n'a jamais lui dans le monde, et l'idée même en est d'hier (Voy. 
Hérodote, Tr. Hist., tome I er , chap. xcvij et suiv., commence- 
ment de l'histoire des Mèdes et élévation de Xerxès au trône ; 
Grote, Histoire de la Grèce, t. II, chap. vi ; Mommsen, tr. Alexan- 
dre, Histoire romaine, t. I, p. 87. — Comp. Henry Maine, trad. 
Courcelle-Seneuil, ta Société primitive et V ancien Droit). 



344 AVANT-PROPOS, ETC. 

(3) Détruisez le système qui, dans notre Europe, au sein de la 
plupart des Etats, établit un vaste camp et arme la jeunesse du 
pays contre la liberté de tous les autres, ôtez les armées perma- 
nentes, et vous verrez ce que nos sociétés deviendront! 

Est-il faux par conséquent de prétendre que nous en sommes 
encore à la barbarie ? 



DISCOURS PRÉLIMINAIRE 

ÉCLAIRCISSEMENTS ET NOTES 



(1) Le monde se fait, se défait et se refait sans cesse ; la nature 
ou le quelque chose qui est sous les phénomènes a toujours 
existé, il a toujours été agissant et le sera toujours; toujours il a 
existé et il existera toujours en même quantité, toujours il a eu 
et il aura toujours même quantité de mouvement*, et c'est ce 
mouvement qui fait, défait et refait le monde, le "monde, une il- 
lusion : |j.a(a, disent fort bien les Grecs, en ce sens que chaque 
aspect du monde est plus qu'éphémère et qu'à l'instant même où 
il se produit, déjà il est en voie de changement! 

Mais le monde ou le mouvement qui le fait procèdent d'après 
des lois, et ce sont ces lois, dans leur ensemble, qui constituent 
l'ordre du monde. 

Des lois et un ordre du monde ! Qu'on en contemple le magni- 
fique spectacle dans Newton, nous révélant l'attraction mutuelle 
des sphères célestes; dans Laplace, nous faisant assister à la ge- 
nèse de l'univers et des globes qui le remplissent; dans Lavoi- 
sier, nous enseignant que rien ne se crée, rien ne se perd; dans 
Lamarck, retrouvant la généalogie de tous les organismes; 
dans Lyell, démontrant la perpétuité de l'évolution géologique, 
enfin dans Alexandre de Humboldt, déroulant sous nos yeux 
les tableaux du Cosmos entier! 

Et ces lois, cet ordre, ces hautes harmonies du monde, chaque 

* Voir le magnifique mémoire de Helmholtz sur la Conservation de la 
force. Paris, Victor Masson, 1859. 



346 DISCOURS PRÉLIMINAIRE. 

jour la science en est venue compléter l'esquisse. Ici, Fraunhofer, 
Kirchhoff, Janssen, Lockyer, Secchi essayent de pénétrer la struc- 
ture intime du soleil ainsi que les merveilles de son action sur la 
nature, et, grâce au spectroscope, ils explorent toutes les profon- 
deurs du ciel; là, une autre pléiade illustre, celle des Herschel, 
des Clausius, des Thompson, des Zeller, des Robert Mayer, des 
Helmholtz, fait apparaître que, dans notre système planétaire, 
c'est l'astre du jour qui est vraiment l'astre-roi, qu'il est le foyer 
de toute vie et que toutes les forces physiques ne sont qu'une 
émanation de ses rayons; d'autres encore, les Berzélius, les Gay- 
Lussac, les Dumas, les Liebig, les Laurent, les Williamson, les 
Gerhardt, les Dalton, les Chevreul, les Wiirtz, nous initient de 
plus en plus aux mystères des agrégations de la matière ; la 
grande conception des Leucippe et des Démocrite, la théorie des 
atomes, est retrouvée par l'expérience, et la connaissance des se- 
crets de la nature fait un pas nouveau et énorme*; enfin, grâce 
aux travaux de Woehler, de Chevreul, de Marcelin Berthelot et de 
Famitzin dans l'ordre de la science chimique, grâce à ceux de Schlei- 
den, de Schwann, B. Mirbel, de Huxley, de Darwin, de Virchow, 
de Claude Bernard et de Haeckel, dans l'ordre des sciences dites 
aujourd'hui biologiques, le pont a été jeté entre les êtres que 
notre ignorance, jointe à notre esprit d'analyse, oppose les uns 
aux autres sous le nom d'êtres organisés et d'êtres inorganisés. 

Et qui, en présence de ces résultats, ne ressentirait l'enthou- 
siasme d'un des savants contemporains les plus lettrés et les plus 
éloquents, qui ne serait tenté de s'écrier avec Tyndall : « Offertes 
à notre esprit sous leur véritable aspect, les découvertes et les 
généralisations de la science moderne constituent le plus sublime 
des poèmes qui se soit jamais déroulé devant l'esprit et l'imagi- 
nation de l'homme. Le physicien de nos jours est en contact avec 
un merveilleux qui ferait pâlir celui de Milton.... Les vagues 

* On ne s'attend certes pas à trouver ici l'exposé de la controverse re- 
lative à la théorie atomique ; mais, bien qu'aucun observateur n'ait en- 
core rencontré l'atome sous son microscope, j'estime, moi profane, n'en 
déplaise à MM. Berthelot et Frémy, que la théorie atomique doit être 
admise parce qu'elle est celle qui rend le plus rationnellement compte 
des faits. 



ÉCLAIRCISSEMENTS ET NOTES. 



347 



peuvent se changer en vides et les vides en vagues ; la grandeur 
peut être substituée au nombre et le nombre à la grandeur ; des 
astéroïdes peuvent s'agglomérer en soleils-, des soleils peuvent se 
résoudre en flores et en faunes ; les flores et les faunes peuvent 
se dissiper en gaz : la puissance en circulation est éternellement 
la même ; elle roule en flots d'harmonie à travers les âges, et 
toutes les énergies de la terre, toutes les manifestations de la vie, 
aussi bien que le déploiement des phénomènes, ne sont que des 
modulations ou des variations d'une même mélodie éternelle ! » 

Or, que ressort-il de toutes ces recherches et de toutes ces 
vues? conclurai-je à mon tour : c'est qu'en même temps qu'il y a 
des lois, un ordre, une harmonie du monde, il n'y a en réalité ni 
esprit ni matière, il y a une substance une, une substance que 
nous découvrons d'âge en âge, non-seulement dans ses manifes- 
tations, dans ses phénomènes, mais dans sa nature même, car 
il est impossible de séparer les manifestations et les phénomènes 
de la cause qui les produit*. 

Mais, arrière ces doctrines qui enseignent que le monde est 
mauvais, que la vie est mauvaise : le monde, nous avons vu ce 
qu'il est; quant à la vie, elle est la plus haute expression de 
l'être! Arrière le Bouddhisme athée et le Christianisme théiste, 
d'abord parce que ce sont des religions, mais aussi parce qu'ils 
méprisent l'un et l'autre le monde et la vie* arrière ces philoso- 
phas tout aussi vides et tout aussi dangereuses qui jettent, à leur 
tour, l'anathème au monde et à la vie ! Et, pour moi, un Scho- 
penhauer me paraît tout aussi fou qu'un Bouddha ou un Jésus, 
tels que leurs disciples les ont faits ! 

(2) Tout en citant ce motde Hegel, je suis loin d'entendre adhé- 
rer à la doctrine politique de ce puissant esprit, et cet ouvrage 
tout entier en est la négation la plus absolue. 

Je suis d'accord avec Hegel pour admettre que c'est par l'évo- 
lution graduelle de la vie inorganisée, puis de la vie organisée, 
que l'homme naît; j'estime aussi, comme lui, que l'individu ne 
peut atteindre le maximum de son développement que dans la so- 
ciété civile, dans l'État -, mais, bien loin de penser avec Jean-Jac- 

* V. la note suivante (3) où j'ai développé ce point. 



348 DISCOURS PRÉLIMINAIRE. 

ques et Hegel, que : « les bonnes institutions sociales sont celles 
qui savent le mieux dénaturer l'homme, lui ôter son existence 
absolue pour lui en donner une relative et transporter le moi 
dans 'l'unité commune, en sorte que chaque particulier ne soit 
plus sensible que dans le tout » (Jean-Jacques), ou Encore que : 
« l'État est la substance même de l'individu, qu'il est le but des 
individus en société » (Hegel); j'estime aussi abominables qu'ab- 
surdes les institutions dont parle Jean-Jacques, et, quant à 
Hegel, je prends le contrepied de sa proposition. L'État n'a pas 
une existence propre, l'État est un milieu, un milieu néces- 
saire à l'homme pour qu'il évolue selon les conditions de sa 
nature; mais l'État personnel est une abstraction ou une entité 
réalisée par un songe creux! 

L'enseignement que contient l'histoire, c'est le contraire de ce 
qu'ont affirmé Jean-Jacques et Hegel; l'histoire, c'est le récit du 
développement progressif de l'individu humain, de son libre droit 
sur lui-même, et, conçue dans sa généralité la plus haute, c'est 
aussi le récit des victoires toujours plus complètes que l'individu 
remporte sur la nature. 

Quant aux pauvretés que David-Frédéric Strauss a récemment 
écrites sur ce sujet, elles ne mériteraient même pas d'être men- 
tionnées si elles ne sortaient d'une plume qui, pour avoir fait 
amende, non pas honorable, mais pitoyable en politique, n'en 
conserve pas moins une juste renommée. 

Donc, David-Frédéric Strauss, reniant ses anciennes convic- 
tions républicaines et égalitaires, affirme, en son dernier livre 
{L'ancienne et la nouvelle foi), que: « l'histoire continuera d'être 
une bonne aristocrate, bien qu'animée de sentiments populaires, 
que les plus grands doivent se décider à diriger leurs regards vers 
ces formes élevées qui ont nom Bismarck et Moltke, ne les ver- 
raient-ils ainsi que jusqu'aux genoux, » et il termine en répétant 
un mot de Hegel, qui n'est que la paraphrase de celui que j'ai 
cité plus haut : « à la tète des faits historiques, les individus 
se tiennent comme des subjectivités provoquant la réalisation 
de la substance. » Or, notre vieil érudit Littré, si comtiste et 
si peu philosophe, qui a fait chez nous une préface au livre de 
Strauss, — naturellement pour la plus grande gloire de so^ 



ÉCLAIRCISSEMENTS ET NOTES. 349 

fétiche, — tout aussi naturellement, n'a pas trouvé le moindre 
blâme pour de telles paroles. 

Cependant, l'hégélianisme de Strauss, en histoire, a des adeptes, 
et un écrivain de valeur, Frédéric de Hellwald, a écrit tout un 
gros livre de philosophie de l'histoire où règne l'impassibilité 
d'un esprit qui nie obstinément tout idéal, qui ne croit ni au 
vrai, ni au beau, ni au bien, ni par conséquent aux principes, et 
qui n'a pas compris que si l'homme est entraîné dans le processus 
général du monde, il l'est à sa manière, avec son mouvement 
propre et avec ses destinées propres (V. Friedrich von Hellwald, 
Culturgeschichte in ihrer natùrlichen Entwickelung bis zut Ge- 
genwart, 2 e édit., Augsburg). 

D'un autre côté, en France, Renan, qui se croit un des 
princes de fa pensée contemporaine et qui a bien tort d'avoir 
cette idée de lui-même, Renan rêve un âge où un groupe d'hom- 
mes intellectuellement supérieurs aux autres, s'assujettira la 
foule en vertu d'un droit incontesté et foudroiera, au surplus, 
par des moyens scientifiques tous les téméraires qui tenteraient 
de lui faire violence. 

Et cet écrivain qui interprète si étrangement l'histoire et la 
nature a, d'ailleurs, aussi sa solution unitaire; il entrevoit dans 
les lointains brumeux de son cerveau un jour où l'univers 
devra servir aux perceptions, aux sensations, aux jouissances 
d'un seul être, et sera heureux de s'immoler pour le bonheur de 
cet être. (V. Dialogues et fragments philosophiques, p. 82, 125 
et suiv.) On ne discute pas de pareilles conceptions; tout ce que 
l'on peut dire, c'est qu'il existe dans Renan un hégélien, un 
comtiste, un sulpicien, un halluciné, et, dominant le tout, un 
homme infatué de lui-même *'. 

Nous parlerons plus loin du fantastique organisme social de 

* Or, c'est ce monsieur qui, appréciant l'immense rôle critique et phi- 
losophique de Voltaire, a écrit quelque part (Préface du livre de Kue- 
nen sur L'histoire critique de V Ancien Testament) que les polissonne- 
ries de Voltaire tiraient à peine à conséquence. 

Pour ma part, je souhaite à M. Renan d'être jamais le polisson que 
ut Voltaire. 

Cet homme a eu beau dire, jamais il n'est parvenu à sortir de la sacristie. 



350 



DISCOURS PRÉLIMINAIRE. 



Comte et de celui d'Herbert Spencer, un disciple hérétique qui 
n'a pas de peine à valoir beaucoup mieux que le maître, mais qui 
n'en est pas moins considérablement surfait. 

Vains songes et impuissantes clameurs ! La liberté de l'indi- 
vidu devient; la conscience individuelle se fait de plus en plus; 
chaque homme, de plus en plus, veut être le maître de lui-même, 
en face des autres et de la nature, et, pour chacun, cette volition 
a devant elle un champ, subjectivement indéfini ! 

(3) Par là, apparaît ce que doit être la philosophie : par son 
sujet, — un idéalisme ; par son objet, — un naturalisme. 

Je ne conçois ni l'esprit en lui-même, ni la matière en elle- 
même, je ne crois à aucun des deux en lui-même et jamais je ne 
prononce si bien des mots que lorsque je dis : esprit ou matière. 

Je crois à une substance unique qui m'est connue dans sa na- 
ture, car je la connais dans ses manifestations, et ses manifesta- 
tions étant données, sa nature suit nécessairement : mais, comme 
ses manifestations sont successives et que les hommes n'en ont 
jamais observé qu'un certain nombre, je ne connais sa nature que 
d'une manière relative ; mais cette connaissance me suffit pour 
que je puisse prévoir ses nouvelles manifestations, et pour cela 
il suflH que je fasse en moi la synthèse de celles que je connais 
déjà, c'est-à-dire que j'en découvre la loi*. 

J'appelle cette doctrine un naturalisme, car elle cherche à s'ap- 
procher de la nature le plus qu'elle peut, à en pénétrer le plus 
qu'elle peut les mystères intimes; contempler la nature sans 
voiles, la contempler dans toutes les merveilles, dans toutes les 

* Le mot matière, du sanscrit mâ, mesurer, indique une chose qui a 
une étendue, des dimensions, et qui peut être exprimée par un nombre. 
Or, l'aptitude à comprendre, à sentir., l'enthousiasme, l'amour, — l'intel- 
ligence et le cœur, — autrement que par métaphore, les mesurons-nous, 
les concevons-nous comme susceptibles d'être mesurés'? Qui me dira la 
mesure de la vie dans l'être le plus élevé ou dans le plus humble ? 

Sans doute, je m'intitule moi-même matérialiste, et je le suis en ce sens 
que je ne conçois pas l'intelligence et le cœur, la vie ; comme pouvant être 
à part de ce qui a une étendue, de ce qui est matière. 

J'admets, du reste, qu'il n'y a pas de matière sans un principe de vie, 
sans esprit, et l'observation confirme ma double idée. 

Quant à ce que nous cherchons, la science de la substance complète, 
notre lot est de la désirer toujours et de ne la posséder jamais. 



ÉCLAIRCISSEMENTS ET NOTES. 351 

splendeurs, dans toute la poésie de ses réalités, voilà l'objectif 
de cette doctrine. 

Mais, en même temps, elle est un idéalisme; elle ne peut ne pas 
en être un, car mon individualité ne .saurait s'abstraire d'elle- 
mêm£, et mes conceptions ne sont mes conceptions que parce 
que mon individualité a posé sur elles son empreinte. 

Qu'est-ce que j'observe? Une pluralité de choses-, qu'est-ce que 
je constate? Des lois, de purs rapports; mais les choses que j'ob- 
serve ne se tiennent pas, les lois que je constate ne vivent pas, 
et le monde, lui, se tient et le monde vit*. 

Les choses et. la loi connues — comme je puis arriver à les 
connaître**,— je me fais une certaine idée propre de la synthèse et 
delà vie du monde; je vois le monde à travers un prisme que j'ap- 
pelle mon esprit, ne sachant quel autre nom lui donner, et qui est 
la partie la plus haute et aussi la plus personnelle de moi-même. 

Cette doctrine est scientifique, car elle a des bases rationnelles 
et démontrables; elle est morale, car de cette conception que 
j'ai du monde , ressort pour moi une règle de vie; je dirai même 
qu'elle est éminemment morale, car elle me porte à m'élever le 
plus possible au-dessus de moi-même, à vouloir le plus plein dé- 
veloppement possible de mon individualité, et, le voulant pour 
moi, à le vouloir aussi pour les autres. 

Passons mainfèsnant à la question de la méthode. 

Y a-t-il une méthode générale des sciences, c'est-à-dire y a-t-il 
un fond de moyens communs qui puissent permettre d'approcher 
de la vérité dans toutes les sciences ? 

Et d'abord, en se plaçant au point de vue le plus général pos- 
sible, y a-t-il des sciences ? Y a-t-il autre chose que la science ? 

Je dis qu'il n'y a qu'une science, la science des choses, la science 
des êtres, la science de l'être et de la vie, embrassant tout, depuis 

* Quand Mill dit (Système de logique déduclive et induclive, trad. L. 
Peisse) que tout l'effort de notre science sera d'ajouter des faits l'un à 
l'autre, ou de lier un fait à un fait, Mill ne voit pas le sommet du pro- 
blème et se condamne à rester à mi-côte. 

« Vous allez me dire que mon philosophe s'est coupé les ailes pour for- 
tifier les jambes. Certainement, et il a bien fait. » (Taine.) — Je prétends, 
au contraire, qu'il a mal fait. 

** D'une façon à la fois subjective et objective. 



352 DISCOURS PRÉLIMINAIRE. 

l'algue et l'atome, jusqu'à l'homme, ce roi prétendu, ce frère réel 
de l'algue, et ce fils réel de l'atome. 

Il y a la science de la nature, qu'esprits impuissants que nous 
sommes, nous divisons en sections, faute d'être capables de l'em- 
brasser dans son ensemble. 

0 la grande et la belle science! Tout comprendre, comme disait 
Faust* ; mais, hélas, nous ne faisons que l'entrevoir, et comme 
à Faust, plus nous nous sentons pénétrés de l'inanité de ce que 
nous savons en comparaison de ce qu'il y a à savoir, plus cela 
nous consume le cœur : 

« Und sehe, dass voir nîchts wisscn konnen! 
Dass will mir schier das Herz verbrennen. » 

Toujours est-il que s'il n'y a qu'une science, et il n'y en a 
qu'une, il n'y a que celle du Cosmos, il ne peut y avoir aussi pour 
le procédé fondamental qu'une méthode; seulement, si l'on veut 
la trouver, il faut s'élever assez haut pour que les différences 
s'effacent entre les différentes divisions que nous faisons de la 
science ; puis, sous la méthode générale, viendront se classer les 
méthodes particulières, comme, dans la science du tout, vien- 
dront se ranger les sciences particulières. 

Mais, avant que je pousse plus avant, je pressens l'objection 
et j'y veux répondre. m 

Je sais que Ton me dira que j'oublie une science, réfractaire celle- 
là à ma dialectique, une science où, d'un premier bond, l'esprit 
humain va droit à Y absolu, la science mathématique. 

La mathématique, la science d'une abstraction, la science de 
ce qui n'est pas, qui donc le premier a proféré cette énorme sot- 
tise que c'était la science de V absolu? 

La mathématique, n'en déplaise à Pythagore et à ses disciples, 
n'est qu'une science subordonnée, ce n'est qu'un côté de toutes 
les sciences; la mathématique est dans tout, mais précisément 
parce qu'elle est dans tout, elle n'est qu'une partie, et infime 
d'ailleurs, de tout. 

La mathématique nous donne le nombre en tout, elle nous le 
donne avec une certitude absolue ; mais il faut d'abord que les 

* Il disait aussi : tout sentir, « ailes ergreifen, ailes empfinden ». 



ÉCLAIRCISSEMENTS ET NOTES. 



353 



sbiences de la nature, de l'être, de la vie, lui fournissent ses 
matériaux. 

Et ce qui lui échappe, c'est le plus haut, c'est la mesure du cœur 
et de l'esprit, c'est la mesure de la vie dans ce qu'elle a de plus 
puissant et de plus intime*. 

Qu'on n'oppose donc pas la mathématique autrement que pour 
dire qu'il y a un côté dans les choses pour lequel nous arrivons 
à l'absolu, qu'il y a une qualité des choses que nous concevons ab- 
solument; mais cela est loin de nous donner la connaissance des 
choses dans leur totalité, et c'est cette connaissance dans la tota- 
lité qui est le but propre des sciences ou de la science. 

Que sera donc finalement la méthode scientifique? 

Pour répondre, il n'y a qu'à se reporter à ce qu'est la science 
dans sa généralité la plus haute, à la philosophie. 

La méthode, qu'elle s'applique aux sciences dites philosophi- 
ques, dites historiques, ou plus spécialement nommées sciences 
de la nature, ne concerne, en définitive, que la science de la na- 
ture. Or, la nature ne peut être connue que par l'observation : 
donc, toute méthode est, à son point de départ, non pas pure- 
ment, mais essentiellement objective. 

Je dis non pas pwremm£, parce que l'observation elle-même dé- 
pend de la direction et des qualités de l'esprit de l'observateur; la 

* Le célèbre Fechner, s'appuyant sur les travaux du physicien Weber, 
a essayé de formuler une loi mathématique de la sensation, et il a écrit : 
« La sensation croît suivant le logarithme de l'excitation. » {Éléments de 
psijchophysique, 1860.) Mais que subsiste-t-il de la loi de Fechner après 
la réfutation qu'en a présentée le professeur Evald Hering (séance de 
l'Académie de Vienne du 9 décembre 1875), et celle que Hering propose 
à son tour a-t-elle une base plus solide ? (V. la défense de la loi de Fech- 
ner par le professeur J. Delbœuf, Revue philosophique, publiée chez Ger- 
mer-Baillière, par Ch. Ribot, n° 3, II e année. — Ajouter l'ouvrage du 
même professeur J. Delbœuf, La Psychologie comme science naturelle.) 

Un mathématicien anglais, l'illustre Sylvester, est allé plus loin encore 
que Fechner, et il a bravement annoncé que : « même l'imaginaire et 
l'inconcevable seraient soumis avant peu à la domination des mathéma- 
tiques. » (V. le professeur G. Tait, Philosophie naturelle, caractères d'une 
véritable science, Revue scientifique, tome VII, l ,e série.) 

Tout beau, Sylvester ! commencez par y soumettre la pensée ; la vôtre, 
en cette circonstance, vaut un peu plus que zéro ; tâchez de nous dire de 
combien ! 



23 



354 



DISCOURS PRÉLIMINAIRE. 



contemplation de l'objectivité pure n'est pas possible de la pari 
d'un être qui n'a pas une intelligence adéquate aux choses. 

Cependant, il est vrai d'affirmer que, dans son fondement, la 
méthode scientifique est d'observation et d'objectivité, et c'est, 
dans cet ordre, l'idée la plus féconde qu'aura conçue notre siècle. 

Mais, la base posée, c'est le côté subjectif qui reprend le dessus. 

La généralisation, l'induction appartient a la subjectivité, car 
l'induction suppose un certain triage et une certaine interprétation 
des faits observés, et, tant vaut l'esprit de celui qui en est l'auteur, 
tant vaut l'induction elle-même. 

Ce n'est pas tout: à côté de l'induction qui n'est, en réalité, 
qu'une sorte d'hypothèse, mais une hypothèse confirmée par un 
plus ou moins grand nombre de faits, il y a une autre vue qui, un 
phénomène étant donné, suppose une cause de nature à expliquer 
ce phénomène, sauf ensuite à ce que les observations qui seront 
faites confirment cette cause ou l'excluent*. 

Je vais plus loin; j'admets fort bien que l'on puisse, sans sortir 
de la voie scientifique, imaginer une hypothèse qu'aucun fait, même 
isolé, n'a encore justifiée, lorsqu'elle est en harmonie avec les don- 
nées générales delà science. Et, pour rendre ma pensée sensible, 
j'estime les évolutionnistes autorisés à réputer la génération 
spontanée possible, bien que les expériences faites à ce sujet 
jusqu'à ce jour n'aient produit nul résultat décisif. Mais, pour 
les hypothèses de cette dernière sorte, il est évident qu'elles 
n'ont pas un droit de cité d'une durée indéfinie, et qu'il est 
nécessaire que l'expérience vienne quelque jour les confirmer. 

* Remarquons, en passant, que ce qu'on nomme le hasard ne corres- 
pond qu'à une idée subjective; il n'y a pas de hasard, il y a des lois qui 
gouvernent le monde : seulement la rencontre de ces lois forme parfois 
une telle complexité de causes, qu'alors nous ne parvenons pas à discer- 
ner toutes celles qui ont concouru à produire un phénomène, et c'esl 
dans ce cas que notre impuissance et notre ignorance disent qu'il y a 
du hasard. 

Prenez l'homme illettré, il y a beaucoup plus de hasard pour lui que 
pour le lettré. 

Un esprit plein de bienveillance et très-ouvert, quoiqu'il demeure en- 
gagé dans les liens du vieux spiritualisme de l'école, M. Paul Janet. a 
écrit sur ce point, j'ai grand regret de le constater, des lignes fort obscu- 
res et fort peu philosophiques. (V. son livre des Causes finales.) 



ÉCLAIRCISSEMENTS ET NOTES. 355 

En somme, la méthode scientifique, à mes yeux, est à la fois 
objective et subjective, comme elle est à la fois analytique et syn- 
thétique, à posteriori et à priori, et la part à faire à chacun des 
deux points de vue ne peut être strictement séparée et déterminée, 
car, aussitôt que nous regardons ia nature ou le non-moi, le moi 
projette sa lumière ou son ombre sur elle; notre idée propre nous 
dévoile ou nous voile les magnificences des choses, et tout au plus 
pouvons-nous arriver à rectifier et à corriger notre impression 
personnelle par celle que les autres ont ressentie. 

Quoique le premier fait, dans l'ordre généalogique, soit celui 
de la nature extérieure ou du non-moi se posant devant le moi, 
il est donc tout aussi chimérique de prétendre découvrir le monde 
par l'observation pure que par la logique pure. 

L'esprit de l'homme a deux forces pour arri ver à la connaissance 
des choses; c'est le vouer, en dehors de son infirmité de nature, 
à une claudication inévitable, que de le priver systématiquement 
de l'une d'elles. 

(k) ïl est évident que, dans la formule méthode inductive ^ob- 
servation de la nature, je prends le mot observation dans le sens 
le plus général qu'il comporte, et je crois, en effet, ce sens assez 
compréhensif pour qu'il puisse renfermer tous les procédés pro- 
pres à conduire à la connaissance de l'objet unique de toute 
recherche scientifique, je veux dire la nature. 

Quoi que nous fassions, au point de vue objectif, c'est dans une 
observation, ou, si l'on veut, dans une constatation, ce qui n'est 
pas différent, que notre recherche se résout. Quand Claude Ber- 
nard, Marcelin Berthelot ou Camille Dareste* emploient ce qu'ils 
nomment la méthode expérimentale active, et disent qu' « ils de- 
viennent ainsi des inventeurs de phénomènes », ou encore que 
« la branche de la science qu'ils cultivent crée son objet », 

V. Claude Bernard, Introduction à V étude de la médecine expéri- 
mentale, chap. i. Paris, J. B. Baillière et fils, 1865; Marcelin Berthelot, 
la Synthèse chimique, conclusion générale, m, Bibliothèque scientifique 
internationale ; Camille Dareste, Introduction de ses très-remarquables et 
très-intéressantes Recherches sur la production artificielle des mons- 
truosités, Paris, C. Reinwald, 1876. V. aussi Chevreul, De la méthode à 
posteriori expérimentale et de la généralité de ses applications^ Paris, 
Dunod, 1870. 



356 DISCOURS PRÉLIMINAIRE, 

certes, cette parole est exacte, mais elle n'est que d'une exac- 
titude secondaire, et il n'en faut pas moins conclure, avec Claude 
Bernard, que « l'expérience n'est qu'une observation provoquée », 
ou, plus nettement encore, qu'elle n'est qu'un mode nouveau 
d'observation. 

Du resie, on le conçoit, ce n'est point à la méthode expérimen- 
tale, entendue comme le font les hommes éminents que je viens de 
citer, et restreinte, au surplus, à un certain nombre de sciences, 
que s'adresse ma censure; je n'en veux qu'à cette méthode ex- 
périmentale préconisée, même en politique, par les disciples, 
plus ou moins orthodoxes, de ce savantasse qui eut nom Auguste 
Comte, et qui, grâce aux vulgarisations d'un érudit sans origi- 
nalité et sans vigueur, et d'ailleurs aussi dénué du sens philoso- 
phique que son maître, a acquis, en nos temps d'énervement, 
une sorte de renom ! 

Il est bien vrai que, dans le lourd amas de dissertations confuses, 
diffuses, pédantesques et banales, que leur auteur a décorées du 
nom de Cours de philosophie positive, M. Comte juge bon d'appeler 
son empirisme en politique (en sociologie selon son langage) du 
nom de méthode comparative ou historique; il est vrai, en outre, 
qu'il définit cette méthode : « un moyen de faire connaître l'in- 
fluence nécessaire des diverses générations humaines sur les gé- 
nérations suivantes, qui, graduellement accumulée (l'influence, 
sans doute) d'une manière continue finit bientôt par constituer la 
considération prépondérante de l'étude directe du développement 
social. » Cette considération prépondérante, c'est, j'imagine, l'idée 
que M. Comte dégage de l'histoire, c'est sa philosophie de l'his- 
toire; mais cette philosophie ne l'a conduit qu'à admettre la per- 
pétuité du sacerdoce, la perpétuité du patriciat, la perpétuité du 
prolétariat, la perpétuité, en un mot, de toutes les dominations, 
ainsi que de toutes les sujétions que la conscience nouvelle du 
genre humain repousse. Et, comme si ce n'était pas assez d'aber- 
rations, M. Comte enseigne que l'Humanité est un organisme et 
que la vie individuelle tend à s'y absorber de plus en plus dans 
la vie sociale et générale ! (V. passim le tome IV du Cours de 
philosophie positive.) 

11 est vrai cependant aussi que M. Comte, abordant ensuite 



ÉCLAIRCISSEMENTS ET NOTES. 357 

dans un ouvrage spécial la matière de la politique, n'a su trou- 
ver rien de mieux que de mettre de côté son observation positive; 
malheureusement ses procédés subjectifs valent ses procédés ob- 
jectifs-, cet esprit était trop foncièrement illibéral, rétrograde et 
borné pour que la raison fît aucun gain à ses changements de front. 

Observateur terre à terre ou illuminé, tel est en tout M. Comte. 

(5) Que le Comtisme soit issu historiquement du Saint-Simo- 
nisme, et que, pour la plus grande part, il en procède même 
subjectivement, M. Comte tressaillît-il de ce jugement dans sa 
tombe, ce point est incontestable pour tous ceux qui connaissent 
un peu l'histoire des théories formulées en ce siècle. 

Le surplus du Comtisme se compose de quelques vérités philo- 
sophiques qui pouvaient être neuves, il y a deux ou trois cents 
ans, et qui ne sont plus aujourd'hui que des banalités, puis d'une 
série de rêves et de divagations mystiques, l'œuvre bien person- 
nelle cette fois de M. Comte, et qui fait que les positivistes purs 
n'ont rien à envier de ce côté aux croyants purs des différents 
fétichismes religieux entre lesquels se partagent les habitants de 
ce menu globe. 

Quant aux caractères du Comtisme, en philosophie, il est l'éli- 
mination de tout idéal et de toute idée, ou, ce qui revient au 
même, la négation de toute philosophie, de toute métaphysique, 
disait Comte; en politique, c'est un ensemble des élucubrations 
les plus réellement réactionnaires qui furent jamais, opposé en 
tout aux meilleures aspirations morales de ce siècle, ayant pour 
objectif avoué comme pour conclusion logique, répéterai-je, le 
rétablissement des régimes les plus radicalement ruinés dans la 
conscience de nos générations, d'une sorte de monarchie dédou- 
blée de Philippe II, dictature spirituelle d'un côté, dictature 
temporelle de l'autre , amplifiant même les monstruosités de 
ces régimes, même celles de la papauté de Grégoire VII, de la 
monarchie de Philippe II et des doctrines de De Maistre ; car, 
pour M. Comte, le cerveau de l'Humanité doit être tout entier 
localisé dans un certain nombre d'hommes qui seront chargés de 
fabriquer les idées pour les autres-, et, quant aux autres, on li- 
vrera aux flammes, sinon leurs personnes, du moins leurs livres. 

Les premiers brûlés seront sans contredit ceux de Huxley, qui 



358 DISCOURS PRÉLIMINAIRE. 

s'est permis de réfuter la fameuse loi des trois états historiques 
et la classification des sciences, deux emprunts faits par Comte, 
l'un au docteur Burdin, l'autre à Saint-Simon, mais dont il s'est 
toujours approprié le bénéfice ; ensuite, viendront les livres de 
Mill qui, après avoir, chose bien étonnante de la part d'un esprit 
de sa valeur, professé les principes essentiels du positivisme, a 
résisté d'abord à l'anathème de Comte contre l'économie politique 
et a fini, dans' une polémique avec M. Littré, par détruire les 
bases principales du Comtisme; enfin, j'affirme à M. G. Lewes, 
plus fidèle en apparence, mais qui, dans des pages hors ligne, vient 
de faire acte d'adhésion à la métaphysique et d'écrire en maître 
sur la méthode, que ses livres n'échapperont pas à l'auto-da-fé *. 

En somme, Schopenhauer, Renan, Comte, voilà un beau ter- 
naire; mais Schopenhauer savait un peu penser, Renan sait 
écrire; quant à l'infortuné Comte, il fut, des trois, le moins bien 
partagé, car de penser, il ne soupçonna jamais ce que c'est, et 
d'écrire, il s'en douta moins encore ! ** 

(6) Ce mot est-il d'Augustin, comme je le crois, ou serait-il 
d'un autre Père de l'Église, qui alors ne pourrait être que 
Tertullien? Quoique le point soit d'une médiocre importance, 
j'ai ouvert, à ce sujet, une sorte d'enquête auprès des hommes 
les plus autorisés, et, comme je n'ai pu arriver à éclaircir le cas 
à mes yeux, je m'en suis rapporté à mes propres souvenirs qui 
me persuadent que j'ai lu autrefois cette affirmation textuelle 
dans la Cité de Dieu. 

Tertullien, de son côté, a du reste enchéri sur la parole d'Au- 
gustin à propos de la mort et de la résurrection du Christ fils de 
Dieu : « Prorsus credibile est, quia ineptum est. Et sepultus re- 
surrexit; certum est quia impossibile est. » (Tertull. De Carne 
Christi, cap. v.) 

* G. Lewes, écrivain et penseur des plus distingués, dont les ouvrages 
réclament un traducteur, a associé sa vie à la femme, illustre sous le 
pseudonyme de Georges Elliot, dans laquelle V Angleterre salue à juste 
titre l'un des romanciers et des moralistes les plus considérables de ce 
temps. 

** Que de disciples prétendus de Comte qui n'en ont même jamais lu 
dix pages ! Le fait est qu'il faut une rare dose de patience, pour tenter de 
tirer ce fatras au clair ! 



ÉCLAIRCISSEMENTS ET NOTES. 359 
Mais, ce qui vaut la peine d'être remarqué, c'est qu'en même 
temps que, dans son tout éclectique Dictionnaire des Sciences 
philosophiques, M. Franck décharge Augustin de la responsabi- 
lité de ce mot fameux et la reporte sans hésiter sur Tertullien, 
un de nos plus fougueux prélats, l'évêque Freppel, et un Révé- 
rend Père jésuite dont le nom m'échappe, s'évertuent aussi à ré- % 
pudier ce même mot pour Augustin , et à le mettre au compte 
de Tertullien. 

Touchant accord de la philosophie bâtarde et de la foi bâtarde ! 

Mais qu'importe, au surplus, que l'auteur du mot en question 
soit celui-ci ou celui-là? Qu'importerait même que ce mot fût 
apocryphe, si l'Église ne renie pas la doctrine qui en est le 
fond? 

Et elle ne la renie pas, bien s'en faut-, écoutons Bergier, con- 
trôlé par deux évêques, et tous les deux cardinaux, s'il vous plaît, 
Messeigneurs Gousset et Donnet : f 

« Les anciens philosophes étaient plus modestes et de meil- 
leure foi que les modernes, écrit avec une rare amabilité Ber- 
gier- ils reconnaissaient la nécessité d'une révélation surnatu- 
relle pour connaître la Divinité et pour savoir quel culte il faut 
lui rendre. Si ce sentiment n'avait pas été celui de tous les peu- 
ples, ils n'auraient pas ajouté foi si aisément à ceux qui se sont 
donnés pour inspirés. Il est, d'ailleurs, démontré par le fait 
que, faute de ce secours surnaturel, les philosophes se sont 
égarés, en fait de religion, aussi grossièrement que le vulgaire. » 

Or, ce sont les plus modérés des théologiens qui tiennent ce 
langage. 

(7) On se rappelle les beaux vers de Lucrèce si admirablement 
traduits par André Lefèvre : 

« Mais, quand j'ignorerais quel est le fonds réel 

Des choses, l'aspect seul de la terre et du ciel, 

Tout m'instruirait assez que ce monde où nous sommes 

N'est pas un don sacré que les dieux font aux hommes. 

Non. L'ouvrage suffît à nier ses auteurs. 

Parmi tout ce qu'au loin couronnent les hauteurs 

Ondoyantes des cieux, que de rocs, de montagnes, 

Que d'immenses marais dévorent les campagnes! 



360 DISCOURS PRÉLIMINAIRE. 

Ajoute les forêts et leurs monstres, les mers 
Qui, d'un rivage à l'autre, étendent leurs déserts, 
Et ces frimas sans fin, ces chaleurs meurtrières 
Qui prennent aux mortels deux zones presque entières. 
Le reste languirait de ronces obstrué, 
La Nature eût vaincu, si l'homme, habitué 
A gémir sur l'outil qui du sol fend l'écorce, 
A la fatalité n'eût opposé sa force ! 
Quelle moisson vers l'air eût frayé son chemin, 
Si le robuste soc, ouvrant sous notre main 
La glèbe retournée à noire œuvre asservie, 
N'eût fécondé la terre en luttant pour la vie? 
Enfin, cette moisson, ce prix de nos sueurs, 
Elle couvre le sol de verdure et de fleurs . 
Un excès de soleil, et la voilà brûlée! 
Puis c'est la brusque averse ou l'inique gelée, 
I C'est le fouet de la trombe et les fléaux de l'air. 
Et les monstres? D'où vient que la terre et la mer, 
Contre l'homme faisant assaut de perfidies, 
Les prQpagent ainsi? Pourquoi ces maladies 
Que, chacune à son tour, les saisons vont traînant? 
Pourquoi l'aveugle mort sur tout âge planant ? 

Pareil au naufragé vomi du sein de l'onde, 

L'enfant, quand la Nature à%x rivages du monde 

Le dépose, arraché d'un ventre endolori, 

Gît sur la nature, nu, sans armes, sans abri, 

Sans parole, et du seuil de cette vie obscure, 

Par un vagissement lugubre il inaugure 

Le long cercle de maux que lui promet le sort. » 

(Lucrèce, De la nature des choses, traduction en vers français, 
par André Lefèvre, livre V, vers 211 et suiv. Paris, Sandoz et 
Fischbacher, 1876.) 

Je ne résiste pas non plus au désir de citer ici le fragment 
d'une œuvre écrite au temps de la guerre franco-allemande, et où 
l'auteur, une femme, a atteint, d'un seul bond, les plus hautes 
cimes : 

Aux applaudissements de la plèbe romaine 
» Quand le cirque, jadis, se remplissait de sang, 
Au-dessus des horreurs de la douleur humaine, 



ÉCLAIRCISSEMENTS ET NOTES. 



361 



Le regard découvrait un César tout-puissant. 

Il était là, trônant dans sa grandeur sereine, 

Tout entier au plaisir de regarder souffrir; 

Et le gladiateur, en marchant vers l'arène, 

Savait qui saluer quand il allait mourir. 

Nous, qui salûrons-nous? A nos luttes brutales, 

Qui donc préside, armé d'un sinistre pouvoir? 

Ah! seules, si des lois aveugles et fatales 

Au carnage éternel nous livraient sans nous voir, 

D'un geste résigné nous salûrions nos reines. 

Enfermé dans un cirque impossible à franchir, 

L'on pourrait néanmoins, devant ces souveraines, 

Tout roseau que l'on est, s'incliner sans fléchir. 

Oui, mais si c'est un Dieu, maître et tyran suprême, 

Qui nous contemple ainsi nous entre-déchirer : 

Ce n'est plus un salut, non, c'est un anathème 

Que nous lui lancerons avant que d'expirer. 

Comment? ne disposer de la Force infinie 

Que pour se procurer des spectacles navrants; 

Imposer le massacre, infliger l'agonie, 

Ne vouloir sous ses yeux que morts et que mourants ! 

Devant ce spectateur de nos douleurs extrêmes 

Notre indignation vaincra toute terreur; 

Nous entrecouperons nos râles de blasphèmes, 

Non sans désir secret d'exciter sa fureur. 

Qui sait? nous trouverons peut-être quelque injure ; 

Qui l'irrite à ce point que, d'un bras forcené, 

Il arrache des cieux notre planète obscure, 

Et brise en mille éclats ce globe infortuné. 

Nôtre audace du moins vous sauverait de naître, 

Vous qui dormez encore au fond de l'avenir, 

Et nous triompherions d'avoir, en cessant d'être, 

Avec l'Humanité forcé Dieu d'en finir. 

Oh! quelle immense joie, après tant de souffrance! 

A travers les débris, par-dessus les charniers, 

Pouvoir enfin jeter ce cri de délivrance : 

Plus d'hommes sous le ciel, nous sommes les derniers ! 

(L. Ackermann, Pascal, IV, Dernier mot, dans le volume pu- 
blié sous le titre de Poésies, Premières poésies, Poèmes philoso- 
phiques, 4 e édit. Paris, A. Lemerre, 1877.) 



362 DISCOURS PRELIMINAIRE. 

Poésie empreinte du sceau de génie et qui n'a pas le renom 
dont elle est digne. 

(8) Et j'ose affirmer qu'elle ne le sera jamais. 

C'est dans cet ordre d'idées que se plaçait Garl Vogt, à la fois 
homme de beaucoup d'esprit et grand naturaliste, quand il a 
écrit : « Dieu est une borne mobile placée à la limite extrême du 
savoir humain, et cette borne, qui est surmontée d'un grand X, 
recule incessamment devant les progrès de la science humaine. » 

Donc, d'après Vogt, et je partage entièrement son avis, le ré- 
sultat de l'investigation scientifique sera, non de démontrer Dieu, 
mais au contraire d'en abolir l'idée de plus en plus. 

(9) Il n'y a pas d'absolu perceptible pour nous ; il n'y a, à cet 
égard, que l'illusion de notre esprit prenant pour l'absolu le plus 
haut terme du relatif qu'il a conçu. Ce plus haut terme, je l'ap- 
pelle pour ma part du nom d'absolu; mais ce n'est là qu'une ma- 
nière de dire; c'est un absolu subjectif que celui que je conçois : 
donc, ce n'est qu'un relatif. 

Cependant, de ce que nous ne percevons les choses que par notre 
esprit, qui a ses limites, de même que nous ne les voyons que 
par nos yeux, organe également borné, il n'y a nul lieu d'en con- 
clure que nous ne les connaissons pas, dans une certaine mesure, 
telles qu'elles sont. La séparation du mode et de la substance, du 
phénomène et du noumène, comme s'exprime Kant, n'existe pas, 
et, en tant que ce puissant esprit a affirmé une telle séparation et 
prétendu qu'il n'y a pas de pont possible entre l'objectif et le 
subjectif, il a commis une lourde erreur qui a entraîné celle 
d'une foule d'esprits distingués *. 

Pour réfuter le criticisme de Kant qui n'est fondé que sur un 
abus de l'abstraction, je n'invoquerai pas le témoignage univer- 
sel des hommes sur. certaines impressions de nos sens et de notre 
esprit, car rien ne prouve que l'Humanité tout entière n'ait 
point, pour l'esprit et pour le corps, un certain genre d'infirmité; 
j'aborderai la difficulté directement. 

Je prétends que notre idée des choses est non pas un faux 
tableau, mais un tableau rempli d'ombres, mais une conception 



* C'est ce que j'ai déjà exprimé d'une mitre manière, suprà, note 3. 



ÉCLAIRCISSEMENTS ET NOTES. 



363 



ou une vision approximative, des choses. En effet, si notre idée 
est subjective, elle est aussi objective, et, qu'on me passe la 
comparaison, si le petit bout de la lorgnette est de notre côté, 
le gros bout est de l'autre ; sans doute l'esprit de chacun de 
nous réfléchit les choses d'après son aptitude propre, mais ce 
sont les choses qu'il réfléchit. 

Kant n'a pas ébranlé le principe de la certitude autant qu'on * 
l'a dit et qu'il l'a cru lui-même ; ce qu'il a tout simplement 
démontré, c'est que nous n'atteignons pas l'absolu. Quant au 
pont à jeter entre le subjectif et l'objectif, il est tout jeté et il ne 
peut pas ne pas l'être. 

(10) En citant dans les pages qui précèdent les noms de quel- 
ques-uns des hommes qui ont contribué le plus récemment à 
dévoiler les lois du Cosmos et à éclairer la généalogie de 
l'homme, je suis loin d'avoir nommé tous ceux qui méritent de 
figurer dans cette liste glorieuse ; je n'ai nommé ni cet homme 
si plein de savoir et d'abnégation, Russel Wallace, le rival de 
Darwin; ni Reggius, le créateur de la crâniologie ; ni de Mortillet 
et Broca, les fondateurs de l'anthropologie en France; ni Rei- 
chenbach d'Altona, qui, un des premiers, a osé proclamer l'ori- 
gine animale de l'homme, ni Gegenbaur qui, dans son Anatomie 
comparée, a fourni la démonstration de ce point capital, ni Mar- 
tins de Montpellier, le traducteur de la Métamorphose des Plantes 
du grand Goethe et l'un des plus anciens et des plus intelligents 
adeptes de la doctrine de la transformation des espèces, ni le 
zoologiste Cari Ernst Baër qui, il y a plus de quarante ans déjà, 
témoignait que l'évolution est la loi fondamentale de la nature, 
ni le géologue Léopold de Buch, ni les botanistes Hooker et Un- 
ger, qui ont conquis un nouveau territoire à la loi de l'évolu- 
tion et nous l'ont montrée régissant le règne végétal aussi 
bien que le règne animal ; ni Leuvenhœck et Malpighi, les créa- 
teurs de l'histologie, cette science si grave qui étudie la con- 
stitution intime des êtres; ni Carpenter, illustre par ses beaux 
travaux sur les localisations cérébrales; ni Brown Séquard, ni 
Vulpian, ni Gharcot que leurs recherches sur le système nerveux 
ont placés <t un si haut rang! 

Qu'il me soit donc permis à moi, venu d'un point tout opposé et 



364 



DISCOURS PRÉLIMINAIRE. 



d'une science toute d'abstraction, de saluer dans ces vaillants es- 
prits ceux qui, dans le domaine des sciences concrètes, ont fait le 
plus pour relier au monde delà pensée celui des réalités sensibles! 

Mais, quelle omission ne commettrais-je pas si je ne citais 
aussi les linguistes — et Bopp dont la grande Grammaire 
comparée, traduite par mon éminent collègue Michel Bréal, a 
* éclairé du jour le plus vif les recherches ethnographiques et 
nous a révélé l'unité essentielle de tout un groupe de langues, — 
et Schleicher dont l'esprit original a appuyé d'un nouvel et puis- 
sant argument la doctrine transformiste en démontrant le paral- 
lélisme de l'évolution divergente des formes linguistiques et de 
celle des formes organisées*. 

Et, pendant que ces savants hommes observaient, comparaient 
et s'avançaient d'un pas sûr dans la découverte du secret des 
choses, Kant, Oken, Treviranus, Carus, Herbert Spencer, placés 
à un point de vue plus spécialement logique, esquissaient des 
systèmes de philosophie de la nature se résumant tous dans 
l'idée d'évolution. 

Toutefois, les naturalistes ont douté d'eux-mêmes; après avoir 
accompli de telles œuvres dans l'ordre spécial de leurs recherches, 
ils n'ont point osé, pour la plupart, unir dans une vaste synthèse 
ce que l'on continue d'appeler l'esprit et ce que l'on nomme encore 
la matière. 

* C'est à Bopp, et, avant Bopp, à Eugène Burnouf que je dois le déve- 
loppement de mon propre goût pour les études linguistiques et philolo- 
giques. 

Les admirables travaux de Bopp sont connus du monde entier. 

Quant à Eugène Burnouf, il fut aussi, quoi qu'on en ait dit récemment, 
un linguiste et un philologue de premier mérite, et, dans Tordre où il se 
plaça, un laborieux et vaillant auxiliaire de la cause sacrée de l'avance- 
ment de la science. Avec une sagacité et une pénétration merveilleuses, il 
a reconstruit une langue, le Zend ; avec une prudence d'exégèse, qui n'ex- 
clut pas et laisse deviner la hardiesse de la pensée au fond, il a posé dans 
son Introduction à l'histoire du Buddhisme indien, malheureusement 
.restée inachevée, une des bases les mieux assises pour l'histoire critique 
des religions. 

A l'égard de A. Schleicher. nul n'a plus profondément senti que lui 
l'importance du langage pour la science naturelle de l'homme. (V. sa 
Lettre à Hœckel, La théorie de Darwin et la science du langage, trad. 
De Pommayrol, collection philologique de A. Franck, 1 er fascicule, 1868.) 



ÉCLAIRCISSEMENTS ET NOTES. 



365 



Je ne leur sais point gré, pour mon compte, de ces hésitations 
et de ces manques de hardiesse, et c'est en vain que, pour se cou- 
vrir à mes yeux, ils invoqueraient l'esprit de leurs méthodes po- 
sitives, car, sectaires positivistes à part, s'ils eussent bien com- 
pris ces méthodes, ils eussent vu que, si elles excluent le rêve, 
elles n'excluent pas l'hypothèse, et que, au contraire, l'hypothèse 
est le grand chemin de la découverte scientifique. N'avaient-ils 
pas, d'ailleurs, devant les yeux l'exemple de leur plus illustre an- 
cêtre, Aristote ; et comprend-on qu'un Geoffroy Saint-Hilaire, un 
Darwin, un Huxley, un Tyndall, un Du Bois Reymond, un Claude 
Bernard, fassent leurs révérences à la foi et s'abstiennent, par 
timidité, de dénoncer nettement leurs vues sur le système géné- 
ral du monde ! 

Félicitons, en revanche, Bûchner, Vogt, Moleschott, Haeckel et 
toute la pléiade d'hommes de science, les uns matérialistes, les 
autres idéalistes absolus, qui ont osé dire ce qu'ils sont. 

Hautement, ces libres esprits ont répudié les hâbleries du 
spiritualisme et de la philosophie dualistique; hautement, ils se 
sont déclarés les partisans de la philosophie monistique, et, sans 
prétendre que la raison puisse tout pénétrer et qu'elle arrivera 
jamais à savoir le dernier mot des choses, ce n'est point eux qui, 
à priori, lui assigneront des bornes et qui ménageront un refuge 
à la foi ! 

Mais, où est-il l'esprit tout ensemble assez affranchi de préju- 
gés, assez éclairé par les vives lueurs de la science et assez puis- 
sant pour essayer de relier en une vaste synthèse toute la con- 
naissance de notre époque *? 

* Deux philosophes ont eu la généreuse ambition de satisfaire à ce que 
je regarde comme le desideratum de ce temps : l'un est M. Herbert Spen- 
cer, dont j'ai déjà eu occasion de dire quelques mots, et sur les doctrines 
duquel je reviendrai plus loin; l'autre est M. Edouard de Hartmann. 

Ce dernier, bâtissant sur une large et solide érudition, doué d'une 
rare faculté d'analyse et servi par une puissance d'abstraction plus rare 
encore, a produit un système autour duquel il s'est fait, depuis plusieurs 
années, en Allemagne surtout, un assez grand bruit ; je n'en estime pas 
moins, pour mon compte, que la tentative métaphysique de cet écrivain 
n'a abouti qu'à la plus lourde chute ; qu'on en juge : 

M. de Hartmann admet l'existence d'un Inconscient, d'un Un-tout, comme 
il s'exprime, soutien du monde, générateur de tous les êtres, et qui, 



366 



DISCOURS PRÉLIMINAIRE. 



(11) « Rerum cognoscere causas, » ainsi le grand Lucrèce a-t-il 
défini pour jamais le but delà philosophie! Connaître les causes, 
remonter d'une cause moins générale à celle qui la domine, de 
celle-là à une plus générale, former ainsi un enchaînement puis- 
sant et une synthèse indéfinie et immense, pénétrer le plus à 
fond possible la substance et ses modes, s'élever de plus en plus 
au-dessus du phénomène pour en découvrir la matière et la loi. 
découvrir de plus en plus la grande unité qui est le secret du 
Cosmos, ramener toutes les diversités apparentes à l'unité réelle 
et toutes les sciences à la science, telles sont les magnifiques per- 
spectives ouvertes devant l'esprit de l'homme ! 

Et si notre méthode est inductive, si, par là, elle est subjective, 
ne cessons pas de répéter qu'elle a sa base dans l'objectivité de la 
nature. 

chose curieuse, serait représenté dans l'organisation de chacun d'eux par 
le côté de la nécessité. Mais d'où M. Hartmann tire-t-il cette première con- 
ception bizarre ? D'où connaît-il, si ce n'est par l'effet d'une intuition, que 
n'ont pas les autres humains, cet Être suprême d'une espèce nouvelle? 
Et comment, en outre, l'Inconscient a-t-il pu engendrer la foule d indi- 
vidus conscients qui peuplent l'univers ; car, selon M. de Hartmann, la 
conscience existe partout où se rencontre seulement même le protoplasma. 

Je sais que notre philosophe n'est pas embarrassé pour si peu; l'In- 
conscience, nous répond-il, est une Supra-conscience, et, quant à la 
conscience, c'est une imperfection, car elle implique l'opposition du moi 
et du non-moi. 

Cette explication prétendue contentera fort peu de gens, je le crains 
nien ; on pourrait, en effet, faire remarquer à M. de Hartmann que l'in- 
vention d'un mot n'a jamais tenu lieu d'une idée ; ensuite, que la cons- 
cience, ou, ce qui est la même chose, la personnalité la plus développée 
apparaît aux hommes, en général, comme le sceau de la supériorité la 
plus haute. 

Du reste, par quoi M. de Hartmann n'achève-t-il pas? Après avoir con- 
fessé lui-même que son Inconscient est tout près du Dieu du théisme, 
û va jusqu'à affirmer que ce Dieu a la puissance de déranger les lois du 
monde! (V. Edouard de Hartmann, trad. Nolen, Philosophie de l'Incon- 
scient, Paris, Germer-Baillière, 1877.) 

En vérité, ce n'était pas la peine de se mettre en tant de frais, d'an- 
noncer qu'on allait continuer à la fois Hegel et Schopenhauer et les conci- 
lier l'un avec l'autre, le tout pour construire un système qui, commençant 
par le mysticisme et par la plus énorme des contradictions, finit par la 
théologie commune à tous les fétichismes. 

Encore un nouveau clair de lune transcendental, dirait Carlyle; et. moi. 
ce que je voudrais voir, c'est le plein soleil, sans transcendance! 



PREMIÈRE PARTIE 



ÉCLAIRCISSEMENTS ET NOTES 



(1) Voici comment Aristote débute; le premier paragraphe de 
sa Politique mérite d'être textuellement reproduit : 

« Tout État est évidemment une association, et toute association 
ne se forme qu'en vue de quelque bien, puisque les hommes, 
quels qu'ils soient, ne font jamais rien qu'en vue de ce qui leur 
paraît être bon. Il est donc clair que toutes les associations 
visent à un bien d'une certaine espèce el, que le plus important 
de tous les biens doit être l'objet de la plus importante des asso- 
ciations ou de celle qui renferme toutes les autres ; et celle-là, 
on la nomme précisément État et association politique. » 

Puis, Aristote continue en analysant, à sa manière, ce qu'il 
nomme, en une langue excellente, les éléments constitutifs de 
l'État-, malheureusement, cette analyse contient les germes des 
pires erreurs ; c'est ainsi notamment qu'on y rencontre ce pré- 
tendu aphorisme, base de tant de théories politiques, présentées 
comme nouvelles chacune en leur temps, base en particulier du 
Saint-Simonisme et de son hérésie le Comtisme, à savoir que la 
nature a créé certains êtres pour commander et d'autres pour 
obéir. Les êtres faits pour obéir, selon Aristote, sont : la femme, 
l'esclave et le barbare. C'est ainsi encore qu'Aristote ne parle de 
l'individu que pour proclamer l'infériorité de son droit vis-à-vis 
de celui de l'État. 

Enfin Aristote arrive à dire quel est le but de l'État, et il dé- 
clare que c'est la justice et le droit. 



368 PREMIÈRE PARTIE. 

Le premier mot et le dernier mot du chapitre sont, on le voit, 
parfaits. Il reste seulement, quant au dernier, à définir la j 
et le droit. 

Or, sur ce point, c'est ailleurs que dans Aristote qu'il faut pui- 
ser notre enseignement. 

(2) C'est Hobbes, en son traité de La Liberté, qui, dans les 
temps modernes, a nié, de la façon la plus formelle et la plus 
réfléchie, que la société fût'fondée sur la nature humaine et qui 
en a rapporté le plus nettement l'origine « à la mutuelle volonté 
qu'auraient les hommes de se servir les uns des autres, pour 
l'avancement de leurs affaires particulières. » (Traduction publiée 
à Neuchâtel en 1787.) 

Cette doctrine a un certain fondement historique, car la socia- 
bilité de l'homme est comprise aussi dans la loi du progrès, et il est 
sûr qu'elle a dû être peu considérable à l'origine; mais ce même 
enseignement est plein d'ignorance et de folie lorsque l'on consi- 
dère l'évolution de l'espèce ou des espèces humaines à travers les 
siècles et qu'à ce point de vue on cherche à en dégager le sens. 

La sociabilité, qui a dû être presque nulle dans l'homme à ses 
commencements et qui n'a pas dû dépasser de beaucoup en lui 
celle des castors, des aSeilles et des fourmis*, la sociabilité hu- 
maine, avec toute la vaste extension et tout le magnifique épanouis- 
sement qu'elle comporte, a son germe dans la nature humaine; 
elle vient de la conscience qu'a chacun de nous d'avoir besoin des 
autres pour l'entier développement de sa personnalité, et de même 
que, d'instinct et par réflexion, nous aimons ce développement, de 
même, d'instinct et par réflexion, serions-nous portés tous à aimer 
les autres si l'ignorance et le flot des corruptions qui en sont la 
suite ne gâtaient notre nature et n'en entravaient le libre essor. 

L'éducation et l'instruction, voilà le remède! 

Que ceux cependant qui s'imaginent que c'est à leur plus grand 
profit qu'existent les sociétés actuelles et qui s'intitulent de ce 

* V. sur la sociabilité des animaux J. C. Houzeau, Études sur les fa- 
cultés mentales des animaux comparées à celles de V homme, t. II, 
sect. vm, J. B. Baillière, 1872; J. Lubbock, Les habitudes des fourmis, 
Revue scientifique, de Germer-Baillière, n° du 21 juillet 1877 ; M. Berthe- 
lot, Les cités animales et leur évolution, même Revue, n°du 18 août 187 7. 



ÉCLAIRCISSEMENTS ET NOTES. 369 

nom si sot, conservateurs, que ceux-là se gardent de jeter à Hob- 
bes la pierre, car si Hobbes a parlé, eux ils agissent, eux ils réa- 
lisent le mot : « Homo homini lupus » 

Ce mot, c'est le fondement de nos lois civiles qui ont fait — 
du mariage et de la famille, une institution de force, — de la pro- 
priété, l'art pour les uns de s'approprier le fruit du travail des 
autres. 

C'est celui de nos lois pénales qui ne sont, pour la plupart, 
qu'un système d'intimidation organisé pour protéger ceux qui 
ont contre ceux qui n'ont pas. 

C'est celui de nos lois politiques ennemies du droit de findi- 
vidu, oligarchiques et tyranniques. 

(3) « Oui, le Grec au barbare a droit de commander, » s'écrie 
Aristote, faisant écho à Platon, son maître, et au poète Euripide. 

Et n'est-ce pas cette même doctrine qu'invoquent les peuples 
civilisés quand ils exterminent ceux qui ne le sont pas? 

Une fausse science anthropologique, fausse parce qu'elle est 
incomplète, fausse parce qu'à son tour elle se confine dans une 
partie restreinte de la connaissance scientifique, cette fausse 
science donc, égarée par les vues de Darwin sur la sélection na- 
turelle, reprend pour son compte le mot d' Aristote. 

C'est aussi contre cette science qu'est dirigé ce livre. Les 
services spéciaux ne sauraient masquer, à mes yeux, ni compen- 
ser les immoralités générales*. 

Les premiers théoriciens qui, sur ce chef, aient formulé la vé- 
rité d'une manière scientifique, c'est d'abord Condorcet, c'est en- 
suite Kant; — c'est l'illustre Kant en particulier qui, le pre- 

* Un de mes plus distingués et personnellement un de mes plus sym- 
pathiques collègues de la Société d'anthropologie n'a pas craint l'année 
dernière d'affirmer, du haut de sa chaire, en pleine école d'anthropologie, 
le droit pour les races supérieures de s'assujettir et d'exterminer les 
races inférieures. 

Eht qui donc décidera, mon collègue Daily, si une race est supérieure 
et une autre inférieure ? Qui donc, entre les hommes, a qualité et titre 
pour jouer le rôle de sélecteur envers les autres hommes? 

Aidons-nous les uns les autres à nous développer, aimons-nous. — C'est 
là l'enseignement moral; et si la nature a une œuvre de sélection à faire, 
qu'elle se passe de nous pour l'accomplir ! 

24 



370 PREMIÈRE PARTIE. 

mier, a posé les bases d'un Traité de paix perpétuelle entre les 
nations. 

Ce traité se résume dans deux propositions : 

La constitution de chaque Etat doit être républicaine ; 

Le droit des gens doit être fondé sur une fédération d'Etats 

libres. (V. Kant, trad. Barni, Doctrine du droit, et mon Manuel 

de Droit civil, Introduction, p. vin et ix.) 

(4) De la vérification minutieuse et prolongée du passé, c'est-à- 
dire de la prémisse la plus positive, je tire à mon tour, par l'in- 
duction la plus certaine, cette conséquence qu'un jour viendra où 
l'Humanité, sous la plus haute expression possible pour elle du 
droit et de la liberté, ne formera politiquement qu'un vaste 
tout. 

C'est ce que j'ai attesté ailleurs dans des termes que je re- 
produis: 

« Je vois un jour où les barrières qui parquent l'espèce humai- 
ne en peuples ennemis, seront abaissées, où l'espace sera vaincu, 
où, en un clin d'œil, l'idée volera d'un bout du monde à l'autre -, 
alors toute la science économique se résumera en ces deux mots : 
s'associer, échanger; alors, sur tous les points du globe, les hom- 
mes se grouperont pour le travail, la Commune sera association, 
le Département association, l'État association, et le génie de la 
sociabilité atteindra ses limites extrêmes ; et, au-dessus de tous 
les groupes, au-dessus de la Commune, du Département, de 
l'État, sera l'association qui embrassera et qui reliera toutes les 
autres, l'association suprême, celle du genre humain. » (Y. Manuel 
de Droit civil, commentaire philosophique et critique du Code 
Napoléon, tome III, troisième édition, p. 439.) 

(5) C'est une séparation, bien regrettable en effet, que celle qui 
s'est établie, dans nos langues dégénérées, entre les mots science 
politique et science sociale^ car les mots ont entraîné les choses, 
je veux dire les idées, et c'est ainsi qu'on est arrivé à opposer 
les questions politiques aux questions sociales. Cette antithèse 
est fausse, elle est la plus fausse qui puisse être commise, car 
toute question sociale est éminemment politique et vice versa. 

Ce qui peut être opposé, ce sont les questions gouvernementales 
et les questions sociales ou politiques; non pas encore cependant 



ÉCLAIRCISSEMENTS ET NOTES. 



371 



que l'opposition tienne à la base (il n'y a pas de séparations de 
cette sorte), mais parce qu'en effet, dans une certaine mesure, il y 
a lieu de différencier le gouvernement, pur mécanisme, et méca- 
nisme le plus souvent bien mal agencé, de la société qui est le fond. 

(6) L'impuissant A. Comte et son disciple plus impuissant 
encore, le vieil érudit Émile Littré, ont été, l'un i'inventeur, 
l'autre le propagateur de ce mot. 

Herbert Spencer l'a adopté, comme il a fait de l'idée de Comte, 
que la société serait un organisme *. 

* Et c'est, pour le dire en passant, sur cette idée qu'il a construit tout 
son vaste édifice sociologique, base fragile pour une construction si 
lourde. « Une société, dit Herbert Spencer, s'aecroit comme un orga- 
nisme, et, comme un organisme aussi, elle acquiert, en grandissant, une 
structure. » Jusque-là, c'est inoffensif, mais ne voilà-t-il pas que notre au- 
teur se met en tète de trouver dans l'organisme social les trois systèmes 
d'organes qui existent dans tout organisme social un peu élevé; à tout 
prix il lui faut : 

Un système alimentaire; 

Un système circulatoire ou distributeur; 

Un système régulateur. 

0 folie ! Et ce philosophe ne s'aperçoit pas que sa base n'est qu'une 
métaphore et que, tandis que les différentes parties de l'organisme ani- 
mal ne sont pas des volontés et n'ont pas de personnalité, le prétendu 
organisme social, au contraire, n'existe que par le consentement des uni- 
tés, c'est-à-dire des personnalités qui le composent. 

Du reste, après avoir erré sur le principe à la suite de Comte, Herbert 
Spencer, à la différence de Comte cette fois, n'en arrive pas moins à for- 
muler certaines conclusions excellentes : « Le bien de la communauté ne 
doit pas être cherché en dehors du bien des individus. La société existe 
pour le bonheur de ses membres et non inversement. Quelques efforts 
que l'on fasse (et avec raison) pour procurer la prospérité du corps poli- 
tique, il n'est pas moins vrai que l'État n'a de droits qu'en tant qu'il re- 
présente les droits des citoyens. » (V. Herbert Spencer, the Principles oj 
Sociology, tome I, London, Williams and Norgate.) 



J'avais déjà éprit et fait imprimer ces lignes, lorsque j'ai eu connais- 
sance, dans la Sociolugy de M. Herbert Spencer, du chapitre où cet auteur 
a examiné le passé et l'avenir de la femme et de la famille. Ces pages-Ià ; 
pour le coup, M. Comte lui-même ne les eût pas désavouées. M. Herbert 
Spencer répugne fortement pour la femme même à l'égalité civile dans le 
présent, et, quant à l'égalité politique, il ne l'admettra que le jour où, comme 
il s'exprime en sa langue scientifique propre, « 1 organisation sociale ne 
conservera plus aucun trait du type guerrier ». 

A l'égard des enfants, le prudent publiciste-philosophe déclare que « il 



372 



PREMIÈRE PARTIE. 



Le très-êminent John Stuart Mill qui, par une bévue bien 
étrange, se rattacha un instant, comme on sait, au Comtisme, 
s'est aussi parfois servi de ce mot, de même qu'il a parfois parlé 
de l'organisme social. 

Et voilà comment cette mauvaise expression sociologie, et cette 
déplorable hyperbole organisme social, ont pris pied Tune et 
l'autre dans la langue. 

(7) Le mot socialiste est un peu plus ancien que celui de socia- 
lisme. Ce dernier a été importé d'Angleterre en France vers 1834. 
On le trouve, je crois, pour la première fois, dans un article publié 
par Pierre Leroux, dans la Revue encyclopédique (tome LX). 
Leroux paraît y avoir attaché un double sens : d'abord, celui que 
je viens moi-même d'indiquer : « depuis quelques années, dit-il, 
on s'est habitué à appeler socialistes, tous les penseurs qui s'oc- 
cupent de réformes sociales; » puis, un autre sens qui, sans cesser 
d'être vague, est cependant plus précis, celui qu'avait donné au 
mot anglais socialism le célèbre réformateur Robert Owen. 
D'après cette seconde acception, le socialisme désignait une doc- 
trine d'ingérence de l'État dans les rapports sociaux, et abou- 
tissait à l'anéantissement plus ou moins complet de l'initiative et 
de l'activité individuelles. 

Au surplus, Pierre Leroux, qui était alors dans sa période 
ascendante, protestait vivement contre ce second sens, et il 
ajoutait : « Nous-même qui avons toujours combattu le socia- 
lisme absolu, nous sommes aujourd'hui désigné comme socia- 
liste. Nous sommes socialiste, sans doute, mais dans le sens 
où nous le sommes, si l'on veut entendre par socialisme, la doc- 
trine qui ne sacrifiera aucun des termes de la formule : Li- 
berté, Fraternité, Égalité, Unité, mais qui les conciliera tous. » 

est difficile de former des conjectures plausibles. Leur émancipation, 
ajoute-t-il, est presque complète; il semble même qu'elle ait été poussée 
trop loin aux États-Unis. 

Ainsi, toutes les ctroitesses d'esprit, tous les préjugés, je dirais presque 
toutes les propositions réactionnaires du Comtisme dans cet ordre. M. Her- 
bert Spencer les réunit. 

Qu'on lui compare seulement sur les mêmes questions Mill et de Tocque- 
ville, ces deux esprits si ouverts. (V. infrà, pp. 384, note 25. et 383, fin 
de la note 27.) 



ÉCLAIRCISSEMENTS ET NOTES. 373 

A part un mot qui est ici de trop, celui d'Unité, c'était fort bien 
rappeler l'énoncé du problème. Malheureusement Leroux, penseur 
hors ligne à une certaine époque, a fini par tomber dans l'es- 
prit de secte ; il a rêvé une organisation sociale construite de 
toutes pièces d'après les idées à priori qu'il s'était faites, et, 
ayant déserté ainsi les grandes voies de l'histoire, il n'a pas vu 
finalement que le but des sociétés est d'assurer aux individus, 
par des moyens scientifiques, le maximum de leur développe- 
ment et de leur puissance. 

(8) C'est le mot qui retentit d'un bout à l'autre de ce poëme : 
De naturâ rerum, le plus beau, le plus vrai, le plus pénétré de 
génie, le plus éblouissant qui soit sorti de l'esprit de l'homme. 
Jamais morale n'a été plus calomniée que celle d'Épicure et de 
Lucrèce. Les ignorants et les sots de tous les temps se sont 
imaginé que le : suis la nature, signifie : cède à toutes tes fan- 
taisies, à toutes tes passions, à tous tes emportements ; ils n'ont 
pas compris que ce qu'il veut dire, c'est : rends-toi compte du 
monde, rends-toi compte de toi-même; tâche d'apercevoir le 
lien qui t'unit au monde, et sache accomplir ton rôle d'homme. 

Je ne prétends pas qu'Épicure et Lucrèce aient mesuré tout ce 
que contient le suis la nature; et cela, au fond, est bien indiffé- 
rent; mais ils ont vu que, dans la nature examinée et interpré- 
tée par la raison, repose la base de la loi morale ; or, c'est assez 
pour leur gloire ! 

(9) La démonstration de cette proposition est, dès ce jour, faite 
pour le globe que nous habitons. La géologie et la paléonto- 
logie l'ont commencée quant à la formation successive de notre 
planète, de nos flores, de nos faunes et de l'espèce humaine 
elle-même. La botanique, la zoologie et enfin l'anthropologie, 
les sciences historiques y comprises, en ont posé le couronnement. 

Or, ce qui est vrai du globe que nous ignorons le moins, 
comment ne le serait-il pas aussi de ceux que nous apercevons 
seulement, ou dont même nous ignorons l'existence, c'est-à-dire 
du Cosmos entier ? 

Dieu se fait, ont dit de chimériques esprits qui ne peuvent 
renoncer à l'idée de Dieu; la nature évolue, répliquerai-je, 
c'est-à-dire s'essaye en des œuvres de plus en plus achevées ! 



374 PREMIÈRE PARTIE. 

(10) Voici ce que j'ai écrit, ailleurs, sur le même sujet : « Les 
hommes les plus versés dans la connaissance de la nature, et les 
plus portés à cette généralisation harmonique qui, seule, est la 
science, ont dit évolution; à côté d'eux, je dis spécialement pour 
l'homme : autonomie progressive, — et déjà j'ai montré comment, 
dans l'ordre du droit, on peut construire sur cette base. » (Loi 
générale de l'évolution de l'Humanité, p. xn.) 

(11) « Summum jus, summa injuria » ont dit les légistes, et ce 
qu'ils appliquent à leur édifice de fictions et de mensonges serait 
vrai même du droit fondé sur la raison, si l'âpreté et la rigueur 
n'en devaient être corrigées par la sympathi3 mutuelle qui unit 
les hommes. C'est ce motif qui donne une si haute valeur morale 
et sociale à la politesse, j'entends à celle qui est l'expression et 
comme la fine fleur de la bienveillance intime de l'âme ! 

(12) Bentham se réclame d"Épicure et peut-être, par certains 
côtés, n'a-t-il pas tort de le faire ; mais sa prémisse est bien moins 
large que celle qu'a formulée Lucrèce, le disciple authentique 
d'Épicure. Du reste, et malgré le témoignage contraire qu'on 
pourrait s'efforcer de tirer du célèbre passage : 

Suave mari magno, turbantibus aequora ventis, 
E terra magnum alterius spectare laborem, etc. 

Je doute qu'Épicure et Lucrèce eussent souscrit à des axiomes 
tels que ceux de Bentham : 

« La morale n'est que la régularisation de Végo'isme. 

« Le critérium du bien n'est que le calcul du plus grand 
plaisir. 

« Suivre le devoir pour le devoir est un ascétisme impossible 
et absurde. » 

Je m'empresse d'ajouter que Bentham, qui, par son principe, ne 
pouvait arriver à l'idée de la solidarité et de l'amour, ne se fait 
pas faute, en le développant, de l'élargir et d'en sortir ; et, par 
là, il est conduit à affirmer deux vérités, à savoir que : 

1° « L'intérêt propre bien entendu est toujours cVaccord 
avec l'intérêt général. 

2° « Une sympathie naturelle unit tous les hommes, de telle 
sorte que les autres nous renvoient, comme un miroir renvoie 



ÉCLAIRCISSEMENTS ET NOTES. 375 

la lumière, le bonheur que\ious leur faisons. » (Jérémie Ben- 
tham, trad. Benjamin Laroche, Déontologie, tome I, passim, 
Paris, Charpentier, 1834.) 

Nous allons voir même ce préconisateur convaincu de la doc- 
trine de l'intérêt propre, envelopper dans sa sympathie natu- 
relle non plus seulement les hommes, mais encore les animaux. 

(13) Voici ce qu'a écrit Bentham : « Ce que nous nous propo- 
sons, c'est d'étendre le domaine du bonheur partout où respire 
un être capable de le goûter; et Faction d'une âme bienveillante 
n'est pas limitée à la race humaine ; car si les animaux que nous 
appelons inférieurs n'ont aucun titre à notre sympathie, sur quoi 
s'appuieraient donc les titres de notre propre espèce? La chaîne 
de la vertu enserre la création tout entière. Le bien-être que nous 
pouvons départir aux animaux est intimement lié à celui de la 
race humaine, et celui de la race humaine est inséparable du 
nôtre. » (Déontologie, tome I, p. 20.) 

Mais Bentham, qui paraît être demeuré étranger aux idées de 
Gœthe *, de Lamark, de Geoffroy Saint-Hilaire, et qui, du reste, 
au point de vue de sa prémisse, eût dû en être peu touché, 
Bentham n'a pu deviner les travaux de Gegenbaur, de Huxley, 
de Darwin et de Houzeau, et la brillante synthèse de Hseckel. 

L'animal, c'est nous; la plante, c'est nous, et le monde dit 
inorganique, c'est nous encore. 

Voilà ce que nous savons aujourd'hui ! 

« Le même acide carbonique, le même azote que les plante 
tirent de l'air, de l'acide humique et de l'ammoniaque, dit un sa- 
vant habitué à parler net, deviennent successivement herbe, 
trèfle, froment, animal et homme pour redevenir enfin de l'acide 
carbonique, de l'eau, de l'acide humique et de l'ammoniaque. » 
(V. Moleschott, La circulation de la vie, p. 67, tome I, et p. 126, 
tome II.) 

Quant aux poètes, ces prophètes du sens humain le plus intime, 
combien aussi ont exprimé le sentiment qui est devenu l'idée des 
philosophes et des savants! 

Ce sentiment, il éclate dans les exubérantes poésies de l'Inde 



* Métamorphoses des plantes. 



376 PREMIÈRE PARTIE. 

antique (V. en particulier le Bamayana du Virgile hindou Valmiki 
et la gracieuse Sacountala de Calidasas); il fait le fond du su- 
blime poëme de Lucrèce ; il est l'âme de la grandiose épopée de 
Gœthe; Byron, Shelley, Pouchkine, Mickiewicz, le glorieux chan- 
tre de cette Pologne qui ne veut pas mourir, notre grande artiste 
George Sand, au cœur si plein de l'amour universel (V. notam- 
ment ses Contes d'une grand mère, le Chêne parlant, la Fée Pous- 
sière, etc., etc.), tous, en tous temps, en tous lieux, ont témoigné 
pour cette communauté d'origine et pour cet échange incessant 
qui unit tous les êtres dans la nature, l'homme y compris. 

Et c'est pourquoi, selon mon enseignement, la loi morale exige 
que l'homme n'abuse d'aucun être ni de rien. 

Sans doute, envers tout ce qui n'est point homme, il a le droit 
de sélection, le droit d'expérimentation, le droit de destruction, 
mais ces droits s'arrêtent là où la sélection, l'expérimentation, la 
destruction cesseraient d'être profitables au développement des 
individus humains *. 

(Ik) En rapprochant ici pour la question d'authenticité des 
récits bibliques le nom de Kuenen, le timide professeur de l'Uni- 
versité de Leyde, de celui de Strauss, l'audacieux et célèbre au- 
teur de la Vie de Jésus, je n'entends pas mettre sur la même 
ligne la critique de ces deux hommes; l'une est une critique à 
fond, faite par un esprit complètement affranchi dans les ma- 
tières religieuses -, l'autre est une critique consciencieuse qui ne 
touche qu'à la question même de savoir quels sont les auteurs 
des divers récits bibliques, et qui ne s'occupe nullement de re- 
chercher s'ils ont été ou non inspirés de la Divinité. 

Kuenen se livre à une exégèse comparable à celle que Richard 
Simon avait inaugurée chez nous, et il démontre, en particulier, 
que le Pentateuque ne saurait être, comm» l'enseignent les pré- 
dicants, l'œuvre de Moïse, que c'est, dans son ensemble, un simple 
recueil de souvenirs sémitiques, de chants, de légendes populai- 
res, d'abord conservés par la tradition orale, puis rédigés dans 

* Je considère comme un des progrès considérables de ce siècle réta- 
blissement des lois protectrices des animaux. Plus on ira, plus on déve- 
loppera ce germe^ sous le seul tempérament que je viens d'indiquer. 



ÉCLAIRCISSEMENTS ET NOTES. 377 

l'esprit du peuple israélite ; qu'en somme la législation, dite mo- 
saïque, est l'ouvrage de personnes et d'époques très-différentes. 

Quant à Strauss, il a mis en pleine lumière le caractère mys- 
tique des récits contenus dans les Évangiles. 

« Le Jésus de l'histoire et de la critique, a-t-il écrit, est un pro- 
blème, et devenir problème, c'est cesser d'être objet de croyance 
et modèle de vie. » 

Son Histoire de la dogmatique est empreinte du même esprit 
que sa Vie de Jésus; mais les deux, à mi-côte, tentaient une 
conciliation impossible entre la philosophie et la théologie. 

Tel n'est point, à cet égard, le livre de L'ancienne et la nou- 
velle foi; celui-là pénètre bien plus avant } et voici des propositions 
du genre de celles que l'on y rencontre : 

« La religion et la civilisation sont unies par un rapport in- 
verse, de sorte que le progrès de l'une marque la décadence de 
l'autre. 

« Tout homme qui sait devrait s'efforcer de débarrasser et lui- 
même et l'Humanité de toute religion. » 

Or, je suis trop complètement, sur ce point, en harmonie d'idées 
avec Strauss pour ne pas applaudir des deux mains. 

(15) Ce que, dans ses origines, le Christianisme a le moins, 
c'est un fond qui lui soit propre et qui se tienne; aussi, se divise- 
t-il dès le commencement, et chacune de ses sectes bâtit-elle à sa 
guise, ne se gênant pas pour falsifier ou pour inventer au besoin 
même les documents réputés sacrés. 

(V. en particulier, sur les origines mosaïques du Christianisme, 
Salvador, Vie de Jésus ; sur les origines helléniques, E. Havet, 
le Christianisme et ses origines; sur les Évangiles apocryphes, De 
Beausobre, sa célèbre Histoire de Manichée et du Manichéisme, si 
riche en renseignements et si érudite, et Michel Nicolas, Etudes 
sur les Évangiles apocryphes.) 

Croirait-on que notre Semaine sainte et notre Vendredi saint, 
par exemple, se rattachent — à quel culte? A celui d'Adonis et 
à celui de Bacchus : 

« Adonis avait sa semaine sainte et son jour de deuil solennel; 
on dressait partout des Saints sépulcres, où les femmes faisaient 
des lamentations funèbres. Puis, le dieu mort ressuscitait, et le 



378 PREMIÈRE PARTIE. 

deuil faisait place à la joie. Ces fêtes continuèrent à se célébrer 
dans le monde ancien pendant plus de cinq siècles avant de se 
transformer en celles de la passion du Christ. » 

a Nous entrevoyons encore dans, divers textes, quoique d'une 
manière fort obscure, que Bacchus lui-même, sous le nom ex- 
• traordinairo de Zagrée, avait aussi sa légende de mort et de ré- 
surrection, provenant sans doute des mêmes idées. » (Havet, le 
Christianisme et ses origines, Athènes au v e siècle, tomel, p. 55.*) 

(16) C'est à Bentham que nous donnerons la parole pour qua- 
lifier les ascètes par dévotion : « Les dévots ascétiques sont des 
insensés, tourmentés de vaines terreurs. L'homme n'est, à leurs 
yeux, qu'un être dégénéré, qui doit se punir sans cesse du crime 
de sa naissance **. » 

(17) Que l'on compulse le livre pratique par excellence de la 
morale chrétienne, V Imitation de Jésus-Christ, et on y trouvera, 
à chaque page, des passages tels que ceux-ci : 

« Vanité des vanités, tout n'est que vanité, hors aimer Dieu 
et le servir lui seul. » 

« La souveraine sagesse est de tendre au royaume du ciel par 
le mépris du monde. » 

« Appliquez-vous donc à détacher votre cœur de 

l'amour des choses visibles, pour le porter tout entier vers les 
invisibles. » (Imitation de Jésus-Christ, traduction par M. l'abbé 
F. de Lamennais, livre I er , chap. i er , pages 16 et 17. — Paris, 
Sagniès et Bray, éditeurs, 1853.) 

« Manger, boire, veiller, dormir, se reposer, travailler, être 
asujetti à toutes les nécessités de la nature, c'est vraiment une 
grande misère et une grande affliction pour l'homme pieux qui 
voudrait être dégagé de ses liens terrestres et délivré de tout 
péché. » (Imitation de Jésus-Christ , livre I er , chapitre xxn, 
page 75.) 

« L'homme qui n'est pas encore parfaitement mort à lui-même 
est bien vite tenté, et il succombe dans les plus petites choses. » 
(Ibid., livre I er , chap. v, page 29.) 

* V. aussi Michelet. dans sa brillante mais confuse Bible de l'Humanité. 
**V. toute la Déontologie de Jérémie Bentham, si pleine d'idées demeu- 
rées neuves et qui, sur une foule de points, sont excellentes. 



ÉCLAIRCISSEMENTS ET NOTES. 379 

« C'est quelque chose de bien grand que de vivre sous un supé- 
rieur, dans l'obéissance, et de ne pas dépendre de soi-même. » 

« Il est beaucoup plus sûr d'obéir que de commander. » (lbid n 
livre I er , chap. ix, pages 3^ et 35.) 

Et, pour achever, rapprochons des précédentes ces curieuses 
lignes de François de Sales : 

« Je passe plus avant et vous dis, Philothée, qu'en tout et par- 
tout vous aymiez vostre propre abjection. En latin, abjection veut 

dire humilité et humilité veut dire abjection 

Or, le haut point de cette humilité gist, à non-seulement reco- 
gnoître volontiers notre abjection, mais l'aymer et s'y complaire, 
et non point par manquement de courage et générosité, mais 
pour exalter tant plus la divine majesté. » (Introduction à la vie 
dévote., 3 e partie, chap. vi, p. 662.) 

(18) Y. Bergier, Dictionnaire [de théologie, tome I er , au mot 
Autorité, passim, et ma Nécessité de refondre Vensemhle de nos 
Codes, p. 23, à la note-, Guillaumin, Paris. 

(19) Le pape dont il est ici question est Alexandre III, et c'est 
dans une décrétale adressée à l'archevêque de Tours qu'il a for- 
mulé cette sentence qui dénote, d'une façon irrécusable, l'esprit 
du Christianisme : « Consultationi tuae totaliter respondemus 
« quod neque spurios, neque servos ordinare debes. » Augustin, 
d'ailleurs, a très-explicitement légitimé l'esclavage. (V., au surplus, 
mon Enfant né hors mariage, 3 e édition, Germer-Baillière, Pa- 
ris. — Comp. Wallon, Histoire de Vesclavage dans V antiquité.) 

(20) Les grâces incontestables, quoique parfois non exemptes 
de mièvrerie et-d'afféterie, du style de François de Sales, ne sau- 
raient non plus faire illusion sur ce point ; écoutons-le à son tour : 

« Nous avons encore, Philothée, certaines inclinations natu- 
relles, lesquelles, pour n'avoir pris leur origine de nos péchez 
particuliers, ny mortel, ny véniel, mais s'appellent imperfections, 
et leurs actes, défauts et manquements. Par exemple, sainte 
Paule, selon le récit de saint Hiérosme, avoit une grande incli- 
nation aux tristesses et regrets, si qu'en la mort de ses enfants 
et de son mary, elle courut toujours fortune de'^ourir de des- 
plaisir : cela étoit une imperfection » (Introduction à la vie 

dévote, l re partie, chap. xxiv, page 571,) 



♦ 



380 PREMIÈRE PARTIE. 

« Quittez donc toujours quelque partie de vos moyens en les 
donnant aux pauvres de bon cœur; car donner ce qu'on a c'est 
s'appauvrir d'autant, et plus vous donnerez, plus vous vous appau- 
vrirez. Il est vrai que Dieu vous le rendra, non-seulement en 
l'autre monde, mais en celuy-cy : car il n'y a rien qui fasse tant 

prospérer temporellement que l'aumône 0 le saint et 

riche appauvrissement que celui qui se fait par l'aumône ! » (In- 
troduction à la vie dévote, 3 e partie, chap. xv, page 616.) 

(21) Qui n'a cent fois lu et relu le magnifique passage dont ce 
vers est la conclusion, et où Lucrèce, en une langue que nul n'a 
égalée, célèbre la venue d'Epicure : 

Humana antè oculos fœdè cum vita jaceret, 
In terris oppressa gravi sub Relligione 
Quse caput à cœli regionibus ostendebat, 
Horribili super aspectu mortalibus instans. 
Primùm Graius homo mortales tollere contrà 
Est oculos ausus primusgue obsistere contrà. 

Puis, dans son vol grandiose, tout à coup le poëte nous trans- 
porte en Aulide-, il nous fait assister à l'abominable supplice 
d'Iphigénie, et c'est alors que de son cœur sort cette imprécation : 

Tanium relligio potuît suadere malorum! 

« Tant la religion put conseiller de crimes! » (Trad. André 
Lefèvre, livre 1 er , vers 115.) 

Hélas ! les modernes, par ce côté, n'ont rien à envier aux 
anciens. 

Bentham, dans un de ses premiers ouvrages (la Religion na- 
turelle, publiée par Georges Grote), a essayé de dresser le cata- 
logue des divers dommages que produit la religion. (V. Religion 
naturelle, trad. Cazelles, 2 e partie, p. 77 et suiv.) 

(22) Les théologiens les plus autorisés se plaisent à insister sur 
la matérialité du feu de l'enfer. (V. Petau, Dog. Theol, tome III, 
livre III, chap. v, et Bergier, Dictionnaire de théologie, au mot 
Enfer.) Et je me souviens que, dans mon enfance, on m'enseignait 
que les damnés- brûleraient toute l'éternité dans une mer de sou- 
fre enflammé, ce qui me donnait la chair de poule, et ce qui est, 
en effet, une opinion théologique. 



ÉCLAIRCISSEMENTS ET NOTES. 381 

(23) Fût-ce par la plus humble action, le plus humble d'entre 
nous ne viole pas impunément l'ordre général. 

Il ne le viole impunément ni pour lui, ni pour les autres, et, 
même à travers les siècles, retentit la violation dont il est l'au- 
teur ! 

Nous transmettons à nos neveux une certaine aptitude à faire 
le bien ou le mal, selon que , pour notre propre compte , nous 
avons obéi aux inspirations les meilleures ou aux pires. 

Qu'on s'en pénètre ! Dans l'ordre dit moral comme dans l'ordre 
physique, rien ne se perd. 

(2k) Il est évident que la sanction du droit est politique, puis- 
qu'elle se résume dans l'idée de l'action en "justice, et il n'est 
guère moins évident que l'objet du droit, de tout le droit, le droit 
civil y compris, est également politique. Voici, au surplus, ce que 
j'ai écrit ailleurs sur ce dernier point et qui rend, je crois, la chose 
aussi manifeste que possible : 

« Tout droit est essentiellement privé, en ce sens qu'il ne peut 
avoir trait qu'aux rapports des particuliers entre eux ; mais l'ex- 
pression de droit privé, si on la généralisait, aurait le tort de ne 
pas faire entendre que le droit ne considère les rapports des indi- 
vidus qu'en société, ce qui implique l'idée de rapports complexes. 
Dans la société, en effet, l'individu est membre de la cité et mem- 
bre d'une famille. De là, deux séries de rapports qui ont ce point 
commun de constituer des rapports sociaux. 

« L'expression de droit politique désigne très-exactement l'en- 
semble de ces rapports. 

«c Tout droit, dans le sens vrai, est un droit politique, car tout 
droit tend à Jaire vivre les hommes les uns à côté des autres, en 
maintenant entre eux l'harmonie. » (V. Manuel de Droit civil, 
tome I, Introduction, p. xm.) 

Platon, Aristote, Montesquieu, et, de nos jours, Tocqueville 
ont bien compris que les relations dites civiles, famille et pro- 
priété, sont des parties intégrantes de la science politique. 

(25) Il en sera ainsi tant qu'on n'aura pas réalisé une certaine 
égalisation sociale et morale des deux sexes. 

(V. John Stuart Mill, Assujettissement des femmes, et toutes 
mes critiques du Code Napoléon sur ce point particulier, notam- 



382 PREMIÈRE PARTIE. 

ment tome I du Manuel de Droit civil, p. 31, 98-100, 221, 279. 
224-257 ; tome II, p. 190, 394, 456, 574, 772 ; et tome III, p. 1 et 
suivantes.); 

(26) Dans des pages, qui déjà sont anciennes, j'ai défini le 
mariage : 

« L'association de Vhommc et de la femme, fondée sur te sen- 
timent moral de V amour, et soumise à la double loi de la liberté 
et de V égalité. » (V. Manuel de Droit civil, tome I, p. 117.) 

Cette définition, je n'ai qu'à la maintenir, et l'avenir la conlir- 
mera ! 

Dans mes Leçons sur le principe du mariage, j'ai, en outre, dé- 
veloppé, en ces termes, mon idée sur le fondement du mariage : 

« J'entends par l'amour, la convenance intime et par consé- 
quent la plus complète possible de deux individus de sexe diffé^ 
vent. Pour qu'il y ait amour, il faut donc l'accord des cœurs, des 
esprits, des volontés-, mais il est de toute évidence que cet accord 
contient nécessairement et implicitement les conditions de cette 
vie à deux, de ce développement à deux qui constitue la vie com- 
mune. » (V. Leçons sur le principe du mariage, p. 14.) 

Enfin, j'ai démontré que, quoi qu'en ait pensé même le philo- 
sophe Kant, le mariage n'était pas un contrat, car la personne 
humaine ne saurait être l'objet d'un droit, qu'il est essentielle- 
ment autre chose qu'un contrat, et que cette autre chose domine 
la notion du contrat de toute la supériorité de la loi morale pure 
sur la loi civile. (V. Manuel de Droit civil, tome I,p. 120, note 5.) 

(27) M. Jules Simon, entre autres, a écrit : 

a Le but à atteindre est d'établir dans les relations humaines 
la plus grande somme de liberté possible. Pour y parvenir, allons- 
nous rélâcher les liens de famille et, par exemple, supprimer l'au- 
torité paternelle ? Tout au contraire. La nature donne au père le 
droit de gouverner son fils^ et elle donne au fils le droit d'être 
gouverné par son père; c'est une autorité également nécessaire à 
celui qui l'exerce et à celui qui la subit. Toute doctrine qui, sous 
prétexte de liberté, désarmera le père et affranchira l'enfant, aura 
pour effet de détruire la liberté de l'un et de l'autre-, car elle 

ôtera à l'un et à l'autre son droit et sa nature C'est un 

axiome de la science politique qu'il faut rendre l'autorité toute*- 



ÉCLAIRCISSEMENTS ET NOTES. 383 

puissante dans la famille, afin qu'elle devienne moins nécessaire 
dans l'État. Sous ce rapport, nos grandes assemblées républi- 
caines se sont trompées en diminuant la puissance maritale et la 
puissance paternelle. Elles n'ont pas suivi en cela l'exemple des 
Romains qu'elles aimaient tant à invoquer • car l'exagération de 
la puissance paternelle a été jusqu'à la fin un des plus énergiques 
ressorts de la société romaine. » (La Liberté, tome I er , 2 e partie, 
chap. I er , p. 304-306, L. Hachette, Paris, 1859.) 

Et le rhéteur qui vient de censurer la Révolution française dans 
une de ses conceptions les meilleures, et d'élogier le droit ro- 
main qu'il ne sait pas dans une de ses institutions les plus mon- 
strueuses, ce rhéteur ajoute : 

« Le premier intérêt de la femme, le premier intérêt de la 
famille, le premier intérêt de l'État, c'est que la famille soit une, 
et, pour qu'elle le soit, il faut, entre autres conditions, qu'elle ait 
un chef. » 

Suit une page aussi vide d'idées que remplie de banalités. 

Cependant, cet homme a un demi-nom auprès des classes diri- 
geantes de l'époque ; étonnez-vous des avortements de notre siècle ! 

Tocqueville, du moins, a-t-il pressenti ce que serait, en ce 
point, la société nouvelle : « Ce qu'il y a d'austère, a-t-il écrit, de 
conventionnel et de légal dans la puissance paternelle doit ache- 
ver de disparaître. » (V. De Tocqueville, De la Démocratie en 
Amérique, tome III, 3 e partie, chap. vin, et mon Manuel de Droit 
civil, tome I, p. 384-386.) 

(28) Sur les premiers groupements par famille, voy. les notes 1 
et 2 (Avant-propos). 

Quant à la fonction propre qu'a conservée la famille, c'est celle 
d'élever l'enfant'; or, deux grandes lois dominent toute la destinée 
de l'individu : la loi d'hérédité et la loi d'adaptation, — et c'est la 
famille que la loi d'adaptation a pour principal organe. (V., d'ail- 
leurs, sur la loi d'hérédité le grand ouvrage du docteur Lucas^ 
Traité de Vhérédité naturelle, ainsi qu'une excellente brochure 
du docteur Marc Lorin, Aperçu générât de Vhérédité et de ses 
lois, où hauteur résume fort bien l'état de la question.) 

Cette brochure témoigne de quels éléments complexes et diffi- 
ciles à apprécier se compose lé principe d'hérédité, principe grave 



384 PREMIÈRE PARTIE. 

assurément, mais dont l'action tend bien plutôt à décroître qu'à 
augmenter, dans nos milieux sociaux si pleins de mouvement. 
On en exagère souvent la portée au temps actuel. 

(29) Que la propriété soit d'abord pour chacun le droit aux 
fruits de son travail, c'est là un point qui demande à peine une 
démonstration, tant il est par lui-même évident. (V. au surplus 
mon Manuel de Droit civil, tome I, p. 572 et 573; tome II, pp. 13, 
14, note 1, 20, texte et note 1, 22, 26.) 

A l'égard de la propriété dérivée ou transmise, j'ai écrit {Ma- 
nuel de Droit civil, tome II, p. 371) : « Un homme accumule les 
produits de son travail : il avait l'incontestable pouvoir, non-seu- 
lement de ne pas faire cette accumulation ou de l'anéantir après 
l'avoir faite, mais même de rester oisif ; il a préféré obéir à la loi 
morale, il a travaillé, épargné et fait une fortune. Il a l'incon- 
testable droit d'attribuer les résultats de son effort à qui bon lui 
semble, et par le mode que bon lui semble. 

« L'ordre vrai est l'harmonie des droits individuels ; réaliser de 
plus en plus cet ordre, le développer, tel est le but de l'état de 
société, tel est aussi le principe qui doit régler l'intervention de 
la collectivité sociale dans le conflit îles intérêts individuels; la 
collectivité sociale n'a le droit d'ingérence et de contrainte que 
lorsqu'il y a empiétement du droit de l'un sur celui de l'autre. 
Le propriétaire qui donne ou qui tesie viole-t-il, en principe, le 
droit d'un autre, et par là même, en principe, donne-t-il lieu à 
l'immixtion sociale? 

« C'est dans ces termes que consiste toute la question ; or, 
ainsi formulée, elle n'admet aucun doute : il faut ou nier la 
propriété individuelle, ou reconnaître au propriétaire la pléni- 
tude du droit de disposer. » (Voyez aussi mon Manuel de Droit 
civil, tome II, p. 27 et suiv. ; p. 408 et suiv.) 

(30) « Les éléments de l'économie domestique, dit Aristote, 
sont précisément ceux de la famille même qui, pour être com- 
plète, doit comprendre des esclaves et des individus libres. » 

Puis, Aristote appliquant aux individus le raisonnement qu'il a 
fait à l'égard des Grecs et des Barbares, formule ainsi la théorie 
de l'esclavage naturel : 

« L'autorité et l'obéissance ne sont pas seulement choses nêces- 



ÉCLAIRCISSEMENTS ET NOTES. 385 

saires, elles sont encore choses éminemment utiles. Quelques 
êtres, du moment qu'ils naissent, sont destinés, les uns à obéir, 
les autres à commander, bien qu'avec des nuances très-diverses 
pour les uns et pour les autres. L'autorité s'élève et s'améliore 
dans la même mesure que les êtres qui l'appliquent ou qu'elle 
régit. Elle vaut mieux dans les hommes que dans les animaux, 
parce que la perfection de l'œuvre est toujours en raison de la 
perfection des ouvriers, et une œuvre s'accomplit partout où se 
rencontrent autorité et obéissance. » 
Aristote conclut par ces mots : 

« Quand on est inférieur à ses semblables autant que le corps 
l'est à l'âme, la brute à l'homme, et c'est la condition de tous 
ceux chez qui l'emploi des forces corporelles est le seul et le meil- 
leur parti à tirer, on est esclave par nature. » (Aristote, Politique, 
trad. Barthélémy Saint-Hilaire, p. 10-17, passim.) 

Le raisonnement d' Aristote repose sur deux erreurs ; car, fùt-il 
vrai que les uns naissent pour commander, les autres pour obéir, 
où serait le critérium de ce classement à priori? Mais cela est 
le contre-pied même de la vérité, car qui dit un homme dit un 
être doué de raison, de sensibilité, de volonté, et il faut aban- 
donner tout idéal moral, ou il faut affirmer que, pour chacun, 
l'idéal doit être «le développer le plus qu'il peut sa raison, sa sen- 
sibilité, sa volonté. 

Que deviennent donc les maîtres et les esclaves, si l'on se soucie 
d'être moralement des hommes? 

A chacun sa fonction , au meilleur la meilleure ; c'est tout ce 
qu'il y a à retenir de ce fameux passage d'Aristote, et c'est au 
meilleur à prouver qu'il est tel. 

Cette réponse est aussi à l'adresse de ceux de nos anthropo- 
logistes et de nos sélecteurs actuels (V. swpm, note 3, l re par- 
tie) qui reproduisent, sciemment ou inconsciemment, et en ter- 
mes plus ou moins nets, la grosse erreur d'Aristote. 

(31) Enregistrons les théories les plus célèbres, celles de Filan- 
gieri, de Kant, de Bentham, de Romagnosi, de Rossi. 

Filangieri : Le droit social de punir n'est que le droit de défense 
individuelle cédé et transporté à la société. (Législation crimi- 
nelle.) 

2â 



386 PREMIÈRE PARTIE. 

Cetle phrase ne se trouve pas textuellement dans te livre cité 
de Filangieri, mais elle résume fort bien sa pensée. 

Vattel : « Le droit de punir, qui , dans l'état de nature, appar- 
tient à chaque particulier, est fondé sur le droit de sûreté. Tout 
homme a le droit de se garantir d'injure et de pourvoir à sa sû- 
reté par la force contre ceux qui l'attaquent injustement Or, 

quand les hommes s'unissent en société, comme la société est 
désormais chargée de pourvoir à la sûreté de ses membres, tous 
se dépouillent en sa faveur de leur droit de punir. C'est donc à 
elle de venger les injures particulières en protégeant les citoyens. » 
(Vattel, Droit des gens, tome I, § 169, p. 236. Paris, S. P. Ail- 
laud, 1835.) 

Kant : « Si la société civile se dissolvait du consentement de 
tous ses membres, le dernier meurtrier qui se trouverait en pri- 
son devrai*' d'abord être exécuté, afin que chacun portât la peine 
de sa conduite, et que le sang versé ne retombât pas sur le peuple 
qui n'aurait pas exigé cette purification. » (Kant, Doctrine du 
Droit, trad. Barni, p. 201.) 

Bentham : « On m'a toujours dit que telle action était un délit, 
et je pense qu'elle est un délit. Voilà le guide du peuple et même 
du législateur. Mais si l'usage a érigé en délit des actions inno- 
centes , s'il a fait considérer comme graves cfts délits légers, 
comme légers des délits graves ; s'il a varié, partant il est clair 
qu'il faut l'assujettir à une règle, et non pas le prendre pour une 
règle lui-même. Appelons donc ici le principe de V Utilité. Il con- 
firmera les arrêts des préjugés partout où ils sont justes; il les 
annulera partout'où ils sont pernicieux. » {Traités de législation 
civile et pénale, tome I, chap. x, p. 90. A Paris, chez Bossange, 
Masson et Besson , an X = MDCCCII.) « La législation ne peut 
influer directement sur la conduite des hommes que par des 
peines; or, ces peines sont autant de maux qui ne sont justifiables 

qu'autant qu'il en résulte une plus grande somme de bien » 

{Traités de législation civile et pénale, tome I, chap. xn, p. 99.) 

Romagnosi : « Si le droit de punir appartient à la société, c'est 
seulement à cause de ses effets pour l'avenir. » ( Romagnosi , 
Genèse du droit pénal, chap. xi.) 

Rossi : 1° Le fait incriminé doit être contraire à la loi morale; 



ÉCLAIRCISSEMENTS ET NOTES. 387 
2° Il doit être contraire à l'ordre social ; 

3° La peine ne doit jamais dépasser le degré d'expiation qu'exige 
la loi morale ; 

k° Elle ne doit même pas atteindre ce maximum, si l'intérêt 
social ne l'exige pas. 

Tel est l'ensemble de la théorie de Rossi. ( Traité du droit pénal.) 

Un délayeur de textes, M. Faustin Hélie, prétend, à la façon de 
nos éclectiques, faire surgir le fondement du droit de punir de 
toutes ces théories combinées. 

Quant aux rédacteurs du Code pénal Napoléon, ils ont gardé 
sur ce point un silence prudent. 

J'ai discuté dans une autre partie de ce livre (V. suprà, p. 232 
et suiv.) la thèse du droit de punir \ il me suffit de constater ici 
que les hommes les plus notables qui ont admis ce droit, n'ont tenu 
compte ni de la raison physiologique, ni de l'idée du droit indivi- 
duel. 

Aussi, qu'ont produit nos systèmes de pénalité, qu'ont-ils 
amélioré, et n'est-ce pas le cas d'appliquer cette parole de Rossi 
lui-même : « On n'échappe pas à l'empire des principes géné- 
raux ; le monde leur appartient, et c'est la gloire de l'homme de 
leur obéir * ? » 

(32) Je cite de mémoire ce mot de Pierre Leroux, je ne sau- 
rais en garantir l'exactitude formelle. Au surplus, je le prends 
volontiers à mon compte. 

(33) Le témoignage que j'invoque ici n'est pas, il est vrai , d'un 
homme spécial , il est du savant anthropologiste Paul Broca. 
Mais Pinel, Esquirol, Marc et bien d'autres avaient fait aupara- 
vant de nombreuses constatations analogues, et les résultats des 
autopsies de Broca trouvent une éclc^mte confirmation dans les 
observations recueillies au bagne de Toulon par le docteur 
H. Lauvergne (les Forçats considérés sous le rapport physio- 
logique, moral et intellectuel) , mieux encore dans le livre de l'é- 

* L'un des premiers journalistes de ce siècle, le premier peut-être, 
M. Emile de Girardin, a conclu, comme moi, à l'inexistence dm droit de 
punir, mais il s'est déterminé par des considérations toutes différentes des 
miennes, et tandis qu'il propose de supprimer le code pénal, je ne veux, 
je l'avoue, que le transformer. (Voir, au surplus, suprà, p. 232 et suiv.) 



388 PREMIÈRE PARTIE. 

minent professeur anglais H. Maudsley (le Crime et la Folie, 
Bibliothèque scientifique internationale). 

« Nous avons souvent constaté, déclare le docteur Lauvergne, 
que l'organisation cérébrale du forçat, restée brute ou indomptée, 
s'est exclue elle-même du droit commun » (p. 37), et le doc- 
teur Lauvergne appuie ensuite cette assertion sur les faits les 
plus positifs. 

Quant au professeur Maudsley, qu'on lise dans son très-inté- 
ressant ouvrage tout le chapitre de la folie partielle, l'histoire de 
l'assassin Burton, celle de l'assassin Alton, et l'on ne doutera pas 
plus que lui que « les exemples désolants de l'impulsion homi- 
cide ne se rattachent à l'existence d'une folie partielle (névrose 
vôsanique ou névrose épileptique) ; alors l'on n'hésitera pas à ré- 
péter ces belles paroles d'un autre aliéniste célèbre, le docteur 
Conolly : « Ni les cris du peuple réclamant des exécutions, ni les 
sévérités des magistrats méprisant la vérité psychologique ne 
doivent détourner le médecin de sa tâche de savant et de son de- 
voir de témoin. Son affaire est de déclarer la vérité. La société 
fera ensuite de cette vérité ce qu'il lui plaira. » 

(34) Proudhon fut avant tout un polémiste ; il avait assez mal 
mûri ses idées et il en était fort peu maître; toutefois, la phrase 
suivante de cet écrivain me paraît bien correspondre à ma propre 
doctrine : 

« L'État, quelque forme qu'il affecte, aristocratique ou théo- 
cratique, monarchique ou républicain, aussi longtemps qu'il ne 
sera pas devenu l'organe obéissant et soumis d'une société d'égaux, 
sera pour le peuple un inévitable enfer, j'ai presque dit une dam- 
nation légitime. » (P. J. Proudhon, Système des contradictions 
économiques ou Philosophe de la misère, tome I, chap. vu, § 1, 
p. 297, Guillaumin, 1846. Paris.) 

(35) Grote caractérise en ces termes l'institution des Âm- 
phiktyons : 

« Nous avons à considérer le conseil (des Amphiktyons) 

comme un élément dans les affaires grecques, une institution an- 
cienne, l'un des nombreux exemples de l'habitude primitive de 
fraternisation religieuse, mais plus étendue et plus compréhen- 
sive que le reste ; d'abord purement religieuse, puis religieuse et 



ÉCLAIRCISSEMENTS ET NOTES. 389 

politique à la fois; enfin plus politique que religieuse; très-impor- 
tante dans l'enfance delà Grèce, mais peu appropriée à sa matu- 
rité, et appelée à une action réelle seulement dans de rares occa- 
sions, quand il arrivait que son action efficace coïncidait avec les 
vues d'Athènes, de Thèbes ou du roi de Macedonia. Dans ces mo- 
ments spéciaux, ce conseil brille d'un éclat passager qui explique 
en partie le titre imposant que lui donne Cicéron : « Commune 
Graecise concilium » ; mais nous dénaturerions complètement V his- 
toire grecque si nous le regardions comme un conseil dirigeant 
habituellement ou habituellement obéi. » (Grote, Histoire de la 
Grèce, trad. A. L. de Sadous, tome III, chap. n, p. 152-153. 
Paris, Librairie internationale, 1865.) 

Et il y a des publicistes qui pensent encore aujourd'hui à re- 
constituer des amphictyonies sous le nom de tribunal arbi- 
tral ! 

Un tribunal arbitral ne saurait aplanir entre deux nations que 
les différends que ces deux nations sont déjà par elles-mêmes 
disposées à régler sans recourir à la force. 

(36) V. sur la chimère du Droit international mon Manuel de 
Droit civil, tome I, Introduction, p. vu et suiv. 

Je me bornerai à ajouter quelques lignes piquantes de Voltaire 
sur le droit de la guerre : 

« On me dit que, parmi les voleurs, il y avait des lois, et qu'il 
y en avait aussi à la guerre. Je demandai ce que c'était que ces 
lois de la guerre. C'est, me dit-on, de pendre un brave officier 
qui aura tenu dans un mauvais poste, sans canon, contre une 
armée royale ; c'est de faire pendre un prisonnier si on a pendu 
un des vôtres; c'est de mettre à feu et à sang les villages qui 
n'auraient pas apporté toute leur subsistance au jour marqué, 
selon les ordres du gracieux souverain du voisinage. » (Voltaire, 
Dictionnaire philosophique, au mot Lois, section îv.) 

(37) Je n'ai qu'à renvoyer ici le lecteur à mes Leçons sur le 
mariage ; j'en extrais cependant ce qui suit : 

« Passons maintenant aux points qui méritent tout parti- 
culièrement de nous occuper. 

« Le premier se rapporte au debitum conjugale des théologiens 
et des légistes. Mais, en prononçant ce pieux mot, je songe ans- 



390 PREMIÈRE PARTIE. 

sitôt que, si je ne vous l'expliquais, il vous serait difficile d'en 
deviner le sens. 

« Qu'est-ce donc que le debitum conjugale? Ce que c'est, mes- 
sieurs, je vais vous le dire en français et sans ambages, c'est le 
droit à la copulation. 

« Le droit à la copulation, en doutez-vous, messieurs ? Écoutez 
plutôt l'Apôtre : « Uxori vir debitum reddat; similiter autem et 
uxor viro. » (Trois leçons sur les principes philosophiques et ju- 
ridiques du mariage, par le professeur Émile Acollas, chap. i, 
§ 3, p. 18. — Genève, Desrogis, libraire, rue du Rhône, 13 ; Berne, 
J. Dalp, libraire, Spitalgasse, 1871.) 

(38) Des arrêts ont décidé que la femme n'avait pas le droit de 
fermer sa chambre avec un verrou pour se soustraire à l'acquit- 
tement du debitum conjugale, comme parlent les théologiens : 
« Le latin, dans les mots, brave l'honnêteté. » 

Et c'est en harmonie avec cette digne jurisprudence que 
la doctrine, à son tour, formule sa pensée de la façon sui- 
vante : 

« L'acte conforme à la fin du mariage ne peut être incriminé, 
lors même que le mari aurait employé la violence pour le con- 
sommer, sauf les blessures que ces violences auraient occasion- 
nées ; il ne peut, en effet, y avoir d'attentat à la pudeur, puisque 
le mariage a eu pour effet de lever les barrières de cette pudeur 
et de donner au mari la libre disposition de sa femme. » (Faustin 
Hélie et Ghauveau, Théorie du Code pénal, tome IV, chap. xlix, 
p. 232.) 

Sommes-nous chez les sauvages? 0 légistes, je ne vous dirai 
jamais assez, à mon gré, le mal que je pense de votre cœur et 
de votre esprit ! 

(39) V. ma Nécessité de refondre l'ensemble de nos Codes au 
point de vue de l'idée démocratique, p. 23-24, note 1. 

(40) V. le précédent ouvrage, p. 35-36, note 2. 

(41) Dans mon Enfant né hors mariage, troisième édition 
(Préface, Rotzloch, 30 août 1869), j'ai posé le droit de l'enfant 
en ces termes : 

« Le droit nouveau aspire à être un ensemble, une synthèse, 
une science. Ce n'est que lorsque cette science existera, que Fa- 



ÉCLAIRCISSEMENTS ET NOTES. 391 

narchie actuelle aura son terme, et que l'idée républicaine ob- 
tiendra dans les faits sa consécration complète. 

« Dans cette science, le droit de l'enfant occupera la première 
place ; car le droit de l'enfant, c'est pour tous ceux qui naissent 
en ce monde le droit d'être élevés à la qualité d'homme, à l'exer- 
cice des droits que cette qualité confère, à la pratique des devoirs 
qu'elle impose. 

« Pauvres êtres qui naissez aujourd'hui en dehors de l'institu- 
tion civile, et qu'une loi inhumaine a proscrits ; pauvres petits 
enfants, qui , dans notre monstrueux état social , êtes les vic- 
times habituelles et dévouées de la misère, du crime et de la 
mort ; pauvres filles qui payez à la débauche du riche la dîme de 
vos privations et de votre indigence, puissent ces pages avancer 
pour vous l'heure de l'inévitable réparation L » 

Comparer mon Manuel de Droit civil, tome I, p. 285, 286, 
354, 363, note 3 ; 336, 202, 203; 285 et suiv., 341, note 2. 

(42) Se reporter à Gousset, le Code civil commenté dans ses 
rapports avec la théologie morale. V. notamment p. 187 et suiv. 

(43) V. Joseph de Maistre, les Soirées de Saint-Pétersbourg, 
tome I, premier entretien, p. 41. — J. B. Pélagaud, imprimeur- 
libraire, huitième édition. Paris, rue des Saints-Pères, 57, 1862. 

(44) V. Joseph de Maistre, Du Pape, en particulier, tome I, 
liv. I, chap. i, p. 1 à 15, etchap. xix du même livre, p. 195 à 200. 
— Deuxième édition, Paris, Librairie ecclésiastique, rue de l'Ab- 
baye, 3, 1821.) 

(45) V. Joseph de Maistre, Du Pape, tome II, liv. III, chap. n, 
p. 26. — Paris, deuxième édition, Librairie ecclésiastique, rue 
de l'Abbaye, 3, 1821. 

Le vers de Lucain est celui-ci : 

« Humanum paucis vivit genus. » (Phars.) 

(46) V. Bergier, Dictionnaire de Théologie, au mot Autorité. 

(47) V. Bergier, ouvrage précité, au mot Athée. 

Bergier, entre autres choses, écrit textuellement sous ce mot : 
« Si les athées gardaient pour eux seuls leur impiété, personne 
ne s'informerait de ce qu'ils pensent (quelle admirable tolé- 
rance en vérité!)-, mais ces insensés veulent dogmatiser, com- 



I 

392 PREMIÈRE PARTIE. 

muniquer aux autres le poison dont ils sont infectés, et (fest ce 
qu'on a droit de punir. » Article Athée, in fine. 

Et qui ne serait convaincu par ce raisonnement de Bergier ! 

(t8) Joseph de Maistre, les Soirées de Saint-Pétersbourg, 
tout le septième entretien, tome II, et notamment les pages 28 
à 38. — J. B. Pélagaud, imprimeur-libraire, huitième édition. 
Paris, rue des Saints-Pères, 57, 1862. 

(49) C'est ce que Volney, à son tour, dans le beau livre inti- 
tulé Les ruines 'ou méditations sur les révolutions des Empires, 
a si bien mis en relief. V. tout le chapitre xv, Le siècle nouveau . 

(50) Ce n'est qu'aux yeux de l'observateur superficiel que le 
Cosmos peut apparaître comme un vaste champ de bataille où 
lutteraient sans cesse des éléments ennemis. Au-dessus de ce 
champ de bataille apparent, ce qui règne, c'est une nécessaire et 
indestructible harmonie, ce sont des lois ! 

V. les idées générales exposées dans le texte, p. 2, et dans la 
note , Discours préliminaire. 
V. aussi A. de Humboldt, Cosmos, 

(51) Si l'on entendait par succès ce qui est le véritable succès, 
par intérêt ce qui est le véritable intérêt, c'est-à-dire l'épanouis- 
sement et la satisfaction de notre nature sous son triple aspect ; 
alors il n'y aurait nul inconvénient à se servir de ces mots, et il 
apparaîtrait clairement que, de même que le but qui se pose devant 
l'homme ne saurait être scindé, de -même aussi la science de 
l'homme ne saurait l'être ! 

(52) Je transcris les définitions que les principaux économistes 
ont données de leur science : 

Jean-Baptiste Say: «L'économie politique n'est pas autre chose 
que l'économie de la société. L'étude qu'on a faite de la nature 
et des fonctions des différentes parties du corps social, a créé un 
ensemble de notions, une science à laquelle on a donné le nom 
d'économie politique, et qu'on aurait peut-être mieux fait de 
nommer économie sociale. » (Cours complet d'économie politique.) 

De Sismondi : « Le bien-être physique de l'homme, autant 
qu'il peut être l'ouvrage de son gouvernement, est l'objet de l'é- 
conomie' politique. » (Nouveaux principes d'économie politique.) 

Storch : « L'économie politique est la science des lois natu- 



ÉCLAIRCISSEMENTS ET NOTES. 393 

relies qui déterminent la prospérité des nations, leur richesse 
et leur civilisation. » (Cours d'économie politique ou Exposition 
des principes qui déterminent la prospérité des nations, 2 a édit., 
avec notes de J. B. Say.) 

♦ Ricardo : « Les produits de la terre, c'est-à-dire tout ce que 
l'on retire de sa surface, par les efforts réunis du travail, des 
machines et des capitaux, se partage entre trois classes de la 
communauté, savoir : les propriétaires fonciers, les possesseurs 
du fonds ou du capital nécessaire pour la culture de la terre et 
les travailleurs qui la cultivent. 

Déterminer les lois qui règlent cette distribution, voilà le 
principal problème de l'économie politique. » (Des principes de 
V économie politique et de V impôt.) 

Rossi : « L'économie politique est la science qui recherche la 
nature, les causes et le mouvement de la richesse en se fondant 
sur les faits généraux et constants de la nature humaine et du 
monde extérieur. » (Cours d'économie politique.) 

Ne suffit-il pas de rapprocher ces différentes définitions, pour 
se convaincre que les économistes mesurent fort mal l'étendue 
de leur science, et ne savent guère vers quel but ils la di- 
rigent? 

Aussi , l'un des plus considérables d'entre eux , le philosophe 
Mill, déclare-t-il ici qu'il ne recherchera pas la précision méta- 
physique des définitions (parbleu, je ne le conçois que trop), car 
les idées suggérées par le mot même sont assez déterminées pour 
la pratique (cela est un point tout autre). (Principes d'écono- 
mie politique, p. 2.) 

Toutefois, il y a lieu de mentionner l'idée générale de Quesnay 
et de son disciple Dupont de Nemours sur le but de l'économie 
politique, ainsi que la définition qu'en a présentée, à son tour, 
le très-remarquable économiste américain H. C. Carey. 

D'après Quesnay et Dupont de Nemours, l'économie politique 
doit se proposer « d'assurer à chacun le moyen de faire usage 
de toutes les facultés qui lui ont été départies par la nature, sous 
la condition de ne nuire ni à lui ni aux autres. » (V. Quesnay, 
Le droit naturel, ouvrage trop peu lu. — Rapprocher Dupont 



394 PREMIÈRE PARTIE. 

de Nemours, Abrégé des principes de V économie politiqve, Col- 
lection des économistes de Guillaumin, Physiocr cites.) 

D'après H. G. Carey, «l'économie politique ou science sociale 
est la science des lois qui régissent l'homme dans ses efforts, 
pour s'assurer à lui-même le plus haut degré d'individualité et 
le plus grand pouvoir d'association avec ses semblables. » (Prin- 
cipes de la science sociale, trad. St-Germain Leduc et A. Plan- 
che. Paris, Guillaumin.) 

(53) Toutes les solutions se tiennent, je ne le répéterai jamais 
assez à ma guise, et c'est ce que nos empiriques et nos petits po- 
liticiens avocats ne veulent pas voir! 

(54) D'où vient l'idée? On l'entreverra quelque jour, grâce aux 
recherches des physiologistes et aux méditations des philoso- 
phes, s'ils s'inspirent des résultats acquis aux physiologistes et 
s'ils construisent sur cette base. (Voir les beaux travaux de 
Garpenter et de Gharcot sur les localisations cérébrales.) 

Parmi les philosophes, en Angleterre, Lewes, qui s'intitule 
comtiste, et qui, au fond, est bien lui-même, — en Allemagne, 
Wundt, connu en outre par ses beaux travaux scientifiques % — 
en France, Taine (V. notamment son livre De V intelligence) **, 
sont, sur ce point, dans les voies les meilleures. 

* Les œuvres philosophiques de W. Wundt ont paru sous les titres sui- 
vants : Vorlesungen uber die Menschen und Thierseele, 1863 ; Beitràge 
zur Théorie der Sinneswahrnehmung , 1862, et Grundziige der Physio- 
logischen Psychologie, 1874. ^ 

La Revue philosophique de Germer Baillière, dirigée par un jeune es- 
prit fort libre, M. Th. Ribot, a publié récemment (n° du 1 er février 1874) 
un article remarquablement net de W. Wundt sur La mission de la philo- 
sophie dans le temps présent. 

Enfin, M. Th. Ribot, dans plusieurs articles de la Revue scientifique 
(30 janvier 1875, 6 février 1875, 27 novembre 1875) a exposé les travaux 
psychologiques de ce physiologiste et de ce physicien philosophe. 

** Je réserve d'ailleurs entièrement mon appréciation sur le fond des doc- 
trines philosophiques de MM. Lewes. Wundt et Taine ; ce que j'entends 
louer ici en eux, outre leur beau talent, c'est la méthode qu'Us ont ap- 
pliquée dans l'étude d'une question fondamentale. 

Quant à M. Taine en particulier, je dirai un mot de la théorie histo- 
rique qui me parait ressortir de son remarquable livre sur Les Origines 
de la France contemporaine. 

D'après M. Taine, l'ancien régime, dans ses institutions essentielles; 



ÉCLAIRCISSEMENTS ET NOTES. 395 

(55) Charles Dunoyer est un des rares économistes qui aient 
partagé ma manière de voir sur ce chef. 

« On ne peut pas dire enfin que ces produits (les produits im- 
matériels) n'ajoutent rien au capital national : ils l'augmentent 
aussi réellement que peuvent le faire des produits de tout autre 
espèce. Un capital de connaissances ou de bonnes habitudes ne 
vaut pas moins qu'un capital d'argent. Une nation n'a pas seule- 
ment des besoins physiques à satisfaire : il est dans sa nature 
d'éprouver beaucoup de besoins intellectuels et moraux, et, pour 
peu qu'elle ait de la culture, elle placera la vertu, l'instruction, 
le goût au rang de ses richesses les plus précieuses. Ensuite ces 
choses qui sont de vraies richesses par elles-mêmes, par les plai- 
sirs purs et élevés qu'elles procurent, sont en outre des moyens 
indispensables pour obtenir cette autre espèce de valeurs que 
nous parvenons à fixer dans les objets matériels. Il ne suffit pas 
en effet, pour produire celles-ci, de posséder des ateliers, des 
outils, des machines, des denrées, des monnaies : il faut des 
forces, de la santé, de la science, du goût, de l'imagination , de 
bonnes habitudes morales, et les hommes qui travaillent à la 

est issu d'une nécessité historique ; c'est cette nécessité qui y a engendré 
la prédominance, salutaire et bienfaisante à ses débuts, du clergé et de 
l'aristocratie, mais les hommes ne se maintinrent pas au niveau de leur 
rôle ; la féodalité, par ses abus, contribua à corrompre le peuple, et ce- 
lui-ci végéta inculte et vicieux, dans un sol que les privilégiés n'avaient su 
que rendre infécond et malsain. 

J'admets, pour mon compte, cette fatalité historique fondée sur l'objecti- 
vité des choses, et susceptible d'être tournée au plus ou moins grand pro- 
fit des sociétés, selon la direction que prennent les individus ; mais le 
point sur lequel je ne m'entends pas avec M. Taine quant à l'ancienne 
France, c'est sur celui où commence cette fatalité objective. 

Je soutiens que, après Leucippe et Démocrite, après Aristote et Pla- 
ton, après la magnifique évolution de la philosophie grecque, le dé- 
veloppement chrétien ne rentrait point dans les nécessités historiques, 
qu'il a été le résultat d'une déviation de l'esprit humain, et que, mieux 
que la religion chrétienne, la philosophie ancienne eût été capable d'être 
l'éducatrice de notre Occident. 

M. Charles Renouvier, ce disciple original du grand Kant et cet esprit 
si convaincu de la liberté morale de l'homme, a publié en 1876, sous le 
titre d'Uchronie (l'utopie dans l'histoire), un curieux livre, où sont expo- 
sées des vues qui présentent quelque analogie avec les miennes. 



396 PREMIÈRE PARTIE. 

création ou au perfectionnement de ces produits, peuvent ajuste 
titre être considérés comme producteurs des richesses impropre- 
ment dites matérielles, tout aussi bien que ceux qui travaillent 
directement à les créer. Il est sensible, en un mot, que si une 
nation accroît son capital en étendant ses cultures, en améliorant 
ses terres, en perfectionnant ses usines, ses instruments, ses 
bestiaux, elle l'accroît, à plus forte raison, en se perfectionnant 
elle-même, elle qui est la force par excellence, la force qui dirige 
et fait valoir toutes les autres. » (Charles Dunoyer, De la liberté 
du travail, tome second, livre V, p. 15 et 16 -, voir au surplus tout 
le livre V.) 

(56) V. John Stuart Mill , Principes d'économie politique, 
tome I, p. 27. 

« Si nous examinons avec une attention égale tous les cas où 
l'on affirme Faction de l'homme sur la nature, dit l'économiste phi- 
losophe que je cite, nous trouverons que la puissance de la nature, 
ou, en d'autres termes, les propriétés des corps font toute la 
besogne. Quand une fois les corps sont mis en position conve- 
nable, cette opération unique, celle qui consiste à placer les corps 
en position telle qu'ils agissent par les forces mêmes dont ils 
sont doués, soit sur eux-mêmes, soit sur d'autres corps, est la 
seule que l'homme accomplisse ou puisse accomplir, le seul em- 
pire qu'il ait sur la matière. Il ne fait rien que de mouvoir un 
corps vers un autre, ou de les éloigner. » 

(57) La question de la liberté commerciale n'est qu'une question 
seconde, et, tant qu'on la posera comme question première, elle 
demeurera insoluble. 

Il est bien évident, en effet, que chaque nation ne doit s'eftbr- 
cer de produire que ce qu'elle est apte à produire, et que, par ce 
côté, la liberté commerciale est inattaquable; mais, en même 
temps, comment faire dans l'état actuel, alors que les nations 
vivent dans un esprit d'antagonisme constant, et que celle qui 
négligerait certaines productions essentielles à son existence, le 
lendemain, pour ces productions, pourrait se trouver a la merci 
de son adversaire? 

Dans ma Guerre aux monarchies, j'ai dit : « Il faut que l'Eu- 
rope sorte à tout prix du système moral, politique et économique 



ÉCLAIRCISSEMENTS ET NOTES. 397 

dans lequel elle tourne et s'épuise; » je me tiens à cette parole. 
(Guerre aux monarchies, motions faites au Congrès de Lausanne. 
Genève et Lausanne, 1869.) 

(58) Ce n'est point une question simple, du reste, que de dis- 
tinguer la consommation productive de l'improductive. Nous 
nous agitons dans le monde du relatif, et tel a besoin, en tous 
ordres, de consommations délicates et raffinées qui seraient à 
d'autres inutiles ou même à charge. 

Il y a là un point de triple hygiène morale, intellectuelle et 
physique. Mill, dans l'examen de cette question, n'a point témoi- 
gné de sa profondeur ordinaire (V. Principes d'économie poli - 
tique, tome I, chap. ni.) 

Il est bien clair aussi que la misère est relative, et qu'en elle- 
même elle ne compte pas-, mais la première étape à franchir, 
à ce point de vue, est celle qui nous séparera d'un état social 
où il existe, et en grand nombre, des hommes qui ne peuvent, 
en offrant leur travail, se procurer l'alimentation nécessaire. 

(59) Assurément, J. B. Say et Ricardo ne se sont pas trompés en 
attribuant une importance fondamentale à la question des débou- 
chés; mais, pas plus l'un que l'autre, ils n'ont su insister, comme 
il convenait, sur la nécessité de créer le débouché intérieur. Ce- 
pendant, c'est de J. B. Say que sont ces belles paroles qui nient si 
énergiquement l'antagonisme des intérêts : « Chacun est intéressé 
à la prospérité de tous, et la prospérité d'un genre d'industrie est 
favorable à la prospérité de tous les autres. En effet, quels que 
soient l'industrie qu'on cultive, le talent qu'on exerce, on en 
trouve d'autant mieux l'emploi, et l'on en tire un profit d'autant 
meilleur, qu'on est plus entouré de gens qui gagnent eux-mêmes. 
Un homme à talents que vous voyez tristement végéter dans un 
pays qui décline, trouverait mille emplois de ses facultés dans 
un pays productif, où l'on pourrait employer et payer sa capa- 
cité. Un marchand, placé dans une ville industrieuse et riche, 
vend pour des sommes bien plus considérables que celui qui ha- 
bite un canton pauvre où dominent l'insouciance et la paresse. 
Que feraient un actif manufacturier, un habile négociant, dans 
une ville mal placée et mal civilisée de certaines portions de 
l'Espagne ou de la Pologne? Quoiqu'il n'y rencontrât aucun con- 



398 PREMIÈRE PARTIE. 

current, il y vendrait peu, parce qu'on y produit peu; tandis qu'à 
Paris, k Amsterdam, à Londres, malgré la concurrence décent 
marchands comme lui, il pourra faire d'immenses affaires. La 
raison en est simple : il est entouré de gens qui produisent beau- 
coup dans une multitude de genres, et qui font des achats avec ce 
qu'ils ont produit, c'est-à-dire avec l'argent provenant de la vente 
de ce qu'ils ont produit. » 

Et Say. comme on le voit, ne se place qu'au point de vue de la 
solidarité des intérêts matériels. Or, quelles dimensions la soli- 
darité humaine ne prend-elle pas, lorsqu'on l'envisage au triple 
point de vue moral , intellectuel et matériel ! 

(60) C'est sur l'indivisibilité de tout fait de production que 
Pierre Leroux, en particulier, faisait reposer son principe de jus- 
tice distributive par l'État; mais Leroux n'allait pas alors assez 
loin, et c'est le genre humain qu'il eût dû ériger en distributeur 
universel ! 

Il en est de l'indivisibilité de la production, indivisibilité qui 
dans les faits peut avoir, selon les cas, une étendue plus ou 
moins grande; il en est, dis-je, de cette indivisibilité comme de 
la théorie des débouchés, elle n'enseigne qu'une chose, mais une 
chose énorme, capitale, la solidarité entre tous les hommes. 
Quant à la distribution des produits, ce dont elle relève, c'est de 
la volonté libre des individus et du contrat. 

(61) Pour se convaincre que jusqu'ici tous les États ont tou- 
jours eu plus ou moins pour base le communisme autoritaire, il 
suffit d'inspecter les législations civiles. 

Quant au principe d'autonomie de la personne humaine, — 
car c'est à ce principe que correspond la formule du libre jeu des 
activités individuelles, — il est issu de tout le passé; mais le 
premier, je crois, dans ma Nécessité de refondre nos Codes, 
l'ai-je mesuré dans toute son ampleur, l'ai-je marqué comme 
le principe essentiel, comme la fin médiate et immédiate, 
comme le but permanent des civilisations, et l'ai-je nommé de 
son nom! 

(62) C'est-à-dire qu'au lieu de continuer à faire de la liberté 
l'âme et le pôle de ses actions, au lieu d'aspirer à l'organisation 
la plus parfaite dont le sceau est l'individualité la plus accusée, 



ÉCLAIRCISSEMENTS ET NOTES. 399 

l'être humain, un et indivisible, n'aspirerait plus qu'à détruire 
son individualité et à rentrer dans l'inorganique. 

Qui croirait, si les faits ne l'attestaient, à une telle aberration 
même de cœurs haut placés et d'esprits des plus cultivés? 

(63) Quand je présente cette formule comme la synthèse de 
trois lois morales, que l'on m'entende bien : ce que je prétends, 
c'est que c'est par la voie de la persuasion qu'elle doit prévaloir et 
régner, et que c'est uniquement à l'intelligence éclairée et à la li- 
bre conscience des individus qu'elle s'adresse et finira par s'imposer. 

(64) V. dans mon Manuel de Droit civil, tome II, p. 117 et 
suiv., la question de la liberté du contrat. 

Dans l'état actuel, cette liberté prétendue est, pour le plus grand 
nombre, une chimère. 

(65) Chateaubriand a pressenti la nécessité de cette grande 
transformation et Mill l'a presque démontrée. 

(66) Oui, le respect de l'homme pour l'homme, et, ce qui est 
un degré plus haut, l'amour de l'homme pour l'homme, voilà le 
critérium de la vraie civilisation. Mais si l'on jugeait les sociétés 
actuelles selon ce critérium, comment les jugerait-on? 

Quand donc les hommes apercevront-ils l'évidence? Quand 
comprendront-ils quelle est la base de l'éducation de tout être 
humain? 

(67) Cette parole, Lamennais, ultramontain, l'a prononcée pour 
la première fois, si je m'en souviens bien, dans Y Indifférence en 
matière de religion, et Lamennais, venu à la vérité nouvelle, l'a 
redite dans Amschaspands et Darvands. 

(68) Voué par profession, depuis près de trente années, à l'en- 
seignement du Droit, j'ai eu bien des fois l'occasion d'exprimer 
dans mes leçons et dans mes livres ce que je pense de la science 
actuelle du Droit-, je reproduis ici une de mes plus récentes ap- 
préciations : 

« Où en est aujourd'hui en France la doctrine du Droit? Où en 
est l'enseignement du Droit? Règne-t-il, dans cette partie de la 
science et de l'enseignement, le moindre souffle critique et réno- 
vateur? Y trouve-t-on la moindre idée qu'un juriste adopte et qu'il 
sache suivre? Qu'est-ce que le droit dans nos Facultés et au de- 
hors, sinon la chose la plus superficielle, la plus inconsistante et 



400 PREMIÈRE PARTIE. 

finalement la plus vide, un pur exercice de casuistique et de gym- 
nastique? Qui pourrait croire au degré d'abaissement auquel est 
descendu l'enseignement officiel? Interpréter le plus près pos- 
sible de la lettre des textes que l'on répute à priori indéfectible.,, 
épuiser ensuite toutes les ressources du raisonnement — et du 
déraisonnement — pour les faire paraître tels-, puis, comme ces 
textes se contredisent de l'un à l'autre, comme souvent le même 
texte est contradictoire dans ses différentes parties, imaginer ce 
qu'on nomme plus qu'ambitieusement des systèmes pour établir 
la conciliation, argumenter à cette fin d'un autre cas soit à si- 
mili, soit à contrario, et s'ingénier à tirer du texte le plus éloi- 
gné de la question un nouvel argument dont celui qui le propose 
aperçoit tout le premier l'élrangeté et le néant, voilà l'art su- 
prême du professeur! Quanta des points de vue généraux, n'en 
cherchez pas dans l'enseignement de nos Facultés; d'abord, n'en 
cherchez pas qui relieraient le Droit aux autres sciences, et no- 
tamment à celle qui est sa base, à la science de la nature- mais 
n'en cherchez même pas de propres à la science du droit : in jure 
omnis defînitio periculosa, dit un vieil adage; et, en effet, on ne 
définit qu'à la condition d'avoir quelque chose à définir, et le Droit 
actuel, par quelque côté qu'on le prenne, le Droit des livres tech- 
niques et de l'enseignement., scientifiquement ce n'est rien, c'est 
une outre gonflée de vent, c'est, je le répète, une casuistique et 
doublée d'une sophistique. 

«Or, quelle discipline, quelle règle pour le cœur et pour l'esprit 
peut engendrer une pareille science? » (V. Lettre à l'Association 
française pour l'avancement des sciences, La science du Droit en 
France au temps présent, p. k et 5.) 

(69) Mon absolu n'est encore ici qu'un relatif; seulement , ce 
que j'appelle l'absolu d'une science par rapport à une époque don- 
née, c'est le plus haut degré de vérité auquel, à cette époque, 
cette science puisse atteindre. 

Et quand il s'agit des sciences qui ont trait à l'individu hu- 
main, l'absolu que doivent rechercher toutes ces sciences, c'est 
l'affranchissement le plus complet possible de l'individu humain. 

(70) Aussi, au temps présent, évitent-ils, presque tous, d'abor- 
der les questions morales, et n'y a-t-il rien cFe plus chétif, de 



ÉCLAIRCISSEMENTS ET NOTES. 401 

plus effacé et de plus piteux que les deux ou trois livres où des 
hommes à la suite ont essayé de résumer la morale des écono- 
mistes. 

(V. Minghetti, trad. Saint-Germain-Leduc, Des rapports de 
l' 'économie politique avec laMorale et le Droit; en outre, Gomès, 
Essai sur l'économie politique et ses rapports avec la Morale 
et le Droit») 

A l'époque des grands économistes, de Quesnay, de Dupont de 
Nemours, de Turgot, on ne séparait pas l'économie politique de 
la morale, et les hommes que je cite savaient écrire sur la mo- 
rale des choses sinon toujours précises et justes, du moins le plus 
souvent humaines et vivantes. (V. Quesnay, Traité de droit na- 
turel, Dupont de Nemours, Origine et progrès d'une science 
nouvelle, et Abrégé des principes de V économie politique, Turgot, 
ses deux Discours de la Sorbonne, et passim, ses écrits écono- 
miques.) 

(71) C'est ce qu'avait compris Proudhon; aussi définissait-il 
l'économie politique actuelle : « l'histoire naturelle des coutumes, 
traditions, pratiques et routines les plus apparentes et les plus 
universellement accréditées de l'Humanité, en ce qui concerne la 
production de la richesse. » (Système des contradictions éco- 
nomiques, tome I, chapitre i, p. k.) 

Cette proposition serait tout à fait exacte, si elle n'était trop 
compréhensive ; même au point de vue descriptif et fort peu cri- 
tique où elle est placée, l'économie politique est loin d'avoir em- 
brassé l'histoire entière de l'Humanité. 

(72) Quelles illusions ne se sont pas faites, à cet égard, les 
socialistes! Tous, ayant plus ou moins souci de morale, ont pré- 
dit l'avènement prochain d'une ère où le genre humain serait 
comblé de toute espèce de félicités. 

Je ne rêve pas cette ère, mais j'en espère une où chacun aura 
les satisfactions que, dès à présent, il est scientifiquement fondé 
à réclamer; mais, cette ère aussi, je ne la conçois pas sans un 
nouveau développement moral; or, ce n'est pas en un jour que 
se refont les doctrines morales et le tempérament moral d'un 
peuple ! 

I Quant à Proudhon, auquel j'aime à revenir, il n'a pas du tout 

26 



402 PREMIÈRE PARTIE. 

compris le rôle qui appartient à la question morale; lui aussi, 
comme les économistes actuels, il l'a complètement laissée de 
côté; lui aussi, comme les socialistes, il s 1 est imaginé qu'on peut 
renouveler la société du jour au lendemain. 

(73) Qu'étaient-ce que les Saint-Simoniens? Qu'étaient-ce que 
les Fouriéristes ou les Phalanstériens, sinon des fils de la bour- 
geoisie? Ce n'était pas l'ouvrier qui eût pu comprendre les Lettres 
d'un habitant de Genève, ou La théorie des quatre mouvements, 
et il fallait déjà être expert en idées spéculatives pour pénétrer 
des enseignements tels que ceux-ci : 

« A chacun selon sa capacité, à chaque capacité selon ses œu- 
vres. » 

Ou bien encore : 

« Les attractions sont proportionnelles aux destinées. » 
. (V. sur l'histoire des sectes saint-simonienne et fouriériste ou 
phalanstérienne, Louis Blanc, Histoire de Dix ans, tome III, 
ch. m, p. 97-106, B. Malon, Exposé des écoles socialistes, p. 56, 
L. Reybaud, Histoire des réformateurs contemporains, Sargant, 
Social innovators and their schem.es, London, 1858.) 

(7^) Et, en ce sens, le socialisme avait pour lui tout droit 
comme toute raison. 

L'épigraphe de mes livres, la seule inscription que je demande- 
rais que l'on gravât sur ma tombe, si je tenais à avoir une tombe, 
le vrai titre de ma vie militante, c'est la devise : Droit et Liberté. 

Je renierais ce titre, cette devise, ma vie entière et mes luttes, 
si je ne donnais raison, dans ce qu'il a de plus général, au socia- 
lisme populaire. 

Classes aujourd'hui encore qualifiées de basses, ne perdez pas 
courage : moralisez-vous, instruisez-vous — et vous vous élèverez ! 

Quant au socialisme doctrinal, c'est par les rêves enfantins de 
Cabet qu'il a commencé dans les classes populaires. A l'époque 
de la révolution de 18^8, les socialistes Icariens étaient seuls en 
nombre parmi les ouvriers*. 

* Si, par socialiste, l'on entendait, comme Robert Owen, le créateur du 
mot, et comme Mill, le partisan d'une doctrine d'ingérence de l'État dans 
les rapports sociaux, je suis le plus antisocialiste des hommes. 

Si, au contraire, l'on désigne comme socialiste celui qui veut les plus 



ECLAIRCISSEMENTS ET NOTES. 403 

(75) Voilà le déplorable fond de la plupart des systèmes so- 
cialistes, de ceux de Robert Owen, de Saint-Simon, de Fou- 
rier, du naïf Cabet, de Pierre Leroux, de Louis Blanc, de Comte, 
de Lassalle, de Karl Marx. 

Vieilleries que leurs auteurs ont revêtues de costumes agencés 
au gré de leur imagination ! 

Ni dans le monde, ni dans la société l'individu n'a à compter 
sur une Providence invisible ; il n'a à compter que sur lui-même. 

(76) Un des manquements les plus graves de la logique de 
Proudhon, est celui qui l'a porté à repousser le prêt à intérêt. 

Proudhon n'a pas vu que tout capital ne devrait être que du 
travail épargné et que celui qui prête son capital, en théorie pure, 
est un homme qui associe le résultat de son effort passé à l'effort 
à venir d'un autre ! Or, n'est-il pas évident que les deux doivent 
en conséquence avoir une part dans le produit. L'intérêt n'est 
que la part que le prêteur stipule de l'emprunteur. (V. le beau 
Mémoire de Turgot sur les prêts d'argent, la Défense de l'usure, 
par J. Bentham, et mon Manuel de Droit civil, tome III, 2 e édit., 
p. 470-473.) 

Mais, quelle qu'ait été l'aberration de Proudhon sur cette 
question, d'ailleurs si importante, et sur beaucoup d'autres; bien 
que sa logique tapageuse ait eu souvent plus d'éclat que de soli- 
dité, bien que ses critiques soient loin de porter toujours juste, 
et qu'enfin la somme de vérités positives dont il a enrichi la 
science politique se réduise à peu près à rien, cependant je glo- 
rifie Proudhon, et ce que j'entends glorifier en lui, ce n'est ni 
l'écrivain hors ligne, ni le polémiste de premier ordre, c'est 
l'homme d'an-archie, comme il s'intitulait lui-même, c'est celui 
qui, à un haut degré, a eu le sentiment du droit individuel et 
de la liberté. 

larges réformes de la base au sommet^ au nom de la liberté comme prin- 
cipe et de la solidarité comme conséquence, je suis aussi socialiste que 
possible. 

Du reste, je regrette l'importation dans notre langue politique du mot 
socialisme, car il est pour le moins obscur. En toute science, je n'aime 
pour ma part, que les termes nets ; exprimant des idées nettes. 



404 PREMIÈRE PARTIE. 

(77) Yoici, sur ce point, deux passages aussi explicites que 
possible de l'écrivain en question : 

« Qu'on le sache bien. Tous les efforts de la philosophie, tous 
les résultats de la science, toutes les recherches faites avec un 
cœur droit et pur, ne sont parvenus, et ne parviendront jamais, 
qu'à démontrer l'impossibilité d'assigner à l'indigence, comme 
aux maux qui affligent l'humanité, d'autre cause première que 
l'arrêt irrévocable et suprême qui, en faisant descendre l'homme 
du rang presque divin où il avait d'abord été placé, l'a condamné 
au travail, au malheur, aux maladies et à la mort.... Créé pour 
le bonheur, mais resté maître de sa destinée, l'homme est tombé 
par une faute proportionnée sans doute à son terrible châtiment, 
dans la condition d'une nature imparfaite d'où dérivent toutes ses 
contradictions et toutes ses misères. » (Économie politique chré- 
tienne ou Recherches sur la nature et les causes du paupérisme, 
par M. le vicomte Alban de Villeneuve-Bargemont, livre I, cha- 
pitre i, p. 101. Paris, Paulin, libraire-éditeur, 183^.) 

(78) V. Alban de Villeneuve-Bargemont, Économie politique 
chrétienne, t. I. liv. I, chap. n, p. 121, et liv. VI, chap. i, p. 113. 

(79) « .... Nous le répétons encore, c'est uniquement dans la re- 
ligion qui nous enseigne comme une vérité irréfragable et comme 
un article fondamental de notre foi, la déchéance originelle de la 
race humaine, que nous avons pu trouver la seule explication 
complète des causes de l'inégalité des conditions sociales, et par 
conséquent la dernière raison de l'indigence. Tout ici découle de 
l'arrêt prononcé par Dieu et gravé dans toute la nature comme 
dans les livres saints.... Tous les maux qui accablent l'humanité, 
les souffrances, la mort, les guerres, les calamités, les privations 
et enfin l'indigence n'ont pas d'autre source. » (Ibidem, tome I, 
livre I, chapitre i, p. 111.) 

(80') Je n'outre rien, et, pour en témoigner, il me suffit encore 
de citer in extenso M. de Villeneuve-Bargemont: 

c II faut, comme l'a dit un écrivain profond*, il faut recom- 
mander aux pauvres la patience, la résignation, le travail, la so- 
briété et la religion. Il faut que les riches deviennent charita- 



Burke. 



ÉCLAIRCISSEMENTS ET NOTES. 405- 

bles. Il faut donc surtout travailler à rendre la société véritable- 
ment chrétienne, car ce n'est que lorsqu'elles auront compris 
l'une et l'autre la destinée religieuse de l'homme, que la classe 
riche obéira pleinement au précepte de la charité, et que la classe 
pauvre, éclairée sur la moralité et la nécessité de l'inégalité 
sociale, subira avec résignation et douceur l'injustice trop 
apparente de cette inégalité. » (Ibidem, livre I, chapitre n, 
p. 121.) 

(81 *) Qu'ai-je besoin de rappeler ici ce que chacun sait et ce 
qu'il ne devrait pas être permis surtout aux panégyristes d'ancien 
régime d'ignorer ou d'oublier? 

V., sur l'histoire du travail, mon Manuel de Droit civil, t. III, 
3 e édit., p. 351 et 353, 440-443 et suivantes, et Levasseur, His- 
toire des classes ouvrières. 

(80 2 ) Dans ma Nécessité de refondre nos Codes au point de vue 
de Vidée démocratique, c'est-à-dire scientifique, j'ai écrit: 

« La démocratie a une incomparable tradition de dévouement 
et de génie; les gloires de toutes sortes ont marqué son histoire 
d'une longue trace lumineuse; il n'est aucun de ses plus illustres 
et de ses plus irréconciliables ennemis qui, en dépit de lui-même, 
n'ait reconnu en elle, à son jour, la loi des temps nouveaux. 

« D'où vient sa marche vacillante? D'où viennent tant de té- 
nèbres et tant d'angoisses? La cause n'en est point secrète. 

« La démocratie a-t-elle résolu le problème fondamental qui 
s'impose à elle, celui de la reconstitution harmonique de l'en- 
semble de la science et de la société? En possession de ses pre- 
miers principes, de la devise de 89, s'est-elle même proposé, à 
l'exemple de ses immortels précurseurs, les grands encyclopé- 
distes, la construction de la synthèse, indéfiniment renouvenable 
et perfectible d'ailleurs, sur laquelle elle entend asseoir les bases 
de la cité future? 

« A-t-elle accordé, en particulier, à l'éducation, aux mœurs, 
aux lois qui gouvernent l'individu, la place qui leur appartient? 

« L'unité de l'idée démocratique s'impose; il est vain d'essayer 
d'isoler, au gré de convenances personnelles, de l'inclination pro- 
pre de l'esprit, la question politique et sociale delà question reli- 



406 PREMIÈRE PARTIE. 

gieuse; il est tout aussi vain de séparer le point de vue poli- 
tique. 

« Jusqu'à présent la question politique, c'est-à-dire celle de la 
garantie et de la sanction sociale du droit individuel, par un ex- 
cès qui a ses causes historiques et par un abus de l'esprit d'abs- 
traction, a tenu les autres dans l'ombre. Certes, la solution poli- 
tique est en effet la clef de voûte de la démocratie; mais cette 
clef de voûte suppose de premières assises, et dans cet ordre 
d'idées, comme l'a entrevu Tocqueville, quoi de plus politique 
que la législation civile elle-même, la partie de la science sociale 
qui se réfère au droit de la famille et de la propriété? 

« Il y a, dans la démocratie conçue scientifiquement, trois ou 
quatre unités naturelles, concentriques, et qui se superposent. 

« La première, c'est celle de l'individu lui-même, considéré 
comme membre de la famille, comme propriétaire et comme ci- 
toyen. 

« La première autonomie à créer, c'est l'autonomie de l'individu. 

« Tant que celle-là n'existera pas, tant que la famille ne for- 
mera pas la première association démocratique, tant que la solu- 
tion du problème des relations du capital et du travail n'aura pas 
affranchi la propriété en la rendant possible pour tous, tant que 
la liberté individuelle sous tous ses aspects ne sera pas ferme- 
ment établie, tant que chacun, époux ou épouse, père ou fils, ou- 
vrier de la propriété ou de la cité, n'aura point acquis la liberté et 
l'habitude de la pratiquer, la Révolution française, ce fait humain, 
le plus grand de l'histoire, ne sera pas close, l'anarchie régnera 
sous les formes de la licence ou sous celles de la compression, les 
coups de main et les despotismes resteront possibles, le passé, 
mille fois vaincu, réagira, la démocratie ne sera point fondée. . . 

« Politiques, je vous adjure donc! C'est à l'homme, au proprié- 
taire, au citoyen qu'il faut que vous songiez aussi. C'est dans le 
droit de l'individu, seule unité vraiment vivante, qu'est la base de 
l'édifice démocratique, et vous ne construirez point sans cette 
base. » (Nécessité de refondre Vensemble de nos Codes, p. 8-15, 
passim, première édition, 1866. Paris, Librairie centrale.) 

(81 2 ) J'ai développé ces idées dans ma Loi générale de révolu- 



ÉCLAIRCISSEMENTS ET NOTES. 407 

tion de VHumanité, introduction au livre de l'Autonomie de la 
personne humaine, et dans ma Lettre à la Société de l'Histoire 
de France, la Philosophie de VHistoire et le Droit. 

Voici un extrait de chacun de ces deux écrits : « Au début, sur 
ce petit globe lui-même si lentement formé, et lui-même toujours 
évoluant, je vois, pour mon compte, un être qui, par son intelli- 
gence comme par son aspect, se distingue à peine des animaux 
les plus élevés. Dans la forêt qu'il habite, tout le trouble, tout 
l'effarouche; il n'a que des besoins grossiers et encore manque- 
t— il de moyens pour les satisfaire-, il est sans armes, il est nu, il 
ne sait comment se défendre contre la nature ennemie. 

« Combien de siècles s'écoulera-t-il avant qu'il ait assis sa pré- 
dominance sur ce qui l'entoure? Combien avant même qu'il ait 
parcouru les étapes des premières civilisations? Enfin, il est venu 
le grand jour où l'homme a vaincu; il est venu le jour où il ose 
se dresser en face des cieux et de la terre et scruter le secret des 
choses. Philosophie, tu fus le couronnement. » (Loi générale de 
Vévolution de V Humanité, p. n et m.) 

« Dans l'ordre de la philosophie de l'histoire, nous sommes en 
possession de capitales idées; nous savons que le genre humain 
évolue vers le mieux, que, manifeste ou latente, cette évolution 
est de tous les instants, car elle est la condition même de la vie 
de l'homme et du monde; nous savons qu'elle se poursuit sur une 
double ligne, que non-seulement l'humanité conquiert de plus en 
plus les forces extérieures qui l'opprimaient aux âges primitifs, 
mais qu'elle conquiert en outre de plus en plus ses propres forces, 
que de plus en plus elle agrandit son esprit et elle élève son 
cœur, et que depuis les derniers jusqu'aux premiers de ses mem- 
bres, dans les nations quelque peu pénétrées de l'esprit de la 
grande révolution humaine qui eut la France pour foyer, chacun 
veut s'appartenir. » (La philosophie de VHistoire et le Droit.) 

(82) Sur l'égalisation de nature, v. infrà le développement 
que je donne. — V. aussi ma lettre à M. Charles Mismer, Loi 
générale de l'évolution de V Humanité, p. xm et suiv. 

(83) L'État romain, dès l'origine même, fut toujours à peu près 
entièrement à la discrétion de ses comices, et, à partir du se- 
cond siècle avant Jésus-Christ, les comices qui ont à Rome la 



408 PREMIÈRE PARTIE. 

souveraineté effective, ce sont les comices par tribus, les comices 
démocratiques, c'est-à-dire ceux où le nombre l'emporte ; cepen- 
dant, d'un bout à l'autre de l'histoire du peuple romain, le droit 
romain ne fut qu'une immense négation du droit de l'individu. 

Le très-illibéral M. Mommsen n'a naturellement rien compris 
à ce point; il n'a su que déclamer, à tort et à travers, contre 
« la rude et aveugle multitude qui, emportée au souffle de tous 
les intérêts et de toutes les passions, dit-il, avait accès dans les 
comices. » Ah! si, comme les Prussiens, les Romains avaient 
connu le bonheur du régime représentatif sous le sceptre des 
Hohenzollern, M. Mommsen, bien sûr, changerait de gamme! 

Porté à noyer les moindres idées dans un déluge de mots so- 
lennels et prétentieux, faisant fréquemment fausse route, M. Fustel 
de Goulanges n'a su non plus rien dire de net et de décisif sur 
l'esprit foncier de la civilisation romaine, et du droit romain. 
(V. le livre beaucoup trop vanté de la Cité antique, y v. V, chap. n.) 

(8k) Certaines Communes suisses, il y a de cela bien peu de 
temps encore, attentaient aux droits primordiaux de l'individu, 
par exemple au droit de se marier-, elles privaient tous les 
pauvres de cette faculté, et cela ne les empêchait pas ensuite de 
faire fustiger en place publique les filles qui faisaient des enfants 
en dehors du mariage. 

Les choses se sont modifiées ; les Communes, en Suisse, ont 
aujourd'hui moins de pouvoirs qu'elles n'en avaient jadis ; mais, 
en revanche, les liens de la centralisation se sont resserrés, et il 
existe aujourd'hui une autorité centrale qui, sur les points fon- 
damentaux, commande aux Cantons. Ainsi, dans cette répu- 
blique, de la tyrannie de la Commune on est bien près, je le 
crains, de passer à celle de l'État. 

Pauvres sociétés contemporaines ! N'est-ce pas le cas de s'écrier 
avec Herzen, ce grand cœur : « Je n'aperçois que des fins ! » 

J'ai aussi touché la question de l'autonomie de la Commune 
dans ma Nécessité de refondre nos Codes, p. 13 et suiv. 

(85) Sur cette conception de la patrie nouvelle, voir suprà, 
p. 215, et aussi mon Manuel de Droit civil, tome III, 3° édit., 
p. 439, note 1. 

(86) Turgot a dit excellemment, en se plaçant au point de vue 



ÉCLAIRCISSEMENTS ET NOTES. 409 

de l'utile: a C'est un préjugé que les nations, les provinces, peu- 
vent avoir des intérêts en corps de provinces et de nations, autres 
que celui qu'ont les individus d'être libres et ^de défendre leurs 
propriétés contre les brigands et les conquérants. » (Turgot, 
Lettre à Priée, t. II, p. 808.) 

V., pour le point de vue du juste, mon Manuel de Droit civil, 
tome I, Introduction, p. xv-xvi. 

(87) Absolue autant qu'elle peut l'être, étant donnée la nature 
de l'esprit humain. (V. suprà, p. 362, note 9, Discours prélimi- 
naire.) 

(88) Il n'y a pire sottise que celle que commettent les esprits 
bornés en opposant les possibilités pratiques aux indications 
scientifiques, et en reléguant ces dernières dans le domaine de 
l'utopie. 

Le véritable homme d'Etat est celui qui possède la science po- 
litique, et qui, sans en dévier jamais, sait en proportionner les 
solutions aux nécessités et aux besoins du présent. 

(89) Le mens divinior qui agite l'Humanité, la vivida vis animi 
de mon grand Lucrèce, voilà ce que nos positivistes ne soupçon- 
neront jamais. (V. au surplus suprà, p. 355 et 356, note 4, Dis- 
cours préliminaire.) 

Ce qui a fait l'éclatante supériorité de l'historien Michelet et 
ce qui est son titre de gloire, c'est le profond sentiment qu'il a 
eu de cette intelligence, de cette force, de ce mouvement. 



SECONDE PARTIE 



ÉCLAIRCISSEMENTS ET NOTES 



(1) V. dans mon Manuel de Droit civil, le commentaire de la 
grande définition de Montesquieu : « Les lois sont les rapports 
nécessaires qui dérivent de la nature des choses. » Liy. 1, Intro- 
duction, p. III-IV. 

(2) Du jour où l'homme a paru sur la terre, l'homme a eu le 
sentiment, aussi peu développé et confus que l'on voudra, mais 
certain, de s'appartenir et de devenir libre. 

Ce qui n'empêche pas que l'homme n'ait débuté d'une façon 
fort analogue à celle des autres animaux. 

(3) Or, commencer par la solidarité, c'est affecter la science 
politique d'un vice qui la corrompra tout entière; la solidarité 
dérive du droit individuel et n'a d'autre fonction que de protéger 
le droit individuel. 

C'est cette même idée que Turgot a exprimée comme il suit : 
« On oublie que la société est faite pour les particuliers, qu'elle 
n'est instituée que pour protéger les droits de tous en assurant 
l'accomplissement de tous les devoirs mutuels. » 

(4) Dans sa confuse, verbeuse, prétentieuse et vide Histoire du 
Droit français, Laferrière, en citant un passage de l'épilogue de 
Coutumes de Beaumanoir, s'exprime ainsi : 

« Chose vraiment remarquable, au moment même où il (Beau- 
manoir) achevait son livre sur le Droit, il sentait ce droit ébranlé 
sous ses pas et dans les cours judiciaires qui l'environnaient, et 
de la main qui venait de terminer le chapitre 70 e de son beau 



412 DEUXIÈME PARTIE. 

livre, il écrivait ces paroles de l 'Épilogue* ', prophétie d'un homme 
clairvoyant et désenchanté qui salue tristement la fin de son siè- 
cle et exprime ses craintes sur la Corruption du temps à venir : 
« Et après ce que noz avons ordonées les costumes et mises en 
escrit, noz regardâmes le siècle, et le movement de, cix qui volen- 
tiers et acostumeement pleident, et quant plus les regardâmes, 
meins les prisâmes et plus les desprisâmes.» (Laferrière, Hist. du 
droit français, t. VI, liv. VII, chap. vu, sect. m.) 

Dans tous les temps, on le voit, les hommes attachés au passé 
ont tenu le même langage. 

(5) Luther ne s'est pas avancé au delà d'une certaine limite fort 
rapprochée en réalité de son point de départ. 11 ne s'est pas douté 
un instant qu'en lâchant quelque peu la bride à l'esprit d'examen, 
c'était toute religion et toute tyrannie qu'il ébranlait. 

(6) V. La Boétie, De la servitude volontaire ou le Contrhin, 
p. k6 et 47, Bibliothèque nationale. 

(7) M. Louis Blanc, au contraire, est, par beaucoup de côtés, 
un sectaire-, il l'est par sa croyance non raisonnée en Dieu, par 
ses théories de Providence sociale et d'hommes providentiels, par 
ses conceptions politiques et économiques de la souveraineté du 
peuple, de la justice distributive, du droit au travail, par son 
style qui, si fréquemment, est celui non d'un homme de science, 
mais d'un pontife. 

(8) Locke commence son Traité du gouvernement civil en ces 
termes : 

« Pour bien entendre en quoi consiste le pouvoir politique et 
connaître sa véritable origine, il faut considérer dans quel état 
tous les hommes sont naturellement. C'est un état de parfaite 
liberté, un état dans lequel, sans demander de permission à per- 
sonne, et sans dépendre de la volonté d'aucun autre, ils peuvent 
faire ce qu'il leur, plaît et disposer de ce qu'ils possèdent et de 
leurs personnes, comme ils jugent à propos, pourvu qu'ils se 
tiennent dans les bornes de la loi de la Nature. 

« Cet état est aussi un état d'égalité, en sorte que tout pouvoir 
et toute juridiction esl réciproque, un homme n'en ayant pas 

* Beaumanoir, édit. Beugnot; Épilogue, t. II, p. 505. 



ÉCLAIRCISSEMENTS ET NOTES. 413 

plus qu'un autre. Car, il est très-évident que des créatures d'une 
même espèce et d'un même ordre, qui sont nées sans distinc- 
tion, qui ont part aux mêmes avantages de la nature, qui ont les 
mêmes familles doivent pareillement être égales entre elles, sans 
nulle subordination et sujétion, à moins que le seigneur et maî- 
tre des créatures n'ait établi, par quelque manifeste déclaration 
de sa volonté, quelques-unes sur les autres, et ne leur ait con- 
féré par une évidente et claire ordonnance un droit irréfraga- 
ble à la domination et à la souveraineté. » (Traité du gouverne- 
ment civil, publié l'an III de la République française, p. 31 et 32.) 

Il y a bien des erreurs dans ces lignes de Locke, et notre au- 
teur prend notamment pour le point de départ de l'Humanité, ce 
qui n'en peut être que le terme idéal d'arrivée; mais Locke con- 
fesse en somme la liberté, l'égalité, et de l'égalité naturelle des 
hommes, il fait même sontir ensuite, plus ou moins logiquement, 
avecHooker* le principe de fraternité. (V. Traité du gouverne- 
ment civil, p. 33.) 

Voilà le mérite de Locke, et il n'est pas petit. 

Puis, sont venus les économistes et en particulier Quesnay et 
Turgot. (V. le mot si caractéristique de Turgot cité suprà, p. ^11, 
note 3, seconde partie.) 

(9) Nul historien n'a, à ma connaissance, mis en relief ce 
point ; nul n'a montré que, chez les écrivains du grand siècle cri- 
tique, l'idée qui domine toutes les divergences individuelles, c'est 
celle du droit de l'homme en tant qu'homme, du droit de l'homme 
sur lui-même. Sans doute, aucun des penseurs qui ont marqué 
leur trace à cette glorieuse époque n'a soutenu cette idée en thèse, 
et il serait même difficile d'en rencontrer la formule avant le 
temps de la Révolution ; sans doute encore, pour arriver à réali- 
ser le droit de l'homme en tant qu'homme, le droit de l'homme 
sur lui-même, les écrivains du dix-huitième siècle sont loin de 
s'entendre entre eux; les uns, et ce ne sont ni les moins nom- 
breux ni parfois les moins éloquents, croient à la chimère du 
droit social, et rêvent sentimentalement, au nom de cette chi- 
mère, d'affranchir les individus malgré eux ; les autres, gens de 

, * Un des plus savant» théologiens de l'Angleterre au xvi' siècle. 



414 DEUXIÈME PARTIE. 

4 

raison et de logique, ne séparent pas le moyen du but, et, pour 
parvenir à réaliser le droit individuel le plus complet possible, 
estiment qu'il faut commencer par le consacrer dans la plus large 
mesure possible. 

Affranchissement de l'homme, tel est finalement le mot qui 
résume toute la philosophie du dix-huitième siècle, et qui retentit 
d'un bout à l'autre de ce siècle. 

(10) Que ce soit d'abord dans les rangs des classes élevées que les 
doctrines des philosophes aient recueilli des adhérents et des adep- 
tes, c'est là un fait trop connu pour qu'il soit besoin d'y insister. 

Et où trouverait-on, eji effet, au dix-huitième siècle, des 
idées plus réellement novatrices que, par exemple, dans ces lignes 
du marquis Voyer-d'Argenson : 

« On dira que les principes du présent Traité, favorables à la 
démocratie, vont à la destruction de la noblesse : on ne se trom- 
pera pas.... Il serait à souhaiter que tous les domaines de^la 
campagne ne lussent possédés que par ceux qui peuvent les cul- 
tiver eux-mêmes, et que tous les domaines fussent exempts de 
tous droits et de toutes servitudes.... Je ne demande que de met- 
tre à part le plus stupide préjugé, pour convenir que deux choses 
seraient principalement à souhaiter pour le bien de l'Etat : l'une 
que tous les citoyens fussent égaux entre eux, l'autre que chacun 
fût fils de ses œuvres. Les nobles ressemblent à ce que les frelons 
sont aux ruches. » (Marquis d'Argenson, Considérations sur le 
gouvèrnement de la France.) 

Du reste, on n'a qu'à comparer les Cahiers des députés de la 
noblesse aux États généraux avec ceux des députés du Tiers, et 
l'on verra que, sur beaucoup de points, les premiers ne le cèdent 
pas aux seconds pour l'esprit de réforme et de liberté. (Comp. 
Grille, Introduction aux Mémoires sur la Révolution fra?içaisc, 
Paris, Pichard et Ponthieu, et A. de Tocqueville, dans son re- 
marquable ouvrage, V Ancien régime et la Révohdion, Paris, Mi- 
chel Lévy, 1860.) 

Sans doute, quand la Révolution eut éclaté, les choses se mo- 
difièrent, pas si complètement cependant que certaines individua- 
lités, dans les hautes classes, ne soient demeurées attachées à sa 
cause et que l'immortelle abdication du 4 août n'ait été possible! 



ÉCLAIRCISSEMENTS ET NOTES. 



415 



(11) En France, répétons-le, c'est avant tout aux économistes 
(V. ma Lettre à la Société d'économie politique, YÈconomie po- 
litique et le Droit) qu'est due la préparation de l'idée de l'auto- 
nomie de la personne humaine ; c'est ensuite à deux hommes : 
Charles Comte (ne pas confondre avec Auguste) et Charles Du- 
noyer, qui n'ont point îbtenu la renommée qu'ils méritent. 

Mill, de son côté, a écrit cette remarquable parole : « La pro- 
tection de soi-même, tel est le seul objet qui autorise les hommes 
individuellement ou collectivement, à intervenir dans la liberté 
d'action qui appartient à leurs semblables. La seule raison légitime 
que puisse avoir une communauté pou$ user de la force envers 
un de ses membres, c'est de l'empêcher de nuire aux autres *. j> 

Mais Mill a eu beau comprendre en économiste et en disciple 

* Il n'est que juste de ranger aussi, au dix-huitième siècle, Mirabeau 
parmi les ancêtres de cette même idée; voici un passage de ses œuvres 
qui ne laisse sur ce point aucun doute : 

« Le pouvoir de satisfaire nos besoins .dépend absolument de notre pro- 
priété personnelle, c'est-à-dire de la liberté complète d'employer nos for- 
ces, notre temps et nos moyens à la recherche de ce qui nous est utile. 
La propriété personnelle est donc notre premier droit, comme notre pre- 
mier devoir est de la conserver et de la défendre. 

« L'association de plusieurs hommes ne peut porter que sur le devoir et 
sur le droit. Les contractants, si on peut parler ainsi, assurent leurs droits 
réciproques pour prix des devoirs et des services respectifs auxquels ils 
s'engagent les uns envers les autres; cette convention tacite, qui n'est pas 
un contrat social, comme quelques philosophes l'ont prétendu, est sim- 
plement la loi de nature, l'intention manifeste des associés, leur intérêt 
évident, parce que l'homme ne peut que par le nombre, n'est fort que 
par la réunion, n'est heureux que par la paix. 

« Les hommes cherchent à étendre leurs propriétés et à multiplier leurs 
jouissances. L'inégalité des dons de nature et la variété des circonstances 
les aident diversement à y réussir. Ils n'ont pas tous la même intelligence, 
les mêmes talents ; mais ils ont tous les mêmes besoins et les organes 
nécessaires pour satisfaire à ces besoins. L'entière propriété personnelle 
ou la liberté est donc le droit de tous, puisqu'il est nécessaire à tous; et 
c'est en cela que les hommes sont et seront toujours égaux. C'est là ou du 
moins ce doit être la mesure commune de la société. Tel est ou devrait 
être le but de toutes les institutions humaines, qui varient et se multi- 
plient selon les divers moyens de subsistance qu'emploient les sociétés 
plus ou moins industrieuses ou civilisées. 
« Les hommes ne sont engagés à la société qu'autant qu'elle accroît ou 

assure leur jouissance, qu'autant qu'ils y trouvent propriété, liberté et 
justice. » (Mirabeau, Les lettres de cachet et les prisons d'État^ chap. i.) 



416 DEUXIÈME PARTIE. 

de Bentham quelle était la norme des sociétés-, par son tem- 
pérament sans doute comme par son éducation, il s'est toujours 
trouvé empêché d'élever cette norme à la hauteur d'une idée 
morale et juridique, en d'autres termes, de concevoir l'idée du 
droit de l'homme sur lui-même. 

(12) Bien évidemment, c'est au positivisme de M. Comte que je 
fais ici allusion (v., au surplus, la note 5, suprà p. 355, Discours 
préliminaire). 

(13) C'est revenir, en un mot, à l'hypothèse dualistique et on 
aura beau dire qu'on ne s'en occupe pas, c'est ne pas en recon- 
naître l'illégitimité et les dangers que de ne pas s'en occuper. 

(14) Ce raisonnement est irréfragable. 

Que tous ceux qui estiment donc que le droit et le devoir ne 
sont que deux aspects de la même idée, se le tiennent pour dit -, 
s'ils croient encore au fond de leur cœur en un Dieu personnel, 
la première chose qu'ils aient à faire , c'est de détruire cette 
croyance au fond de leur cœur. 

(15) Qui admet deux, admet conflit possible, et si, en cas de 
conflit, un des deux doit nécessairement l'emporter, l'autre est 
réduit à néant. 

Dans l'ordre abstrait, il n'y a pas de moyen terme. 

Dupont de Nemours, sous l'influence des doctrines deQuesnay, 
l'avait bien compris, et le premier, il a formulé cette idée : point 
de droits sans devoirs, point de devoirs sans droits. (Abrégé des 
principes de Véconomie politique *.) 

(16) Droit pour soi-même en tant qu'homme; donc, droit pour 
les autres au même titre; donc, solidarité, voilà l'invincible en- 
chaînement logique. 

(17) C'est ce que j'ai démontré pour le Droit civil, en en pre- 
nant les différentes matières une à une. (V. Manuel de Droit civil, 
commentaire philosophique et critique du Code Napoléon.) 

Et j'estime que ce livre aura fourni au moins l'esquisse de cette- 
même démonstration pour l'ensemble de la science politique, la 
morale y comprise. 



* Livre extrêmement curieux et {souvent plein d'aperçus profonds, qui 
présente un tableau tout à fait synoptique de la Philosophie de Quesnay. 



I 

ÉCLAIRCISSEMENTS ET NOTES. 



417 



(18) Un des plus grands poètes de la France contemporaine, 
trop vanté peut-être de son vivant, trop oublié depuis sa mort, 
Béranger, a donné une forme saisissante à la même pensée dans 
sa belle et poignante chanson du Vieux Vagabond : 

« Dans ce fossé cessons de vivre, 

Je finis vieux, infirme et las. 

Les passants vont dire : il est ivre. 

Tant mieux, ils ne me plaindront pas. 

J'en vois qui détournent la tête, 

D'autres me jettent quelques sous. 

Courez vite ; allez à la fête. 

Vieux vagabond, je puis mourir sans vous. 

Oui, je meurs ici de vieillesse 

Parce qu'on ne meurt pas de faim. 

J'espérais voir de ma détresse 

L'hôpital adoucir la fin. 

Mais tout est plein dans chaque hospice, 

Tant le peuple * est infortuné ! 

La rue, hélas ! fut ma nourrice, 

Vieux vagabond, je meurs où je suis né. 

Aux artisans dans mon jeune âge, 
J'ai dit : Qu'on m'enseigne un métier. 
Va, nous n'avons pas trop d'ouvrage, 
Répondaient-ils, va mendier. 
Riches qui me disiez : travaille, 
J'eus bien des os de vos repas; 
J'ai bien dormi sur voire paille, 
Vieux vagabond, je ne vous maudis pas. 

J'aurais pu voler, moi, pauvre homme ; 
Mais non, mieux vaut tendre la main. 
Au plus, j'ai dérobé la pomme 
Qui mûrit au bord du chemin. 
Vingt fois pourtant on me verrouille 
Dans les cachots de par le roi. 
De mon seul bien on me dépouille, 
Vieux vagabond, le soleil est à moi. 

Le pauvre a-t-il une patrie? 
Que me font vos vins et vos blés, 

* Mauvaise expression pour désigner 'exclusivement les classes ou- 
vrières, car elle est trop large. 

27 



♦ 



418 



DEUXIÈME PARTIE. 



Votre gloire et votre industrie. 

Et vos orateurs assemblés? 

Dans vos murs ouverts à ses armes, 

Lorsque l'étranger s'engraissait, 

Comme un sot j'ai versé des larmes ; 

Vieux vagabond, sa main me nourrissait. 

Comme un insecte fait pour nuire, 
Hommes, que ne m'écrasiez-vous ? 
Ah ! plutôt vous deviez m'instruire 
A travailler au bien de tous. 
Mis à l'abri du vent contraire. 
Le ver fût devenu fourmi. 
Je vous aurais chéris en frère, 
Vieux vagabond, je meurs votre ennemi. » 
I 

11 y a dans ce tableau des traits qui sont trop chargés, il y en 
a qui ne le sont pas assez; il y en a d'inexacts, il y en a d'omis, 
mais le sentiment général et l'accusation sont profondément vrais. 

(19) Celui qui se voit refuser sa part de liberté, est dépouillé 
de son droit, et ne doit à son tour rien aux autres. 

En dehors de la morale de l'abêtissement humain, je veux dire 
de la morale des révélations, je défie qu'on réfute une telle pro- 
position. 

(20) L'homme, c'est évidemment l'homme complet sous son 
triple aspect moral, intellectuel et physique. Comment donc pour- 
rait-il y avoir des droits en dehors des droits de l'homme? 

(21) Dans celui de mes livres qui fut le premier en date, j'ai 
sondé cette formule, Droit de V enfant, et je lui ai donné une 
base qui, j'en ai l'espoir, ne sera pas ébranlée demain. (V. Le 
Droit de V enfant, V Enfant né hors mariage, 3 e édit. 1872, Paris, 
Germer Baillière)*. 

(22 1 ) C'est àCondorcet qu'il faut rapporter l'honneur d'avoir le 
premier compris qu'il existait un droit delà femme, non séparable 
du droit général de l'homme. Les Saint-Simoniens ont suiv 
Condorcet dans cette voie. 

Mill, à son point de vue utilitaire, a présenté en faveur de 

* L'illustre Victor Hugo m'a appris depuis qu'il avait déjà prononcé 
un jour à la tribune législative le même mot en lui attribuant la même 
portée. 



ÉCLAIRCISSEMENTS ET NOTES. 419 

l'affranchissement de la femme un plaidoyer hardi en ses pré- 
misses, timide en ses conclusions. 

Dans mon Manuel de Droit civil, j'ai suivi pas à pas l'œuvre 
législative réactionnaire, si bien nommée napoléonienne, du nom 
de ce soldat obtus en morale et en droit, qui en présida nominale- 
ment les discussions*, et j'en ai présenté de nombreuses réductions 
à l'absurde, dans lesquelles je n'ai point oublié les mises hors du 
droit commun appliquées par nos lois à la femme. (V. en parti- 
culier la réfutation de Y incapacité de la femme mariée, t. I, 
p. 224-257, et mon Exposé philosophique et critique du contrat 
de mariage, t. III, p. 1 et suiv.) 

(22 2 ) V. sur cette question tous les beaux et nombreux travaux 
de la science contemporaine, en commençant par ceux de Goethe, 
de notre Lamarck, de Geoffroy Saint-Hilaire, jusqu'à ceux Se 
Darwin, de Haeckel, etc. 

Mon ami, le docteur Louis Bûchner, dans son livre de VHomme 
selon la science, p. 68 et suiv., a résumé d'une manière excellente 
l'état de nos connaissances à cet égard, et un de mes plus savants 
collègues à la Société d'anthropologie , M. Abel Hovelacque, 
vient d'écrire sur Notre ancêtre, une monographie aussi inté- 
ressante que bien étudiée. 

(23) V. en particulier Goguet, De V origine des loix, des arts et 
des sciences, et de leurs progrès chez les anciens peuples, J. Lub- 
bock, Les origines de la civilisation, et surtout E. B. Tylor, trad. 
M me P. Brunet, La civilisation primitive et Early History of 
Mankind. 

(24) V. Lamennais, Amchaspands et Darvands. 

(25) Il y a bien des généralités creuses dans les livres de Saint- 
Simon comme dans ceux de tous les chefs des écoles socialistes 
contemporaines; mais, outre que Saint-Simon a eu le mérite de 
revendiquer pour toute une série d'individus, pour les indus- 
triels, la place qui leur est due, il a rencontré parfois des mots 
qui résument énergiquement une idée juste et qui font trait. 

* V. dans Fîchte le beau portrait que ce philosophe en a tracé, beau 
dans sa ressemblance et dans sa hideur : « Cet homme, dit-il, qui n'eut 
jamais le moindre sentiment de la destination morale du genre humain. » 



420 DEUXIÈME PARTIE. 

(26) V. mon Manuel de Droit civil, t. III, 3 e édit,, p. 540, et 
aussi l'introduction du même ouvrage, t. I, p. v. 

(27) Je suis heureux de rendre ici hommage au talent qu'a 
déployé dans le développement de cette thèse mon ami le docteur 
Rittinghausen de Cologne. (V. sa brochure intitulée : la Législa- 
tion directe par le peuple et la véritable démocratie, Paris, 1850 ; 
en outre le livre du même auteur : la Législation directe et ses 
adversaires, Bruxelles, 1852.) 

En rapprochant les réfutations qu'en a présentées M. Louis 
Blanc (V. les deux brochures : Plus de Girondins et la Répu- 
blique une et indivisible), on pourra juger de quel côté sont les 
méditations sérieuses, l'esprit scientifique et démocratique, et de 
qjiel côté aussi la phraséologie boursouflée et vide *. 

* Je résume, d'après une note qui vient de m'ètre adressée par le doc- 
teur Rittinghausen, l'histoire de la controverse à laquelle donna lieu, il 
y a 25 à 30 ans, la question si grave du Gouvernement direct. Je dirai 
tout à l'heure pourquoi je préfère cette expression à celle de la Législa- 
tion directe employée par mon savant ami. 

C'est le docteur Rittinghausen qui eut l'honneur de formuler le premier 
sur ce point, en 1850. les principes de la véritable démocratie, comme il 
s'exprimait lui-même, et c'est dans le journal la Démocratie pacifique 
que parurent les premiers articles où cette question fut agitée. 

L'opinion était saisie ; la plupart des journaux démocratiques de l'épo- 
que reproduisirent les articles de Rittinghausen, et es lpublications pour 
et contre le gouvernement direct se succédèrent. 

Se prononcèrent pour : 

Victor Considérant (V. ses deux brochures : la Solution ou le Gouver- 
nement direct du peuple (Paris, librairie Phalanstérienne, 1851); Les 
quatre Crédits (Paris, librairie Phalanstérienne, 1851) ; 

Ledru-Rollin {Plus de président, plus de représentants, article publié 
en 1851 dans la Voix du proscrit) ; 

Charles Delescluze {Voix du jjroscrit); 

Enfin, un jeune docteur en droit, inconnu alors, qui devait périr plus 
tard assassiné au milieu de nos troubles politiques, J.-B. Millière {Consti- 
tution de la démocratie ou le Gouvernement direct du peuple par lui- 
même., Paris, librairie de la propagande démocratique et sociale, J851). 

S'élevèrent contre : 

Louis Blanc, qui tout d'abord essaya de nuire à ses adversaires dans 
l'esprit des républicains ignorants ou peu réfléchis, par le titre même 
qu'il donna à sa première brochure : Plus de Girondins, suivie bientôt 
après de : là République une et indivisible. 

Et puis, qui le croirait? l'homme de Vanarchie qui, à ses heures, 



ÉCLAIRCISSEMENTS ET NOTES. 421 

(28) V. Bûchez et Roux, Histoire parlementaire de la Révolu- 
tion française, t. XIII, p. 444. 

(29) Que les Hébertistes aient été calomniés dans leur vie pri- 
vée comme dans leur vie publique, c'est possible et c'est fort pro- 
était aussi celui du paradoxe et de la manie de contredire, P. J. Proudhon 
en personne! (V. son livre Idée générale de la révolution au XIX e siècle). 

En somme, à la veille du jour où s'accomplit l'abominable attentat du 
2 décembre, vingt-cinq journaux s'étaient ralliés au principe du Gouverne- 
ment direct. (V. Démocratie pacifique du 9 mars et du 27 avril 1851.) 

J'avoue que, pour mon compte, j'ignorais ou que j'avais tout au moins 
oublié complètement ces débats , lorsque, dans l'introduction de mon 
Manuel de Droit civil (1867, l re édition, Thorin, Paris), j'arrivai, page 16, 
à présenter les deux formules suivantes comme l'expression des lois fon- 
damentales du droit politique : 

1° Toute fonction dans l'État, dans le Département ou la Province 
et dans la Commune, constituant un exercice du droit du citoyen par 
tin autre que par lui-même, doit être essentiellement temporaire, révo- 
cable, responsable. 

2° Toute fonction dans VÉtat, dans le Département ou la Province et 
dans la Commune, ne doit être déléguée que tout autant que le citoyen 
n'est pas apte à exercer son droit par lui-même. 

C'est cette idée que j'ai reprise clans le présent ouvrage, et l'on com- 
prendra aisément, je crois, d'après ces quelques lignes, pourquoi je pré- 
fère l'expression de Gouvernement direct à celle de Législation directe, 
car jamais, à mon sens, les individus en société n'iront assez loin dans 
l'abolition des mandats politiques, et c'est ce qui fait que, pour désigner le 
corps politique unique des mandataires du peuple, je préférerais aussi à la 
dénomination à' Assemblée législative celle Assemblée de gouvernement. 

Quant à la législation directe, elle se résume, pour moi, dans deux idées 
essentielles, le droit d'initiative de la part des citoyens et la sanction par 
les citoyens. 

J'ajoute que dans sa magnifique lettre du 28 mai 1868 aux démocrates 
allemands, Johann Jacoby, cet homme si considérable par son carac- 
tère, si désintéressé personnellement, si profondément imbu de l'idée du 
droit libre et égal pour chaque homme comme p^r chaque peuple, cet 
homme de bien, de courage et de vérité, avait proclamé son adhésion, non 
pas seulement à la législation directe, mais au Gouvernement direct (voile, 
unbedingte Selbst-Regierung). (V. mon Manuel de Droit civil, 2 e édit. 
Introd., p. 16, à la fin de la note.) 

De même, les démocrates socialistes allemands ont inscrit ,"de nos jours 
ce principe en tête de leur programme; 485,000 électeurs l'ont adopté et 
douze représentants le professent actuellement au Reichstag. 

Enfin, quelques cantons suisses, notamment ceux de Zurich et de Berne, 
l'ont, depuis longtemps, déjà mis en pratique dans une mesure plus ou 
moins large. 



422 DEUXIÈME PARTIE. 

bable, puisqu'ils ont été vaincus; qu'ils aient même brûlé d'une 
flamme ardente pour la cause de la Révolution, c'est ce qui nous 
paraît incontestable : mais il n'en est pas moins vrai que la tra- 
dition de Hébert en particulier est mauvaise, car c'est celle d'un 
homme qui, dans un style puérilement vulgaire et bas, s'est sou- 
vent adressé aux passions vulgaires et basses. 

Assez longtemps, au surplus, nous avons discuté sur les 
hommes; ne soyons, désormais, ni Girondins, ni Montagnards, 
ni Maratistes, ni Hébertistes : soyons pour tous ceux qui aimè- 
rent la Révolution et qui la servirent, et tâchons de nous inspirer 
de ce qu'il y eut de meilleur en chacun d'eux! 

Ayant été publiée dans un journal avant de paraître dans ce 
livre, mon appréciation des Hébertistes causa une certaine émo- 
tion dans un groupe de jeunes hommes fort dévoués aux idées 
de la Révolution, et un d'eux en entreprit la réfutation. Cette 
réponse est trop longue pour que je la reproduise ici, et je ne 
puis qu'y renvoyer le lecteur curieux de ces détails. (V. articles 
de M. Paul Girard, journal les Droits de V Homme, n os des H et 
17 juin 1876.) 

Mais j'eus ainsi une nouvelle occasion d'appuyer sur le jugement 
que j'avais formulé, et je le fis dans la lettre suivante adressée 
à mon jeune contradicteur : 

« Paris, le 18 juin 1876. 

« Mon cher ami, 

« Vous avez rassemblé sur les Hébertistes une collection de 
documents qu'auront à apprécier ceux qui s'intéressent à l'his- 
toire des hommes de notre grande Révolution; quant à moi, 
arrivé à un âge où^je ne prends, je l'avoue, qu'un intérêt fort 
médiocre à ces choses personnelles, et où, dans l'histoire, je suis 
bien près de n'être touché que des faits qui, pour l'idée, ont un 
sens, permettez-moi de vous dire, mon ami, que je n'ai rien 
trouvé dans vos articles, absolument rien, de propre à modifier 
mon jugement sur les Hébertistes, en ce qui concerne le point 
essentiel de ma thèse. 

« La cause qui a fait échouer en son temps la grande Révolu- 
tion française, celle qui de nos jours en tient encore l'immense 



ÉCLAIRCISSEMENTS ET NOTES. 423 

effort en échec, — la première entre toutes les causes, — c'est la 
superstition religieuse dont la clef de voûte est ridée de Dieu. 

« Or, qu'a fait, à ce point de vue, le parti des Hébertistes, 
dans lequel, à quatre-vingts ans d'intervalle, il vous plaît si fort, 
paraît-il, de figurer comme adhérent? Ce qu'il a fait, eh! mon 
cher ami, mais c'est en vérité la chose la plus équivoque, la plus 
incroyable et la plus insensée, c'est aussi la plus réactionnaire ! 
Ne s'est-il pas imaginé, ce parti, de traiter la raison comme un 
fétiche, de relever, au moins pour les simples, l'idole du Dieu per- 
sonnel dans la personnification de la Raison, d'offrir à la. Raison 
un culte et de l'enceris ! 

« N'eussent-ils péri que pour cette faute énorme, c'est légiti- 
mement que les Hébertistes auraient péri * ! 

« Quant à nous qui pensons que le but à atteindre, c'estl'avéne- 
ment du droit de l'individu sur lui-même, c'est l'affranchissement 
le plus plein possible de l'individu dans tous les ordres, si les 
images du passé ne doivent servir qu'à nous masquer ce grand 
but, laissons dormir tous ensemble dans leurs ossuaires Héber- 
tistes, Girondins et Montagnards, et unanimement rallions-nous 
sur ce mot : Guerre à outrance à la superstition ! 

« Comptez, mon bon ami, sur mon tout affectueux dévouement. 

« Emile Acollas. » 

(30) Cfootz avait mis le doigt sur la plaie capitale des sociétés, 
et il ajoutait : « Un homme religieux est un animal dépravé, il res- 
semble à ces bestiaux qu'on n'apprivoise que pour les tondre et 
les rôtir au profit des marchands et des bouchers. La raison 
est une maîtresse qui doit occuper toutes les facultés de notre 
entendement, elle exige tout ou rien. » (La République univer- 
selle ou Adresse aux tyrannicides, par Anacharsis Clootz, ora- 
teur du genre humain, p. 26 et 27. Paris, l'an quatre de la Ré- 
demption.) 

(31) Le profond penseur qui connaît le moyen d'allier le pan- 

* Bien entendu, il s'agit ici d'une légitimité tout objective; certains 
journaux ont feint de s'y tromper au moment où parut cette lettre, — je 
n'admets pas la peine de mort. (V. ci-après, p. 313.) 



424 DEUXIÈME PARTIE. 

théisme avec le théisme n'estautre que M.Louis Blanc. (V. wfra, 
p. 149 et note 35.) 

(32) V. Œuvres de Spinoza, trad. Emile Saisset, t. III, Ethique, 
p. 3 et suiv. 

Jamais, au surplus, la logique ne s'est mesurée aussi vigou- 
reusement que sous la plume de ce puissant esprit, avec les plus 
ardus problèmes, et, d'ailleurs, historiquement le spinozisme a 
été la glorieuse étape d'où est partie la science moderne pour 
conduire enfin à l'élimination de l'idée de Dieu. 

Aussi est-il de toute justice qu'au frontispice de l'histoire de 
la philosophie moderne, soit inscrit, au plus haut rang, le grand 
nom de Spinoza. 

(33) C'est dans le même sens que Hegel a écrit encore que 
« l'histoire entière n'est que la série des manifestations par les- 
quelles l'esprit, en son essence, acquiert la conscience de sa 
liberté. » (V, Hegel, trad. Véra, Philosophie de Vesprit.) 

(34) Cela a l'évidence des faits en même temps que l'évidence 
logique, et, pour le contredire, il faut ignorer l'histoire et ne re- 
lier en rien ses idées. 

(35) Il y serait conduit en effet, et fatalement, si les nuages dont 
est obstrué son cerveau né lui masquaient les conséquences de 
sa propre pensée. 

(36) V. M. Louis Blanc, Histoire de la Révolution française. 

(37) On n'y croirait pas, si je ne citais textuellement un cer- 
tain écrit de M. Louis Blanc, dont je dois à l'amitié du docteur 
Rittinghausen de m'avoir signalé l'existence. Au surplus, ces 
pages qui stupéfieront plus d'un des admirateurs de M. Louis 
Blanc donnent trop bien la mesure de la valeur philosophique et 
politique de cet écrivain pour que je ne les place pas en entier 
sous les yeux du lecteur : 

« Oui, Napoléon était né pour la guerre. Il avait trop la con- 
science de lui-même pour ne pas comprendre que la paix aurait 
rendu oisives ses plus hautes facultés, et anéanti ce qui faisait 
la grandeur, l'originalité du rôle que lui avait assigné la Pro- 
vidence. 

« Il faut s'arrêter sur ce mot Providence, puisqu'il s'agit d'ap- 
précier un de ceux que notre orgueil appelle grands hommes. 



ÉCLAIRCISSEMENTS ET NOTES. 425 

« Les grands hommes, en effet, ne sont que les serviteurs 
aveugles d'une force invisible qui leur confie, en le leur laissant 
ignorera eux-mêmes, l'accomplissement des plus vastes desseins. 

« Les hommes qui s'agitent dans x une sphère rétrécie agissent 
d'après l'impulsion de leur liberté-, bonnes ou mauvaises, leurs 
passions personnelles font toute leur vie, et leur activité ne 
fournit à l'histoire que de vains épisodes, que de purs accidents. 

« Il n'en est pas ainsi de ceux qui laissent sur le monde de fortes 
traces. Gomme ils ne peuvent faire un pas sans pousser quelque 
peuple en avant ou en arrière, et que de leur existence dépend 
celle d'un grand nombre d'hommes, il est difficile de croire que 
ce soit d'eux-mêmes qu'ils tirent l'impulsion qu'ils impriment 
autour d'eux. Cette impulsion vient d'en haut. Les hommes mé- 
diocres sont libres dans leurs actes; les hommes supérieurs ne le 
sont pas. 

« Les uns et les autres ne doivent pas être pesés dans la même 
balance. Ce qu'il faut chercher dans les premiers, c'est ce qu'ils 
ont été; ce qu'il faut chercher dans les seconds, c'est ce qu'ils 
ont fait. 

« Napoléon a fait la guerre : voilà le point important. Et il l'a 
faite, parce qu'à l'époque où elle a eu lieu, elle était conforme 
aux lois de la fatalité historique. » 

Ainsi, à travers ces solennités de langage et ces insanités ¥ de 
pensée, M. Louis Blanc en arrive à légitimer, c'est peu dire, 
à diviniser le coup d'Etat de Brumaire et les gestes guerriers 
du plus pernicieux réactionnaire que connaisse l'histoire. Et 
M. Louis Blanc ne s'en est pas tenu à une première édition ; il a 
récidivé — à sept ou huit ans d'intervalle. (V. l'Appendice des 
Révélations historiques de cet auteur, t. II, p. 345.) 

Telle est la portée d'esprit de l'homme qui, de nos jours, est 
acclamé par la démocratie française, comme un de ses chefs. 
Pauvre démocratie française, où donc encore en es-tu ! 

(38) Ce mot, tous les jours la science anthropologique en dé- 
montre de plus en plus la justesse. 

(39) Nos pères furent grands par leur conception du droit hu- 
main et par leur dévouement à cette conception ; mais leur siège 
philosophique était loin d'être fait, et quand les législateurs de 



426 DEUXIÈME PARTIE, 

la Révolution prononçaient ce mot «le bonheur», ils ramassaient 
dans le passé de l'Humanité un mot inintelligible en lui-même-, 
ils ne résolvaient pas le problème, ils l'éludaient. 

(40) Oui, au beau siècle de la jurisprudence romaine, les Papi- 
nien et lesUlpien admettaient encore un droit contre nature, et 
cette parole s'écrivait encore après cinq siècles de Christia- 
nisme! Voilà comment le Christianisme a aboli l'esclavage! 

(41) « C'est à Rome que nous sommes redevables de notre hé- 
résie énorme sur le chef de la prescription \ c'est à la source 
empoisonnée de la jurisprudence romaine que nous avons puisé 
Tidée d'ériger la possession en propriété et le fait en droit. » 

« Prsescriptio est patrona generis humani, ont dit emphatique- 
ment et sottement les praticiens du vieux droit français; oui, 
sans doute, la prescription est la patronne d'un genre humain 
qui a débuté sur le globe à la façon des bêtes fauves, où le petit 
nombre, de bonne heure, s'est assujetti le grand nombre, où 
l'idée du juste jusqu'ici n'a pénétré et cheminé que lentement et 
péniblement, où la force enfin qui a prévalu dès l'origine pré- 
vaut encore. » 

« Voilà de quel genre humain la prescription est la patronne ! » 
« On ne prescrit pas contre le Droit. » 

« Prescrire contre le Droit! Ysonge-t-on seulement? Mais il a 
fallu cette Rome dévastatrice, spoliatrice et tyran du 'genre hu- 
main pour imaginer une telle monstruosité ! » 

« Prescrire contre le Droit, commettre l'injustice au commence- 
ment, y persévérer longuement, et, parce qu'on y persévère, 
transformer l'injustice en justice! Quel abandon de tout sens ! » 

« Non, non, ce qui est inique aujourd'hui, le demeurera dans 
cent ans, il le demeurera dans mille ans, et, tant qu'il y aura 
une conscience humaine, si cette conscience n'est pas déviée, 
elle le proclamera inique. » (V. Manuel de Droit civil, t. III, 
3 e édit., p. 848 et suiv.) 

(42) Il s'agissait uniquement, pour Sieyès et pour les auteurs 
de la Constitution de 1791, d'émanciper la bourgeoisie, le Tiers- 
État, et de mettre le pouvoir en ses mains. Pour cela, on avait ima- 
giné un système de pondération des pouvoirs qu'on avait em- 
prunté à l'Angleterre, où il était le produit de circonstances his- 



ÉCLAIRCISSEMENTS ET NOTES. 427 

toriques, et Ton espérait qu'en recommandant à l'exécutif repré- 
senté par le roi, et au législatif représenté par des députés cen- 
sitaires d'être tous les deux bien sages, ni l'un ni l'autre ne ferait 
pencher la bascule de son côté. 

Toutefois, rendons justice à la Constitution de 1791, quoiqu'elle 
admît la chose la plus insensée au fond, une dualité dans l'orga- 
nisation du pouvoir, cependant elle affaiblissait singulièrement le 
pouvoir exécutif et monarchique au profit du pouvoir législatif, 
et elle consacrait certains grands principes vraiment scientifiques 
et politiques. 

On sait, du reste, ce qui est arrivé, quand ce système, plus ou 
moins remanié, a reparu dans les Chartes de 1814, de 1815 et de 
1830-, on a vu la bascule pencher tantôt d'un côté, tantôt de 
l'autre, plutôt, à vrai dire, du côté du pouvoir monarchique et 
personnel, que de celui du pouvoir bourgeois et parlementaire, 
jusqu'à ce qu'enfin ceux qu'on appelait alors les prolétaires, 
lassés de tous ces jeux, se missent de la partie et brisassent 
violemment pouvoirs et bascule. 

Lamennais, dans Amschaspands et Darvands, a très-bien fait 
toucher du doigt l'absurdité d'un tel régime. Je reproduis le 
morceau tout entier, car il n'a pas cessé d'être actuel : 

« Finalement, quant aux trois pouvoirs qui le constituent, 
disent-ils, leur gouvernement n'est qu'une pure fiction, un sot 
fiensonge, une plus dure tyrannie voilée par des mots, un expé- 
ient fiscal, une machine à pressurer le peuple qu'on dépouille 
d'une main, qu'on empoisonne de l'autre, et qui se laisse faire 
vec une docilité, une mansuétude bien digne assurément de 
ette race imbécile. 
Je ne sache, Akoumann*, aucune invention que je fusse plus 
isposé à envier, que celle de ce système devant lequel les na- 
ions maintenant se prosternent à deux genoux, les mains jointes 
vec une dévote admiration. J'y trouve tout ce qui peut me plaire; 
1 satisfait en moi et le penchant que nous tenons tous de notre 
ature commune et mon humeur particulière. Quoi de mieux? 

* Akoumann est un Darvand, un esprit du mal ; le dialogue est entre 
eux Darvands. 



428 DEUXIÈME PARTIE. 

Qu'on me donne un peuple neuf, plein de vie, de séve, et, en 
moins d'un siècle de bonne active pratique de ce gouvernement 
pondéré, comme ils le nomment si plaisamment, je me charge 
d'en faire un peuple pourri. Mais la bêtise, mais la sottise, mais 
l'ineffable extravagance de cette absurdité colossale, est ce qui 
me charme par-dessus tout. 

J'ai déjà touché ce point, .revenons-y encore, car le sujet est 
inépuisable. 

Oà, braves gens, parlez, expliquez-vous.... Vous vous êtes en- 
nuyés, et je le conçois sans peine, de vos vieilles formes de société. 
Votre cervelle s'est mise en travail pour en chercher quelque 
autre : voyons, qu'avez-vous imaginé ? 

— Oh ! pour cela, la plus ingénieuse, la plus fine, la plus noble 
chose du monde. Nous n'y mettons point de vanité, il convient 
d'être modeste, mais vous serez surpris. Individu ou corps, il n'y 
avait autrefois qu'une volonté, une seule qui commandât et fît la 
loi. De là le mal. Une seule volonté ! Nous l'avons divisée en 
trois, afin que chacun en eût sa part. N'est-ce pas là une idée ? 
N'en est-ce pas là une ? 

— Une idée vraiment comme on n'en a guères. 

— Quand nous disions que vous seriez surpris ! 

— Pas tant, pas tant, rien ne me surprend de vous. Mais con- 
tinuons. Qui se ressemble s'assemble; en supposant donc que la 
société se groupe tout entière autour de trois centres, chacun de 
ces centres aura un tiers de volonté? 

— Un tiers, ni plus ni moins. Autrement que deviendrait l'éga- 
lité? On retomberait dans l'une des vieilles formes. 

— Et ces trois tiers de volonté constitueront trois pouvoirs 
distincts ? 

— Justement, vous y êtes. 

— J'aime cette manière de vouloir à trois, elle est nouvelle, 
elle est singulière. Mais, bonnes gens, dites-moi, qu'en résul- 
tera-t-ii ? 

— L'équilibre entre les trois pouvoirs; l'équilibre, remarquez 
bien, l'équilibre. 

— Vous tenez donc beaucoup à l'équilibre? 

— Si nous y tenons ! 



ÉCLAIRCISSEMENTS ET NOTES. 429 

— L'équilibre est sans doute quelque chose de superbe, mais.... 

— Ab ! l'équilibre ! 

— Rien de si beau, je l'avoue, de si désirable, de si admirable; 
cependant.... 

— L'équilibre ! 

— 11 est vrai, cela dit tout. L'équilibre ! Gardez-le, mes amis, 
si vous pouvez, ce sera sagement fait. Toutefois, vos trois pou- 
voirs si bien équilibrés, que feront-ils ! L'équilibre, si je ne me 
trompe, c*est le repos. L'action commence à l'instant même où 
l'équilibre cesse, à cet instant-là seul. Votre gouvernement ne 
gouvernera donc qu'en violant, par cela même, sa loi fondamen- 
tale, en se détruisant lui-même en tant que conforme au droit. 
Vivant, ne lui demandez rien, n'en attendez rien; il faut pour 
agir, que d'abord il meure, pour fonctionner, qu'il se détraque. 
Cela ne laisse pas de me peiner un peu ; mais, comme vous l'ob- 
servez si profondément, l'équilibre! » (Lamennais, Amschas- 
pands et Darvands. Lettre XXV, p. 142 et suiv. Pagnerre, 
éditeur, 1845.) 

(43) « A voir combien les lettres de cachet sont multipliées, 
on penserait que la liberté des citoyens e»t de tous leurs biens 
le plus méprisable. Les chefs de l'administration, et nécessaire- 
ment leurs commis, les intendants et par conséquent leurs sub- 
délégués, les commandants de provinces et leurs préposés, le 
lieutenant de police qui ne peut être instruit que par des déla- 
teurs et des espions, c'est-à-dire par des témoins méprisables et 
suspects ; les grands qui ont déjà tant d'avantages sur les petits ; 
ceux qui servent leurs passions, c'est-à-dire les êtres les plus 
vils ; les riches qui ont à leur disposition le corrupteur universel ; 
les évêques haineux et intolérants, puisqu'ils sont prêtres; les 
corps intrigants qui ont fait tant d'efforts pour se soustraire à la 
juridiction des magistrats et qui conservent soigneusement les 
dernières étincelles du fanatisme; tous ceux enfin qui ont quel- 
que crédit et qui veulent être ridicules ou injustes ou vicieux im- 
punément, puisent à l'intarissable source des lettres de cachet. 



« Ici, un ministre implacable venge un trait caustique, une 
épigramme, une chanson, punit une indiscrétion, un discours sur 



430 DEUXIÈME PARTIE. 

lequel il est aisé de fonder une calomnie, peut-être un avis im- 
portant qui a décelé ses fautes; il se défait d'un rival qu'il re- 
doute 

Là, une femme intrigante invoque l'autorité pour servir ses pas- 
sions, ses haines, ses amours. 

« Plus loin, un publicain aux mains destructives, soustrait à 
tous les yeux un infortuné qu'il ne saurait convaincre de fraude. 



Quand il ne peut égorger par des juges à ses gages, il étouffe 
par des ordres arbitraires qu'il achète 

« Voyez-vous cet avide héritier, ce tuteur avare, ce débiteur 
puissant, qui chargent de crimes leurs malheureux pupilles, 
leurs concurrents incommodes, leurs créanciers importuns. Une 

lettre de cachet va les acquitter 

Et ce père, que les philtres de l'amour et les poisons de la ja- 
lousie ont enivré, il se rend partie contre son enfant : une vile 
courtisane l'égaré : il faut la venger : il faut assouvir ses fantai- 
sies et prévenir ses craintes. . . 

Le malheureux jeune homme est chargé de fers, il est enseveli 
tout vivant dans un tombeau 

« 0 mes lecteurs ! les noms des personnages manquent à ces 
tableaux; mais vous sentez- qu'ils sont tracés d'après nature. » 
(Mirabeau, Les Lettres de cachet et les Prisons d'Etat, première 
partie, chap. xi, p. 2kb à 249. — Hambourg, MDCCLXXXII.) 

(kk) Oui, c'est ma foi comme c'est pour moi le résultat de 
trente années de méditations et d'études, un jour viendra où 
chaque homme pourra développer ses facultés à sa guise, et se 
dire maître de lui-même en face des autres, où tous les hommes 
se sentiront égaux dans le droit et frères par le cœur, et quand 
je parle des hommes, j'en parle sans distinction de sexe, non 
plus que de races ou de latitude, je parle de la femme comme de 
l'homme, je parle de l'habitant des zones glacées comme de celui 
des contrées que brûle le soleil. 

Mais ce jour est loin encore, loin au delà des horizons visi- 
bles. En attendant, travaillons — l'œil fixé sur cet idéal* ! 

* Certains de nos amis, parmi les anthropologistes, nient les Droits de 



ÉCLAIRCISSEMENTS ET NOTES. 



431 



(45) On ne démontre pas l'évidence, et c'est cette fois que nos 
amis les anthropologistes auraient raison de nier qu'il y ait des 
droits de l'homme, si ces droits avaient pour base l'égalité de 
nature, c'est cette fois qu'ils pourraient nous opposer les nègres 
à crâne déprimé, le Boschiman et l'Australien, 

Rien de plus intéressant, d'ailleurs, à ce point de vue, que 
YHistoire naturelle de V homme par Prichard, et il serait grand 
temps que les politiques cessassent, eux aussi, de se cantonner 
dans un coin de la science et se missent à étudier ceux qui pour- 
raient les renseigner*. 

(46) Dispensez l'éducation et l'instruction comme elles doivent 
l'être, c'est-à-dire en conformité avec la nature des individus, 

V homme et, à cette expression qu'ils jugent mauvaise, voudraient que l'on 
substituât celle de Droits des hommes. 

Ceux qui font cette critique et proposent ce changement sont frappés 
avant tout des différences qui existent entre les individus humains, du 
côté relatif dans ces individus; mais si nos amis allaient jusqu'au bout de 
leur idée, ce qu'ils devraient dire, c'est qu'il n'y a pas deux hommes pour 
lesquels existe le même droit, ce qu'ils devraient affirmer, c'est que, pour 
chaque homme, il y a un droit propre. 

Nos amis ne prennent pas garde, bien regrettable inattention ! que, sous 
les différences individuelles, gît un fonds commun de facultés, de nature, 
et partant de droits qui relie tous les hommes, et que, sans faire tort aux 
différences individuelles, tout au contraire en les aidant à se développer 
dans ce qu'elles ont de plus élevé et de meilleur, ce fonds — le vrai fonds 
de l'Humanité et son titre — tend à s'accroître indéfiniment. 

J'ignore si le monogénisme physiologique et initial des Linné, des La- 
marck, des Cuvier et du savant M. de Quatrefages (V. son livre, riche de 
tant d'érudition, U Espèce humaine), est fondé sur les faits, mais ce que 
j'affirme, c'est le monogénisme moral et progressif de l'Humanité. 

* L'Histoire naturelle de l'homme de J. G. Prichard;, traduite par le 
docteur F. A. Roulin, Paris, J. B. Baillière, 1843, contient les recherches 
faites par l'auteur sur l'influence des agents physiques et moraux consi- 
dérés comme causes des variétés qui distinguent entre elles les différentes 
races humaines. 

Ce livre renferme, au point de vue zoologique surtout, de graves er- 
reurs ; Prichard avait un parti pris, il avait pour objectif de démontrer 
l'unité de l'espèce humaine, ce qui, à mes yeux, est une opinion fausse; 
néanmoins son ouvrage conserve une importance capitale ; il devrait être 
sur la table de travail de tout homme qui écrit ou qui pense sur la politique. 

Pour les rectifications au point de vue anthropologique, v, en particulier 
la collection des Bulletins de la Société d'anthropologie de Paris et les 
Mémoires d'anthropologie du docteur Paul Broca. 



432 DEUXIÈME PARTIE. 

quelque égalisées que soient d'ailleurs les conditions, et de- 
meurez sûrs que, dans les divers individus humains, surgi- 
ront de l'un à l'autre les aptitudes les plus diverses et les plus 
fécondes. 

Quelle grandiose symphonie engendrerait alors le jeu des 
facultés de l'Humanité prise en masse! 

(47) Ce philosophe est M. Jules Simon. Nous avons rapporté 
plus haut, p. 48, note 27, l re partie, son opinion textuelle sur ce 
grave point. 

(48) Et nous vivons sur cette naïveté, et c'est d'elle que sont 
faites, dans la politique du jour, toutes nos affirmations et toutes 
nos critiques. Étonnez-vous encore une fois que, quand on invo- 
que la souveraineté du nombre, on soit condamné à la subir, 
et que la liberté soit lente à venir ! 

Quant à la définition de Montesquieu, j'ai dit (Manuel de Droit 
civil, t. I, Intr., p. m-iv), et j'ai lieu de répéter ici qu'elle a sous- 
trait pour toujours la notion de la loi à l'empire de l'arbitraire. 

Hommes de ce temps, songez-y et entendez-le, si vous pouvez! 

(49) Quant aux modes de constatation, comment pourrait-on 
croire que le suffrage universel en soit le meilleur! 

Même avec ses annexes nécessaires, vaste organisation de l'en- 
seignement, liberté de la presse et liberté de réunion sans li- 
mites, le suffrage universel n'est vraiment apte qu'à décider les 
questions d'hommes et de choses, non celles d'idées. 

V. sur le rôle du suffrage universel ma brochure intitulée : 
La République et la Contre-Révolution, p. 26 et suiv. 

(50) Ce système, c'est celui de l'Inde ancienne aux temps de la 
domination des Brahmanes, c'est celui de la Chine, — et nous 
aussi, gens d'Occident, nous sommes tous aussi de ce chef, 
depuis des siècles, plus ou moins Hindous ou Chinois. 

Quand certains hommes ont la puissance, à l'exclusion d'autres 
hommes, ils seraient des dieux s'ils ne s'en servaient pas d'abord 
pour eux. 

(51) C'est là l'invariable conclusion de tout ce que j'ai pu écrire 
dans l'ordre politique ou social. 

(52) Qu'a produit le suffrage universel sous le second Empire ? 
La plus honteuse abdication du droit de l'individu pendant dix- 



ÉCLAIRCISSEMENTS ET NOTES. 433 

huit ans! Et en cette année 1877, malgré le suffrage universel, 
l'avenir en France, hélas ! est bien troublé ! 

(53) Pauvre Jean-Jacques, pauvre grand esprit qui devinais et ne 
savais pas, tu n'as vu qu'une demi-vérité, et, pour nos généra- 
tions, cette demi-vérité est devenue un poison. 

La souveraineté du peuple s'est substituée à la souveraineté 
des rois et elle nous a ramenés à la souveraineté du césarisme. 

(54) Dans ma brochure La République et la Contre-Révolution, 
p. 28-30, j'ai examiné les conditions indispensables pour que le 
suffrage universel présente au moins certaines garanties \ ces 
conditions, je les ai ramenées à quatre : 

1° Diffusion la plus large possible de l'instruction, purgée 
d'ailleur% de toute idée religieuse ; 

2° Liberté absolue de la presse et élévation de son niveau, la 
presse comprenant qu'elle doit concourir le plus qu'elle peut, 
dans sa sphère, à l'éducation des masses ; 

3° Affranchissement de la commune et développement de son 
autonomie -, 

4° Abolition de la misère. 

J'ai conclu ainsi, page 32 : « Idéalement, le domaine du suf- 
frage universel serait le point mathématique, et de même que, 
selon la profonde parole de Destutt de Tracy : « les gouverne- 
ce ments sont des ulcères qu'il faut circonscrire le plus possi- 
« ble », de même le suffrage universel est un mal dont le régime 
républicain ne guérira jamais sans doute, mais dont il faut aussi 
chercher à restreindre le domaine le plus possible. » 

N'est-il pas particulièrement déplorable aujourd'hui que le 
suffrage universel mette le gouvernement aux mains de gens qui 
sont loin de se douter de leur immense pouvoir (je veux parler 
des paysans) et qui forment la. partie la moins éclairée de la 
nation ? 

(55) A mesure aussi que l'on avancera, on simplifiera de plus 
en plus le mécanisme gouvernemental; on réduira de plus en 
plus le gouvernement à son vrai rôle, celui d'une simple agence. 

Par là, sera considérablement diminué le nombre des fonctions 
publiques, et, par là, ces fonctions cesseront-elles d'être l'objet 
des convoitises d'une foule de gens qui, au lieu de se charger 

'28 



434 DEUXIÈME PARTIE, i 

eux-mêmes de leur destinée, n'ont cure que d'en charger la so- 
ciété pour eux ! 

Alors, au siège de l'agence centrale, il y aura quatre grands 
commissariats : 
Celui de l'enseignement public ; 
Celui du travail national ; 
Celui des finances ; 
Celui des relations internationales. 
Et ce sera tout. 

Les préfets seront nommés par les départements, les sous- 
préfets seront supprimés!.... 0 jeunes fils "déclassés de la bour- 
geoisie, que deviendrez -vous ? Vous deviendrez des hommes, au 
lieu d'être des inutilités, souvent des perversités ; — ¥Ous tra- 
vaillerez ! 

(56) Un grand génie mauvais, ces deux mots accouplés forment 
un contre-sens, car un homme d'un grand génie ne peut manquer 
d'apercevoir le lien qui rattache le bien au vrai. 

Quant à la vertu, il est temps d'attribuer à ce mot un sens exact 
et si le dernier des Brutus eût su le faire, il ne se serait pas écrié : 
« Vertu, tu n'es qu'un mot! » 

Bentham fait consister la vertu dans le bonheur (Déontologie, 
t. I, p. 171), il se trompe, comme se sont trompés les auteurs 
de notre Déclaration des droits en disant (art. I er ) que le but de 
la société est le bonheur commun. 

La vertu, c'est l'affranchissement le plus complet possible et la 
possession la plus pleine possible de soi-même. (Voy., au surplus, 
J. Bentham, Déontologie, pour la critique du mot vertu.) 

(57) Je n^ crois pas au Droit pur, je ne crois pas à l'Economie 
pure, je crois à la science politique ou sociale qui, dans l'être hu- 
main, n'abolit rien et développe tout, et qui, des facultés affectives, 
fait comme le ciment du reste. 

(V. ma lettre à Ch. Mismer, Loi générale de l'évolution de l'hu- 
manité, introduction au livre de VAutonomie de la personne 
humaine, p. xm.) 

(58) Dans mon écrit sur la liberté d'enseignement, j'ai essaye 
de poser la question dans toute son ampleur et je l'ai fait en ce.^ 
termes : 



ÉCLAIRCISSEMENTS ET NOTES. 435 

« J'appelle liberté d'enseignement un droit qui prime tous 
les droits, le droit le plus profond, le plus élevé, le plus person- 
nel, le droit pour chaque homme de communiquer sa pensée aux 
autres hommes. Et, telle que je l'entends, la liberté d'enseigne- 
ment ne doit pas être restreinte à certains modes ou à certaines 
formes ; j'appelle liberté d'enseignement tout aussi bien la liberté 
de la parole écrite que celle de la parole parlée, la liberté du 
livre, la liberté du journal tout aussi bien que celle de l'école et 
du discours sur la place publique. 

« D'où vient la liberté d'enseignement? Je l'ai déjà dit: des 
profondeurs et des hauteurs de la nature humaine , et je vais 
maintenant prouver mon dire. 

« L'homme aspire de toutes ses forces à la vérité, et, quand il 
croit l'avoir rencontrée, il aspire de toutes ses forces à la répan- 
dre; — cela est dans l'ordre, — car ce qui, à nos propres yeux, 
nous fait le plus d'honneur, c'est notre intelligence, notre aptitude 
à connaître, et le trait le moins niable en chacun de nous, c'est 
notre sociabilité, ce besoin si vif qui nous empêche de pouvoir 
nous passer les uns des autres ; or, la vocation de l'intelligence 
est de chercher à pénétrer de plus en plus le secret des choses, et 
celle de la sociabilité, de tendre à unir de plus en plus ceux qu'elle 
rassemble dans la communauté des mêmes vues. 

ce Donc, le droit de propager ce que nous concevons comme la 
vérité, le droit d'enseigner est bien réellement inscrit aux entrail- 
les de la nature humaine. Et, lorsque je dis le droit, je veux dire 
aussi le devoir; car nous nous devons à nous-mêmes, nous devons 
aux autres d'accomplir la tâche à laquelle nous nous sentons pro- 
pres ; nous nous devons à nous-mêmes et nous devons aux autres 
d'apporter notre part d'efforts à l'œuvre du progrès du monde. 

« Par là, l'on voit que le droit d'enseigner implique un droit 
corrélatif, le droit à être enseigné, absolument comme le devoir 
d'enseigner implique à son tour le devoir de recevoir l'enseigne- 
ment qui nous est offert ; et c'est ainsi que, vers quelque point 
que notre esprit se tourne, partout éclate l'admirable solidarité 
qui relie le monde moral, comme le monde physique. 

« Telle est la prémisse de la grande thèse de la liberté d'ensei 
gnement; telle est la conception la plus générale qui constitue; 



436 



DEUXIÈME PARTIE. 



sur ce chef, l'indication scientifique. » (V. La Liberté d'enseigne- 
ment, par le professeur Emile Acollas, André Sagnier, Paris, 1873.) 

(59) Il n'y arien qui témoigne mieux de l'imbécillité politique 
de ce siècle que de ne pas voir, après notre dix-huitième siècle et 
après notre Révolution, tous les hommes éclairés des différents 
pays s'unir dans l'affirmation commune du droit pour chacun 
de manifester sa pensée ! Et dire que la libre Angleterre, dans 
un cas récent (procès de Mme Annie Besant et de M. Bradlaugh)*, 
vient de toucher elle-même à la liberté de la presse ! 

Là encore, je n'ai qu'à citer ce que j'ai écrit : 

« 0 cœurs aveugles des hommes! Qu'ont donc les sociétés pour 
se guider? qu'ont-elles en dehors des intelligences associées de 
leurs divers membres? Tel, en outre, qui est muni sur un point, 
n'est-il pas au dépourvu sur un autre? Et au lieu d'inscrire au 
frontispice de toutes leurs institutions : Ne touchez pas a la 

* Uu jury anglais vient de se déshonorer en condamnant ces deux vail- 
lants écrivains, sous le prétexte mensonger qu'ils se proposaient de cor- 
rompre la morale du peuple, mais en réalité pour crime de libre-pensée. 

Mme Annie Besant et M. Bradlaugh sont malthusiens; ils sont, de plus, 
Tun et l'autre anti-chrétiens et athées, et, comme ils estiment qu'il est 
bon que les hommes ne procréent pas plus d'enfants que leurs ressources 
ne leur permettent d'en nourrir ; comme, d'autre part, ils reconnaissent 
aux pauvres comme aux riches le droit aux satisfactions légitimes, ils ont 
réédité une brochure, d'ailleurs assez médiocre (Fruits of Philosophy, 
on Essay on the Population Question) d'un médecin américain, le doc- 
teur Charles Knowlton, qui enseigne les moyens scientifiques de prévenir 
l'excès de population. 

Là-dessus, grande rumeur! Tous les libertins du monde officiel et des 
classes élevées, qui n'ont pas besoin, quant à eux, des enseignements du 
docteur Knowlton, s'indignent hypocritement. Annie Besant et Bradlaugh 
payeront l'amende et iront en prison ! Cela est dans l'ordre. 

Pour moi, ce récit me donne l'occasion de m'expliquer sur des points 
graves, et j'en profite. 

Comme mes deux amis d'Angleterre, dans l'état actuel du monde, je 
suis malthusien, en ce sens qu'en dépit des réfutations de Godwin, d'E- 
verett, de Pierre Leroux, de Proudhon et de beaucoup d'autres, je tiens 
pour avéré qu'en général la population croît plus rapidement que les sub- 
sistances. Mais je n'érige pas cependant ce fait en loi, car il n'existe point, 
à mes yeux, de loi économique distincte de la loi morale, et comme il 
n'y a pas d'acte qui engage plus la responsabilité de l'individu que de 
procréer des enfants, c'est à l'individu de n'en procréer qu'autant qu'il se 
sent en mesure d'en assurer la subsistance. 



ÉCLAIRCISSEMENTS ET NOTES, 4 37 

pensée, c'est contre la pensée que les hommes dirigent leurs 
armes les plus nombreuses ! » {La Liberté enseignement, v. la 
note prédédente.) 

(60) C'est vers la fin du règne de Louis-Philippe que l'incapa- 
ble homme d'État Guizot * prononça cette parole devant les élec- 
teurs censitaires et privilégiés de Lisieux. 

En un seul trait, sans s'en douter, il avait fait la philosophie 
de l'histoire du gouvernement de juillet. 

(61) Il faut être Ernest Renan, un homme perdu dans le très- 
petit culte de son très-petit lui-même, pour s'approprier des ba- 
nalités telles que celle-ci : 

« L'homme qui a passé par l'école n'en est pas plus heureux 
pour cela; il n'en est pas non plus meilleur; il perd par ces demi- 
connaissances le charme de la naïveté et n'acquiert pas le charme 
de la haute éducation.... 

« Convertir les uns après les autres, un à un, les deux milliards 
d'êtres humains qui peuplent la terre ! Y pense-t-on? L'immense 
majorité des cerveaux humains est réfractaire aux vérités tant soit 
peu relevées. Les femmes, non-seulement ne sont pas faites pour 
de tels exercices, mais de tels exercices les enlèvent à leur vraie 
vocation, qui est d'être bonnes ou belles, ou les deux à la fois. » 

Quelle pitié, et comme on comprend bien qu'en parlant de lui- 
même trois pages plus bas Renan écrive : 

« Il nous a fallu quarante ans de réflexion (quarante ans, c'est 
beaucoup pour son âge, à moins qu'il n'ait commencé à réfléchir 
à huit ans), une vie occupée tout entière à penser, l'abandon de 
toute occupation, de tout souci, le sacrifice de notre fortune, 
presque de nos devoirs, pour arriver à quelques idées plus ou 
moins imparfaites (— ne craignez pas de faire de la modestie, 
Renan ! — ) sur ces matières obscures, d 

* Je dis incapable, et quelle preuve d'incapacité plus grande, en effet , 
peut fournir un homme d'État que celle qu'a fournie Guizot? Il a causé 
une révolution et amené la chute d'une dynastie par son refus d'élargir 
un peu la base du gouvernement en ajoutant aux électeurs censitaires à 
deux cents francs les capacités, comme on disait alors, et la seconde 
liste du jury, et par son opiniâtreté à rester quand même au pouvoir, lui, 
l'homme le plus impopulaire de France ! 

Si beaucoup ont oublié, moi je me souviens! 



438 DEUXIÈME PARTIE. 

Eii bien ! si la matière eût été moins obscure pour lui, Renan 
eût compris que la parole : «Savoir, c'est prévoir » (Claude Ber- 
nard) est aussi vraie en morale qu'en physiologie, et, comme 
chacun, femmes y comprises, est apte à savoir dans une mesure 
plus ou moins large, chacun aussi, dans la même mesure, est 
apte à apprendre l'art de se conduire. 

Et c'est pour cela qu'il faut prendre le contre pied des rêves et 
de la conclusion de ce même auteur : « La solution démocratique 
est celle qui paraît avoir le moins de chances de se réaliser. » 

(62) J'ai dit ailleurs, Manuel de Droit civil, t. II, p. 397, note 1, 
les gênes que, sur ce point, M. Édouard Laboulaye est d'avis 
d'apporter à la liberté d'association. (V. Édouard Laboulaye, 
le Parti libéral, son programme et son avenir, p. 51.) 

(63) C'est une magistrature morale, réelle et profonde que le 
propriétaire exerce en disposant à titre gratuit de ses biens, 
et c'est là ce que j'ai entendu exprimer dans les lignes sui- 
vantes : 

« Scientifiquement, la disposition à titre gratuit est appelée à 
remplir un admirable rôle; c'est à elle qu'il appartient de com- 
bler le déficit de toutes les lois de propriété, de subvenir à 
toutes les inégalités de nature ou d'origine, de pallier toutes les 
iniquités du sort. 

« La disposition à titre gratuit a pour titres la conscience et la 
fraternité humaines, et son vrai nom est réparation. 

« Bien loin donc de fausser par nature les conditions du con- 
cours social, la disposition à titre gratuit est, au contraire, propre 
par nature à atténuer l'inégalité des conditions de ce concours. 

« Voilà ce qui sera compris de mieux en mieux, à mesure que 
sera aussi comprise la loi de l'ordre nouveau, c'est-à-dire qu'on 
se persuadera qu'il est de l'intérêt de chacun que la meilleure 
fonction appartienne à la meilleure activité. 

« Au surplus, la fortune une fois acquise, il faut bien de toute 
nécessité qu'elle se transmette gratuitement à la mort du pro- 
priétaire. 

« Or, en écartant même l'idée capitale, c'est-à-dire celle du droit, 
il s'agirait de savoir s'il est préférable que cette transmission s'o- 
père conformément à une règle qui ne peut tenir compte des cas 



ÉCLAIRCISSEMENTS ET NOTES. 439 

particuliers, ou selon l'indication, pour chaque cas, de la vo- 
lonté du propriétaire. 

« Cela reviendrait à rechercher où est la moindre chance d'er- 
reur, entre l'aventure d'une induction fondée sur les faits les plus 
divers, et le choix éclairé de l'individu. 

« Or, si l'on examinait les cas particuliers, il serait facile de se 
convaincre que le point de vue de l'utilité ne viendrait pas in- 
firmer l'idée du Droit. » (V. Manuel de Droit civil, tome II, p. 372 
et 373.) 

A l'égard des réserves (réserve des descendants et réserve des 
ascendants) j'ai écrit dans le même ouvrage : 

« D'autres antagonistes de la liberté de tester font de la ré- 
serve une institution morale et sociale ; ils argumentent du droit 
de l'enfant et du droit de l'ascendant. 

«Nous avons expliqué, à plusieurs reprises, comment cette ob- 
jection est empruntée à un ordre d'idées entièrement différent de 
celui auquel se rattache la réserve, et comment elle laisse en- 
tièrement intact le principe qu'elle se propose de tenir en échec. 

«Le droit de l'enfant consiste dans une créance d'éducation qui, 
au point de vue d'une classification rationnelle des droits, occu- 
perait incontestablement le premier rang, mais dont l'étendue et 
la durée sont délimitées par sa nature même. 

« Le droit de l'ascendant consiste dans une créance éventuelle 
d'aliments, laquelle créance peut aussi appartenir à l'enfant. 

«Entre ces deux droits et la réserve, la corrélation n'est qu'af- 
faire de pure rencontre; car, tout point de genèse historique 
mis à part, la réserve présente plusieurs caractères qui la distin- 
guent d'une manière radicale de la dette d'éducation et de la 
dette d'aliments. » (V. Manuel de Droit civil, tome I, p. 411 
et 412. — Rapprocher tome I, p. 220; et tome III, p. 507, 
note 1.) 

(64) V. Manuel de Droit civil, tome II, p. 27 et suivantes. 

(65) Et c'était certes déjà bien facile! Est-ce que les décou- 
vertes de Copernic, de Képler , grand entre les plus grands, de 
Newton, n'avaient pas déjà relégué parmi les chimères l'astrono- 
mie mosaïque et chrétienne? « Or, je ne saurais trop le répéter, 
le Dix-huitième siècle et son metteur en œuvre, la Révolution 



440 DEUXIÈME PARTIE. 

française, ont voulu affranchir l'homme, constituer l'autonomie 
de la personne humaine-, cet affranchissement, cette autonomie, 
par quoi doivent-ils commencer, sinon par la conscience? Est-ce 
que qui a la conscience dans l'homme n'a pas tout le reste? Est- 
ce que, si la conscience est serve, l'homme tout entier ne sera 
pas serf? « Il faut d'abord déchristianiser la Révolution », disait 
profondément Mirabeau : mot pas assez compris, mot trop ou- 
blié. » La croyance, en effet, c'est le vieux levain de toutes les 
tyrannies, de toutes les servitudes ; l'homme comble par la 
croyance le déficit de sa science, et il courbe la tête, parce qu'il 
a d'abord courbé sa raison-, or, l'autonomie de la personne hu- 
maine c'est la raison s'affirmant, c'est l'homme se redressant. 
Donc, c'est le refoulement de la croyance, c'est le monde de plus 
en plus ménagé à la science. 

« Et que sera-ce donc, si non-seulement l'on ne déchristianise 
pas, mais si l'État lui-même se mêle d'organiser la religion ? 
Alors, en vain le mécanisme politique favorisera-t-il l'essor delà 
liberté ; en vain, le gouvernement sera-t-il républicain de nom 
et de forme, en vain aurez-vous une série d'autonomies échelon- 
nées à tous les degrés de la pyramide sociale, c'est la première 
de toutes qui vous manquera, et, dans votre agencement poli- 
tique, où vous chercherez des hommes, vous ne trouverez que 
des automates. 

« Donc, bien loin de dépasser le but, l'idée du Dix-huitième 
siècle la Constitution de 93 ne l'avait pas même atteint. » 
(Émile Acollas. La République et la Contre-Révolution, Genève 
et Bruxelles, 1871, p. 16). 

(66) V. ce que j'ai dit à ce sujet, supra p. 1^0 et note 27 de 
la seconde partie. 

(67) N'est-ce pas encore l'évidence même, et n'est-il pas con- 
traire à toute raison de prétendre qu'une fois que le mandant a 
choisi son mandataire, ce n'est plus dans le mandant que le 
droit réside et qu'il a passé au mandataire pour tout le temps 
que doit durer le mandat? 

Voilà pourtant la thèse que soutiennent certaines gens réputés de 
nos jours pour leur savoir et pour leur libéralisme! Le mandant se 
destituant lui-même, pour un temps, en élisant son mandataire! 



ÉCLAIRCISSEMENTS ET NOTES. 441 

« C'est une fiction », s'écrient les théoriciens de ce beau sys- 
tème ! Cela, non, sots — ou tartufes — c'est une confiscation ! 

(68) « Entre toutes les pratiques qu'admet l'empirisme contem- 
porain, •— écrivais-je, il y a six ans, au journal le Radical, je n'en 
sais aucune qui, pour la déraison, égale l'irrévocabilité du 
mandat législatif et plus généralement du mandat politique. 
Conçoit-on, en effet qu'un mandat soit irrévocable? Conçoit-on 
que le mandataire, l'homme qui en représente un autre, para- 
lyse le droit de cet autre, et absorbe le droit de cet autre ? Con- 
cevrait-on cela dans les rapports civils ? Concevrait-on dans les 
mêmes rapports que le mandant n'eût pas le droit de destituer son 
mandataire, que le mandant en fût réduit à pétitionner auprès de 
son mandataire, pour prier ce dernier de vouloir bien se démettre ! 

« Et l'art politique actuel en est là!.... 

« Que si l'on veut enfin sortir de ces errements absurdes et 
de ces fantaisies burlesques, que si l'on veut enfin donner à la 
politique la raison pour guide, et pour but la réalisation de la 
justice, que si l'on veut enfin élever la politique à l'état de 
science, il est temps de vivifier la politique par des principes ; il 
est temps, dans l'ordre où nous sommes, d'organiser la révoca- 
bilité permanente de l'élu par les électeurs. 

« On agite la question du mandat impératif et on semble en- 
tendre que le mandat impératif est le mandat précisé par anti- 
thèse au mandat non précisé. 

« Erreur capitale et bien propre à amener de nouvelles décep- 
tions! Sans doute, il peut être excellent que l'électeur précise, 
détaille, articule les différents chefs des pouvoirs qu'il se pro- 
pose de déléguer; sans doute encore, c'est de la part du can- 
didat un singulier manque de sens de résister à ce que cette 
détermination ait lieu , et quand, pour s'y refuser, le candidat 
met en avant le souci de sa dignité, oublie-t-il donc que la di- 
gnité a son centre dans la conscience, oublie-t-il ou ignore-t-il 
que, du côté de la conscience, il ne saurait être touché de suscep- 
tibilités trop vives, lorsqu'il examine s'il traduit par ses actes là 
volonté de son mandant? 

« Toutefois, qu'on se le dise, précisé ou non, le mandat ne 
saurait être effectivement impératif, si le mandant n'a pas en ses 



442 



DEUXIÈME PARTIE. 



mains le moyen de faire valoir son commandement, si la sanction 
manque à ce commandement, si le mandat n'est pas révocable. » 

C'est encore ce que je répétais en 1876 devant les électeurs du 
VI e arrondissement de Paris : « On a beaucoup parlé, et depuis 
bien longtemps, du mandat impératif et on a entendu désigner 
par là un mandat qui préciserait au représentant les points 
principaux de la volonté de ses mandants. Mais ce mandat-là 
n'a d'impératif que le nom, car il lui manque la sanction. Pres- 
que superflu avec les consciences honnêtes, il sera toujours un 
rempart impuissant contre les convoitises et contre les cupidités 
des cœurs déshonnêtes. Voulez-vous, citoyens, un mandat vrai- 
ment impératif? Voulez-vous un système vraiment représentatif? 
Introduisez dans le mandat politique ce qui est la règle du mandat 
civil : il n'y a pas deux vérités et deux droits ! Rendez le mandat 
politique révocable d'une manière permanente ! Ainsi serez-vous 
assurés, et seulement ainsi le serez-vous, que votre mandataire 
exécutera toujours scrupuleusement vos volontés, ou que du 
moins toujours il sera placé sous votre main. » (Discours pro- 
noncé au Gymnase Pascaud, le 8 février 1876.) 

V. aussi Manuel de Droit civil, t. III, 3 # édit., p. 540 et notes 
1 et 2. 

(69) Et je n'hésite pas à appliquer la rétroactivité qui est le 
vrai principe du Droit. 

Or, il m'est facile de justifier cette application particulière : 
« Ce que nos ignorantes civilisations nomment, en effet, le cou- 
pable, n'est qu'un être dont une cause naturelle ou le manque 
d'éducation a arrêté le développement et déformé les organes ; 
et, quant au système pénal, ce qu'il n'est pas, mais ce qu'il de- 
vrait être, ce qu'il devrait être essentiellement, exclusivement, 
c'est un procédé de guérison, d'amélioration physique et morale 
de l'individu qui est sorti de la règle et qui a porté atteinte au droit 
des autres. Or, n'est-il pas évident que si l'on perfectionne le 
procédé de guérison, d'amélioration, ce n'est pas seulement un 
droit, c'est aussi un devoir étroit de l'appliquer le plus vite pos- 
sible à tous ceux que leurs agissements ont signalés comme y 
devant être soumis? » (V. Manuel de Droit civil, t. III, 3 e édit., 
p. 947.—- V. aussi ce qui suit, commentaire de l'art. 15). 



ÉCLAIRCISSEMENTS ET NOTES. 443 

Quant à la question générale de la rétroactivité ou de la non- 
rétroactivité des lois, je l'ai traitée in extenso, Manuel de Droit 
civil, t. III, 3 e édit., p. 937 et suiv. 

(70) Sur notre impuissance à atteindre jamais l'absolu, v. su- 
prà, 362, Discours préliminaire, note 9. 

(71) Je crois avoir démontré au sujet du droit de l'enfant que 
l'idée d'autonomie de la personne humaine est l'expression la plus 
haute, la plus large et la meilleure non-seulement de la justice 
telle que la conçoit notre temps, mais aussi de l'utilité sociale ; 
or, dans la science vraie, ce qui est exact pour un cas Test néces- 
sairement pour tous ceux de même sorte, et de la démonstration 
que j'ai faite pour le droit de l'enfant, je suis fondé à conclure à 
toute question de droit touchant l'homme (v. le Droit de V enfant, 
V enfant né hors mariage, chap. m. Démonstration par le point 

DE VUE DE L'UTILE.) 

Du reste, les Physiocrates assignaient aussi, comme on le sait, 
l'idée de la liberté individuelle pour base à l'utilité sociale. 

Et de nos jours, John StuartMill, dans ses Principes d'écono- 
mie politique, Charles Dunoyer, dans sa Liberté du travail, Fré- 
déric Bastiat, dans presque toutes ses œuvres, Émile de Girardin, 
dans ses Questions de mon temps, ont porté en faveur de celle 
même thèse le témoignage le plus décisif et le plus éclatant. 

Qu'on s'achemine donc sans cesse vers ce but complet de la 
science politique, à savoir la réalisation de l'autonomie de l'in- 
dividu humain, et alors, quand chaque homme poursuivra le déve- 
loppement le plus absolu possible des énergies qu'il recèle en lui, 
quand chacun, s'abandonnant à la force vivifiante de son esprit, 
évoluera librement, quelle efflorescence des sciences, des arts, de 
l'industrie, n'est-il pas légitime de prédire ! (V. ma Loi générale 
de V évolution de V humanité, Introduction au livre de Y Autono- 
mie de la personne humaine.) 

(72) Il n'y a que les fortes têtes des éclectiques pour com- 
prendre la possibilité de ces deux boussoles. On se rappelle le 
jour où le philosophe Vacherot monta à la tribune du Corps 
législatif (1871), et tint un langage qui se résumait à peu 
près en ces termes : Je suis convaincu qu'au point de vue du 
droit il n'appartient pas à la France de céder à l'Allemagne un 



444 DEUXIÈME PARTIE. 

pouce de son territoire et un seul de ses habitants -, mais l'utilité 
sociale exige que nous cédions l'Alsace et la Lorraine tout entière 
et quinze cent mille de nos compatriotes avec, je propose donc 
(l'orateur s'attendrit) qu'on les cède. 

M. Vacherot, on le voit, n'est pas non plus de l'école de 
Corneille. 

Quant aux positivistes et à certains économistes, comme l'idée 
du juste les gêne, ils s'en débarrassent en la niant. 
C'est bien plus commode que d'en chercher l'idée ! 

(73) Et ce n'est pas là une décision de sentiment, c'est une dé- 
cision de raison et de logique. 

Nul autant que moi n'a insisté sur l'inviolabilité delà propriété; 
mais entre le mal de violer dans un individu sa personnalité dans 
ce qui, après tout, ne lui est qu'extérieur, et le mal de laisser 
mourir un homme, non, non, je n'hésite pas ! 

Et, en dépit de tous les Codes, aucun jury, dans de telles cir- 
constances, n'hésiterait plus que moi. 

Arrangez-vous, sociétés, pour qu'il n'y ait pas d'enfants ni 
d'hommes qui meurent de faim ! 

(74) Le système des libérations préparatoires ou provisoires 
correspond, sur ce point, à la meilleure idée de justice et 
d'utilité sociale. C'est ce qu'a fort bien compris et exposé M. Bon- 
neville de Marsangy, qui est cependant loin d'avoir en matière 
pénale les idées que je préconise. (Bonneville de Marsangy, De 
f Amélioration de la loi criminelle, chap. xxiv, p. 593 et suiv.) 
Il est du reste évident que, pour produire les résultats dont il est 
susceptible, ce système supposerait des milieux sociaux favorables 
à la correction et à la réhabilitation morale, c'est-à-dire fort dif- 
férents de ceux où nous nous agitons. 

Ce système du reste, à ma connaissance, n'a encore été prati- 
qué nulle part sur une large échelle. La Bavière l'a inscrit dans 
son code criminel et, en 1847, lord Grey, ministre des colonies, 
avait annoncé que le gouvernement anglais désirait l'introduire 
dans sa législation pénitentiaire. 

(75) V. Manuel de Droit civil, t. I, p. 569 et suiv. 

(76) Madame Clémence Royer a écrit avec un grand savoir et 
une haute raison : 



ÉCLAIRCISSEMENTS ET NOTES. 445 



« Ce que nous connaissons des peuples sauvages et antéhisto- 
riques nous oblige, d'ailleurs, d'admettre des conclusions tout 
opposées à celles de Rousseau : c'est que plus on recule dans le 
passé, plus on voit l'homme manifester des passions féroces et 
dégradantes. Rousseau avait pour excuse qu'il présumait que 
l'homme avait été créé heureux-, or, que l'homme, créé heureux, 
fût doux et bon, c'eût été tout naturel. Nul être vivant ne fait le 
mal sans une passion qui l'y sollicite, et toute passion a pour 
origine un intérêt froissé, un besoin non satisfait. Mais aujour- 
d'hui, en face de faits tout contraires, nous sommes obligés d'ad- 
mettre que si un âge d'or, un Eden peut exister pour nous, c'est 
devant nous qu'il faut le placer, c'est dans l'avenir qu'il faut 
l'attendre. Car derrière nous, avant notre âge d'argent, encore 
si complètement dominé de fatalités douloureuses, nous ne trou- 
vons qu'un âge de fer, témoin de luttes sanglantes sans fin, pré- 
cédé d'un âge d'airain qui n'a marqué sa trace que par des débris 
d'armes mêlés à des débris d'incendie; et au delà, plus loin 
encore dans le passé profond, nous apparaît un âge de pierre 
d'une incommensurable durée et pendant lequel l'homme, armé 
de silex tranchants, passait sa vie à lutter contre l'homme, contre 
les animaux et contre les éléments 



Si donc nous cherchons à évoquer l'image de ce premier ancêtre 
de la race humaine et de son état moral et social, nous sommes 
couduits à nous le représenter sous les traits d'un animal anthro- 
pomorphe déjà savamment, puissamment et même harmonieu- 
sement constitué, de grande taille, peut-être de noble, mais sur- 
tout de féroce aspect, et menaçant avant d'être menacé. Son cou- 
rage est indomptable ; il défie la douleur et la provoque même 
pour prouver à tous comme il sait la supporter; et, dans peu, il 
se couvrira volontairement le corps de cicatrices, dont il se fera 
gloire comme d'une parure et d'un signe de noblesse. » (Madame 
Clémence Royer, Origine de V homme et des sociétés, p. 209, 210, 
212 et 213. Paris, Victor Masson et Guillaumin, 1874. — V., au 
surplus, tout le chap. VII, intitulé : Caractère moral de V homme 
primitif.) 

(77) Le présent est fait non-seulement des idées nouvelles qu'il 



446 DEUXIÈME PARTIE. 

élabore et qu'il arrive à formuler (c'est la couche supérieure, 
mais la moins épaisse)- au-dessous, d'une couche plus profonde, 
mais bien mince encore d'idées vraies qu'il a recueillies du passé; 
enfin et surtout d'un amas de préjugés, de superstitions, de men- 
songes qu'il fabrique lui-même ou qu'il puise dans les traditions 
de tous les âges. 

L'Humanité porte un boulet à chaque main et à chaque pied, 
et voilà pourquoi elle avance si péniblement ! 

(78) J'ai examiné et traité ce point dans mon Manuel de Droit 
civil, tome II, p. 13 et suivantes : 

« L'âpre revendication de Jean-Jacques Rousseau, ai-je écrit, 
contre le premier qui s'avisa d'enclore un terrain et qui dit : 
ceci est à moi, nous paraît fondée, si le premier qui a enclos un 
terrain s'est borné à V enclore; nous la rejetons, au contraire, 
s'il a cultivé le terrain et s'il l'a rendu productif. » 

Et voici ma conclusion : 

« L'occupation n'a donc de valeur juridique que tout autant 
qu'il y a eu travail, c'est à dire effort personnel. » 

J'ai réfuté au même lieu la théorie de Kant sur l'occupation 
(note 1 de la page 14.) 

(79) . « Dans toutes les branches professionnelles , constate 
Mommsen, les métiers s'exerçaient généralement par des hommes 
de condition servile. Les prêteurs et banquiers avaient sur les 
points les plus éloignés où s'étendaient leurs affaires des comp- 
toirs et des succursales dirigés par leurs esclaves et leurs affran- 
chis. Des esclaves et des affranchis, placés dans tous les bureaux 
de recette, percevaient les taxes de douanes affermées par l'État 
aux compagnies. 

« L'entrepreneur de constructions s'achetait des esclaves archi- 
tectes; l'entrepreneur de spectacles et de combats de gladiateurs, 
agissant pour le compte de celui qui donnait ces jeux^ marchan- 
dait ou organisait en conséquence sa troupe d'esclaves artistes 
dramatiques ou sa bande de combattants. Le marchand à son tour 
avait sur ses vaisseaux des esclaves et des affranchis auxquels il 
confiait la conduite de ses marchandises ; il les préparait de 
même à ses opérations de gros et de détail. Enfin c'étaient 
encore des esclaves qui travaillaient exclusivement dans le? 



ÉCLAIRCISSEMENTS ET NOTES. 447 

mines et les fabriques, nous n'avons pas besoin de le rappe- 
ler. » 

« Rien de plus triste que leur condition à tous,» ajoute Momni- 
sen, — et Mommsen est un panégyriste! 

(V. L 'Histoire romaine de cet auteur, tr. Alexandre, tome IV, 
p. 135.) 

(80) « Les roturiers. Ah ! me dis-je, c'est un terrier d'hommes 
libres, et voici les plus honorables, les rupteurs, rupturarii, ces 
rompeurs de terre, ces défricheurs, qui ont changé les terres 
inertes, les sauvages friches en sillons de beau froment. » 
(Alexis Monteil*, Histoire des Français des divers états, p. 107, 
ouvrage d'une érudition si exceptionnelle, rempli de documents 
et de renseignements si curieux, que tant de gens pillent et que 
bien peu citent. ») 

(81) Synthèse, synthèse en tous ordres, c'est ce que nous ne 
savons plus faire, et c'est cette ignorance ou cette impuissance 
qui nous perd ! 

(V. suprà, les divers éléments de la science politique, — 
aussi ma Loi de révolution générale de V humanité, introduction 
au livre de V Autonomie de la personne humaine, p. XII.) 

(82) Pour arriver à ces résultats, nul besoin du communisme 
autoritaire, ni du collectivisme nébuleux, qui ne sait s'il est 
autoritaire ou libéral. 

La recette est simple : suivre le grand courant de la civilisa- 
tion dans son développement progressif ; amener l'ère du libre 
essor des facultés individuelles ! 

(83) J'ai effleuré la question du crédit personnel (Manuel de 
Droit civil, tome III, pp. 451 texte et note 2, 490)» 

V. aussi A. Cieszkowski, Le crédit et la circulation. 

(84) C'est ce que proposait M. Louis Blanc en 1848. 

Pour M. Louis Blanc, il doit en effet exister, au moins à titre 
transitoire , une organisation de la production par l'État et une 
organisation du crédit par l'État. 

Et veut-on savoir en quelle conception politique ou sociale se 



* Ducange^ au mot Rumpere, rupturarii. 



448 DEUXIÈME PARTIE. 

résume finalement l'idéal de M. Louis Blanc, écoutons-le lui- 
même : 

« Je voudrais une organisation sociale où l'État (M. Louis 
Blanc veut dire le gouvernement) ne serait qu'une réunion 
d'hommes dévoués et intelligents, librement choisis par leurs 
égaux pour jouer à l'égard de la société le rôle que, dans 
l'organisme humain, la tête joue à l'égard du corps. » 

Mais moi, qui ne serai peut-être pas de la tête, je ré- 
clame. 

Bon à mettre avec les théories de Jean-Jacques, de Hegel, de 
Comte, de Renan, et finalement du tzar de toutes les Russies et 
de M. de Bismarck! 

(85) On sait notamment que la Convention avait enfermé dans 
les limites les plus strictes et placé sous la réglementation la 
plus tyrannique, le droit pour le propriétaire de disposer à titre 
gratuit (L. du 17 nivôse an n). 

C'est au droit romain et à ses légistes, imbus des pauvres doc- 
trines de Pothier, que la grande Assemblée fut redevable de 
telles erreurs. 

Pour les développements, v. Manuel de Droit civil, tome II, 
pp. 32, 377, 415 et 731. 

(86) V. d'ailleurs, notre exposé philosophique sur le Contrat 
de louage. (Manuel de Droit civil, tome III, 3 e édit., p. 343 
et suivantes.)] 

(87) Voici quelques documents sur le nombre des esclaves à 
Athènes et à Rome, en particulier sur le nombre de ceux qui 
étaient attachés au service de la personne. 

D'abord, en ce qui concerne Athènes, un des meilleurs docu- 
ments est le recensement fait au temps de Démétrius de Pha- 
lère; or, M. Wallon, discutant les chiffres donnés par Athénée 
comme résultat de ce recensement, évalue le nombre des esclaves 
mâles employés au service intérieur à 40 000, et celui des fem- 
mes esclaves occupées aux mêmes travaux à 30 000. Dix mille au- 
tres étaient réclamés par les soins divers des fermes, des fabri- 
ques ou du petit commerce. 

Voici le tableau général des évaluations de M. Wallon : 



ÉCLAIRCISSEMENTS ET NOTES. 449 



Esclaves domestiques 40 000 

Esclaves agricoles 35 000 

Esclaves des mines 10 000 

Esclaves employés dans l'industrie, le 

commerce et la navigation 90 000 

Enfants au-dessous de 12 ans pour 40 000 

femmes 20 000 

Vieillards au-dessus de 70 ans 6 000 

Total 201 000 



La population libre qui comprenait 30 000 familles se décom- 
posait ainsi qu'il suit : Athéniens, 67 000-, Mélèques (étrangers 
admis à la jouissance des droits civils), 40 000. (H. Wallon, His- 
toire de V esclavage dans V antiquité, P e partie, t. I, chap. vin, 
p. 245-263, 254-255.) 

Quant à Rome, le même auteur (M. Wallon) estime, d'après 
le recensement des forces militaires de toute l'Italie puisé dans 
Polybe, qu'à l'époque de la seconde guerre punique, bien que 
le nombre des esclaves tendît déjà beaucoup à s'accroître, la po- 
pulation servile était encore loin d'égaler, à ce moment, la po- 
pulation libre. 

En revanche, quand, vers le temps du premier consulat de 
Pompée, tous les alliés italiens ayant été admis à se faire inscrire 
dans la cité, la population libre fut descendue à 1 600 000 habi- 
tants, M. Wallon pense que le chiffre de la population esclave lui 
fit, pour le moins, équilibre. (H. Wallon, Histoire de Vesclavage 
dans V antiquité, t. II, ch. m.) 

Et les constatations de Mommsen corroborent et amplifient 
même celles de M. Wallon. «Jamais grande ville autant que Rome, 
écrit Mommsen, ne fut pauvre en moyens d'alimentation : les jm- 
portations réelles, les métiers exercés par la domesticité esclave, 
y faisaient d'abord l'industrie libre impossible. L'esclavage, lèpre 
mortelle de la cité antique, entraîne partout des suites funestes : 
à Rome le mal dépassait tout ce qui s'était vu ailleurs. Nulle 
part dans le monde, pareilles bandes d'esclaves, remplissant les 
palais de ville des grandes familles ou des opulents parvenus. 
Nulle part ailleurs, pareil assemblage de foules serviles, récep- 

•29 



450 



DEUXIÈME PARTIE. 



tacle des peuples des trois continents : Syriens, Phrygiens, et 
autres semi-Hellènes, se coudoyant avec les Lybiens et les Mau- 
res, Gètes et Ibères, mélangés avec les Gaulois et les Germains 
dont le flot allait grossissant. » (E. Mommsen, Histoire romaine, 
traduite par G. A. Alexandre, t. VIII, liv. V, ch. xi, p. 110 et 111. 
V., ausurplus, Bœckh,tr. Laligant, Économie politique des Athé- 
niens, et Dureau de la Malle, Economie politique des Romains.) 

Pour le moyen âge, je me contenterai de citer les deux pas- 
sages suivants, l'un puisé dans les prolégomènes du Polyptyque 
de l'abbé Irminon par le savant Guérard, l'autre extrait de l'His- 
toire d'Alexis Monteil. 

Voici, d'abord, le passage de Guérard : 

« Que les esclaves aient été fort nombreux chez les Romains et 
que les personnes de condition servile ne l'aient pas été moins 
dans le moyen âge, c'est ce qui résulte des recherches de plu- 
sieurs écrivains, tels que Pignorius, Potgiesser, Gibbon, William 
Blair et Mlle de Lézardière. Je ne rentrerai pas dans les détails 
qu'ils nous donnent et qui prouvent que les gens riches possé- 
daient jusqu'à 2000, ^000 et 8000 esclaves ou serfs, et davantage; 
je me bornerai, en renvoyant à leurs ouvrages, à présenter les 
renseignements nouveaux que fournit notre Polyptyque sur le 
nombre des serfs, » etc. {Polyptyque de l'abbé Irminon, tome I, 
p. 358.) 

Monteil, de son côté, a écrit : 

« Combien y avait-il de serfs sous Charles-le-Chauve ? J'étais 
encore clérichon comme toi quand je fis cette question à notre 
provincial, rempli de science et de bonté. Il me répondit : « Du- 
rant la décadence du grand empire de Charlemagne, tout ou à 
peu près était serf dans les villages, dominés par les châteaux 
qui appartenaient aux forts et puissants. Tu me fais aujourd'hui, 
à moi, devenu provincial, la même question pour notre temps 
présent. Je crois pouvoir te répondre qu'il y a maintenant en 
France les trois quarts d'hommes libres, et à peine un quart 
d'hommes serfs. Et pour que sur la terre, du moins en Europe, 
du moins en France, ce quart soit devenu libre, je ne donne pas 
au temps pour plus de trois ou quatre siècles. » (Alexis Monteil, 
Histoire des Français des divers états, t. I, p. 110-111.) 



ÉCLAIRCISSEMENTS ET NOTES. 451 

Que l'on groupe maintenant toutes ces données et qu'on en 
compare les résultats avec le nombre de nos domestiques actuels 
qui ne forment pas plus de la 37 e partie de la population géné- 
rale*, et l'on se convaincra sans peine de la diminution graduelle 
du nombre des individus appelés à rendre des services personnels. 

(88) V. Manuel de Droit civil, tome I, p. 575 et 576, et note 1, 
p. 575.) 

(89) « La valeur des dîmes perçues en France a été estimée 
officiellement en 1789 à la somme de cent trente-trois millions 
et de cent vingt-trois millions de livres, si l'on en distingue dix 
millions de dîmes inféodées. Gela ferait aujourd'hui aumoins deux 
cent cinquante millions de francs. Arthur Young dit qu'alors ce 
n'était guère à plus du douzième qu'il fallait porter le chiffre 
moyen de la perception des dîmes ; il ajoute que les cultures 
nouvelles n'y étaient pas assujetties, par exemple, les pommes 
de terre, les grandes plantations de choux, les ensemencements 
de trèfle ; mais aussi le clergé s'opposait-il de toutes ses forces 
à ce que les cultures fussent changées et voulait-il faire con- 
damner à l'immobilité le travail et les récoltes des champs. Là 
où il avait droit de lever la dîme du seigle, il fallait faire du 
seigle indéfiniment ; là où il avait droit de la lever sur le blé, il 
fallait faire du blé, et en faire toujours, ou laisser le sol en ja- 
chère, sinon les assignations ne tardaient pas. Quelle agricul- 
ture que celle qui subissait de telles entraves! » (Paul Boiteau, 

* Je dois ce chiffre à l'obligeance de mon excellent collègue à la Société 
d'économie politique, M. Maurice Block, si compétent en cette matière; 
voici la note qu'il m'a communiquée : 

D'après le dénombrement de 1872, le nombre des domestiques est, en 
France, de : 

289 059 domestiques hommes 
666 157 — femmes 

Total 955 216 

Ce nombre total a été formé par l'addition de 57 nombres particuliers, 
le document ofliciel se bornant à indiquer combien de domestiques sont 
attachés à chaque profession ou classe sociale. 

Il y a d'ailleurs, ce semble, un léger excès dans cette évaluation; on y a 
gans doute compris quelques ouvriers. 



452 



DEUXIÈME PARTIE. 



Dictionnaire général de la politique, par Maurice Block, au mot 

DÎME.) 

(90) L'idée de l'impôt unique sur le revenu a été présentée 
pour la première fois, comme chacun sait et comme je le rappelle 
à la page suivante, par le maréchal de Vauban, « le plus honnête 
homme du royaume », a dit Saint-Simon; il eût pu ajouter, l'un 
des plus éclairés, quoi qu'en ait pensé Voltaire. 

Le fond du livre de Vauban est d'une simplicité si grande et 
d'une vérité si lumineuse, que, si l'on ne savait combien le moin- 
dre progrès est lent à accomplir, dès le moment qu'il touche 
à des préjugés et à des intérêts multiples, on ne saurait assez 
s'étonner qu'à un intervalle de plus d'un siècle et demi on en soit 
encore à discuter la question de la base légitime de l'impôt. 

Cette base est depuis longtemps trouvée **. 

* A l'époque où parut le livre de Vauban (1707), La dixme royale, le 
règne du Roi-Soleil touchait à sa fin, la misère avait gagné toutes les 
classes, et dans le menu peuple, comme l'on s'exprimait alors, elle avait 
atteint le comble. 

Vauban écrivait : « Par toutes les recherches que j'ai pu faire, depuis 
plusieurs années que je m'y applique, j'ai fort bien remarqué que, dans 
ces derniers temps, près de la dixième partie du peuple est réduite à la 
mendicité et mendie effectivement; que des neuf autres parties, il y en a 
cinq qui ne sont pas en état de faire l'aumône à celle-là, parce qu'eux- 
mêmes sont réduits, à très-peu de chose près, à cette malheureuse condi- 
tion; que des quatre autres parties qui restent, les trois sont fort malai- 
sées et embarrassées de dettes et de procès; et que dans la dixième, où je 
mets tous les gens d'épée, de robes ecclésiastiques ou laïques, toute la 
noblesse haute, la noblesse distinguée, et les gens en charge militaire et 
civile, les bons marchands, les bourgeois rentés et les plus accommodés, 
on ne peut pas compter sur cent mille familles, et je ne croirais pas men- 
tir quand je dirais qu'il n'y en a pas dix mille petites ou grandes qu'on 
puisse dire être fort à leur aise, et qui ôterait les gens d'affaires, 
leurs alliés et adhérents couverts et découverts, et ceux que le roi sou- 
tient par ses bienfaits, quelques marchands, etc., je m'assure que le reste 
serait en petit nombre. » [Dixme royale, p. 36 et 37, édit. Guillaumin.) 

Si l'on veut être édifié complètement pour le fond sur l'état des popula- 
tions, au temps du grand roi, qu'on se reporte à l'excellent livre, mal- 
heureusement devenu presque introuvable, qui porte le titre de: Une pro- 
vince sous Louis XIV, situation politique et administrative de la Bour- 
gogne, de 1661 à 1715, par Alexandre Thomas, Paris, Joubert, 1844. 

** C'est la seule qui soit en rapport avec l'idée du juste et avec le prin- 
cipe d'autonomie de la personne humaine. 

De nos jours, un publiciste des plus ingénieux, un grand industriel 



ÉCLAIRCISSEMENTS ET NOTES. 



453 



En vain a-t-on objecté, dans l'ordre théorique, qu'il n'est pas 
équitable d'imposer également les revenus du travail et ceux qui 
proviennent du capital. 

11 suffit de répondre que si les lois qui régissentlapropriétéetle 
capital ont pour résultat d'en faire ce qu'ils doivent être, à savoir 
le fruit du travail, l'assimilation est parfaitement équitable et 
logique. 

Mais j'admets la distinction faite par l'auteur d'un livre sur 
l'impôt du revenu en Angleterre : « Le revenu qui résulte du 
placement d'un capital, dit-il, est presque toujours destiné tout 
entier à la consommation ; le revenu qui résulte des profits du 
commerce, des honoraires, etc., est en grande partie capitalisé-, 
or, c'est sur la consommation que l'impôt devrait porter plus 
encore que sur le revenu, et il conviendrait à ce titre d'imposer 
inégalement les revenus du propriétaire, du rentier ou du capi- 
taliste, et ceux de l'entrepreneur d'industrie. Si ces derniers 
payent six schellings, par exemple, il est juste que les premiers 
en payent au moins neuf. » (Hubbard, l'Impôt du revenu en 
Angleterre.) 

Je suis du reste partisan de la progressivité, avec Montesquieu, 
Adam Smith, J.-B. Say, Jérémie Bentham, John Stuart Mill, Am- 
broise Clément (V. p. 283 et 284 et note 91), et je professe, en par- 
ticulier, comme John Stuart Mill, tout aussi bien au point de vue 

éclairé et un jeune écrivain de talent, MM. Émile de Girardin, Ménier et 
Yves Guyot, se sont faits avec ardeur les antagonistes de l'impôt sur le 
revenu et les champions de ce qu'ils ont appelé Yimpôt sur le capital. 

Mais ; dans leur définition du capital (je parle de celle de MM. Ménier 
et Yves Guyot, car M. de Girardin garde le silence sur la sienne), ils lais- 
sent de côté le talent, le capital intellectuel, et ne font porter l'impôt que 
sur le capital matériel. Or, cela est inique : quiconque jouit actuellement 
des avantages sociaux dans Une mesure plus ou moins large, doit aussi 
contribuer actuellement dans la même mesure aux dépenses sociales. 

De plus, au point de vue du principe d'autonomie de la personne hu- 
maine, qui n'est que la traduction ou plutôt la détermination de l'idée du 
juste, l'impôt ne peut apparaître que comme une partie de la dépense de 
l'individu; or, c'est d'après son revenu, non d'après son capital, que l'in- 
dividu doit régler son propre budget et que tous les individus réunis doi- 
vent, par conséquent, régler celui de l'État. 

Je laisse de côté ici le côté économique de la question, ne voulant insis- 
ter que sur celui du droit. 



454 DEUXIÈME PARTIE. 

de la science pure qu'à celui delà science appliquée, que, tant qu'il 
y aura des hommes qui n'auront pour vivre que le strict revenu 
nécessaire ou qui n'atteindront même pas à ce strict revenu, 
ceux-là doivent être exemptés de l'impôt. 

Quant aux objections tirées de l'ordre pratique, elles ont été 
résolues, sur le terrain où elles devaient l'être, celui des faits, 
par l'Angleterre, par l'État de Zurich, par celui de Genève, et Vau- 
ban avait déjà répondu à la plus grosse*. (V., au surplus, Courcelle- 
Seneuil, article de l'Impôt sur le revenu, Dictionnaire de Véco- 
norhie politique.) 

(91) C'est là, en effet, ce qu'il ne faut jamais perdre de vue, 
étant donné que la science politique a pour premier principe et 
pour fin la réalisation successive et progressive la plus com- 
plète possible de l'autonomie de l'individu. 

Nous sommes loin de l'époque où, sous l'influence des idées 
saint-simoniennes, l'on pouvait penser et dire que: «l'impôt est le 
meilleur des placements. » (M. de Rémusat, Discussion du bud- 
get de 1832.) C'est à l'individu, et non pafl pour lui, à l'État, de 
régler lui-même ses placeemnts. 

Quant à la. progressivité de l'impôt « d'invention assez récente », 
dit étourdiment M. Hippolyte Passy (au mot Impôt, Dictionnaire 

* « Je ne pense pas, disait Vauban, qu'on trouve de la difficulté à 
constater les revenus, si on veut bien s'y appliquer, et que le roi veuille 
bien s'en expliquer par une ordonnance sévère qui soit rigidement obser- 
vée, portant confiscation des revenus recélés et cachés, et la peine d'être 
imposé au double pour ne les avoir pas fidèlement rapportés. Moyennant 
quoi, et le châtiment exemplaire sur quiconque osera éluder l'ordonnance 
et ne pas s'y conformer, on viendra à bout de tout. Il n'y aura qu'à nom- 
mer des gens de bien et capables, bien instruits des intentions du Roi, 
bien payés, et suffisamment autorisés pour examiner tous les différents 
revenus, en se transportant partout où besoin sera (Dixme royale, 
p. 71-72, édit. Guillaumin), et M. Courcelle-Seneuil ajoute fort bien: 
« On a soutenu récemment que l'impôt du revenu ne pouvait être établi et 
perçu sur une grande échelle. A cela, il n'y a qu'une réponse à faire, c'est 
de citer l'histoire de l'Angleterre et d'indiquer la procédure simple et 
directe par laquelle se fàit en ce pays la perception de ces impôts. » 

Du reste, avec la décentralisation que commande la science politique, il 
n'est pas plus difficile de percevoir l'impôt dans un grand que dans un 
petit État, et c'est ce que, outre le cas des États républicains de Zurich 
et de Genève, prouve l'exemple de l'Angleterre. 



ÉCLAIRCISSEMENTS ET NOTES. 455 

de V économie politique), l'idée en remonte à la démocratie athé- 
nienne, et, comme je l'ai marqué plus haut, elle a été adoptée par 
les esprits les plus considérables. 

Cela n'empêche pas qu'aucune thèse économique n'ait donné 
lieu à des réfutations plus passionnées, je devrais dire à des ob- 
jurgations plus violentes; je me bornerai à relever ici l'objection 
tirée des caractères arbitraires qu'il est de mode d'attribuer à ce 
système. 

D'abord, ne serait-il pas vraiment bien étrange, ne serait-ce pas 
chose à déconcerter toute logique que, d'une part, le principe de 
l'impôt progressif reposât, de l'aveu même de ses adversaires les 
plus sérieux, sur la raison et sur la justice; et que, d'autre part, 
l'application n'en pût être que déraisonnable et inique? 

Ce qui, dans cette matière, a porté nombre d'économistes à 
résister, sur le terrain des faits, à l'évidence scientifique, c'est la 
crainte qu'ils ont éprouvée qu'on ne se servît, à l'instar des Athé- 
niens, de l'impôt progressif pour enlever aux riches leur super- 
flu; c'est, en outre, l'a^erception confuse des éléments complexes, 
je le répète, dont il y a lieu de tenir compte pour arriver à une 
bonne solution pratique du problème. 

Cette solution, on l'obtiendra en se dirigeant d'après les trois 
règles suivantes combinées : 

1° Abaisser les budgets d'État à la somme la moins élevée pos- 
sible; 

2° Diviser les dépenses en catégories d'après leur objet et 
mettre la plus grande partie d'une dépense donnée à la charge 
de ceux qui en profitent le plus; 

3° Distinguer, à un autre point de vue, les citoyens en trois 
groupes : 

Ceux qui n'ont que le nécessaire ; 

Ceux qui n'ont que l'utile ; 

Ceux qui ont le surperflu. 

Les premiers doivent être exonérés de toute taxe ; 
Les seconds ne doivent être soumis qu'à une taxe légère ; 
C'est sur les troisièmes, et d'une manière progressive, que doit 
porter le gros du budget. 

Dans ces termes, la fixation du chiffre de la progression ne de- 



456 DEUXIÈME PARTIE. 

vient plus qu'une affaire de circonstances et est, en définitive, d'un e 
importance fort secondaire ; si c'est l'esprit de raison et d'équité, 
comme on doit scientifiquement le supposer, qui y préside, cette 
progression aura toute la légitimité que comportent les solutions 
pratiques. 

Pour s'édifier complètement sur la thèse de l'impôt progressif, 
on n'a, d'ailleurs, qu'à se reporter aux auteurs suivants : 

En faveur de l'impôt progressif, Montesquieu, Esprit des lois, 
livre XIII, titre V. J.-B. Say, Cours complet d'Économie politi- 
que, 2« édit., tome II, p. 395 et suiv.; Ambroise Clément, Diction- 
naire de la politique, au mot Impôt (article excellent). 

Contre l'impôt progressif, J.-B. Moyse Jollivet, 1792, in-8, De 
V impôt progressif et du morcellement des patrimoines, G. Termes, 
Lettres au nombre de trois au Courrier de Lyon sur Vimpôt pro- 
gressif, Lyon, Rossary, 1832, in-8-, Hippolyte Passy, Dictionnaire 
de l'économie politique, au mot Impôt; Maurice Block, Notes sur 
l'article de M. Ambroise Clément. 

(92) Je ne sais si M. Louis Blanc a attesté quelque part que 
cette idée n'était pas, en somme, issue de son cerveau; il est sûr, 
en tout cas, qu'il l'a puisée dans notre article 21. 

(93) Gomment cela s'accomplira-t-il? Par l'effet de bonnes lois 
de propriété, par le développement du crédit, de l'assurance et 
de l'association. (V. Manuel de droit civil, t. I, pp. 572 et suiv., 
16, 544 note 3, 554-555; t. 11, pp. 1, 11, 27-29, 3.71 ; t. III, 
3<>édit., pp. 471-472, 594-596, 612 et suiv., 472, 490-491, 507, 533- 
534, 603 note 1, 613 note 3, 437 "et suiv.) * 

Mais je n'imagine pas, pour mon compte, que la propriété in- 
dividuelle doive jamais disparaître, et je déclare qu'à mon point 
de vue, quelle que soit l'extension que puisse être appelée à pren- 
dre, par l'effet du principe d'association, la propriété collective, il 
suffirait toujours qu'un seul homme voulût être laissé en dehors 
de cette propriété pour qu'il en eût le droit. 

C'est cette idée de droit que Mill, placé au pur point de vue de 
l'utilité sociale, a eu le tort si considérable de négliger, lorsque, 

* V. aussi mes développements sur les devoirs imposés par la propriété, 
Manuel de droit civil, t. I, pp. 570 texte et note 1, 575 note 1, 666 texte 
et note 1; t. II, pp. 11, 29, 372. 387, 389 note 1, 513, 665 note 2. 



ÉCLAIRCISSEMENTS ET NOTES. 457 

dans sa comparaison entre la propriété individuelle et le com- 
munisme, il a tenu, pour les avantages et les inconvénients, la 
balance presque égale entre les deux, et il est arrivé à écrire : 
« Nous connaissons trop peu ce que peuvent accomplir l'action 
individuelle ou le socialisme, sous leur forme la plus parfaite 
pour décider, en connaissance de cause, laquelle des deux sera 
p la forme définitive de la société humaine. » (Mill, Principes d'éco- 
nomie politique, t. I, p. 237). 

Et c'est le théoricien de la liberté, le préconisateur des idées 
positives et relatives qui écrit une telle phrase ! 

Où ira l'Humanité? Je l'ignore; mais ce qui m'importe avant 
tout, c'est de savoir dans quelle voie elle marche et a raison de 
marcher à l'heure présente, et, par là aussi, je puis pressentir 
vers quel but final elle se dirige ! Or, ce n'est pas du côté du 
communisme que, à l'heure présente, marche l'Humanité. 

Science fatalement incomplète que celle qui n'a pas à la fois pour 
pôle le juste et l'utile, et celle de Mill ne reposait que sur l'utile ! 

(9*0 L'individu incapable de travailler est retombé mineur en ce 
point-, il doit, en ce point, être traité comme un mineur. (V. dans 
mon Droit de l'enfant, Venfant né hors mariage, le projet de loi 
formulé et développé, p. 105 et suiv.). 

(95) V. mon écrit sur la Liberté d'enseignement. 

(96) V. suprà, chap. iv, p. 95, Formule de la science politique, 
V autonomie de la personne humaine. 

(97) Avec sa pensée profonde, son style si expressif et si plein 
de traits, Michelet a écrit sur Diderot : 

« Lui-même (Diderot) s'est dépeint à merveille. Né à Langres, 
lieu haut et de vents éternels, qui d'heure en heure va du calme 
à l'orage, il dit : « Ma tête est le coq du clocher qui va, vient et 
« tourne toujours. » Un coq, disons-le, d'un œil d'aigle, qui plane 
et voit au loin, pressent de tous côtés les vents de l'avenir. » 
(Michelet, Histoire de France, t. XVI, chap. dernier, Credo 
du XV1I1* siècle, p. 444.) 

« Démocratie immense!... Plus la compression monarchique 
du Dieu de fer du moyen âge fut exagérée jusqu'ici, plus aussi 
elles brûlent, ces forces délivrées, d'avoir tous leurs ressorts, de 
se détendre enfin, de vivre de la vie républicaine. Diderot, leur 



458 DEUXIÈME PARTIE. 

organo, a un respect si tendre des moindres libertés, des petites 
activités, qu'il craint de les gêner par un cadre trop fort. Il les 
relie sans les serrer, les laisse vigoureusement s'épandre en ses 
systèmes.» (Michelet, au môme lieu, p. 442, 443.) 

(98) V. Manuel de Droit civil, Intr., p. xvi. 

(99) Voici en quels termes John Stuart Mill expose ce point de 
doctrine : 

« Dans une démocratie réellement égale, tout parti, quel qu'il 
soit, serait représenté dans une proportion non pas supérieure, 
mais identique à ce qu'il est. Une majorité d'électeurs devrait 
toujours avoir une majorité de représentants; mais une minorité 
d'électeurs devrait toujours avoir une minorité de représentants. 
Homme pour homme, la minorité devrait être représentée aussi 
complètement que la majorité. 

« Sans cela, il n'y a pas d'égalité dans le gouvernement, mais 
bien inégalité et privilège -, une partie du peuple gouverne le reste: 
il y a une portion à qui l'on refuse la part d'influence qui lui re- 
vient de droit dans la représentation, et cela contre toute justice 
sociale et contre le principe de la démocratie qui proclame l'éga- 
lité comme étant sa racine même et son fondement. » (John 
Stuart Mill, trad. Dupont-White, Gouvernement représentatif.) 

Quant aux systèmes d'application, v. en particulier Emile de 
Girardin, Unité de collège, Abolition des zones électorales, Bul- 
letin uninominal, Paris, Michel Lévy, 1874 et Borély, Bepré~ 
sentation des majorités et des minorités. 

Des systèmes de représentation des minorités ont aussi été pro- 
posés par MM. Auguste Laugel et Henri Fawcett (v., au surplus, 
Maurice Block, Dictionnaire de la politique, au mot Représen- 
tation). 

Vains expédients! La question, je le répète, n'est pas là et la 
représentation des minorités, quelque système que l'on adoptât 
pour l'application, ne changerait pas sensiblement l'état actuel 

des choses. 

(100) En quoi ils se sont montrés de beaucoup supérieurs à un 
grand nombre de leurs admirateurs plus enthousiastes que réflé- 
chis et éclairés. 

(101) Témoin leur définition de la liberté (art. 6), toutes les 



ÉCLAIRCISSEMENTS ET NOTES. 459 

dispositions qui, dans leur Déclaration des droits et dans leur 
Constitution, s'y rapportent, toute la partie de leur projet de Code 
civil qui concerne le droit de la famille. 

(102) Je tiens en géologie pour Lyell * contre Cuvier et Elie 
de Beaumont; pour Lyell qui a pensé que le processus géné- 
ral de la nature se fait par gradation, et que notre globe 
en particulier s'est formé lentement et successivement; je tiens 
pour cette doctrine contre celle des cataclysmes de Cuvier et 
d'Elie de Beaumont \ j'admets, en outre, que la nature ne suit 
pas des voies différentes dans le monde moral et dans le 
monde physique, car ces deux mondes n'en forment qu'un, et 
sur le processus général il ne saurait y avoir de différences 
entre eux. 

Mais ce que Lyell appelle une gradation successive, une 
évolution, s'il exclut les cataclysmes et même, en général, les 
mouvements violents, c'est-à-dire les révolutions dans l'or- 
dre plus spécialement appelé physique, cette loi, dans l'ordre 
plus particulièrement nommé moral, ordre où la liberté ou 
son semblant a une carrière plus large , cette loi souveraine , 
dis-je, non-seulement n'empêche pas, mais même peut com- 
mander que la force que les uns mettent au service de leur 
pensée dans un sens rencontre comme obstacle la force que 
d'autres, dans un sens opposé, mettent au service de la leur. 

En d'autres termes, la révolution, à un instant donné, dans 
les choses sociales, peut être un mode d'évolution tout aussi na- 
turel, tout aussi nécessaire que l'évolution proprement dite, 
l'évolution sans le secours de la force. 

Et qui me dira, d'ailleurs, ce qu'est la force? 

La Révolution française, pour prendre l'exemple le plus écla- 
tant, a été l'œuvre des choses, elle a été dans leur cours naturel, 
et, sans prétendre que tels ou tels excès n'eussent pas pu y être 
évités, sans prétendre même que cette Révolution, dans son en- 

* A côté de l'illustre Lyell il faut placer Kaiserling, et avant lui, dans 
l'ordre des temps, le mineur L'heman et l'immortel potier Bernard-Palissy, 
dont on sait le mot : « Je n'ai pas eu d'autre livre que le ciel et la terre. » 

Notre Bufïon, dans ses Époques de la nature, a également préparé les 
voies à Lyell. 



460 



DEUXIÈME PARTIE. 



semble, n'eût pas pu l'être, si les hommes, de part et d'autre, 
se fussent trouvés plus sages et meilleurs, je répète que cette 
Révolution est le produit fatal des lois qui mènent le monde, de 
l'objectivité des choses, et que si les hommes qui y ont contribué 
doivent en être réputés, en une certaine mesure, les auteurs, c'est 
en tant qu'agents conscients ou inconscients de ces lois et de cette 
objectivité. 

Qu'on cesse donc de déclamer contre les révolutions; qu'on 
cesse auSsi de réclamer contre elles au nom de la science mo- 
derne-, cette science, bien loin de nous contredire, nous appuie, 
nous qui prétendons que le monde marche en avant et qu'il y 
marchera même par la force des hommes, toutes les fois qu'une 
force opposée venant d'autres hommes tentera d'entraver son 
progrès. 

J'ai dit ailleurs à quelles conditions la Pxévolution me paraît 
légitime et opportune. (V. La République et la Contre-Révolu- 
tion, pp. 8 et 9.) 



* 

NOTES DE L'ÉPEOGUE 



(1) Dans une séance récente de la Société d'anthropologie, plu- 
sieurs de nos honorables collègues et amis se sont attachés à 
prouver qu'il avait existé des peuples sans religion *. Je crois que 
sans fouiller savamment, comme ils l'ont fait, dans le passé, ils 
eussent pu se contenter de citer comme exemple les hautes classes 
de la société japonaise. Ces hautes classes sont, en effet, à peu près 
étrangères à toute idée religieuse, si l'on entend par une religion 
la croyance à des êtres supérieurs et capables de suspendre les 
lois de la nature, accompagnée d'un culte rendu à ces êtres. Or, 
l'exemple en question renferme un enseignement d'une valeur 
incontestable; tous ceux qui ont fréquenté les Japonais éclairés 
ont pu se convaincre de leur rare aptitude à s'élever jusqu'aux 
plus hautes sphères de la pensée. 

Mais j'avoue, au surplus, ne pas bien comprendre l'importance 
que mes collègues et amis ont cru trouver à la question de savoir 
si dans le passé, ou même dans le présent, il y a eu et il y a des 
peuples sans religion. 

Le passé de l'Humanité (et dans son passé j'enferme en partie 
son présent) appartient logiquement aux religions, comme il a 
appartenu à l'ignorance; mais l'avenir est de plus en plus à la 

* V. Discussion sur la religiosité, Bulletins de la Société d'anthropo- 
logie, fin de l'année 1876 et commencement de l'année 1877. 

Je pense d'ailleurs avec un savant naturaliste, mon collègue et ami, 
M. A. Roujou, que la peur, engendrée par l'ignorance, est entrée, pour une 
part énorme, dans la formation des premières religions, et j'estime avec 
lui que certains animaux possèdent des éléments de religiosité. 



462 NOTES DE L'ÉPILOGUE. 

science, et déjà l'on peut dire que le détachement de tout esprit 
religieux est la vraie mesure du développement ou de l'aptitude 
intellectuelle d'un homme ou d'un peuple *. 

(2) Sur ce point, nul n'a été plus affirmatif que Jean-Jacques. 

(3) C'est l'idée de d'Alembert, et Y Encyclopédie a été élevée à 
la glorification de cette idée. 

(4) Jamais on ne s'est préoccupé autant que de nos jours, et 
avec raison, selon moi, de constituer des sciences particulières et 
multiples, d'édifier une science positive — et jamais cependant on 
n'a mieux senti au fond que toutes les recherches scientifiques 
concluaient à une science universelle et unique, à une science 
idéale. 

Cette science idéale, cette synthèse universelle, l'Humanité ne 
saurait s'en passer ! 

Sans doute, est-elle condamnée à la renouveler et à la perfec- 
tionner indéfiniment; 

Sans doute encore, est-ce sur une base positive qu'elle doit l'as- 
seoir', mais, à côté de l'observation des faits, la logique, je le ré- 
pète, a son rôle à jouer, et ce rôle c'est de constituer la science 
idéale**. 

Que de résultats, d'ailleurs, déjà acquis à la science positive 
et qui marquent l'unité vers laquelle toutes les sciences conver- 
gent 1 

Déjà, il apparaît clairement que l'objet est le même pour le 

* Qu'on n'oppose pas les poètes, ces visionnaires de l'idéal et du su- 
blime, qut ne peuvent se passer de formes, d'images, de fantômes. La 
poésie religieuse, l'art religieux ont correspondu à un moment psycholo- 
gique du développement de l'Humanité; mais ce moment s'éloigne de 
plus en plus, et — dès l'âge ancien — se dresse un poëte antireligieux, 
l immense Lucrèce! 

** Quel exemple que celui de Kant qui, rien qu'en se pénétrant des idées* 
de Newton, découvrit le système du monde avant que Laplace l'eût mathé- 
matiquement démontré! 

Il existe aussi une autre logique, une logique abrégée et merveilleuse, 
l'intuition des savants, l'inspiration des poëtes. Ce fut celle du grand 
martyr Giordano Bruno, annonçant l'explication mécanique de l'univers : 
celle du précurseur de Newton, le grand Képler ; celle aussi du grand- 
Wolf et de ce Titan, Gœthe, pressentant la théorie de Lamarck et les vé- 
rifications de Darwin. 



NOTES DE L'ÉPILOGUE. 463 

groupe des sciences dites physiques et pour celui des sciences 
dites morales, la méthode la même, le but le même ! 

Comparez la belle lettre de Berthelot insérée dans les rêves de 
Renan, Fragments philosophiques, p. 193, et aussi Revue scien- 
tifique, n° du 30 septembre 1867, l'article du profond physicien 
Helmholtz, Les sciences naturelles dans leur rapport avec la 
science en général. 

(5) Tyndall, au milieu des nuages dont il se plaît à envelopper 
sa pensée, semble bien partager cette manière de voir quand il 
écrit : 

« Ce qu'il faut réellement dans la vie de l'homme, c'est un élé- 
ment idéal qui l'élève au-dessus de lui-même Le temps vien- 
dra, je l'espère, où la force, la pénétration et l'élévation, que nous 
ne faisons qu'entrevoir pendant de rares intervalles de lumière et 
de force, seront données d'une manière permanente et durable à 
des esprits plus purs et plus puissants que les nôtres -, — plus 
purs et plus puissants, en partie à cause de leur connaissance plus 
profonde de la matière, et de l'observation plus fidèle de ses lois. » 
(John Tyndall, Le matérialisme et ses adversaires en Angleterre, 
Fornightly Review, et la traduction publiée par la Revue scien- 
tifique de Germer Baillière, n° 19, V e année, 2 e série, p. kkl, aux 
dernières lignes.) 

(6) Que si l'on ne veut se placer qu'au point de vue politique 
ou social, je dirai que la somme de liberté dont jouit l'individu 
est la vraie mesure de l'état général de liberté des sociétés. 



APPENDICE 



Cet appendice contient : 

1° Le texte de la Constitution qui fut comme le développement 
de la Déclaration des Droits de l'Homme du 2k juin 1793. En plus, 
à la suite, le texte du décret de la Convention nationale qui or- 
donna de soumettre l'ensemble de l'acte constitutionnel, Déclara- 
tion et Constitution, au suffrage direct du peuple. 

2° La Déclaration des Droits de l'Homme qui fut l'œuvre per- 
sonnelle de Condorcet, et à laquelle j'ai fréquemment comparé la 
Déclaration des droits de l'homme du 2k juin 1793, 



I 



CONSTITUTION 

PRÉSENTÉE 

AU PEUPLE FRANÇAIS 

PAR LA CONVENTION NATIONALE 

24 juin 1793 

Cette Constitution, que l'esprit réactionnaire et l'ignorance de 
la France en déclin ont déclarée inapplicable parce qu'elle n'a 
jamais été appliquée, — ce qui est un argument faible en soi, — 
cette Constitution, dis-je, participe aux mérites et aux défauts de 

30 



466 



APPENDICE. 



la Déclaration des droits dont elle fut précédée ; telle qu'elle est, 
de combien ne dépasse-t-elle pas les conceptions constitution- 
nelles que ce siècle a vues naître et mourir ! 

De la République. 
Art. 1 er . La république française est une et indivisible. 

De la distribution du Peuple. 

2, Le peuple français est distribué, pour l'exercice de sa souve- 
raineté, en assemblées primaires de cantons. 

3. Il est distribué, pour l'administration et pour la justice, en 
départemens, districts, municipalités. 

De Vétat des Citoyens. 

k. Tout homme né et domicilié en France, âgé de 21 ans ac- 
complis \ 

Tout étranger âgé de 21 ans accomplis, qui, domicilié en 
France depuis une année, 
Y vit de son travail, 
Ou acquiert une propriété, 
Ou épouse une Française, 
Ou adopte un enfant, 
Ou nourrit un vieillard -, 

Tout étranger enfin, qui sera jugé par le Corps législatif avoir 
bien mérité de l'humanité, 
Est admis à l'exercice des droits de citoyen français. 

5. L'exercice des droits de citoyen se perd, 
Par la naturalisation en pays étranger, 

Par l'acceptation de fonctions ou faveurs émanées d'un gou- 
vernement non populaire, 

Par la condamnation à des peines infamantes ou afflictives, 
jusqu'à réhabilitation. 

6. L'exercice des droits de citoyen est suspendu, 
Par l'état d'accusation, 

Par un jugement de contumace, tant que le jugement n'est pas 
anéanti. 

De la souveraineté du Peuple. 

7. Le peuple souverain est l'universalité des citoyens fran- 
çais. 

3. Il nomme immédiatement ses députés. 



APPENDICE. 



467 



9.. Il délègue à des électeurs le choix des administrateurs, des 
arbitres publics, des juges criminels et de cassation. 

10. Il délibère sur les lois. 

Des Assemblées primaires. 

11. Les assemblées primaires se composent des citoyens domi- 
ciliés depuis six mois dans chaque canton. 

12. Elles sont composées de 200 citoyens au moins, de 600 au 
plus, appelés à voter. 

13. Elles sont constituées par la nomination d'un président, 
de secrétaires, de scrutateurs. 

14. Leur police leur appartient. 

15. Nul n'y peut paraître en armes. 

16. Les élections se font au scrutin, ou à haute voix, au choix 
de chaque votant. 

17. Une assemblée primaire ne peut, en aucun cas, prescrire 
un mode uniforme de voter. 

18. Les scrutateurs constatent le vote des citoyens qui, ne sa- 
chant point écrire, préfèrent de voter au scrutin. 

19. Les suffrages sur les lois sont donnés par oui et par non. 

20. Le vœu de l'assemblée primaire est proclamé ainsi : Les 
citoyens réunis en assemblée primaire de au nom- 
bre de votans, votent pour ou votent contre, à la majorité 

de 

Ds la Représentation nationale. 

21. La population est la seule base de la représentation natio- 
nale. 

22. Il y a un député en raison de 40,000 individus. 

23. Chaque réunion d'assemblées primaires, résultant d'une 
population de 39,000 à 41,000 âmes, nomme immédiatement un 
député. 

2k. La nomination se fait à la majorité absolue des suffrages. 

25. Chaque assemblée fait le dépouillement des suffrages et en- 
voie un commissaire pour le recensement général, au lieu dési- 
gné comme le plus central. 

26. Si le premier recensement ne donne point de majorité ab- 
solue, il est procédé à un second appel, et on vote entre les deux 
citoyens qui ont réuni le plus de voix. 

27. En cas d'égalité de voix, le plus âgé a la préférence, soit 
pour être ballottéf soit pour être élu. En cas d'égalité d'âge, le 
sort décide. 



468 



APPENDICE. 



28. Tout Français exerçant les droits de citoyen est élïgible 
dans l'étendue de la république. 

29. Chaque député appartient à la nation entière. 

30. En cas de non-acceptation, démission, déchéance ou mort 
d'un député, il est pourvu à son remplacement par les assemblées 
primaires qui l'ont nommé. 

31. Un député qui a donné sa démission ne peut quitter son 
poste qu'après l'admission de son successeur. 

32. Le peuple français s'assemble tous les ans, le 1 er mai, pour 
les élections. ■ 

33. Il y procède, quel que soit le nombre des citoyens ayant 
droit d'y voter. 

34. Les assemblées primaires se forment extraordinairement, 
sur la demande du cinquième des citoyens qui ont droit d'y 
voter. 

35. La convocation se fait, en ce cas, par la municipalité du 
lieu ordinaire du rassemblement. 

36. Ces assemblées extraordinaires ne délibèrent qu'autant 
que la moitié, plus un, des citoyens qui ont droit d'y voter, sont 
présens. 

Des Assemblées électorales. 

37. Les citoyens réunis en assemblées primaires, nomment un 
électeur, à raison de 200 citoyens, présens ou non; deux, depuis 
301 jusqu'à 400; trois, depuis 501 jusqu'à 600. 

38. La tenue des assemblées électorales et le mode des élec- 
tions sont les mêmes que dans les assemblées primaires. 

Du Corps législatif. 

39. Le Corps législatif est un, indivisible et permanent. 

40. Sa session est d'un an. 

41. Il se réunit le 1 er juillet. 

42. L'Assemblée nationale ne peut se constituer si elle n'est 
composée au moins de la moitié des députés, plus un. 

43. Les députés ne peuvent être recherchés, accusés ni jugés 
en aucun temps, pour les opinions qu'ils ont énoncées dans le 
sein du Corps législatif. 

44. Ils peuvent, pour fait criminel, être saisis en flagrant 
délit; mais le mandat d'arrêt ni le mandat d'amener ne peuvent 
être décernés contre eux qu'avec l'autorisation du Corps légis 
latif. 



APPENDICE, 



469 



Tenue des Séances du Corps législatif. 

45. Les séances de l'Assemblée nationale sont publiques. 

46. Les procès- verbaux de ses séances seront imprimés. 

47. Elle ne peut délibérer si elle n'est composée de deux cents 
membres au moins. 

48. Elle ne peut refuser la parole à ses membres, dans l'ordre 
où ils l'ont réclamée. 

49. Elle délibère à la majorité des présens. 

50. Cinquante membres ont le droit d'exiger l'appel nominal: 

51. Elle a le droit de censure sur la conduite de ses membres 
dans son sein. 

52. La police lui appartient dans le lieu de ses séances, et 
dans l'enceinte extérieure qu'elle a déterminée. 

Des Fonctions du Corps législatif. 

53. Le Corps législatif propose les lois et rend les décrets. 

54. Sont compris sous le nom général de loi, les actes du Corps 
législatif, concernant : 

La législation civile et criminelle; 

L'administration générale des revenus et des dépenses ordi- 
naires de la république ; 
Les domaines nationaux; 

Le titre, le poids, l'empreinte et la dénomination des mon- 
naies ; 

La nature, le montant et la perception des contributions ; 
La déclaration de guerre ; 

Toute nouvelle distribution générale du territoire français; 
L'instruction publique; 

Les honneurs publics à la mémoire des grands hommes. 

55. Sont désignés sous le nom particulier de décret, les actes 
du Corps législatif, concernant : 

L'établissement annuel des forces de terre et de mer; 

La jftrmission ou la défense du passage des troupes étrangères 
sur le territoire français ; 

L'introduction des forces navales étrangères dans les ports de 
la république; 

Les mesures de sûreté et de tranquillité générale ; 

La distribution annuelle et momentanée des secours et travaux 
publics ; 

Les ordres pour la fabrication des monnaies de toute espèce; 



470 



APPENDICE. 



Les dépenses imprévues et extraordinaires ; 
Les mesures locales et particulières à une administration, à 
une commune, à un genre de travaux publics ; 
La défense du territoire; 
La ratification des traités; 

La nomination*et la destitution des commandans en chef des 
armées ; 

La poursuite de la responsabilité des membres du conseil, des 
fonctionnaires publics ; ^ 

L'accusation des prévenus de complots contre la sûreté générale 
de la république; 

Tout changement dans la distribution partielle du territoire 
français ; 

Les récompenses nationales. 

De la Formation de la Loi. 

56. Les projets de loi sont précédés d'un rapport. 

57. La discussion ne peut s'ouvrir, et la loi ne peut être pro- 
visoirement arrêtée que quinze jours après le rapport. 

58. Le projet est imprimé et envoyé à toutes les communes de 
la république, sous ce titre : Loi proposée. 

59. Quarante jours après l'envoi de la loi proposée, si dans la 
moitié des départemens, plus un, le dixième des assemblées pri- 
maires de chacun d'eux, régulièrement formées, n'a pas réclamé, 
le projet est accepté et devient loi. 

60. S'il y a réclamation, le Corps législatif convoque les assem- 
blées primaires. 

De V intitulé des Lois et des Décrets. 

61. Les lois, les décrets, les jugemenset tous les actes publics 
sont intitulés : Au nom du Peuple français, Van de la Ré- 
publique française. 

% 

Du Conseil exécutif. 

62. Il y a un conseil exécutif, composé de vingt-quatre mem- 
bres. 

tm 63. L'assemblée électorale de chaque département nomme un 
candidat. Le Corps législatif choisit, sur la liste générale, les 
membres de ce conseil. 



APPENDICE. 



471 



64. Il est renouvelé par moitié à chaque législature, dans le 
dernier mois de sa session. 

65. Le conseil est chargé de la direction et de la surveillance 
de l'administration générale; il ne peut agir qu'en exécution des 
lois et des décrets du Corps législatif. 

66. Il nomme, hors de son sein, les agens en chef de l'admi- 
nistration générale de la république. 

€7. Le Corps législatif détermine le nombre et les fonctions 
de ces agens. 

68. Ces agens ne forment point un conseil; ils sont séparés, 
sans rapports immédiats entre eux ; ils n'exercent aucune autorité 
personnelle. 

69. Le conseil nomme, hors de son sein, les agens extérieurs 
de la république. 

70. Il négocie les traités. 

71. Les membres du conseil, en cas de prévarication, sont ac- 
cusés par le Corps législatif. 

72. Le conseil est responsable de l'inexécution des lois ebdes 
décrets, et des abus qu'il ne dénonce pas. 

73. Il révoque et remplace les agens à sa nomination. 

74. Il est tenu de les dénoncer, s'il y a lieu, devant les autorités 
judiciaires. 

Des Relations du Conseil exécutif avec le Corps législatif. 

75. Le conseil exécutif réside auprès [du Corps législatif; il a 
l'entrée et une place dans le lieu de ses séances. 

76. Il est entendu toutes les fois qu'il a un compte à rendre. 

77. Le Corps législatif l'appelle dans son sein, en tout ou en 
partie, lorsqu'il le juge convenable. 

Des Corps administratifs et municipaux. 

78. Il y a dans chaque commune de la république une admi- 
nistration municipale ; 

Dans chaque district, une administration intermédiaire ; 
Dans chaque département, une administration centrale. 

79. Les officiers municipaux sont élus par les assemblées de 
commune. 

80. Les administrateurs sont nommés par les assemblées élec- 
torales de département et de district. 

81. Les municipalités et les administrations sont renouvelées* 
tous les deux ans par moitié. 



472 



APPENDICE. 



82. Les administrateurs et officiers municipaux n'ont aucun 
caractère de représentation. 

Ils ne peuvent, en aucun cas, modifier les actes du Corps légis- 
latif, ni en suspendre l'exécution. 

83. Le Corps législatif détermine les fonctions des officiers mu- 
nicipaux et des administrateurs, les règles de leur subordination, 
et les peines qu'ils pourront encourir. 

84. Les séances des municipalités et des administrations sont 
publiques. 

De la Justice civile. 

85. Le Code des lois civiles et criminelles est uniforme pour 
toute la république. 

86. Il ne peut être porté aucune atteinte au droit qu'ont les 
citoyens de faire prononcer sur leurs différends par des arbitres 
de leur choix. 

87. La décision de ces arbitres est définitive, si les citoyens ne 
se sont pas réservé le droit de réclamer. 

88. Il y a des juges de paix élus par les citoyens des arrondis- 
semens déterminés par la loi. 

89. Ils concilient et jugent sans frais. 

90. Leur nombre et leur compétence sont réglés par le Corps 
législatif. 

91. Il y a des arbitres publics élus par les assemblées élec- 
torales. 

92. Leur nombre et leurs arrondissemens sont fixés par le 
Corps législatif. 

93. Ils connaissent des contestations qui n'ont pas été termi- 
nées définitivement par les arbitres privés ou par les juges de 
paix. 

94. Ils délibèrent en public. 
Ils opinent à haute voix. 

Ils statuent en dernier ressort, sur défenses verbales, ou sur 
simple mémoire, sans procédure et sans frais. 
Ils motivent leurs décisions. 

95. Les juges de paix et les arbitres publics sont élus tous les 
ans. 

De la Justice criminelle. 

96. En matière criminellè, nul citoyen ne peut être jugé que 
sur une accusation reçue par les jurés ou décrétée par le Corps 
législatif. 



APPENDICE. 



473 



Les accusés ont des conseils choisis par eux, ou nommés d'of- 
fice. 

L'instruction est publique. 

Le fait et l'intention sont déclarés par un juré de jugement. 
La peine est appliquée par un tribunal criminel. 

97. Les juges criminels sont élus tous les ans par les assem- 
blées électorales. 

Du Tribunal de Cassation. 

98. Il y a pour toute la république un tribunal de cassation. 

99. Ce tribunal ne connaît point du fond des affaires. 

Il prononce sur la violation des formes, et sur les contraven- 
tions expresses à la loi. 

100. Les membres de ce tribunal sont nommés tous les ans par 
les assemblées électorales. 

Des Contributions publiques. 

101. Nul citoyen n'est dispensé de l'honorable obligation de 
contribuer aux charges publiques. 

De la Trésorerie nationale. 

102. La trésorerie nationale est le point central des recettes et 
dépenses de la république. 

103. Elle est administrée par des agens comptables, nommés 
par le pouvoir exécutif. 

104. Ces agens sont surveillés par des commissaires nommés 
par le Corps législatif, pris hors de son sein, et responsables des 
abus qu'ils ne dénoncent pas. 

De la Comptabilité. 

105. Les comptes des agens de la trésorerie nationale et des 
administrateurs des deniers publics, sont rendus annuellement à 
des commissaires responsables, nommés par le conseil exécutif. 

106. Les vérificateurs sont surveillés par des commissaires à la 
nomination du Corps législatif, pris hors de son sein, et respon- 
sables des abus et des erreurs qu'ils ne dénoncent pas. 

Le Corps législatif arrête les comptes. 



474 



APPENDICE. 



Des Forces de la République. 

107. La force générale de la république est composée du peu- 
ple entier. 

108. La république entretient à sa solde, même en temps de 
paix, une force armée de terre et de mer. 

109. Tous les Français sont soldats ; ils sont tous exercés au 
maniement des armes. 

110. 11 n'y a point de généralissime. 

111. La différence des grades, leurs marques distinctives et 
la subordination ne subsistent que relativement au service et pen- 
dant sa durée. 

112. La force publique employée pour maintenir l'ordre et la 
paix dans l'intérieur n'agit que sur la réquisition par écrit des 
autorités constituées. 

113. La force publique employée contre les ennemis du dehors 
agit sous les ordres du conseil exécutif. 

114. Nul corps armé ne peut délibérer. 

Des Conventions nationales. 

115. Si dans la moitié des départemens, plus un, le dixième 
des assemblées primaires de chacun d'eux, régulièrement for- 
mées, demande la révision de l'Acte constitutionnel, ou le chan- 
gement de quelques-uns de ses articles, le Corps législatif est 
tenu de convoquer toutes les assemblées primaires de la républi- 
que, pour savoir s'il y a lieu à une Convention nationale. 

116. La Convention nationale est formée de la même manière 
que les législatures, et en réunit les pouvoirs. 

117. Elle ne s'occupe, relativement à la Constitution, que des 
objets qui ont motivé sa convocation. 

Des Rapports de la République française 
avec les nations étrangères. 

118. Le peuple français est l'ami et l'allié naturel des peuples 
libres. 

119. Il ne s'immisce point dans le gouvernement des autres 
nations-, il ne souffre pas que les autres nations s'immiscent 
dans le sien. 

120. Il donne asile aux étrangers bannis de leur patrie pour la 
cause de la liberté. 



APPENDICE. 



475 



Il le refuse aux tyrans. 

121. Il ne fait point la paix avec un ennemi qui occupe son ter- 
ritoire. 

De la Garantie des Droits. 

122. La Constitution garantit à tous les Français l'égalité, la 
liberté, la sûreté, la propriété, la dette publique, le libre exercice 
des cultes, une instruction commune, des secours publics, la li- 
berté indéfinie de la presse, le droit de pétition, le droit de se 
réunir en sociétés populaires, la jouissance de tous les droits de 
l'homme. 

123. La république française honore la loyauté, le courage, la 
vieillesse, la piété filiale, le malheur. Elle remet le dépôt de sa 
Constitution sous la garde de toutes les vertus. 

124. La Déclaration des droits et de l'Acte constitutionnel sont 
gravés sur des tables au sein du Corps législatif et dans les places 
publiques. 



Décret de la Convention nationale, qui ordonne la Con- 
vocation des Assemblées primaires pour la' présentation 
de la Déclaration des Droits de Vliomme et du citoyen, 
et de l'Acte constitutionnel 1 . 

28 juin 1793 (an 2). . 

La Convention nationale, après avoir entendu le rapport de son 
comité de salut public, décrète : 

Art. 1 er . La déclaration des droits de l'homme et du citoyen, et 
'acte constitutionnel présentés à l'acceptation du peuple français, 
seront envoyés à toutes les communes, aux armées et aux so- 
ciétés populaires; et le comité de salut public est chargé d'en 
adresser aux représentais du peuple près les armées et aux gé- 
néraux. 

2. La déclaration des droits et l'acte constitutionnel seront 
présentés à l'acceptation des assemblées primaires convoquées 
dans la huitaine au plus tard, à compter du jour de la réception 
du présent décret. 

t. L'Acte constitutionnel de 1793 fut la première Constitution soumise à 
l'acceptation des Français. 



476 f APPENDICE. 

3. Les assemblées primaires se formeront dans les ehefs-lieux 
de canton, ainsi qu'il a été pratiqué jusqu'à présent. 

4. Le peuple français est invité à exprimer son vœu par la for- 
mule énoncée dans l'article 20 1 au titre Assemblées primaires. 

5. Après que les votes seront recensés, chaque assemblée pri- 
maire enverra à la Convention une expédition de son procès-ver- 
bal, et un citoyen pour se réunir à Paris le 10 août, à la fête na- 
tionale de l'unité et de l'indivisibilité de la république, lesquels 
envoyés ne pourront être choisis parmi les fonctionnaires publics, 
officiers civils et militaires. 

6. Le recensement de la volonté nationale sera fait à la Con- 
vention nationale, en présence des envoyés des assemblées pri- 
maires et des citoyens; son résultat sera proclamé solennellement 
le 10 août sur l'autel de la patrie. 

7. La réunion civique qui avait lieu chaque année, le 14 juillet, 
aura lieu à l'avenir le 10 août. 

8. Immédiatement après la publication du vœu du peuple fran- 
çais sur l'acte constitutionnel, la Convention indiquera l'époque 
prochaine des assemblées primaires pour l'élection des députés 
de l'Assemblée nationale et la formation des autorités consti- 
tuées. 

9. Le comité d'instruction publique est expressément chargé 
de présenter* dans trois jours les moyens d'exécution de» la fête 
nationale du 10 août. 

10. 11 sera envoyé avec le présent décret une instruction et un 
modèle de procès-verbal, que les assemblées primaires seront in- 
vitées à suivre, pour que l'uniformité de l'expression de leur vœu 
ne laisse aucune incertitude de son résultat. 

11. Il sera alloué à chacun des envoyés des assemblées pri- 
maires, six livres par poste pour le départ et le retour, et soixante 
livres pour leur séjour à Paris. 

Les frais seront payés sur la présentation du procès-verbal de 
l'assemblée primaire, et sur la quittance du citoyen nommé, sa- 
voir : pour le départ, par les receveurs du district; et pour le sé- 
jour et le retour, par la trésorerie nationale. 

Ces quittances et ces procès-verbaux seront reçus comme 
comptant à la trésorerie nationale, et serviront de pièces comp- 
tables. 

12. L'acte constitutionnel et le présent décret, adressés aux 
communes, aux armées et aux sociétés populaires, seront portés 
par des courriers extraordinaires, aux administrations de dépar- 

1. De l'Acte constitutionnel. Voyez page 467. 



APPENDICE 



4-7 



tement et de district, qui, dans les trois jours, seront tenues de 
les faire parvenir dans toutes les communes et chefs-lieux de 
cantons [tour y être affichés. 

13. Les administrateurs de département et de district feront 
annoncer solennellement l'envoi de l'acte constitutionnel, et cer- 
tifieront au ministre de l'intérieur, de la réception, affiche et pro- 
clamation. 



0 



11 



PROJET DE DÉCLARATION 

DES DROITS NATURELS, CIVILS ET POLITIQUES DES HOMMES 

PRÉSENTÉ A LA CONVENTION NATIONALE PAR CONDORCET 
15 et 16 février 1793, en tête de son plan de Constitution 



Le but de toute réunion d'hommes en société étant le maintien 
de leurs droits naturels, civils et politiques, ces droits sont la 
base du pacte social : leur reconnaissance et leur déclaration doi- 
vent précéder la Constitution qui en assure la garantie. 

Art. 1 er . Les droits naturels, civils et politiques des hommes, 
sont : la liberté, l'égalité, la sûreté, la propriété, la garantie so- 
ciale, et la résistance à l'oppression. 

2. La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui n'est pas 
contraire aux droits d'autrui : ainsi, l'exercice des droits naturels 
de chaque homme n'a de bornes que celles qui assurent aux au- 
tres membres de la société la jouissance de ces mêmes droits. 

3. La conservation de la liberté dépend de la soumission à la 
loi, qui est l'expression de la volonté générale. Tout ce qui n'est 



478 APPENDICE. 

s 

pas défendu par la loi ne peut être empêché ; et nul ne peut être 
contraint à faire ce qu'elle n'ordonne pas. 

4. Tout homme est linre de manifester sa pensée et ses opi- 
nions. 

5. La liberté de la presse, et de tout autre moyen de publier ses 
pensées, ne peut être interdite, suspendue ni limitée. 

6. Tout homme est libre dans l'exercice de son culte. 

7. L'égaHté consiste en ce que chacun puisse jouir des mêmes 
droits. 

8. La loi doit être égale pour tous, soit qu'elle récompense ou 
qu'elle punisse, soit qu'elle protège ou qu'elle réprime. 

9. Tous les citoyens sont admissibles à toutes les places, em- 
plois et fonctions publics. Les peuples libres ne connaissent 
d'autres motifs de préférence dans leurs choix que les talens et 
les vertus. 

10. La sûreté consiste dans la protection accordée ptar la so- 
ciété à chaque citoyen, pour la conservation de sa personne, de 
ses biens et de ses droits. 

11. Nul ne peut être appelé en justice, accusé, arrêté ni déte- 
nu, que dans les cas déterminés par la loi, et selon les formes 
qu'elle a prescrites. Tout autre acte exercé contre un citoyen est 
arbitraire et nul. 

12. Ceux qui solliciteraient, expédieraient, signeraient, exécu- 
teraient ou feraient exécuter ces actes arbitraires, sont coupables, 
et doivent être punis. 

13. Les citoyens contre qui l'on tenterait d'exécuter de pareils 
actes, ont le droit de repousser la force par la force; mais tout 
citoyen appelé ou saisi par l'autorité de la loi, et dans les formes 
prescrites par elle, doit obéir à l'instant : il se rend coupable par 
la résistance. 

14. Tout homme étant présumé innocent jusqu'à ce qu'il ait été 
déclaré coupable, s'il est jugé indispensable de l'arrêter, toute ri- 
gueur qui ne serait pas nécessaire pour s'assurer de sa personne, 
doit être sévèrement réprimée par la loi. 

15. Nul ne doit être puni qu'en vertu d'une loi établie, pro- 
mulguée antérieurement au délit, et légalement appliquée. 

16. La loi qui punirait des délits commis avant qu'elle n'exis- 
tât, serait un acte arbitraire : l'effet rétroactif donné à la loi est 
un crime. 

17. La loi ne doit décerner que des peines strictement et évi- 
demment nécessaires à la sûreté générale. Les peines doivent 
être proportionnées aux délits, et utiles à là société. 

18. Le droit de propriété consiste en ce que tout homme est le 



APPENDICE. 



479 



maître de disposer à son gré de ses biens, de ses capitaux, de 
ses revenus et de son industrie. 

19. Nul genre de travail, de commerce, de culture ne peut lui 
être interdit; il peut fabriquer, vendre et transporter toute 
espèce de production. 

20. Tout homme peut engager ses services, son temps: mais 
il ne peut se vendre lui-même : sa personne n'est pas une pro- 
priété aliénable. 

21. Nul ne peut être privé de la moindre portion de sa pro- 
priété sans son consentement, si ce n'est lorsque la nécessité 
publique, légalement constatée, l'exige évidemment, et sous la 
condition d'une juste et préalable indemnité. 

22. Nulle contribution ne peut être établie que pour l'utilité 
générale et pour subvenir aux besoins publics. Tous les citoyens 
ont le droit de concourir personnellement, ou parleurs représen- 
tais, à l'établissement des contributions. 

23. L'instruction est le besoin de tous, et la société la doit 
également à tous ses membres. 

24. Les secours publics sont une dette sacrée pour la société, 
et c'est à la loi à en déterminer l'étendue et l'application. 

25. La garantie sociale des droits de l'homme repose sur la 
souveraineté nationale. 

26. La souveraineté est une, indivisible, imprescriptible et ina- 
liénable. 

27. Elle réside essentiellement dans le peuple entier, et chaque 
citoyen a un droit égal de concourir à son exercice. 

28. Nulle réunion partielle de citoyens et nul individu ne peu- 
vent s'attribuer la souveraineté, exercer aucune autorité, et rem- 
plir aucune fonction publique, sans une délégation formelle de la loi. 

29. La garantie sociale rte peut exister, si les limites des fonc- 
tions publiques ne sont pas clairement déterminées par la loi, et 
si la responsabilité de tous les fonctionnaires publics n'est pas 
assurée. 

30. Tous les citoyens sont tenus de concourir à cette garantie, 
et de donner force à la loi, lorsqu'ils sont appelés en son nom. 

31. Les hommes réunis en société doivent avoir un moyen 
légal de résister à l'oppression. 

32. Il y a oppression, lorsqu'une loi viole les droits naturels, 
civils et politiques qu'elle doit garantir. 

Il y a oppression, lorsque la loi est violée par les fonctionnaires 
publics dans son application à des faits individuels. 

Il y a oppression, lorsque des actes arbitraires violent les 
droits des citoyens contre l'expression de la loi. 



280 



APPENDICE 



Dans tout gouvernement libre, le mode de résistance à ces dif- 
férents actes d'oppression doit être réglé par la Constitution. 

33. Un peuple a toujours le droit de revoir, de réformer et 
de changer sa Constitution. Une génération n'a pas le droit d'as- 
sujettir à ses lois les générations futures -, et toute hérédité dans 
les fonctions est absurde et tyrannique. 



TABLES 



TABLE ANALYTIQUE DES MATIÈRES 



Dédicace a Jean- Jacques Pages i 

AVANT-PROPOS. 

Double formule de la doctrine de la servitude n 

Substitution de la souveraineté du peuple au droit divin des rois. . it 

Le peuple existe-t-il? in 

Démonstration de la négative par l'examen de la nature des choses. in 

— par l'histoire iv 

La prétendue souveraineté du peuple envisagée par rapport à la 

nature v 

— par rapport au peuple lui-même v 

— par rapport aux individus qui le composent vi 

Le gouvernement du grand nombre par le petit, conséquence de 

cette prétendue souveraineté vi 

L'autonomie de la personne humaine, pôle de la République digne 

de ce nom vu 



DISCOURS PRÉLIMINAIRE. 
CHAPITRE PREMIER. 

LA SCIENCE ET DIEU. 



Conditions du caractère scientifique d'un enseignement 1 

La science de la politique est-elle possible? 2 

Objet de la science 3 

Sujet — 5t 

Moyen — 4 

Distinction entre la méthode inductive d'observation de la nature 

et la méthode expérimentale ou positiviste 5-6 

Vidée de Dieu est anti- scientifique 6 

— Quant au procédé par lequel on y arrive 6-7 

— En elle-même 7-11 

31 



482 



TABLE ANALYTIQUE 



CHAPITRE II. 

LA SCIENCE ET L'HOMME. 



La science politique est possible Pages 13 

Objection tirée de la nature mobile de l'homme; — réponse 13 

L'homme cause et fin pour les autres êtres 14 

Réfutation de cette opinion 14-15 

La science naturelle, — son rôle, — son avenir 15-16 



PREMIÈRE PARTIE. 

PHILOSOrHIE DE LA SCIENCE POLITIQUE. 



La science politique, définition d'après l'étymologie 17 

Définition d'Aristote. , 17-18 

Définition de l'auteur 18 

Science sociale. — Sociologie. — Socialisme 19 

Rectification de la proposition d'Aristote 19 

Rut de l association politique, — de toutes les associations 19-20 

Éléments de la science politique : Morale, — Économie politique, 

Droit 20-21 



CHAPITRE PREMIER. 

MORALE. 
SECTION I. 

MORALE NATURELLE ET SCIENTIFIQUE. 



Mot de Lucrèce 22 

Définition de la Morale 23 

Formules synthétiques de nos droits et de nos devoirs 23 

Première formule : Sois libre 23 

Objection tirée de ce que le monde est régi par une certaine néces- 
sité. — Réponse 24 

Sois libre, formule du Droit et du Devoir 25-:6 



DES MATIÈRES. 483 

Deuxième formule : Respecte la liberté des autres Pages 27 

Définition de l'Égalité 27 

Solidarité 28 

Troisième formule : Aime les autres 29 

Le sentiment affectif complément nécessaire de la raison et de 

la volonté 29-30 

Devoirs de l'homme envers les êtres inférieurs 30-31 

La Morale naturelle, science politique par excellence 31 

SECTION II. 

MORALE DIVINE ET THÉOLOGIQUE. 

Caractère anti-scientifique de cette morale 32 

Authenticité des Écritures et de l'Évangile 32 

La morale divine en face des vérités fondamentales de la morale na- 
turelle 32-33 

Y a- t-il véritablement une morale et une doctrine chrétiennes?.. 33 

Les Théologiens et la Liberté 34 

la résignation, l'ascétisme, l'abdication de soi-même, aboutisse- 
ment de la morale chrétienne 34-35 

Les Théologiens et l'Égalité 35 

Le Christianisme et l'esclavage 35-36 

Mot de J. J. Rousseau 37 

Les Théologiens et la Solidarité 37 

La charité chrétienne 37-38 

Le sacrement de pénitence. 38,-3 

Unité de la Morale naturelle 39 

Multiplicité et contradiction des Morales divines 39-40 

Sanction des Morales divines 40 

Sanction de la morale naturelle 41-42 

CHAPITRE II. 

DROIT. 

SECTION I. 

DROIT NATUREL ET SCIENTIFIQUE. 

Définition du Droit 43 

— Son objet 43 

— La nature de sa sanction 44 



484 TABLE ANALYTIQUE 

1 9 Droit civil Pages kk 

— Impropriété de cette expression, toute romaine 44 

— Définition 44 

— La Famille, — définition 44 

— Rapports des époux 45 

— Le mariage ne comporte pas la sanction du droit technique. 45 

— Rapports des enfants avec les parents ; droit de l'enfant. . . . 45-46 

— Intervention de la société 46 

— Rapports des enfants entre eux. — Ils échappent au droit 
technique 46-47 

— Caractère politique de la famille, — Exemples 47 

— Corrélation entre la liberté dans la famille et la liberté dans 
l'État 48 

— La conception abstraite de la famille comme indépendante 

de la société, conforme à l'observation historique 48 

— La Propriété, — définition 49 

— Fondement général de la Propriété 49 

— Erreur de J. J. Rousseau 50 

— Relation entre la Propriété et la Liberté. Exemple 50 

— Position de la question 50 

2° Droit pénal 51 

— Ce qu'il doit être 51 

— Définition a priori du délinquant 51 

— Preuve à l'appui : les statistiques de la criminalité 52 

— Ce que doit être la pénalité. , 52 

3° Droit politique (dans le sens strict) 53 

— Définition 53 

— La propriété rentre dans le Droit politique 53 

— Fausse conception de l'État , 53 

— Le Droit de l'individu principe et fin de' l'ordre nouveau 53-54 

4° Droit international 54 

— Pas de sanction 54 

— Y a-t-il un Droit de la guerre? 55 

— Droit de la paix 55-56 

— Conclusion de la section 56 

SECTION IL 

DROIT DIVIN ET THÉOLOGIQUE. 

Définition du Droit naturel et scientifique 56 

Définition du Droit divin et théologique 57 

1° Droit civil 57 



DES MATIÈRES. 485 

— Famille, conception chrétienne de la Famille Pages 57-58 

— La copula carnalis, principe du mariage 58 

— Puissance absolue du père 58 

— Propriété. Silence des théologiens 60 

2° Droit pénal . 61 

— Atrocité des peines 61 

3° Droit politique (dans le sens strict) 62 

— Le pape grand démiurge de la civilisation universelle 62 

— Toute puissance vient de Dieu 63 

— Conséquences de cette idée 63-64 

4° Droit international 64 

— La guerre est divine .* 64 

— Conclusion : l'homme n'a pas de droits 65 



CHAPITRE III. 

ÉCONOMIE POLITIQUE. 

SECTION I. 

ÉCONOMIE POLITIQUE NATURELLE ET SCIENTIFIQUE. 



Conception moderne de l'Économie politique 66 

Principe commun de l'Économie politique et de la morale 67-68 

Définition de l'Économie politique 68 

Les solutions morales, condition préalable des solutions écono- 
miques 68-69 

Questions posées par l'économie politique 69 

1° Production , 69 

— Définition 69 

— Deux sortes de productions 69 

— Définition de la production corporelle 70 

— Production incorporelle ; impossibilité de la définir 70 

— Observation de Stuart Mill 70 

— Loi de la Production 71 

— Position du problème économique et conditions de la solu- 
tion 71-72-73 

'2° Consommation , 74 

— Définition 74 

— Loi de la Consommation , 74 

— Erreurs de l'Économie politique sur ce point 75-76 



486 TABLE ANALYPIQUE 

3" Distribution Pages Tfi 

— Deux systèmes 77 

— Critique du système communiste autoritaire 77-78 

— Système rationnel 78-70 

— Formule de la synthèse économique 70 

APPENDICE A LA SECTION PRECEDENTE. 

ï. Le Salariat 79 

— Définition 79 

— Incompatibilité du salariat avec la formule de la synthèse 
économique 79-80 

— Substitution de l'association au salariat... 81-82 

IL Le Socialisme 82 

— État actuel de la Morale, du Droit 82-83 

— — de l'économie politique 83-84-85 

— Le Socialisme depuis la Révolution 86-87 

— Origine du Socialisme populaire 87 

— L'État ; providence sociale 88-80 

SECTION II. 

ÉCONOMIE POLITIQUE DIVINE ET THÉOLOGIQUE. 

Communauté de bases avec le Christianisme 90 

Conséquence 90-91 

Production 91 

— Immobilité dans l'indigence et l'ineptie 91-92 

Consommation 92 

— Triple conseil de l'Économie politique chrétienne 92-93 

Distribution 93 

— Autocratie du capitaliste 93 

— Condition d'exercice de cette autocratie 93-94 

CHAPITRE IV. 

FORMULE DE LA SCIENCE POLITIQUE \ L'AUTONOMIE 
DE LA PERSONNE HUMAINE. 

La société est une abstraction 96 

Option nécessaire entre le droit de Dieu et le droit de l'individu. . . . 9G-97 

Formule de la science politique 97 

Le Progrès dans le passé - 98 



DES MATIÈRES. 487 

Le Progrès dans l'avenir Pages 99-100 

Danger ou insuffisance de l'autonomie de l'État ou des groupes 

inférieurs , . 101 

L'autonomie de l'individu but de l'Humanité 102 

CHAPITRE V. 

PLAN D'APRÈS LEQUEL LA SCIENCE POLITIQUE 
DOIT ÊTRE CONSTRUITE. 

Ce qu'était l'ancienne organisation politique 104 

Ce que doit être la nouvelle 104-105-106 

Ce que doivent être la Commune, le Département, l'État 105-106 

CHAPITRE VI. 

ART POLITIQUE. 

L'art politique échappe à l'arbitraire 107-108-109 

Le Positivisme.., . 110-111 



SECONDE PARTIE. 

COMMENTAIRE DE LA DÉCLARATION DES DROITS DE L'HOMME. 

PREMIER POINT. 

Ce que c'est qu'une Déclaration des Droits et pourquoi Von fit 
une Déclaration des Droits en 93. 

Exactitude philosophique de l'expression déclaration 114 

L'idée du Droit de l'Homme en tant qu'homme dans l'antiquité. 115-116 

— au moyen âge 116-117 

— au seizième siècle 117-118 

La Boétie apprécié par Louis Blanc 118-119 

Locke formule l'idée du Droit pour tous * 119 

L'idée du Droit de l'Homme en tant qu'homme au dix-huitième 

siècle 120 

La Révolution, mouvement anticipé . . . , 121 

Pourquoi on fit en 93 une Déclaration des Droits 121-122 

Idée générale du vague et des contradictions qu'on rencontre dans 

cette Déclaration 122 



488 



TABLE ANALYTIQUE 



SECOND POINT. 

Était-il préférable de faire une Déclaration des Droits plutôt 
qu'une Déclaration des Devoirs? 

Portée capitale de cette question Pages 122-123 

Légitimité ; nécessité de l'emploi de la métaphysique pour la solu- 
tion des questions de cet ordre 123-124 

Séparation du Devoir et du Droit 124 

Ses conséquences 124-125-126 

1° Relation du Devoir avec le Droit au point de vue abstrait 126-127 

2° Relation du Droit avec le Devoir au point de vue concret 128-129 

3° En quoi il était inutile et dangereux d'ajouter à la rubrique de la 

Déclaration des Droits de l'Homme, les mots : « et du citoyen» 129-133 
— Cette addition est due aux idées de Rousseau 131 133 

PRÉAMBULE. 

l re Proposition. — Le peuple français, comprenant que V oubli 
et le mépris des droits naturels de Vhomme sont les seules causes 
des malheurs du monde.... 

Est-il vrai que l'homme ait connu d'abord ses Droits naturels et qu'il 

les ait ensuite oubliés et méprisés? 133-136 

Le genre humain éprouve-t-il des malheurs ? 136-138 

2 e Proposion. — l Le peuple français a résolu d'exposer, dans 
une déclaration solennelle, ces droits sacrés et inaliénables.... 

Critique de ces expressions : Déclaration solennelle des Droits 
sacrés et inaliénables 138-139 

3 e Proposition. — .... Afin que tous les citoyens, pouvant com- 
parer sans cesse les actes du gouvernement avec le but de toute 
institution sociale, ne se laissent jamais opprimer et avilir par 
la tyrannie. 

Contradiction des termes du préambule avec cet idéal gouverne- 
mental : Identité entre les gouvernants et les gouvernés 139-140 

4 e Proposition. — .... Afin que le peuple ait toujours devant 
les yeux les bases de sa liberté el de son bonheur, le magistral 
la règle de ses devoirs, le législateur l'objet de sa mission. 

Excellence de cette dernière proposition 140-141 

Fin du préambule : En conséquence, il (le peuple français), 
proclame, en présence de l'être suprême, la déclaration sui- 
vante des Droits de Vhomme et du citoyen. » 

Vidée de Dieu dans la Révolution 

— Montagnards et Girondins 142 



DES MATIÈRES. 



489 



— Mot et opinion de Robespierre Pages 143 

— Les Hébertistes et la déesse Raison 143 

— Anacharsis Clootz et son livre 144 

— Théorie des hommes providentiels et ses conséquences. . . 145-146 

— Le Panthéisme ; Clootz et Spinoza 146-147 

— Le Panthéisme réfuté par Hegel 147-148 

— L'idée de Dieu n'est pas étrangère à la politique; exemple 148-149 

— Opinion et mot de M. Louis Blanc 149 

— L'Athéisme est-il aristocratique? 149-150 

— L'Athéisme est-il anarchique? 150-151 

— Robespierre et Louis Diane républicains par le cœur plus que 

par la raison - . 151 

— Conclusion de l'appréciation du préambule 151-152 

— Danger et eonséquences de l'inscription dans une constitution 
d'affirmations ou d'invocations dépourvues de sanction légale 151-152 

ARTICLE PREMIER. 

Le but de la Société est le bonheur commun. 
Le gouvernement est institué pour garantir à Vhomme la 
{jouissance de ses droits naturels et imprescriptibles. 

— Le bonheur proposé comme but de la société est une idée trop 
absolue 152-153 

— Nécessité d'atteindre auparavant des buts plus immédiats. . . 153 

— Difficulté de définir le bonheur 153-154 

— Véritable position de la question 154 

— Restitution à l'idée du bonheur de son véritable caractère 154-155 

— Supériorité de la Déclaration de 93 sur les autres déclarations 
quant au but assigné à la société, et malgré son erreur en ce 
point • 156 

— Le gouvernement, son excellente définition par les hommes 

de 93 156-157 

— Corrélation entre cette définition et la notion de l'action en 
justice 157 

— Conséquences d'une erreur dans la délimitation du domaine 
gouvernemental 157 

— Le Droit du gouvernement, le Droit social n'est pas un Droit 
propre 157-158 

— Critique de l'expression « Droits naturels » 158 

— L'unique fonction du législateur est de constater et de dé- 
clarer 159 

— Critiqucde cette expression « Droits imprescriptibles » 159 

— Supériorité de la conception du gouvernement dans la Décla- 
ration de 93 , ... 159 



490 



TABLE ANALYTIQUE 



ARTICLE 2. 



Ces droits sont : V égalité, la liberté, la sûreté, la propriété. 

— Est-il rationnel d'avoir placé l'égalité avant la liberté? Pages 160 

— Examen comparatif des autres déclarations 160-161 

— La place que l'égalité occupe avant la liberté est due aux doc- 
trines de Jean- Jacques 161 

— Démonstration de l'inexactitude scientifique de l'ordre adopté 

161-162-163 

— Inutilité d'avoir ajouté « la sûreté » à la suite de l'égalité et de 

la liberté 163-164 

— Motifs qui expliquent cette addition 164 

— Inutilité d'avoir fait figurer la propriété dans l'énumération 164-165 

— Cause des illogismes et des pléonasmes qui abondent dans 

les diverses déclarations 165 

— Cause du retard qu'éprouve l'ordre nouveau à se faire 166 



ARTICLE 3. 



Tous les hommes sont égaux par la nature et devant la loi. 
— L'égalité des hommes par la nature, proposition fausse et 



, regrettable 166-167 

— Véritable idée de l'égalité 168 

— Analyse de l'idée d'égalité , 168 

— L'affirmation erronée des hommes de la Révolution résulte 

d'une méprise ou d'un entraînement. Preuves 169 

— Opinions de Vergniaud et de Robespierre 169-170 

— Conclusion sur la première proposition de l'article 170 

— Caractère superficiel de la seconde proposition 170 

— Conditions nécessaires pour que l'égalité devant la loi ne soit 

pas une chimère 170-171 

— Ce que suppose l'égalité devant la loi 171 

— Définition de l'égalité par Condorcet 171 

— Définition par l'auteur 172 



ARTICLE 4. 



La Loi est Vexpression libre et solennelle delà volonté générale. 
Elle est la même pour tous, soit qu'elle protège, soit quelle 
punisse, elle ne peut ordonner que ce qui est juste et utile à la 
Société; elle ne peut défendre que ce qui lui est nuisible. 

l ,e Proposition. — La Loi est Vexpression libre et solennelle de 

la volonté générale 172 

— Valeur de cette Définition, tirée de J.-Jacqucs 172-173 



DES MATIÈRES. 



491 



— Opposition de la formule de Montesquieu à celle de 

J. -Jacques Pages 173-174 

— Critique de l'opinion de J. Jacques 174 

— - Réfutation de J. Jacques par lui-même 174 

— La Volonté générale n'est que le moyen d'arriver à la décla- 

ration de la loi politique vraie 175 

— Imperfection de ce moyen appliqué à toutes les questions de 

l'Ordre politique < 175 

— Confusion commise dans le rôle attribué aux savants tou- 

chant la déclaration des Droits politiques 175-176 

— À quelles conditions^ actuellement le Régime représentatif 

peut être admis 176-177 

— L'idéal Politique 177 

— Le véritable rôle des Savants 177 

— Désarroi dans les idées et contradictions qui caractérisent 

notre époque de recomposition sociale : Exemples. . 177-178-179 

— Impropriété de la qualification de « Solennelle » appliquée à 

l'expression de la volonté générale. 179-180 

— Solution de la difficulté à laquelle donne lieu la qualification 

« libre * appliquée à l'expression de la volonté générale. . . 180 

— L'expression de la volonté générale doit être libre de l'igno- 

rance 180-181 

— Libre de la misère 181 

2 me Proposition. — La Loi est la même pour tous, soit qu'elle 

protège, soit qu'elle punisse 181 

— Restriction de la Protection juridique aux mineurs et aux 

incapables 181 

3 me Proposition. — La Loi ne peut ordonner que ce qui est juste 

et utile à la Société , 181 

— Réfutation par cette troisième proposition de la première. 181-182 

— Aperception intuitive de l'identité du juste et de rutile 

prouvée par la juxta-position de ces deux termes 182 

— Critique de ce terme « la Société » antithèse ordinaire des 

Droits de l'individu 182 

4 me Proposition. — La Loi ne peut défendre que ce qui est nui- 
sible à la Société 182 

— Inutilité de cette addition 183 

— La rédaction de l'article 4 ; nouvelle preuve que les Hommes 

de la Révolution n'étaient pas maîtres de leurs idées 183 

— Conclusions 183 



ARTICLE 5. 

Tous les Citoyens sont également admissibles aux emplois pu- 



492 



TABLE ANALYTIQUE 



blics. Les peuples libres ne connaissent d'autres motifs de préfé- 
rence dans leurs élections que les vertus et les talents. 

— Ce texte est mal classé Pages 184 

— L'expression « emplois publics » est trop étroite 185 

— L'expression « fonctions sociales » plus exacte et plus vraie. 185 

— Qu'est-ce que la fonction Sociale? 185 

— Deux sortes de fonctions Sociales 186 

— Fonctions Sociales privées, fonctions Sociales publiques 186 

— Importance supérieure des premières par rapport aux 

secondes 186 

— La parabole de Saint-Simon 186-187 

— Loi d'admission à la fonction privée 187-188 

— Quid des Fonctions répugnantes '? 188 

— Disparition progressive et mode d'exercice des fonctions 

publiques 188-189 

— La seconde partie de l'article inutile en tant que loi, excel- 

lente comme conseil. 189 

— Motifs qui ont porté les auteurs de la Déclaration à négliger 

les fonctions privées 190 



ARTICLE 6. 



La liberté est le pouvoir qui appartient à V homme de faire 
tout ce qui ne nuit pas aux Droits $ autrui ; elle a pour prin- 
cipe, la nature; pour règle, la justice; pour sauvegarde, la 
loi; sa limite morale est dans cette maxime: Ne fais pas a un 



AUTRE CE QUE TU NE VEUX PAS QU'IL TE SOIT FAIT. 

— Excellence de ce texte 191 

l ,e Proposition. — {La Liberté est le pouvoir qui appartient à 
V homme de faire tout ce qui ne nuit pas aux droits 

d 'autrui 191 

— Perfection de cette définition 191 

— Définition de la Liberté par l'auteur en termes encore plus 

catégoriques 191 

2 me Proposition. — La Liberté a pour principe la nature 191 

— Portée de cette parole 192 

3*e Proposition* — La Liberté a pour règle la justice. 192 

— Définition de la Justice 192 

— Justice négative et inerte 192 

— Justice positive et agissante 192-193 

4 me Proposition. —La Liberté a pour sauvegarde la loi 193 



DES MATIÈRES. 



493 



— Expression irréprochable, môme au point de vue du droit 

technique, de ce qu'est la liberté Pages 193 

5 me Rroposition. — La limite morale de la liberté est dans cette 
maxime : 

Ne fais pas à un autre ce que tu ne veux pas qu'il te soit fait. 

— Portée du pléonasme formé par cette proposition rap- 

prochée de la troisième 193-194 

— Conclusion sur l'ensemble de l'art. 6 194-195 

— Supériorité de la définition de la Liberté dans la Déclaration 

de 93 comparée à celle de Condorcet 195-196 



ARTICLE 7. 



Le Droit de manifester sa pensée et ses opinions par la voie de 
la presse, soit de toute autre manière, le droit de s'assembler pai- 
siblement, le libre exercice des cultes ne peuvent être interdits. 
La nécessité d'énoncer ce droit suppose ou la présence ou le sou- 
venir récent du despotisme. 

— Inutilité de mentionner la Liberté des cultes 196 

— Caractère propre de la liberté de réunion, utilité de l'avoir 

mentionnée à part 196-197 

— Nom qui convient au Droit de manifester sa pensée 197 

— Omission de la liberté d'association 197 

— Trois libertés primordiales : 1° Liberté d'enseignement, 

2° Liberté de réunion, 3° Liberté d'association 197 

1° Liberté d] Enseignement {Liberté de la Presse). 

— Définition de la Presse, sa mission 198-199 

— Définition de la Liberté d'enseignement 199 

— Objection tirée du danger de répandre l'erreur. Réponse... 199-200 

— La Presse comporte-t-elle des restrictions que ne compor- 

terait pas la liberté d'enseignement? 200 

— Restrictions imposées à la Presse 201 

— Origine de ces restrictions 201-202 

— 1 0 Cautionnement 202 

— 2° Timbre 203 

— 3° Pénalités spéciales 203-204 

2° Liberté de Réunion. 

— Vertu et influence propres de ce droit 205-206 

— Est-il légitime, possible ; soit de restreindre, soit de régler 

le droit de réunion ? 206-207 

— Quid des réunions sur la voie publique? 207 



494 TABLE ANALYTIQUE 

3° Liberté d' Association. 

— Distinction du Droit de réunion et du'JJroit d'association . Pages 208 

— Le Droit d'association envisagé dans ses rapports intimes 

avec \ti satisfaction des besoins 208 

— La liberté d'association découle de la formule du Droit 

individuel 209 

— Restriction unique et légitime à imposer au Droit d asso- 

ciation, la publicité dans l'intérêt des tiers 209-210 

— Première objection d'ordre politique; réponse 210-21 1-212-21:3-21 4- 

215 

— Deuxième objection d'ordre économique; réponse. 215-216-217-218 

— Difficulté juridique ; solution 218-219-220-221 

4° Liberté des Cultes. 

Définition du Culte 221 

— Caractère de la liberté des Cultes 221-222 

— La liberté des Cultes au point de vue personnel de l'auteur, 

et au point de vue de la théorie politiqr.e 222 

— Jugement de l'essai de démocratisation du christianisme par 

les Hommes de la Révolution 222-223 

— Portée historique du second alinéa 223-224 

ARTICLE 8. 

La Sûreté consiste dans la protection accordée par la Société 
à chacun de ses membres pour la conservation de sa personne, de 
ses droits, et de ses propriétés. 

— Identité de cette rédaction avec celle de CondorceL 224 

— Renvoi aux explications et critiques formulées pages 163- 

164 * 224 

— Critique de l'expression « Protection » 224 

ARTICLE 9. 

La Loi doit protéger la liberté publiq ue et individuelle contre 
l'oppression de ceux qui gouvernent. 

— Contradiction de ce texte avec l'idéal politique : le gouverne- 

ment direct « 225-226-227 

— Critique des expressions « Liberté publique et individuelle » 22 7 



ARTICLE 10. 

Nul ne doit être accusé, arrêté ni détenu que dans les cas dé- 
terminés par la loi et selon tes formes qu'elle a prescrites : tout 
citoyen appelé ou saisi par V autorité de la loi doit obéir à 
Vinstanl ; il se rend coupable par la résistance. 



DES MATIÈRES. 



495 



ARTICLE 11. 



Tout acte exercé contre un homme hors des cas et sans [les 
formes que la loi détermine, est arbitraire et lyrannique; celui 
contre lequel on voudrait V 'exercer par la violence a le droit de 
le repousser par la force. 



Ceux qui solliciteraient, expédieraient, signeraient, exécu- 
teraient ou feraient exécuter des actes arbitraires sont coupa- 
bles et doivent être punis. 

ARTICLE 13. 

Tout homme étant présumé innocent jusqu'à ce qu'il ait été 
déclaré coupable, s'il est indispensable de l'arrêter, toute rigueur 
qui ne serait pas nécessaire pour s'assurer de sa personne, doit 
être sévèrement réprimée par la loi. 



Nul ne doit être jugé et puni qu'après avoir été entendu ou 
légalement appelé, et, qu'en vertu d'une loi promulguée anté- 
rieurement au délit. La loi qui punirait des délits commis 
avant qu'elle existât serait une tyrannie; l'effet rétroactif donné 
à la loi serait un crime. 

— Motif de la réunion de ces cinq articles Pages 228 

— Critique de l'omnipotence reconnue à la loi 229 

— La Conscience individuelle et l'article 10 229-230 

— Erreur de l'art. 11, son origine 230 

— Place qui conviendrait à l'art. 12 231 

— Relation de l'art. 13 et de l'art. 15 231 

— La première proposition de l'art. 13 et nos législations posi- 

tives 231 

— Exagération par l'art. 14 de l'importance du principe de non- 

rétroactivité en matière pénale , 231-232 



La Loi ne doit décerner que des peines strictement efr évidem- 
ment nécessaires) les peines doivent être proportionnées au délit 
et utiles à la Société. 



ARTICLE 12. 



ARTICLE 14. 



ARTICLE 15. 



— I. Y a-t-il un droit de punir ? 

— Bases prétendues de ce Droit. 

— 1° Justice absolue 



233-235 
236-238 
238-240 



232-238 
. 232 



— 2° Utilité sociale 

— II. Qu'est-ce que le coupable ? 



496 



TABLE ANALLTIQUE 



— Inconséquence et inutilité des systèmes de répression en 



vigueur; le remède Pages 240-243 

— Objection tirée de l'antagonisme des intérêts : exemple ; 

réponse 244-245 

— Ce qu'est en définitive le coupable 245 

— III. Que doit être la peine 246-247 

— Doit-elle être irréparable ? 247 

— Résumé sur l'ensemble des trois questions 248-249 



ARTICLE 16. 

Le droit de propriété est celui qui appartient à tout citoyen 
de jouir à son gré de ses biens et de ses revenus, du fruit de son 
travail et de son industrie. 



— Théorie de la Propriété • 249-252 

— La i ropriété dans le passé 252-255 

— La Propriété chez les Romains 255-257 

— La Propriété au Moyen-Age 257-258 

— L'art. 16, Condorcet et Robespierre 258-259 

— Conclusion sur la question de la Propriété 259-261 

ARTICLE 17. 

Nul genre de travail, de culture, de commerce, ne peut être 
interdit à l'industrie des citoyens. 

— Qu'est-ce que la liberté du Travail ? 262-263 

— Les Monopoles 263-264 

— Connexité de la Liberté, du Travail et du Crédit 264 

— Le Crédit personnel ) à quelles conditions il peut se fonder. 265-266 

— Théorie du Droit au travail 266-269 

— Histoire de la liberté du Travail en France 269-272 



ARTICLE 18. 

Tout homme peut engager ses services, son temps, mais il ne 
peut se vendre ni être vendu; sa personne n'est pas une pro- 
priété aliénable. 

La loi ne connaît pas de domesticité ; il ne peut exister qu'un 
engagement de soins et de reconnaissance entre V homme qui 
travaille et celui qui Vemploie. 

— Le titre d'Homme et l'aliénation de la Liberté impliquent 



contradiction 273 

— Déductions de l'idée d'inaliénabilité de la Liberté 273 

— Pourquoi le louage de services n'est pas contradictoire avec 

l'idée d'inaliénabilité de la personne humaine 274 

— Caraclère de la seconde proposition de l'article 274 

— L'avenir du louage de services 275 



DES MATIÈRES; 



497 



ARTICLE 19. 

Nul ne peut être privé de la moindre portion de sa propriété 
sans son consentement , si ce n'est lorsque la nécessité publique, 
légalement constatée, Vexige et sous la condition d'une juste et 



préalable indemnité. 

— Distinction entre les objets de la propriété Pages 276 

— Valeur contingente de la fin de l'article. Exemple 276-277 

— Point de vue rationnel 278 

— Conclusion pratique 278 

— De l'expropriation et de l'indemnité à laquelle elle donne 

droit 278 

— Conditions d'une loi d'expropriation 278 



' ARTICLE 20. 

Nulle contribution ne peut être établie que pour V utilité gé- 
nérale. Tous les citoyens ont droit de concourir à rétablissement 
des contributions, d'en surveiller Vemploi et de s'en faire rendre 
compte. 

— Valeur d'abrogation qu'avait cet article dans l'esprit de ses 



auteurs 279 

— Caractère de l'Impôt 279-280 

— Du fondement de l'Impôt 280-282 

— L'Impôt unique dans la pratique 282-283 

— L'Impôt doit-il être proportionnel ou progressif? 283-284 

— Motif de diminuer de plus en plus le chiffre du budget de 

l'État 284-285 



ARTICLE 21 . 

Les secours publics sont une dette sacrée. La Société doit la sub- 
sistance aux citoyens malheureux, soit en leur procurant du 
travail, soit en assurant les moyens d'exister à ceux qui sont 



hors d'état de travailler. 

— Exactitude de la première proposition 285 

— Le Droit au travail au sens technique 286-287 

— Le Efroit au travail, dans ce sens, contradictoire avec l'auto- 

nomie de l'individu 287 

— Ce qu'il y a de vrai dans l'idée du Droit au travail et com- 

ment elle doit être comprise 288 

— Critique de la société actuelle à ce point de vue 289 

— Rédaction de Condorcet sur cette matière; critique 289-290 

— Base juridique de la dette de secours 290-291 

— Les sociétés actuelles acquittent-elles cette dette? 291 



32 



498 



TABLE ANALYTIQUE 



ARTICLE 22. 

L'instruction est le besoin de tous. La société doit favoriser 
de tout son pouvoir les progrès de la raison publique, et mettre 
l'instruction à la portée de tous les citoyens. 

— Évidence, caractère et conséquences possibles de la première 

proposition Pages 292 

— Système consacré par la fin de l'article; ses conséquences. 293-294 

— Esquisse d'une organisation rationnelle de l'Enseignement. 294-300 

ARTICLE 23. 

La garantie sociale consiste dans V action de tous pour as- 
surer . à chacun la jouissance et la conservation de ses droits ; 



cette garantie repose sur la souveraineté nationale. 

— Excellence de la définition de la garantie sociale 300 

— Erreurs de l'article sur le fondement même de cette ga- 

rantie 300-301 

ARTICLE 24. 



Elle ne peut exister si les limites des fonctions publiques ne 
sont pas clairement déterminées par la loi, et si la responsa- 
bilité de tous les fonctionnaires n'est pas assurée. 

— C'est la formule analytique et complète de la garantie so- 

ciale 301-302 

ARTICLE 25. 

La -souveraineté réside dans le peuple; elle est une et indivi- 
sible imprescriptible et inaliénable. 

— Funestes conséquences du principe posé par cet article. . . 302-303 

— Ce prétendu principe n'est qu'une généralisation, et peut- 

être, une aggravation du principe monarchique 303-304 

— Diderot et Jean-Jacques 30Ô-307 

— L'unité, l'indivisibilité, Pimprescriptibilité et l'inaliénabilité 

ne conviennent qu'au Droit de l'homme sur lui-même . . 307-308 

— Jean-Jacques et l'idée d'inaliénabilité de la souveraineté. . 308-309 

ARTICLE 26. 

Aucune portion du peuple ne peut exercer la puissance du 
peuple entier; mais chaque section du souverain assemblé doit 
jouir du droit d'exprimer sa volonté avec une entière liberté. 



— Examen des différents sens que comporte l'article 309-310 

— La représentation des minorités 311 

— Véritables termes du problème 311-312 

— La vérité formulée par la fin de l'article restée un désidéra- 

tum pour l'époque actuelle 312 



DES MATIÈRES. 



499 



ARTICLE 27. 

Que tout homme qui usurperait la souveraineté soit à V ins- 
tant mis à mort par les hommes libres. 
— Illégitimité de la peiné portée par cet article Pages 3 1 3 

ARTICLE 28. 

Un peuple a toujours le droit de revoir, \ de réformer et de 
changer sa Constitution. Une génération ne peut assujettir à ses 



lois les générations futures.) 

— Qu'est-ce qu'une Constitution 314 

— De la distinction des lois en constitutionnelles et en non 

constitutionnelles k 314-315 

— De la place et de l'importance qu'il convient d'attribuer aux 

premières 315 

— Naïveté et inutilité de la première proposition 316 

— Portée toute relative de la seconde proposition 316-317 



ARTICLE 29. 

Chaque citoyen à un droit égal de concourir à la formation de 
la loi, et à la nomination de ses mandataires ou de ses agents. 



— Du droit des riches et du droit des pauvres quant à la dé- 

claration de la Loi 317-320 

— Quid de la participation des hommes malhonnêtes à la dé- 

claration de la loi? 320-324 

— Quid de la participation des hommes ignorants à cette décla- 

ration? 321-323 

— Le système censitaire 323 

— Le suffrage universel; ses conditions d'application 323 

— « Les agents de la loi » : critique de cette expression de 

l'article 29 324 



ARTICLE 30. 

Les fonctions publiques sont temporaires; elles ne peuvent être 
considérées comme des distinctions ni comme des récompenses, 
mais comme des devoirs. 

— La perpétuité et l'hérédité des fonctions publiques exclues 



par l'idée de mandat 324-325 

— Ces fonctions doivent avoir une durée temporaire fixe. Pour- 

quoi? Objections et réponses 325-327 

— Durée des différentes fonctions publiques 327-328 

— Adhésion à la seconde proposition de l'article 328-330 



ARTICLE 31. 

Les délits des mandataires du peuple et de ses agents ne doi- 



500 TABLE ANALYTIQUE DES MATIÈRES. 

vent jamais être impunis. Nul n'a le droit de se prétendre plus 
inviolable que les autres citoyens. 

— Manque de fondement de la distinction entre les agents du 

peuple et ses mandataires Pages 330 

— La déclaration de cet article expliquée par les pratiuqes de 

l'ancien régime 330 

— Contradiction entre cet article et les articles 43 et 44 de la 

Constitution de 93 . 331-332 

ARTICLE 3'?. 



Le droit de présenter des pétitions aux dépositaires de Vauto- 
ritê publique ne peut, en aucun cas, être interdit, suspendu, ni 
limité. 

— Incompatibilité de cette déclaration avec la théorie du gou- 

vernement direct ' 332 

— Nécessité et avantage du droit de pétition dans le système 

représentatif 333 



ARTICLE 33. 

La résistance à l'oppression est la conséquence des autres 
droits de V homme. 

ARTICLE 34. 

Il y a oppression contre le corps social, lorsqu'un seul de ses 
membres est opprimé; il y a oppression contre chaque membre 
lorsque le corps social est opprimé. 

ARTICLE 35. 

Quand le gouvernement viole les droits du peuple, Vinsurrec- 
tion est, pour lepeupleet pour chaque portion du peuple, le plus 



sacré et le plus indispensable des devoirs. 

— Caractère de ces trois articles 334 

— L'article 34 et la loi de solidarité. 334-335 

— Idées de Condorcet sur la résistance à l'oppression indépen- 

damment du droit d'insurrection 335-336 

— L'insurrection peut être un devoir pour l'individu 336 

Épilogue.... 337-339 



TABLE DES AUTEURS 



CITÉS DANS LE CORPS DE L'OUVRAGE. 



A 

Ambroise {Saint). — Sur le mariage, 59. 

Aristote. — Sa définition de la politique, 17. — Sur l'esclavage, 18 et 50. 

— Sur le but de l'association politique, 19. — Sur la relation entre l'éco- 
nomie politique et la politique, 85. — Son génie,' 98. 

Augustin (Saint). — Sur l'incompatibilité de la raison et de la foi, 7. 

# 

B 

Bargemont (Villeneuve de). — Sur les principes de l'économie politique 
chrétienne, 90. 

Bayle. — Sur le double caractère des guerres de religion, 65. 
Beaumanoir. — Sur l'esprit du régime féodal, 117. 
Bentham. — Critique de son système donnant l'égoïsme pour base à la 
morale, 30. 

Bergiev. — Sur la liberté, 34. — Sur le fondement du principe d'auto- 
rité, 35. 

Bible (La). — Mot sur lequel les théologiens fondent l'autorité pater- 
nelle, 59. 

Blanc (Louis). — Sur la Boétie, 118 et 119. — ■ Sur la justice distributive 
par l'État, 119. — Sur la question de savoir s'il convient de séparer le 
devoir du droit, 125. — Sa sympathie pour Robespierre, 148. — Ses 
préférences pour les Montagnards. à l'encontre des Girondins, 149. — 
Sur l'athéisme, 149 et 150. — Sur la représentation des minorités, 311. 

Boétie (La). — Son œuvre et sa portée, 118 et 119. 

Biichner (docteur Louis). — Sur la place de l'homme dans la nature, 14, 
Buffon, — Sur l'idée du droit de l'homme en tant qu'homme, 120. 

G 

Campanella. — Son essai de mise en forme du socialisme, 86. 
Camus. — Sur la question de savoir s'il convient de séparer le devoir du 
droit, 125. 

Cassini. — Sur la place de la terre dans l'ordre du monde, 14. 

Clootz (Anacharsis) . — Il est classé à tort parmi les Hébertistes, 144. 

— Son origine, 144. — Son livre, 144. — Disciple de Spinoza, 144-145. 

— Représentant d'une idée spéciale sur Dieu, 145. 



502 



TABLE DES AUTEURS 



Collard (Royer). — Sur la législation de la presse, 201 . 

Condorcet. — ' Sur l'idée du droit de l'homme en tant qu'homme, 115. — 
Intitulé de son projet de Déclaration des droits, 129. — Sa théorie de la 
perfectibilité indéfinie, 135. — Appréciation du préambule de son projet, 
de Déclaration des droits, 141. — Sur la conception du gouvernement, 
159. — Comparaison sous l'article 2 de la rédaction de la Déclaration 
dont il est l'auteur avec le texte des autres déclarations, 160, 161. — Sur 
l'égalité, 171. — Sa définition de la liberté, 193. — Sur la propriété, 258. 
— Sur la résistance à l'oppression, 335. 

Constant (Benjamin). — Sur la législation de la presse, 201. 

Copernic. — Sur la place de la terre dans l'ordre du monde, 14. 

D 

Dante (Le). — Application aux salariés d'un de ses vers sur les damnés, 94. 
Darwin. — Sur la place de l'homme dans la nature, 14. 
Desmoulins (Camille). — Sur l'idée du bonheur, 153. 
Diderot. — Sur les prêtres et les rois, 100. — Sur l'idée du droit de 
l'homme en tant qu'homme, 120. — Sur l'idée du bonheur, 153 

E 

Encyclopédie (L'). — Sur l'idée du droit de l'homme en tant qu'homme, 120. 

F 

Faucher (Léon). — Sur ,1a question de savoir s'il convient de séparer le 

devoir du droit, 125. 
Fourier. — Son système, ses adhérents, 86, 87. 

G 

Girardin (E. de). — Sur la représentation des minorités, 311. 
Gœlhe. — Sur la place de l'homme clans la nature, 14. 
Guadct. — Sur l'idée d'une Providence, 142. 
Guizot. — Sur le cautionnement des journaux, 202. 
Gousset (Le cardinal). — Servile reproducteur des traditions romaines sur 
la propriété, 60. 

H 

Hœckel. — Sur la place de l'homme dans la nature, 14. 
Hare. — Sur la représentation des minorités, 311. 
Helvétius. — Sur l'idée du bonheur, 152. 

Hegel. — Sa théorie du « perpétuel devenir », 135. — Sur le panthéisme, 148. 

Herschell. — Sur la place de la terre dans l'ordre du monde, 14. 

Hilaire (Geoffroy-Saint-). — Sur la place de l'homme dans la nature, 14. 

Holbach (/)'). — Sur l'idée du bonheur, 153. 

Huxley. — Sur la place de l'homme dans la nature, 14. 



CITÉS DANS LE CORPS DE CET OUVRAGE. 503 



I 

Imitation de Jésus-Clirisl. — Ses doctrines de détachement et de désaf- 
fection, 37. 

J 

Jean[S lia t). — Sur le point de départ des sociétés, 135. 
Justinien. — Sur l'esclavage, 158. 

K 

Kepler. — Sur la place de la terre dans l'ordre du monde, 14. 
Kuenen. — Sur l'authenticité de la Bible, 32. 

L 

Lamarck. — Sur la place de l'homme dans la nature, 14. 
Lamennais. — Sur la morale, 83. — Sur la liberté de la presse, 202. 
Lanjuinais. — Sur la question de savoir s'il convient de séparer le de- 
voir du droit, 125. 
Laplace. — Sur la place de la terre dans l'ordre du monde, 14. 
Leibnitz. — Comment il entendait l'expérience, 110. 
Linné. — Sur la place de l'homme dans la nature, 14. 
Locke. — Sa conception de l'idée du droit pour tous, 119. 
Lucrèce. — r Son opinion sur les religions, 38. 
Lyell. — Sur la place de l'homme dans la nature, 14. 

M 

Mably. — Son essai de mise en forme du socialisme, 86. 

Maistre (Joseph de). — Sur le fondement des sociétés, 61. — Sur le rôle 

du pape, 62, 63. — Sur la guerre, 64, 65. 
Michelet. — Sur l'évocation de l'Être Suprême par les conventionnels dans 

le préambule de la Déclaration des Droits, 152. 
Mill (J.S.). — Sur la production corporelle, 70. — Sur la représentation 

des minorités, 311. 
Montesquieu. — Sa définition de la loi, 173. 
Morelli. — Son essai de mise en forme du socialisme, 86. 
Morus. — Son essai de mise en forme du socialisme, 86. 

N 

Newton. — Sur la place de la terre dans l'ordre du monde, 14. 

0 

Owen (Robert). — Son système, ses adhérents, 86, 87. 



504 



TABLE DES AUTEURS 



P 

Pascal. — Sa doctrine de l'abêtissement volontaire, 35. 
Paul (Saint) — Son idée sur la douleur, 153. 

Platon. — Son essai de mise en forme du socialisme, 86, — Son génie, 98. 
Proudhon (P.-.J.). — Sa méthode dans la construction de la théorie de 
l'État, 53. 

Q 

Quesnay. — Sa loi du laisser faire, laisser passer, 83. 

R 

Robespierre. — Théiste, 142-143. — Témoin d'un Dieu personnel, provi- 
dent, 145, — Homme providentiel, 145. — Partisan de la tutelle sociale, 
146. — Sur l'athéisme, 150. — Snr l'idée du bonheur, 153. — Sur l'éga- 
lité, 169. — Sur la propriété, 259. 

Rousseau (./.-</.). — Sur l'esprit du christianisme, 37. — Sur la pro- 
priété, 50. — Sur l'idée du droit de l'homme en tant qu'homme, 120. — 
Sur le conflit prétendu entre la nature et la société, 131, 132. — Sur le 
droit de l'enfant, 132. — Sur les rapports des époux, 132. — Sur l'idée 
du bonheur, 153. — Inspirateur des rédacteurs de la Déclaration des 
droits de 93, 161. — Sa définition de la loi, 173-174. — Sur l'exclusion 
du point de vue métaphysique dans la politique. 174. — Sur le retour à 
la nature, 192. — Ses deux idées dominantes, ses contradictions. 306. — 
Sur l'inaliénabilité de la souveraineté, 308, 309. 

S 

Saint-Simon. . — Son système, ses adhérents, 86, 87. — Sur l'âge d'or, 138. 
— Sur l'importance comparative des fonctions privées et publiques, 
186-187. 

Salles (Saint François de). — Ses doctrines de détachement et de désaf- 
fection, 37. 

Schaaffhausen. — Sur la place de l'homme dans la nature, 14. 

Schleiden. — Sur la place de l'homme dans la nature. 14. 

Serres (De). — Sur la législation de la presse, 201. 

Sieyès. — Sur l'idée du droit de l'homme en tant qu'homme. 115. — Inti- 
tulé de son projet de Déclaration des droits, 129, 130. — Appréciation du 
préambule de son projet de Déclaration des droits, 141. — Comparaison 
sous l'article 2 de la rédaction de la Déclaration dont il est l'auteur avec 
le texte des autres déclarations, 160. 

Spinoza. — Sur la substance divine et ses attributs, 147. — Son sys- 
tème, 147-148. 

Strauss. — Sur l'authenticité des Evangiles, 32, 

T 

Tocqueville (A. de). — Sur la liberté de la presse, 204. 



CITÉS DANS LE CORPS DE CET OUVRAGE. 505 



Tracy [Destutt de). — Son opinion sur les gouvernements en général, 95 
(en sous-titre). 

Turgot. — Sa loi du laisser faire, laisser passer, 83. — Destructeur des 
jurandes et maîtrises, 161. 

V 

Vauban. — Sur l'impôt unique, 283. 
Vergniaud. — Sur l'égalité, 169. 

Vogt {Karl). — Sur la place de l'homme dans la nature, 14. 
Voltaire. — Son mot sur Dieu, être anthropomorphique, 8. — Sur le droit 
de l'homme en tant qu'homme," 120. — Sur l'idée du bonheur, 153. 



TABLE ALPHABÉTIQUE ET ANALYTIQUE 



DES ÉCLAIRCISSEMENTS ET NOTES. 



A 

Absolu. — Notion de 1'—. .'Î6 2, (9) et 400. (69). — Voy. au surplus : Ma- 
thématique. 
Amphyktyo.n'S. — Voy. Droit international. 

Anthropologie. — Fausseté des vues de certains anthropologistes quant 
au droit des races supérieures vis-à-vis des autres, 369, (3). 

— Transmission aux descendants des aptitudes physiques et morales, 
381, (3). 

— Exagération du principe d'hérédité, 38-3, ("28). 

— Substitution proposée par certains anthropologistes de l'expression 
Droits des Hommes à celle de Droits de l'Homme, 430, *. 

— Appréciation de VHistoire naturelle de l'Homme, de Prichard, 
431, *. 

— L' — témoigne contre l'égalité de nature, 431, (45). 
Armées. — Les — permanentes, obstacle au progrès, 344, (3). 
Ascétisme. — Opinion de Benthamsur 1'—, 378, (16). 
Athéisme. — Opinion du théologien Bergier sur 1'—, 391, (47). 

Atomes (Théorie des). — La théorie des — retrouvée par l'expérience: 

confirmée par la science moderne, 346, (1). 
Autonomie. — Voy. Individu. 

B 

Bible. — Appréciation des travaux de Kuenen sur l'authenticité de la — 
376, (14). 

Bouddhisme. — Mépris du — pour le monde et la vie, 347. (2). 

C 

Christianisme. — Mépris du — pour le monde et la vie, 347, (2). 

— Sur l'origine du — , 377, (15). 

— Le — et l'esclavage, 378. (19). 

— Voy. au surplus Morale. 

Civilisation. — Critérium de la vraie —, 399, (66). 
Comtisme. — Appréciation du —, 357, (5). 



TABLE ALPHABÉTIQUE ET ANALYTQUE, ETC. 507 



D 

Dieu. — Définition de — par Cari Vogt, 362 (H). 

— L'idée de — fait échec à la Révolution française, 421, ('29). 

— Rôle du spinozisme dans l'élimination de l'ideé de — , 424, (32). 

— M. L. Blanc sur l'idée de — 423 (31). 
Dîmes. — Voy. Droit féodal. 

Domestiques. — Sur le nombre actuel des—, 448, (87) et*. 
Droit. — [Idées rationnelles). La rigueur du droit doit être tempérée par 
la sympathie mutuelle, 375 (11). 

— La sanction du — est politique, 381, (24). 

— Tout — est un — politique, ibidem. 

— L'ob»et du — est politique, ibidem. 

— État de la science du — au temps présent 399, (68). 

— On ne prescrit pas contre le — , 426, (41). 

Droit civil. — Le mariage n'est pas un contrat, 382, (26). 

— Rôle de la disposition à titre gratuit, 438, (63). 

— Question des réserves, ibidem. 

— Liberté du contrat, 399, (64). 

— Conditions de la valeur juridique de l'occupation, 446 (78). 

— Réglementation restrictive, par la Convention, du droit de disposer 
à titre gratuit, 448, (85). 

Droit de l'enfant. — Herbert Spencer sur le , 371 , *. — Revendica- 
tion du , 390 (41). 

Droit de la femme. — Proclamation du par Condorcet, M i 1 1 , 419, 

420, (22). 

— Violation du par le Code Napoléon, ibidem. 

Drojt féodal. — Beaumanoir, sur la décadence du — , 411, (4). 

— Nombre des serfs au moyen âge, 448, (87). 

— Valeur des dîmes perçues en France, 451, (89). 

Droit international. — Grote, sur l'Institution des Amphyktyons, 388, 
(35). 

— Voltaire, sur le droit de la guerre, 388, (36). 

— M. Vacherot et la question de la cession de l'Alsace-Lorraine, 443, 
(72). 

Droit pénal. — Théories les plus célèbres sur le droit de punir, 385, 386, 
387, (31). 

— Causes physiologiques du crime, 387, (33). 

— Non-rétroactivité en matière pénale, 442, (69). 

— Système des libérations préparatoires ou provisoires, 444, (74). 

— Voy., au surplus, Science politique, 

E 

Économie politique. — Définition de par les principaux économis- 
tes, 392, (52). 

— Charles Dunoyer, sur la production incorporelle, 395 (55). 

— J.-S. Mill, sur la production incorporelle, 396, (56). 



508 TABLE ALPHABÉTIQUE HT ANALYTIQUE 



— La question do la liberté commerciale est insoluble au temps ac- 
* tuel, 396 (57). 

— Consommation productive et consommation improductive, 397, (58). 

— Question des débouchés, 397, (59). 

— Indivisibilité de la production, 398, (60). 

— Morale des économistes, 400, (70). 

— Définition de I' actuelle par Proudlion, 401, (71*). 

— L' chrétienne sur la cause originelle, la perpétuité et la légiti- 
mité de la misère, 404, 405, (77), (79), (HO 1 ). 

— Quesnay et Dupont de Nemours sur l'idée de Droit et de Devoir, 
416 (15). 

— Vauban, sur la situation économique à la fin du rè°rne de Louis XIV, 

452, *. 

— L'impôt sur le capital, 452, **. 

— L'impôt sur le revenu, 454, *. 

— Progressivité de l'impôt, 454, 455, (91). 

— Indications bibliographiques sur la thèse de l'impôt progressif. 
456, (91). 

— Voy., au surplus, Propriété, État. 

Escl.wage. — Théorie de 1'— naturel par Aristote, 384, (30). 

— Appréciation de la théorie d'Aristote sur 1'—, ibidem. 

— A Rome, les métiers s'exerçaient par des esclaves, 446, (79). 

— Nombre des esclaves à Rome et particulièrement de ceux qui étaient 
attachés au service de la personne, 448, (87). 

Voy., au surplus, Christianisme. 
Esprit. — L' — ne peut être conçu séparément de la matière, 350, (3), 
362, (9). 

État. — L' — n'a pas d'existence propre, 348, (2). 

— L'— et son but définis par Aristote, 367, 368, (1). 
— " Opinion de Proudhon sur 1'—, 388, (34). 

— M. L. Blanc sur l'organisation de la production et du crédit par 1' — . 

447, (84). 

— Définition de l'homme d' —409, (88). 

Évangiles. — Appréciation de l'ouvrage de Straus sur l'authenticité des 
_ - 376, (14). 

Évolution. — Extrême lenteur de la formation des premières sociétés, 
342, (1). — Les premières sociétés ont reposé sur la force, 34'2, ('2). — 
La loi du progrès pour notre globe et pour le cosmos entier démontrée 
par les recherches de la géologie, de la paléontologie, de la botanique, 
de la zoologie, de l'anthropologie, 373, (9). 

— Formule du progrès pour le cosmos : Évolution ; — pour l'homme 
spécialement : autonomie progressive, 374, (10). 

— Quelles sont les causes des retards apportés au progrès de la dé- 
mocratie et les conditions auxquelles le progrès se fera, 405, 406, (80 2 ). 

— Double caractère de 1' — continue du genre humain vers le mieux. 
406, 407, (81 2 ), in fine. 

— Sur l'avenir de l'Humanité, 430 (44). 

— Progrès* à attendre de la dispensation rationnelle de l'instruction et 
de l'éducation, 431, 432. (46). 



DES MATIÈRES CONTENUES DANS LES NOTES. 509 



— Où en est le progrès à l'âge présent de l'Humanité, 445, 446, (77). 

— Michelet, sur Diderot précurseur de toutes les idées de progrès, 
457, (97). 

— Le processus général de la nature se fait par gradation, 459, (102). 

— Voy., au surplus, Science. 

F 

Famille. — M. J. Simon, sur la — , 382, (27). 

— A. de Tocqueville sur la famille, ibidem. 

— Fonction propre qu'a conservée la —, 383, (28). 

H 

Hébertisme. — Jugement sur F—, 421, (29). 
Histoire. — Définition de 1'— par Hégel, 424 (33). 

Homme primitif. ■ — L' inférieur aux types actuels des sauvages, 

341,(1). 

— Condition probable de 1' , 406, 407, (81*) et 444, 445, (76). 



I 

Idéal. — Ce qu'il doit être dans la science moderne, 462, (5). 

— Tyndall, sur la question de l'Idéal, 463, (5). 
Impôt. — Voy. Économie politique. 

Individu. — Autonomie de F — , 398, (61). 

— Le système de la justice distributive par l'État est destructif de 
toute individualité, 398, (62). 

— La première autonomie à créer, c'est celle de F — , 405, (81»)- 

— Le droit romain ne fut qu'une immense négation du droit de F—, 
407, (83). 

— Atteinte que les Communes suisses portaient jadis aux droits pri- 
mordiaux de F—, 408, (84). 

— La notion du droit de F— est aussi ancienne que l'homme même, 
411,(2). 

— L'idée d'autonomie de F— entrevue par les grands écrivains du Dix- 
huitième siècle, 413, (9). 

— Préparation par les Économistes de l'idée d'autonomie de F — 
415, (11). 

— J.-S. Mill, sur le droit de F—, 415, (11). 

— Béranger, sur cette idée que pour que la société soit fondée à de- 
mander à 1'— l'acquittement du devoir, il faut qu'elle ait commencé 
elle-même par reconnaître le droit de F—, 417, (18). 

— Mirabeau, sur les atteintes portées par l'ancien régime à la liberté 
individuelle, 429 (43). 

— L'affranchissement de F — doit commencer par la conscience, 439. 
(65). 

— L'autonomie de F — satisfait au point de vue du juste comme au 
point de vue de Futile, 443, (71). 

— L'inviolabilité de F— passe avant celle de la propriété, 444, (74). 



510 TABLE ALPHABÉTIQUE ET ANALYTIQUE 



— Le revenu est la seule base d'impôt compatible avec le principe 
d'autonomie de 1' — , 452 **. 

— La liberté dont jouit 1' — , critérium de l'état général de liberté des 

• sociétés, 463, (6(. 

L 

Liberté commerciale. — Voy. Économie politique. 
Liberté de contrat. — Voy. Droit civil. 

Liberté d'enseignement. — Base de la , 434, (58). 

Liberté individuelle. — Voy. Individu. 

Liberté de la presse. — Atteinte portée récemment par un jury anglais à 
la — , 436 (59). 

— Motif du respect dont devrait jouir la — , ibidem. 

M 

Mariage. — Définition du —, 382 (26). 

— Fondement du — , ibidem. 

— Le — ramené par les théologiens au Debitum conjugale, 389, (37). 

— Opinion conforme de la doctrine juridique sur le même point. 300 
(38). 

— Voy., au surplus, Droit civil. 

Mathématique. — La — n'est pas la science de l'absolu, 352 (3). 
Matière. — La distinction de la — en organique et inorganique, effacée de 

plus en plus par les progrès de la science, 346 (1), 375, (13). 416. (13), 

459, (102). 

— Étymologie du mot — , 350*. 

— Pas de — sans esprit, ibidem. 

Méthode. — La — scientifique est à la fois objective et subjective, analy- 
tique et synthétique, a posteriori et a priori, 351 et suiv., (3). 

— Critique de la — expérimentale telle qu'elle est comprise par les 
polivistes, 355, (4) ; 409, (89). 

— Les — positives n'excluent pas l'hypothèse, 365, (10). 
Monogénisme moral et progressif de l'Humanité, 370, (4). 
Morale. — Appréciation de la — d'Épicure et de Lucrèce, 373, (8). 

— Appréciation de la — de Bentham, 374, (12). 

— Bentham sur cette partie de la — qui nous rattache aux êtres infé- 
rieurs, 375, (13). 

— La — chrétienne caractérisée par des citations empruntées à V Imi- 
tation de J.-C. et à V Introduction à la vie dévote de saint François de 
Salles, 373, (17). 

P 

Philologie. — Appréciation des travaux de Bopp, Eugène Burnouf et 

Schleicher, 364, *. . 
Philosophie. — La — doit être par son sujet un idéalisme, par son objet 

un naturalisme, 350, 351 ,(3)- 

— But de la —, 365, 366, (11). 
Positivisme. — Voy. Méthode. 



DES MATIÈRES CONTENUES DANS LES NOTES. 511 



Prescription. — Iniquité de la —, 426, (41). 
Progrès. — Voy. Évolution. 
Propriété. — Fondement de la — , 384, (29). 

— La — individuelle ne disparaîtra pas devant le communisme, 456, 
457, (93). 

Providence. — M. L. Blanc, sur les hommes providentiels, 424 (37). 

R 

Religion. — Opinion de Lucrèce sur la — , 380, (21). 

— Sur Luther, 412, (5). 

— Définition de l'homme religieux par Anacharis Clootz, 423, (30). 

— Valeur qu'il convient d'attacher à ce fait qu'il y a eu des peu- 
ples sans religion, 461, (1) et*. 

Révolution. — La — a trouvé ses précurseurs dans les rangs des classes 
élevées; exemple, 414, (10). 

— La — est le produit fatal des lois qui mènent le monde, 459, (102) 
Roturier. — Étymologie et explication du mot, 447, (80). 

S 

Savants. — Énumération des — qui ont contribué le plus récemment à 
dévoiler les lois du kosmos et à éclairer la généalogie de l'homme, 345, 
346, (1), 363 et suiv., (10). 

— Sur le système qui consiste à investir les — du pouvoir législatif à 
l'exclusion de tous autres, 432, (50). 

Science. — L'ordre du monde est prouvé par la — , 345, 346, 347, (1). 

— Unité de la—, 351, 352, (3) et 462, (4). 

— Nécessité de la synthèse en tous ordres. 447, (81). 

— Influence de la — sur l'esprit de conduite et lieux communs re- 
produits par M. Renan sur ce point, 437, 438, '(61). 

— Du rôle de la logique dans la — . Exemple : 462, (4) et * *. 
Science politique. — Critique de la séparation faite de nos jours entre 

la — et la science sociale, 370, 371, (5). 

— Origine et critique des expressions sociologie et organisme social, 
371, (6) et *. 

— Locke, sur la liberté, l'égalité et la fraternité, 412, 413, (8). 

— Vues opposées de MM. Rittinghausen et L. Blanc touchant la thèse 
du gouvernement direct, 420, (27). 

— Énumération des écrits auxquels cette thèse a donné lieu, 420, 421 *. 

— Adhésion de Johann Jacoby et des démocrates socialistes allemands 
à l'idée du gouvernement direct, 421, *. 

— Formules des lois fondamentales du droit politique, adéquates à 
l'idée du gouvernement direct, 421 *. 

— Sur la Constitution de 91, 426, 427, (42). 

— Lamennais, sur la monarchie constitutionnelle, 426 et suiv., (42). 

— Sur la simplification progressive du mécanisme gouvernemental, 
433, 434, (55). 



512 



DES MATIÈRES CONTENUES. ETC. 



— Ce que doit être la science politique, 434, (57). 

— Nécessité rationnelle et pratique d" assimiler le mandat politique au 
mandat civil, 440, 441, 442, (67), (68). 

— J.-S. Mil!, sur la représentation des minorités et indications biblio- 
graphiques sur cette thèse, 458, (99). 

— Voy. Suffrage universel. 

Sexks. — Sur l'égalisation sociale et morale des — , 381 , (25). 
Sociabilité. — La — a son germe dans la nature humaine, 368, (2). 

— Association générale des peuples, dernier terme qu'atteindra le 
génie de la — , 370, (4). 

Socialisme. — Origine et acception des expressions — et socialiste. 372 
(7) et 402, *. 

— Illusions des socialistes, 401 , (72). 

— Sur les Saint-Simoniens, lesFouriéristes, lesPhalanstériens, 402,(73). 

— Adhésion au — populaire dans ce qn'li a de plus général, 402, (74). 

— Origine du — doctrinal. 402 (74). 

— Critique de la plupart des systèmes socialistes. 403, (7."»). 

-t- Sur la condamnation du prêt à intérêt par Proudhon, 403 ; (76). 

— Appréciation de l'œuvre de Proudhon, ibidem. 

— Appréciation de l'œuvre de Saint-Simon, 419, (25). 

— Le triomphe du communisme pur ou de ses variétés n'est pas néces- 
saire pour réaliser l'attribution à chacun du produit de son travail, 447. 
(82). 

Suffrage universel. — Critique du — , 432 (48) et 433 (53), in fine. 

— Aptitudes légitimes du —,432, (49). 

— Résultats du — sous l'Empire et actuellement, 432, (52). 

— Usage que nos générations ont fait du — , £33, (53). 

— Conditions indispensables pour le fonctionnement du — , 433, (54). 

T 

Théologiens, — Opinion des — sur l'enfer, 380, (22). 
— - Voy. ; au surplus, Mariage. 

Y 



Vertu. — Définition de' la — , 434, (56). 



TABLE DES AUTEURS 



CITÉS DANS LES ÉCLAIRCISSEMENTS ET NOTES. 



A 

Ackermann (Madame), 361, (7); 

Acollas (Emile), 370, (4); 382, (26); 384, (29); 389, (36); 389, (37) ; 390; 
(39); 390, (40); 390, (41); 396, (57); 399, (64); 400, (68); 403, (76).' 
405, (81); 405, (80*); 406, (81 2 ); 407, (82); 408, (84); 408, (85); 409, 
(86); 411, (1); 415, (11); 416, (17); 416, (21); 419, (22'); 420, (26) 
421,*, 426, (41); 432, (48); 432, (49); 433, (54); 434, (57); 434, (58); 
438, (62); 439, (63); 439, (64) ; 440, (65); 442, (68) ; 442. (69); 443, (71); 
444, (75); 446, (78); 447, (83); 448, (85) ; 448. (86) ; 451, (88); 456, (93), 
* ; 457, (94) ; 457, (95) ; 457, (96) ; 458 ; (98) ; 460, (102) ; 

Alembert (d'), 462, (3) ; 

Aristote, 365, (10); 367, (1); 369, (3) ; 381, (24) ; 384, (30); 395,*'; 
Augustin (Saint), 358, (6); 379, (19); 

B 

Baèr (Carl-Einst), 363, (10) ; 
Bagehot, 342, (1); 

Bargemont (Villeneuve de), 404, (78); 404,. (80); 
Bastiat, 433, (71); 
Beaumanoir, 411, (4) ; 
Beaumont (Élie de), 459, (102) ; 
Beausobre (de), 377, (15); 

Bentham, 374, (12); 375, (13); 378 t (16) ; 380, (21) ; 385, (31); 416, (11) ; 

434, (56) ; 453, (82) ; 
Béranger, 417, (18); 

Bergîer, 359, (6); 379, (18); 380, (22); 391, (46); 391, (47); 

Bernard (Claude), 346, (1); 355, (4); 355,*; 365, (10); 438, (61); 

Berthelot (Marcelin), 346, (1) et *; 355, (4); 355, *; 368, *; 463, (4); 

Berzêlius, 346, (1) , 

Besant (Annie), 436, (59) et *>; 

Blair [William), 457, (87) ; 

Blanc (Louis), 402, (73); 403, (75); 412, (7) et *; 420, (27); 424, (31) ; 

424, (36) et (37); 447, (84); 456, (92); 
Block [Maurice), 451, * ; 456, (91) ; 458, (99); 
Bœckh, 450, (87) ; 
Boêtie (La), 412, (6) ; 

33 



514 



TABLE DES AUTEURS 



Boileau {Paul), 451, (80) ; 
Bonncville de Marsangy, 444, (74) ; 
Borély, 456, (99) ; 
Bopp, 364, (10) et * ; 
Bradlaugh, 436, (59 ) et * ; 
Bréal (Michel), 364, (10); 
Broca, 363, (10); 387, (33); 431,*; 
Bruno (Giordano), 462), * ; 
Buch (Léopold de), 363, (10) ; 
Bûchez et Boux, 421, (28) ; 

Bùchner (docteur Louis), 341, (1); 365, (10); 419, (22 J ); 
Buffon, 459, * ; 
Burdin, 358, (5) ; 
Burnouf (Eugène), 364, * : 
Byron, 376, (13); 

G 

Cabet, 402, (74) ; 403, (75) ; 
Carey, 393, (52) ; 
Carhjle, 365, 366, *; 
Carpenter, 363, (10) ; 394, (54) ; 
Cartailhac (Emile), 341, (1); 
Carus, 364, (10); 
Charcot, 363, (10) : 394, (54) ; 
Chateaubriand, 399, (65) ; 
Chauveau, 390, (38); 
Chevreul. 346, (1); 355, *; 
Cicéron, 389, (35); 
Cieszkowski, 447, (83) ; 
Clausius, 346, (1) ; 

Clément {Ambroise), 453, (90); 456, (91) ; 
Clootz (Anacharsis), 423, (30) ; 

Comte (Aug.), 350, (2); 356, (4); 358, (5); 358, *; 371, (6) et *, 403, (751 ; 

416, (12); 448, (84); 
Comte (Charles), 415, (11); 
Condor cet, 369, (3) ; 418, (22 1 ) ; 
Considérant (Victor), 420,*; 
Copernic, 439, (65) ; 
Coulanges (Fustel de), 408, (83) ; 
Courcelle-Seneuil, 454, (90), * ; s 
Cuvier, 431,*; 459, (102); 

D 

Dalton, 346, (1); 
Daily, 369, *; 
Dareste, 355, (4) et * ; 

Darwin, 346, (1); 363, (10); 364, *; 365, (10); 369, (3(; 375, (13); 4 I L> , 

(22*); 462; *; 
Delbœuf (J.), 353, * 



CITÉS DANS LES NOTES. 



515 



Delcscluze (Charles), 402, *; 
Démocrite, 346, (1); 395, *■ 
Destutt de Tracy, 433, (54) ; 
Diderot, 457, (97)* 
Bonnet, 359, (6); 
Ducange, 447, *; 
Du Bois Reymond, 365, (10); 
Dumas, 346, (1) ; 

Dunoyer (Ch.), 395, (55); 415, (11); 443, (71); 
Dupont de Nemours, 393, (52) ; 401, (70); 416, (15); 
Dureau de la Malle, 450, (87) ; 

E 

Elliot (Georges), 358, *; 
Épicure, 373, (8); 374, (12); 
Esquirol, 387, (33) ; 
Euripide, 369, (3) ; 
Everett, 436, *; 

F 

Famitzin, 346, (1); 
Fawcett, 458, (99) ; 
Fechner, 353, *; 
Fichte, 419, *; 
Filangieri, 385, (31) ; 
Fourier, 403, (75) ; 
Franck, 359, (6); 364, *; 
Fraunhofer, 346, (1); 
Frêmy, 346, *; 
Freppel (cardinal), 358, (6) ; 

G 

Gay-Lussac, 346, (1); 
Gegenbailer, 363, (10); 375, (13); 
Gerhardt, 346, (1); 450, (87) ; 
Gi66on, 450, (87) ; 
Girard (Paul), 422, (29) ; 

Girardin (Emile de), 387, *; 443, (71); 453, *, 458, (99); 
Godtoin, 436, *; 

Gœthe, 352, (3); 363, (10); 375, (13); 376, (13); 419, (22 J ); 462, *; 
Goguet, 419, (23); 

Gousset (cardinal), 359, (6) ; 391, (42) ; 

Grille, 414, (10); 

Grote, 388, (35) ; 

Guérard, 450, (87). 

Guizot, 437, (60) et *; 

Guyot (Fues), (453, *; 

H 

Hasckel, 346, (1); 364, *; 365, (10); 375, (13); 419, (22*); 



516 



TABLE DES AUTEURS 



Hamy, 341, (I); 

Havet, 377, (15) ; 

Hartmann (Edouard de). 365,*; 

Hébert, 422, (29) ; 

Hegel, 347, (2) ; 424, (33) ; 448, (84) ; # 

Hélie (Faustin), 387, (31) ; 390, (38) ; 

Helmhollz^kb, *; 346 (1) ; 463, (4); 

Henng (Evald), 353, * ; 

Hellvoald (Frédéric de), 349, (2) : 

Hérodote, 343, (2) ; 

Herschell, 346, (1); 

Herzen, 408, (84) ; • 

Hobbes, 368, 369, (2) ; 

Homère, 342, (2) ; 

Hooker, 363, (10) ; 413, (8) ; 

Houzeau (J.-C), 368, *: 375, (13) ; 

Hovelacque (Abel), 419, (22 2 ) ; 

Hubbard, 453, (90) : 

Hugo (Victor), 418, * ; 

Humboldt (Alexandre de), 345, (1); 392. (50) ; 
Huxley, 346, (1); 357, (5); 365, (10); 375, (13); 

I 

Irminon, 450, (87) ; 

J 

Jacoby (Johann), 421, *; 

Janet (Paul), 354, *; 

Jollivet {J.-B. -Moïse), 456, (91); 

K 

Kaiserting, 459, * , 

Kant, 362, (9); 364, (10); 369, (3); 382, (26); 385, (31); 395, *; 462, *; 

Kepler, 439, (65) ; 462, * ; 
Kirchhoff,MG, (1); 
Kuenen, 349. *; 376. (14) ; 

L 

Laboulaye, 438, (62) ; 
Laferrière, 41 1 , (4) ; 

Lamarck, 345, (1); 375, (13) i 4 1 9, (22 2 ) ; 431, * £462, * ; 

Lamennais, 378, (17) ; 399, (67) ; 419, (24) ; 427, (42) ; 

Laplace, 345, (1); 462, *; 

Lassalle, 403, (75) ; 

Laugel {Aug.), 458, (99) ; 

Laurent, 346, (1) ; 

Lauvergne, 387, (33); 

Lavoisier, 345, (1) ; 

Ledru-Rollin, 420, * ; 



CITÉS DANS LES NOTES. 



517 



Lefèvre (André), 359, (7); 
Lehon, 341, (1); 

Leroux (Pierre), 372, (7); 387, (32); 398, (60); 403, (75), 436, *; 

Lesley, 342, (1) ; 

Leuvcnhœck, 363, (10); 

Lewes (G.), 358, (5) et*: 394, (54) f 394, *; 

Leucippe, 346, (1); 395, *; 

Lézardière (mademoiselte de), 450, (87): 

Vheman, 459, (10 2) ; 

Liebig, 346, (1); 

Linné, 431, *; 

Littré, 348, (2); 358, (5); 371, (6); 

Locke, 418, 419, (8); 

Lockyer, 346, (1); 

Lorin (docteur Marc), 383, (28) : 

Lubbock, 368, *; 419, (23); 

Lucain, 391, (45); 

Lucas (docteur), 383, (28) ; 

Lucrèce, 359, (7); 366, (10): 373, (8) ; |374, (12); 376, (13); 380, (21); 

409, (89) ; 
Luther, 412, (5) ; 

Lyell, 341, (1) ; 345, (1); 459, (102), *; 

M 

Maine (Henry), 342, (1); 343, (2); 

Maistre (Joseph de), 357, (5); 391, (43); 391, (44); 391, (45); 392, (48); 
Malon, 402, (73) ; 
Malpighi, 363, (10) ; 
Marc, 387, (33); 

Martins (de Montpellier), 363, (10); 
Mary (Karl), 403, (75); 
Maudsley, 388, (33) ; 
Mayer (Robert), 346, (1); 
Minier, 453, * 

Michelet, 409, (89); 457, (97); 477, (15); 
Miçkievicz, 376, (13); 

MM (J.-S.), 351, (3),*; 358, (5); 372, (6) et *; 381, (25); 393, (52) ; 396, 
(56); 397, (58); 399, (65); 402, *; 415, (11), 418, (22), 443, (71). 453, 
(90); 456, (93); 458, (99); 

Millière (J.-B.),420, * ; 

Milton, 347, (1) ; 

Minghetti, 400, (70); 

Mirabeau, 415, *; 430, (43) ; 440, (65) ; 

Mirbel (B), 346, (1) 

Moïse, 376, (14) ; 

Moleschott, 365, (10) ; 375, (13) ; 

Mommsen, 343, (2) ; 408, (83) ; 446, (79) ; 449, (87) ; 



518 



TABLE DES AUTEURS 



Monteil (Alexis), 447, (79) ; 450, (87); 

Montesquieu, 381, (24); 411, (1); 453, (90) ; 456, (91); 

Mortillet (Gabriel de), 341, (1), 363, (10) ; 

N 

Newton, 345, (1); 439, (65); 462, * ; 
Nicolas (Michel), 377, (15); 

0 

Oken, 364, (10) ; 

Oiqen (Robert), 402,*; 403, (75); 

P 

Palissy (Rernard), 459, (102) *; 
Passy (Hippolyte), 454, (91); 
Petau, 380, (22); 
Pignorius, 450, (87) ; 
Pinel, 387, (33) ; 

Platon, 369. (3); 381, (24); 395, * ; 
Polybe, 449, (87); 
Pommayrol, 364, * ; 
Pothier, 448, (85) ; 
Pottgiesser, 450, (87) ; 
Pouchkine, 376, (13) ; 
Prichard, 431, (45) et * ; 

Proudhon, 388, (34) ; 401, (71); 401, (72); 403, (76) ; F 421, *; 436, *; 
Pythagore, 352, (3) ; 

Q 

Quatrefages (de), 431, *; 

Quesnay, 393, (52) ; 401, (70); 413, (8); 416, (15); 

R 

Reggius, 363, (10) ; 

Reichenbach d'Altona, 363, (10) ; 

Rémusat [de), 454, (91); 

Renan, 349, (2) : 358, (5); 437, (61) ; 

Renouvier (Ch.), 395, * ; 

Reybaud (L.), 402, (73); 

Ribot (Th.), 353, *; 394, *; 

Ricardo, 393, (52) ; 397, (59) ; 

Rittinghausen, 420, (27) et *; 424, (37) ; 

Romagnosi : 385, (31) ; 

Rossi, 387, (31); 393, (52); 

Roujou (A ), 341, *; 342, *; 461, *; 

Rousseau (J.-J.), 348, (2); 433, (53);! 445. (76); 446, (78) ;) 448, (84) ; 462, 
(2) ; 

Royer (Clémence), 444, (76) ; 



CITÉS DANS LES NOTES. 



519 



S 

Samt-Hilair'e (Geoffroy), 365, (10) : 375', (13) ; 4 1 9, (22 2 ); 
Saiut-Simon, 358, (5) ; 403, (75) ; 452, (90) ; 
Salles (François de), 379, (17) ; 379, (20); 419, (25) ; 
Salvator, 377, (15); 
Sand (George), 376, (13) ; 
Sargant, 402, (73) ; 

Say (J.-B.), 392, (52) ; 397, (59) ; 453, (90) ; 456, (91) ; 

Schleiden, 346, (1) ; 

Schopenhauer, 347, (1); 358, (1); 

Schleicher, 364 (10) et * ; 

Schwann, 346, (1) ; 

Secchî, 346, (1) ; 

Séquard (Brown), 363, (10) : 

Shelley, 376, (13); 

Sieyès, 426, (42) ; 

Simon (Jules), 382, (27); 432, (47) ; 
Simon (Richard), 376, (14) ; $ 
Sismondi (de), 392, (52); 
Smith (Adam), 453, (90) ; 

Spencer (Herbert), 350, (2)^364, (10); 365,*; 371, (6) et *; 
Spinoza, 424, (32) ; 
Storch, 392, (52) ; 

Strauss (David-Frédéric), 348, 349, (2); 376, (14); 
Sylocster, 353, * ; 

T 

Taine, 351 (3), *; 394, (54) ; 394, * ; 
Tait (G.), 353, *; 
Termes, 456, (91) ; 
Tertullien, 358, (6) ; 
Thomas (Alexandre), 452, * 
Thompson, 346, (1); 

Tocqueville (A. de), 372, *; 381, (24); 383, ('27); 406, (80 2 ); 414, (10); 
Tréviranus, 364, (10); 

Turgot,m, (70), 403, (76) ; 408, (86); 411, (3); 413 (8); 
Tylor (E.-B.), 341, (1); 4^9, (23); 
Tyndall, 346, (1); 365, (10); 463, (5); 

U 

Unger, 363, (10); 

V 

Vacherot, 443, (72) ; 

Valmiki, 376, (13) ; 

Vatlel, 386, (31); 

Vauban, 452, (90),>; 454, (90), * 



520 TABLE DES AUTEURS CITÉS DANS LES NOTES. 

Virùhow, 346, (1); 

Vogt (Karl), 341, (1); 362, (8); 365, (10); 
Voyer-cTArgcnson, 414, (10); 
Volney, 392, (49) ; 

Voltaire, 349, *; 389, (36); 452, (90); 
Vulpian, 363, (10) ; 

W 

Wallace (Russel), 363, (10); 
Wallon, 448, 448, (87) ; 
Weber, 353, * ; 
Williamson , 346, (1) ; 
Wœhler, 346, (1); 
Wolf, 462. * ; 
Wundt, 394, (54) et * : 
Wûrtz, 346, (1); 

Y 

Young (Arthur), 451, (89) ; 



/ 



TABLE GÉNÉRALE 

A JEAN- JACQUES Pages i 

AVANT-PROPOS m 

DISCOURS PRÉLIMINAIRE 1 

Chapitre premier. — La science et Dieu 1 

Chapitre II. — La science et V homme 12 

PREMIÈRE PARTIE. — philosophie de la science politique 17 

Chapitre premier. — Morale 22 

— Section I. — Morale naturelle et scientifique 22 

— Section II. — Morale divine et théologique 31 

Chapitre II. — Droit 43 

— Section I. — Droit naturel et scientifique 43 

— 1° Droit civil 44 

— Famille 44 

— Propriété 49 

— 2 9 Droit pénal 51 

— 3° Droit politique (dans le sens strict) 53 

— 4° Droit international 54 

— Conclusion de la section 56 

— Section II. — Droit divin et théologique 56 

— 1° Droit civil 57 

— Famille 57 

— Propriété 60 

— 2° Droit pénal 61 

— 3° Droit politique (dans le sens strict). 62 

— 4° Droit international 64 



522 TABLE GÉNÉRALE. 

Chapitre III. — Économie politique Pages. 66 

— Section I. — Économie politique, naturelle et scientifique. 66 

— 1° Production 69 

— 2° Consommation 74 

— 3° Distribution , 76 

— Appendice à la section précédente 79 

— I, — Le salariat , 79 

— II. — Le socialisme 82 

— Section IL — Économie politique divine et théologique... 90 

— 1° Production 91 

— 2° Consommation 92 

— 3° Distribution 93 

Chapitre IV. — Formule de la science politique : 

l'Autonomie de la personne humaine 95 

Chapitre V. — ■ Plan d'après lequel la science po- 
litique doit être construite 103 

Chapitre VI. — Art politique 107 

SECONDE PARTIE. — commentaire de la déclaration des droits 

de l'homme de 1793 113 

— Premier point. — Ce que c'est qu'une Déclaration des Droits 

et pourquoi l'on fit en 93 une Déclaration des Droits 114 

— Second point — Était-il préférable de faire une Déclaration 

des Droits plutôt qu'une Déclaration des Devoirs? 122 

— 1° Relation du Devoir avec le Droit au point de vue 
abstrait 126 

— 2° Relation du Devoir avec le Droit au point de vue con- 
cret 128 

— Troisième point. — En quoi il était inutile et dangereux 
d'ajouter à la rubrique de la Déclaration des Droits de 
l'homme les mots « et du citoyen » 129 

— Préambule de la Déclaration des Droits 133 

— L'idée de Dieu dans la Révolution 142 

— Article 1 152 

— Article 2 160 

— Article 3 166 

— Article 4 172 



TABLE GÉNÉRALE. 523 

— Article 5 * Pages 184 

— Article 6 * 190 

— Article 7 196 

— 1° Liberté d'enseignement (liberté de la presse) 198 

— 2° Liberté de réunion 198 

— 3° Liberté d'association 208 

— 4° Liberté des cultes e 221 

— Article 8 224 

— Article 9 225 

— Articles 10, 11, 12, 13, 14 227-228 

— Article 15 232 

— I. Y a-t-il un droit de punir? 232 

— 1° Justice absolue 233 

— 2° Utilité sociale. 236 

— 3° Justice absolue et utilité sociale associées 237 

— II. Qu'est-ce que le coupable? 238 

— III. Que doit être la peine? 246 

— Article 16 249 

— Article 17 261 

— Article 18 272 

— Article 19 276 

— Article 20 279 

— Article 21 285 

— Article 22 292 

— Article 23 300 

— Article 24 301 

— Article 25 ■. 302 

— Article 26 309 

— Article 27 313 

— Article 28 314 

— Article 29 317 

— Article 30 324 

— Article 31 330 

— Article 32 332 

— Articles 33, 34, 35 , 333-334 

ÉPILOGUE 341 

ÉCLAIRCISSEMENTS ET NOTES 341 

— de l'avant-propos 341 

— du discours préliminaire 345 

— de la première partie 367 

— de la seconde partie 411 

— de l'épilogue 461 



524 



TABLE GÉNÉRALE. 



APPENDICE 465 

— I. Constitution présentée au peuple français par la Conven- 
tion nationale, — 24 juin 1793 465 

— Décret de la Convention nationale qui ordonne la convoca- 
tion des assemblées primaires pour la présentation de la Dé- 
claration des Droits de l'homme et du citoyen, et de l'Acte 
constitutionnel 475 

— IL Projet de Déclaration des Droits naturels, civils et politi- 
ques des Hommes présenté à la Convention nationale par Con- 
dorcet — 15 et 16 février 1793, — en tête de son plan de 
Constitution 477 

TABLES 481 

— Table analytique des matières 481 

— Table des auteurs cités dans le corps de l'ouvrage 501 

— Tablealphabétique et analytique des éclaircissements etnotes. 506 

— Table des auteurs cités dans les éclaircissements et notes 513 

— Table générale , 520 



Typographie Lahure, rue de Fleurus, 9, à Paris. [i9 216]